XIV

Emprunter la spirale

Caliban
La 200e année de la Grande Croisade de l’Empereur

— Comment est-ce possible ? demanda Luther, sa voix déformée par la tension résonnant dans les confins du sanctum du grand maître.

Il avait abandonné son massif fauteuil de chêne derrière le large bureau pour faire des allers-retours dans la pièce.

— Comment est-il possible que personne n’ait rien vu avant ? demanda-t-il.

Les servomoteurs endommagés grincèrent lorsque Zahariel plia ses bras. Lui et Astelan se tenaient devant le grand bureau, débarquant tout juste du transport qui les avait ramenés de sigma cinq-un-sept. Le sanctum était encombré d’engins logiques portables, de tas de papier, de cartes, ainsi que de coupes de caféine à moitié vides, empilées à même le sol. Ils venaient d’interrompre une réunion opérationnelle de haut niveau pour faire leur rapport. L’antichambre du sanctum était remplie d’officiers et de leurs équipes qui se demandaient sans aucun doute le pourquoi de tant de secret.

Seul le seigneur Cypher avait été autorisé à rester dans la salle pour entendre le rapport des guerriers. Il restait à côté d’une des fenêtres, silencieux et à moitié caché dans les ombres. Le frère-archiviste Israfael était lui aussi présent. Le maître de Caliban l’avait fait appeler dès qu’il avait entendu l’essentiel du rapport des deux hommes.

— Les indices étaient là depuis le début, répondit Zahariel. Qu’est-ce qui aurait pu créer les grandes bêtes, sinon ça ? Qu’est-ce qui aurait pu rendre la nature aussi maléfique et hostile à la vie humaine ?

— Caliban est un monde mortel, frère, fit remarquer Israfael. Tout comme Catachan ou Piscina V. Cela ne signifie pas que ces planètes soient corrompues.

— Peut-être pas, admit Zahariel. Peut-être que les deux choses ne sont pas liées. Mais le fait est que Caliban est souillée d’une façon ou d’une autre. Je l’ai vu de mes propres yeux.

Luther arrêta de marcher en rond et fixa Astelan, le transperçant du regard.

— Et toi, maître de chapitre ? As-tu aussi vu des preuves ?

Astelan était resté figé au repos jusque-là, les épaules carrées et les mains dans le dos pendant toute la transmission du rapport. Il renvoya le regard de Luther sans ciller.

— Il n’y avait rien de naturel dans les créatures que nous avons combattues, seigneur, dit-il. Je dois confesser que je n’ai pas vu les traces de corruption dont a fait mention frère Zahariel, mais je ne suis pas non plus un psyker. S’il dit que c’est ce qu’il a vu, je le crois, ajouta-t-il en haussant les épaules. Les étendues nordiques ont toujours eu la réputation d’être hantées, seigneur, comme vous devez le savoir vous-même.

La réponse fut loin de plaire à Luther.

— Damnation ! cracha-t-il avant de se tourner vers Israfael. Comment l’Imperium a-t-il pu passer à côté de ça ?

L’archiviste haussa les épaules.

— Personne ne nous a demandé de chercher, dit-il.

— Sois prudent dans tes réponses, frère, grogna Luther. Je ne suis pas d’humeur joueuse.

— Je n’essaye pas d’être impertinent, répondit Israfael. Il n’y avait aucun signe évident de corruption lorsque la flotte est arrivée ici. Si une chose nous a bien surpris, c’est le peu de psykers que nous avons trouvés au sein de la population.

— C’est parce que les sorciers et les mutants ont toujours été immédiatement massacrés pendant des siècles, grogna Astelan.

Israfael confirma la chose d’un geste de la main.

— Une autre caractéristique commune aux mondes qui ont survécu à l’ère des Luttes, ainsi qu’à la tombée de la Vieille Nuit, dit-il. Si l’une de ces grandes bêtes avait survécu lorsque nous avons découvert votre planète, nous aurions peut-être mené une enquête plus approfondie. Mais tel que, il n’y avait rien qui puisse vraiment attirer notre attention. Cette corruption du Warp doit être enterrée très profondément, ça ne fait aucun doute.

