XVIII
Une épine dans l’esprit
Caliban
La 200e année de la Grande Croisade de l’Empereur
Le grondement des réacteurs de la navette résonna alors qu’ils plongeaient presque à la vitesse d’une balle en direction d’Aldurukh. Il passa d’un chuintement plaintif à un rugissement caverneux alors qu’ils passaient de la stratosphère à un espace dont l’air était moins raréfié, juste au niveau de la mer. Les cellules du transport vibrèrent lorsque le pilote poussa les limites de ce dernier. Zahariel lui avait dit de voler le plus vite possible vers la forteresse, comme si sa vie en dépendait. Et il avait pris l’Astartes au mot. L’archiviste pouvait ressentir les vibrations de la carlingue jusque dans ses os et devait hausser sa voix pourtant puissante afin d’être entendu par-dessus le bruit des engins.
— Général Morten, ceci est un ordre direct, cria-t-il dans son micro-vox. Déverrouillez les niveaux d’habitation dans l’arcologie des étendues nordiques et répartissez la population dans les étages supérieurs.
La réponse du général terran était faible et brouillée, mais l’exaspération dans le ton de sa voix arrivait à percer.
— Seigneur. Je crois vous l’avoir expliqué avant. La situation concernant la sécurité…
— Je suis parfaitement au courant de la situation concernant la sécurité, coupa Zahariel.
Il regarda dans la cabine des passagers du côté de maître Ramiel et de sar Daviel qui faisaient semblant de ne pas écouter l’échange tendu.
— Le cordon ne fait qu’aggraver la situation. Vous devez évacuer ces gens avant de vous retrouver avec une catastrophe sur les bras ! répéta-t-il.
— Mais, seigneur, la logistique pour déplacer cinq millions de personnes…
— …va demander un grand effort de coordination de notre part, oui, le coupa à nouveau Zahariel. Donc, j’attends de vous et de vos équipes que vous vous occupiez de la question immédiatement et à temps complet. Faites-le, général. Je me moque de savoir ce que cela coûte.
Zahariel coupa la connexion sans laisser à Morten une chance de répondre. L’idée de débattre sur la question ne l’intéressait pas. De plus, il n’avait aucune envie de devoir s’expliquer à travers un vox.
Daviel se détourna du hublot sur sa gauche et fixa Zahariel.
— Penses-tu qu’il va le faire ? demanda le chevalier défiguré.
L’archiviste soupira.
— Tous les Terrans ne sont pas des démons corrompus, sar Daviel. Morten est un bon soldat. Il obéira aux ordres.
Le visage ravagé de Daviel se renfrogna, mais il