— Je suis d’accord, dit Zahariel. Et je pense qu’elle n’est devenue accessible que très récemment, lorsque les insurrections ont commencé. Nous savons que la souillure du Warp se nourrit des luttes humaines et des bains de sang. Les émeutes dans les arcologies peuvent avoir été le catalyseur qui a déclenché les événements de sigma cinq-un-sept.

Les yeux de Luther se plissèrent.

— Donc, tu dis que les rebelles sont derrière tout ça ?

— Pas du tout, répondit Zahariel. Il n’y avait aucune preuve aucune d’une quelconque activité rebelle sur le site. Je pense que les attaques et les émeutes ont créé un environnement qui a fait succomber certaines personnes.

— Comme qui ? demanda Luther.

Zahariel répondit en prenant d’énormes précautions.

— Nous avons trouvé les corps de la garnison de Jägers, ceux des renforts et ceux des travailleurs qui ont été envoyés à l’installation. Les ingénieurs terrans assignés, eux, n’ont jamais été retrouvés.

— Peut-être étaient-ils autre part dans le site, contra Israfael. Tu nous as dit que ton escouade n’avait pas fouillé les dortoirs des travailleurs, par exemple. Ils peuvent très bien avoir été massacrés dans leur sommeil.

— J’y ai pensé, dit Zahariel. Mais il était clair pour Astelan que la garnison avait été trahie de l’intérieur. Tous les travailleurs calibanites ont été tués. Même chose pour les Jägers. Cela ne nous laisse que les Terrans.

Avant qu’Israfael puisse émettre le moindre contre-argument, Luther intervint.

— Très bien. Disons pour le moment que les Terrans sont responsables. Quel était le but du rituel ?

— C’est difficile à dire, répondit Zahariel. Clairement, les vers maraudeurs en faisaient partie. Sinon, pourquoi les Terrans auraient-ils pris tant de peine pour fournir des centaines de corps à la reine des vers ?

Il réfléchit à la situation encore un moment.

— Les sorciers étaient partis bien avant que nous n’arrivions, fit-il remarquer. Donc, nous devons assumer que le rituel était complété, et ce, avec succès. Ils avaient obtenu ce qu’ils étaient venus chercher. Le rituel lui-même était compliqué et nécessitait de façon évidente une grande préparation à l’avance. Étant donné que les Terrans n’ont été sur place que six jours, je pense qu’il est aussi clair que toute l’opération a été préparée ailleurs et mise en pratique sur le site.

— D’où viennent ces Terrans ? demanda Luther.

— L’arcologie des étendues nordiques, répondit l’archiviste avant de se raidir et de se rappeler de quelque chose qu’il avait ignoré au tout début de la mission. Et c’est là qu’ils ont dû retourner aussi. Juste avant notre entrée dans le périmètre, j’avais noté la présence d’une navette civile sur nos radars, à l’ouest, filant dans cette direction. Ils ont fui le site juste avant que nous arrivions.

Les pièces commençaient à trouver leur place dans le puzzle. Zahariel hocha la tête, pensif.

— Je crois que ce rituel n’était qu’un élément dans un plan de plus grande ampleur, frères, continua-t-il. Ils ont procédé au rituel à sigma cinq-un-sept, récolté les fruits de leur sorcellerie, pour ensuite retourner dans l’arcologie afin de préparer la phase suivante de l’opération.

Luther recommença à marcher en long et en large, ses mains serrées dans son dos.

— Il y a plus d’un millier d’ingénieurs terrans en poste dans cette arcologie, grogna-t-il. Nous allons devoir enquêter dans tous les sites industriels où ils ont travaillé depuis un mois. Juste pour s’assurer qu’il n’y a pas d’autres rituels en cours.

Israfael se hérissa.

— Tu agis comme si tous les Terrans de cette arcologie étaient corrompus !

— Montre-moi un Calibanite corrompu, et je réviserais mon jugement, lui répondit froidement Luther. En attendant, nous devons traquer et trouver tous ces ingénieurs le plus rapidement et le plus discrètement possible.

— Cela risque d’être difficile, seigneur. Ces ingénieurs ont construit l’arcologie des étendues nordiques. Il y a des kilomètres et des kilomètres de tunnels ou d’espaces de maintenance où ils pourraient se cacher en ce moment même. Sans même parler des activités rebelles qui accaparent nos troupes dans ce secteur.

— Que les rebelles aillent au diable ! coupa Luther. Ils peuvent bien réduire en cendre l’arcologie du moment que nous attrapions ces démons terrans ni vu ni connu !

Les yeux d’Israfael s’élargirent.

— Tu ne veux bien entendu pas dire que nous allons garder ça secret ? Nous devons prévenir le primarque et l’Adeptus Terra sur le champ !

— Si la nouvelle arrive jusqu’à Terra, Caliban va mourir, déclara Luther. Des planètes ont brûlé pour bien moins que ça.

Le Terran tenta de protester, mais il n’y arriva pas.

— C’est vrai, admit-il le cœur lourd. Je ne peux pas le nier.

— Alors, tu comprends pourquoi je ne peux pas permettre que cela arrive, dit Luther. Pas ici. Pas sous mon commandement. Les gens de Caliban sont innocents et ne méritent pas un tel destin. Et je ne vais pas permettre qu’une telle chose arrive.

Israfael se leva doucement et fit face à Luther.

— Ce que tu comptes faire va à l’encontre de la loi impériale, dit-il d’un ton grave. De fait, cela relève de la trahison.

— C’est facile pour toi de dire ça, gronda Luther. Ce n’est pas ton monde. Ce ne sont pas des gens que tu as juré de protéger sur ton honneur !

— Bien entendu, que je l’ai juré ! contra Israfael en haussant le ton de sa voix. Ne suis-je pas un Astartes ? L’Imperium…

— C’est l’Imperium qui nous a mis dans cette situation ! hurla Luther en s’approchant d’Israfael, le visage déformé par la colère et les poings serrés. Il n’y avait pas de rébellion avant que vous n’arriviez. Pas de rituel obscène ou de sacrifices humains ! Il y avait l’ordre, la loi et des femmes et des hommes vertueux se tenant entre l’innocent et les horreurs de la forêt. Ce sont vos gens qui ont fait ça en creusant si profondément et puisant plus que de raison ! Et maintenant, moi et les miens, nous devons en payer le prix !

Israfael se tendit, et l’air autour de lui se chargea d’énergie. Astelan pivota légèrement pour faire face à l’archiviste, ses mains descendant doucement vers ses armes. Zahariel se rappela le cri de bataille du maître de chapitre à sigma cinq-un-sept et réalisa à quel point la situation pouvait se détériorer. Il bondit, se plaçant entre Luther et Israfael.

— Nous sommes tous des frères ici, dit-il fermement. Ni Calibanites, ni Terrans. Mais des Dark Angels avant tout et pour toujours. Si nous l’oublions, même l’espace d’un instant, nous sommes perdus. Et dans ce cas, qui va protéger nos gens, maître Luther ?

Le regard de l’interpellé tomba sur Zahariel. Il resta silencieux un long moment, jusqu’à ce que son visage devienne morne et que ses poings se desserrent. Il se tourna et posa ses mains sur le lourd bureau.

— Zahariel a raison, bien entendu, déclara-t-il finalement. J’espère que vous pardonnerez mon ton excessif, frère Israfael.

— Bien entendu, répondit l’archiviste avec raideur.

Luther évolua autour de son bureau et s’installa lentement dans le trône qui lui servait de fauteuil. Son expression était distante et son regard hanté.

— Je dois réfléchir à la question, annonça-t-il d’une voix vide. Trop de vies sont en jeu pour agir précipitamment. Pour le moment, nous devons nous assurer que cette gangrène ne s’est pas trop propagée. Zahariel, envoie des éclaireurs dans les étendues nordiques. Fais-leur vérifier tous les sites industriels dans le secteur et chercher des signes de corruption. Vérifie les archives de l’Administratum et trouve quels ingénieurs ont été assignés à sigma cinq-un-sept, puis indique leurs identités aux Jägers de l’arcologie des étendues nordiques. Ils doivent être capturés et amenés sur le champ à Aldurukh.

Il soupira avant de continuer.

— Frères, je réalise que tout ceci est très loin de nos manières et de notre entraînement, mais tout ceci doit être conduit dans le secret le plus absolu. Il n’y a personne d’autre à qui nous pouvons faire confiance à ce sujet.

Zahariel s’inclina respectueusement.

— Je m’en occupe immédiatement.

Luther se tourna vers Astelan.

— Maître de chapitre, dès à présent, je te confie la charge de la défense de Caliban. Mets nos frères en état d’alerte maximum. Je veux des forces de frappe prêtes à se déployer au cas où d’autres rituels soient repérés. Mais personne ne doit agir sans mon autorisation expresse. Compris ?

— Compris, répondit Astelan d’un ton grave. Nous serons prêts, seigneur.

— Envoyons au moins quelques équipes de reconnaissance dans l’arcologie aussi, dit Zahariel. Les sorciers doivent probablement pratiquer leurs rituels non loin du réacteur thermique. Si nous pouvions les localiser rapidement, nous pourrions…

Luther le coupa d’un mouvement de la main.

— Pas encore. Si nous engageons nos guerriers maintenant, en plein milieu d’une accalmie des émeutes, cela va presque certainement attirer l’attention de l’Administratum. C’est un luxe que nous ne pouvons pas nous payer pour le moment.

— La magos Bosk va devoir être informée de la destruction de sigma cinq-un-sept, fit remarquer Israfael.

— S’il y a le moindre rapport à lui faire, je m’en charge, déclara froidement Luther. Aucun d’entre vous ne doit parler de ce qui s’est passé sur le site. C’est une question de sécurité. Compris ?

Les quatre Astartes acquiescèrent.

— Alors, vous pouvez disposer, dit Luther. Sauf toi, seigneur Cypher. J’ai des questions à te poser.

Israfael pivota sur ses talons et quitta la salle sans un mot. Astelan lui emboîta le pas, empressé. Zahariel hésita un moment, déchiré par les doutes. C’est alors qu’il aperçut le seigneur Cypher sortir doucement des ombres et se placer à côté du trône du grand maître.

L’archiviste n’était pas certain de savoir ce qui le mettait le plus mal à l’aise : la vue de Luther fixant ses mains d’un air angoissé ou le sourire énigmatique qui passa comme une ombre sur le visage de Cypher.

La foudre frappa avec colère au-dessus de sa tête, bannissant les ténèbres l’espace d’un battement de cœur et aveuglant les yeux sensibles de Zahariel. Le tonnerre roula, faisant vibrer jusqu’à son squelette, et les gouttes de pluie frappèrent ses joues avec force. Il fit une pause, luttant pour calmer la tempête dans son crâne et pour bannir les points colorés brouillant sa vision. Lorsque tout fut à nouveau clair, il posa ses pieds sur la spirale.

Il s’était passé plus d’une semaine depuis les événements de sigma cinq-un-sept. Les ordres avaient été promptement exécutés. Le chapitre d’éclaireurs sur Caliban s’était mis en branle dans les heures qui avaient suivi, commençant une fouille, bâtiment par bâtiment, de tous les sites industriels dans le secteur des étendues nordiques. En même temps, une fouille des archives avait fourni les identités des ingénieurs terrans assignés à sigma cinq-un-sept. Les informations avaient été transmises aux régiments de Jägers déployés dans l’arcologie des étendues nordiques, mais l’information leur était revenue comme quoi le soi-disant quartier terran avait été brûlé et pillé pendant le premier cycle d’émeutes. Ses habitants avaient été déplacés pour leur propre sécurité. Le problème était que le détail de ce déplacement avait été perdu dans la confusion et que, maintenant, personne n’était plus sûr de savoir où les Terrans avaient terminé. Les Jägers essayaient de les localiser, mais les régiments locaux n’avaient pas beaucoup de troupes à leur disposition, du fait de la menace continue des attaques rebelles. Cependant, Luther semblait préférer laisser l’arcologie brûler pour traquer les sorciers. Et il n’y avait aucun moyen d’obéir à ces ordres sans soulever une vague de questions dans toute la chaîne de commandement. Zahariel avait entendu parler, indirectement, de la confrontation entre la magos Bosk et Luther, concernant la destruction de sigma cinq-un-sept. Et pour ce qu’il en savait, elle avait été épique. Bosk avait été furieuse en apprenant la perte d’un tel site industriel. Il avait fallu tout le charisme et l’autorité de Luther pour l’empêcher de briser le protocole et de faire un rapport concernant la situation à l’Adeptus Terra.

Ils manquaient de temps. Chaque nouvelle heure donnait un avantage aux sorciers en fuite, qui travaillaient sans aucun doute pour faire avancer leur plan, quelque part dans les entrailles labyrinthiques de l’arcologie. Même si les Jägers faisaient un réel effort pour les localiser, le fait était qu’il y avait des grandes parties de l’arcologie qu’ils ne pouvaient fouiller de crainte d’une attaque rebelle. Ces zones impossibles à atteindre représentaient un nombre incalculable de refuges pour que les sorciers puissent continuer leur travail sans crainte d’être interrompus.

La seule solution consistait à envoyer la légion. Zahariel le savait. Un balayage, niveau par niveau, conduit par le chapitre des éclaireurs et soutenu par un ou plusieurs chapitres d’assaut, pourrait repousser la résistance rebelle et isoler la menace réelle en quelques heures. Une telle opération, si elle était conduite de façon impitoyable, pourrait même convaincre les chefs rebelles que toute résistance était inutile et éliminer les deux menaces d’un coup d’un seul.

Le problème, c’était que seul Luther avait l’autorité de mettre en place un tel plan d’action et qu’il s’était isolé dans les heures qui avaient suivi le rapport sur les événements de sigma cinq-un-sept. Personne ne savait même précisément où se trouvait le maître de Caliban en ce moment, à l’exception de l’énigmatique seigneur Cypher, qui avait juré de ne pas parler. Zahariel avait dû passer par lui pour transmettre près d’une douzaine de requêtes auprès de Luther, l’autorisant à envoyer la légion dans l’arcologie. Mais pas une d’entre elles n’avait obtenu de réponse.

Le fait était qu’il était vraiment tenté de défier l’autorité de Luther et de faire entrer les Astartes en action. Techniquement, c’était son droit en tant que second direct de Luther : avec le maître de Caliban retiré du monde, cette décision était sienne. Mais agir ainsi revenait à briser ses vœux d’obéissance envers l’Empereur et la légion. Et pourtant… si Luther avait raison ? Si le réel danger pour Caliban venait de l’Imperium lui-même ? Si c’était vrai, alors ses vœux envers l’Empereur étaient basés sur un mensonge et ne valaient rien. Il ne savait plus quoi croire à ce point. Les choses dont il avait été témoin à sigma cinq-un-sept l’avaient secoué au plus profond de sa foi.

Durant toute sa vie, Zahariel n’avait jamais manqué de conviction. Sa foi en lui-même et en sa cause avait été jusque-là sans faille. À présent, il lui semblait que toutes les fondations de son univers étaient secouées sous ses pieds. Et s’il ne faisait pas attention, son prochain pas pouvait tout à fait être le dernier.

Au-dessus de sa tête, la tempête faisait rage, reflétant celle dans l’esprit de Zahariel. Il respira profondément et canalisa mentalement toutes ses frustrations.

— Montrez-vous, Gardiens ! cria-t-il au cœur des bourrasques de vent. Il y a longtemps, j’ai engagé mon épée devant vous pour combattre les mêmes maux que vous. Maintenant, je vois la vérité : cette planète est entièrement corrompue et mon peuple est en grand danger.

Un autre flash douloureux répondit à sa convocation, bannissant toutes les ombres et faisant ressortir tous les angles de la cour intérieure. Mais cette fois, la lumière brillante ne faiblit pas. Elle gagna plutôt légèrement en couleur, passant d’un bleu-blanc cru, à une teinte plus argentée, comme le reflet de la lune. Zahariel ne sentait plus le contact de la pluie sur ses joues. Le vent hurlant semblait lui aussi avoir été atténué, remplacé par une sorte de hululement plaintif. C’est alors qu’il discerna les trois silhouettes encapuchonnées qui se tenaient au centre de la spirale. Elles étaient accoutrées comme des suppliants, portant des bures dont les couleurs semblaient passer constamment du noir au marron, puis du marron au gris, pour revenir sur du noir. Leurs têtes étaient recouvertes de capuches volumineuses, leurs visages restant dans les ténèbres. Leurs mains étaient enfournées dans leurs larges manches de façon à ce que pas un centimètre de peau ne soit visible.

Les Gardiens n’étaient pas humains. Zahariel en était certain. C’était simplement la forme qu’ils avaient adoptée pour se montrer à lui, car il était aussi certain que la simple vue de leur véritable nature l’aurait rendu fou.

L’un des trois parla. Zahariel ne fut pas bien sûr de savoir lequel. Leur voix était comme un ensemble complexe de sons chuchotés, ressemblant à des paroles humaines.

Tu ne sais rien de la vérité, Zahariel, déclara le Gardien. Si la vérité et le mensonge étaient si simples, notre ancestral ennemi ne pourrait pas trouver son chemin jusqu’au plus profond de l’âme humaine.

— Je sais ce qui est bien et ce qui est mal ! répliqua Zahariel. Je connais la différence entre l’honneur et le déshonneur, la loyauté et la trahison ! Qu’est-ce qu’un homme, ou un Astartes, doit savoir de plus ?

Il est aveugle, dit l’un des Gardiens. Il en a toujours été ainsi. Tue-le avant qu’il ne provoque plus de dégâts qu’il ne le réalise.

Même si les Gardiens étaient des créatures de petite taille selon les standards des Astartes, à peine moins d’un mètre, Zahariel pouvait sentir l’aura d’énergie psychique qui les entourait. Il savait qu’ils pouvaient éteindre sa vie comme on souffle une bougie. Mais il n’était pas d’humeur à se rabaisser devant ces entités. Pas quand le futur de Caliban était en jeu.

— Peut-être que ça a été vrai autrefois. Mais j’ai beaucoup appris depuis notre première rencontre, contra Zahariel. Vous n’êtes ni des fantômes ni des esprits maléfiques, comme le croyaient les forestiers dans le temps. Vous êtes une espèce xenos qui a surveillé quelque chose ici, sur Caliban, pendant très longtemps. Quelle est cette chose ?

Quelque chose que l’humanité n’était pas censée traiter à la légère, chuinta l’un des Gardiens. Mais il en a toujours été ainsi. Votre genre est trop curieux, trop avide, trop ignorant. Cela sera votre perte.

— Si nous sommes si ignorants, c’est parce que des êtres comme vous nous dissimulent la vérité, cria Zahariel. Le savoir, c’est le pouvoir.

Et l’humanité fait chaque fois mauvais usage de ce pouvoir. Un jour, l’humanité va allumer un feu qu’elle ne pourra pas contrôler. Et l’univers entier brûlera.

— Alors, apprenez-nous ! dit Zahariel. Montrez-nous un meilleur moyen d’utiliser ce pouvoir plutôt que de rester en retrait et d’attendre le désastre. Si vous ne le faites pas, vous êtes tout autant à blâmer que nous !

Les trois silhouettes se raidirent, et une vague de puissance psychique se dégagea d’elles comme un souffle froid, enveloppant Zahariel et glaçant jusqu’à son âme. Le choc aurait arrêté le cœur d’un homme ordinaire. Et d’ailleurs, les systèmes circulatoires et nerveux de l’archiviste luttèrent pour qu’il reste conscient. Et pourtant, il refusa de se laisser impressionner par leur petite démonstration.

— Vous m’avez dit, il y a longtemps, que ce mal pouvait être combattu, dit-il. Et me voilà, prêt à le combattre. Dites-moi juste ce que je dois faire.

Les Gardiens ne répondirent pas tout de suite. Ils s’agitèrent à nouveau, et l’éther se chargea de pulsations d’énergie. Il sentit qu’ils discutaient entre eux, à un niveau trop élevé pour qu’il puisse comprendre.

Après ce qui lui sembla être une éternité, ils remuèrent de nouveau, et l’un d’eux parla.

Pose tes questions, humain. Nous répondrons à ce que nous pourrons.

La déclaration surprit Zahariel, jusqu’à ce qu’il se rappelle que les Gardiens avaient admis par le passé être membres d’une cabale qui combattait le mal sous ses formes les plus ancestrales. Pour la première fois, il réalisait qu’il y avait des limites à ce que ces êtres tout puissants pouvaient faire.

— Très bien, commença Zahariel. Depuis combien de temps Caliban est corrompue par ce mal ?

Toujours, fut la réponse glaçante d’un Gardien.

— Alors, pourquoi les Calibanites n’ont pas succombé à son contact jusqu’à maintenant ?

À cause de nos efforts, écervelé d’humain ! répondit un autre Gardien.

Zahariel commençait à reconnaître les différences de tons entre les entités. Cependant, il ne pouvait toujours pas attribuer une voix à une silhouette en particulier.

Et, ironiquement, par les grandes bêtes elles-mêmes, ajouta un autre gardien. Elles étaient nées de cette corruption et rôdaient dans les endroits où la souillure remontait à la surface. Elles tuaient presque tous les humains qui s’approchaient trop près. Et ceux qui arrivaient à survivre étaient finalement abattus par leurs propres gens avant que leurs pouvoirs de sorciers ne puissent se développer.

Zahariel eut la chair de poule lorsqu’un souvenir du passé ressurgit. Il se rappela s’être tenu dans la grande bibliothèque des chevaliers de Lupus, écoutant les mornes paroles de leur maître maudit, le seigneur Sartana… Le pire… dans tout cela… c’est la quête du Lion qui consiste à éradiquer toutes les grandes bêtes. Là est le véritable danger. C’est ce que nous allons tous regretter un jour.

Et maintenant, les Terrans étaient là, abattant les forêts, forçant le passage à travers les terres les plus inhospitalières de Caliban, à la recherche de ressources capables de nourrir la machine de guerre impériale.

— Les réacteurs thermiques, réfléchit-il pour lui-même. Ils plongent les réacteurs thermiques profondément dans la terre et font remonter ainsi la corruption dans les étendues nordiques.

Et maintenant, d’autres la nourrissent avec le feu et les massacres, ajouta un Gardien.

Zahariel hocha la tête, repensant au tas de cadavres à sigma cinq-un-sept. Beaucoup d’entre eux avaient été offerts pour que la reine des vers puisse y pondre. Mais les autres, probablement la force de travail calibanite en son entier, avaient été sacrifiés pour ajouter de la puissance au rituel et concentrer les énergies que les sorciers allaient libérer. S’ils arrivaient à puiser dans l’horreur et les flots de sang déversés par les rebelles, quelles terribles choses seraient-ils en mesure d’accomplir ?

À leur façon, les rebelles étaient bien plus dangereux que les sorciers eux-mêmes, réalisa amèrement Zahariel. Et tragiquement, leur cause n’était pas complètement injuste. L’Imperium représentait, de fait, un grave péril pour Caliban : mais pas de la façon dont la plupart le pensaient.

À l’exception du vieux chevalier, sar Daviel. Lui savait. Zahariel se souvenait de ses derniers mots à Luther.

Les forêts ne sont plus là, mais les monstres si.

Zahariel comprit soudain ce qui devait être fait. Il se tourna vers les Gardiens et s’inclina respectueusement.

— Merci pour votre conseil, dit-il gravement. Vous avez ma parole : la sagesse que vous avez partagée sera utilisée au mieux. Je vais sauver Caliban de la destruction, j’en fais le serment.

Les Gardiens l’étudièrent un long moment, laissant le vent fantomatique de l’immaterium souffler au-dessus d’eux. Puis, doucement, celui du milieu secoua sa tête encapuchonnée.

C’est là que tu te trompes, Zahariel des Dark Angels, lui répondit-il d’une voix surnaturelle, basse et teintée de tristesse. Caliban est maudite. Et il n’y a rien que tu puisses faire pour l’en empêcher.

Zahariel cilla de surprise, abasourdi par les paroles du Gardien. Lorsqu’il ouvrit à nouveau les yeux, l’image de la foudre disparaissait de sa vision. La pluie frappait son visage, et les Gardiens étaient partis.

Zahariel déboula dans le sanctum du grand maître sans être annoncé, l’épaisse porte de chêne rebondissant bruyamment sur la vieille pierre des murs. Le seigneur Cypher leva les yeux de derrière le bureau du grand maître, sa silhouette encapuchonnée courbée sur des tas de tablettes de données bien ordonnées, ainsi que sur des copies de rapports.

La face carrée de l’énigmatique Astartes ne trahit aucune émotion à l’arrivée soudaine de l’archiviste.

— Maître Luther fait toujours retraite pour méditer sur la crise, dit-il froidement. As-tu un autre message pour lui que je doive transmettre ?

— Je ne recherche pas maître Luther, dit-il en traversant rapidement la salle. Tu es celui à qui je veux parler, seigneur.

— Vraiment ? demanda Cypher en se raidissant et en posant ses pouces de façon décontractée sur la ceinture de cuir ouvragé à laquelle pendait son pistolet. Et en quoi puis-je t’aider, frère-archiviste Zahariel ?

— Je veux d’autres pourparlers avec les chefs rebelles, déclara Zahariel. Plus spécifiquement sar Daviel. Et cela doit arriver dans les vingt-quatre heures.

La requête sembla amuser Cypher.

— Et dois-je aussi décrocher la lune pendant que j’y suis ? demanda-t-il avec un petit rictus.

— Tu as été en contact avec eux avant, insista tout de même Zahariel. Je suis certain que ces canaux sont toujours ouverts pour toi si tu veux les utiliser.

La tradition des pourparlers remontait à des siècles sur Caliban, lorsque les affrontements ouverts entre les ordres de chevalerie étaient plus communs. Même les ennemis les plus acharnés maintenaient des canaux de communication pour faciliter les négociations et/ou pour se rendre. C’était un bon moyen d’éviter des pertes inutiles et de permettre d’arrêter rapidement une guerre avant que les deux camps ne soient trop affaiblis pour pouvoir accomplir leur devoir envers les gens de Caliban.

Le rictus disparut de la face du seigneur Cypher. Ses lèvres se serrèrent pour former une ligne fine.

— Seul le grand maître peut initier des pourparlers, dit-il.

— Pas vraiment, le contredit Zahariel. Astelan et moi sommes ses représentants désignés, et aussi longtemps qu’il reste injoignable, nous avons toute autorité de gérer la guerre comme nous l’entendons. Et je veux des pourparlers immédiats avec les rebelles.

Cypher hésita un moment, pour finalement hocher la tête et signifier qu’il cédait.

— Les rebelles n’accepteront pas une rencontre à Aldurukh cette fois, prévint-il

— Cela ne m’intéresse pas de leur parler ici, répondit Zahariel. Dis à sar Daviel que je les rencontrerai à l’endroit de leur choix, mais dans l’arcologie des étendues nordiques. Aucun autre lieu ne sera accepté.

Cypher étudia plus intensément Zahariel.

— Une requête inhabituelle, dit-il. Ils vont vouloir savoir pourquoi.

— Parce que le destin de notre planète va se décider ici, répondit Zahariel. Que nous le désirions ou pas.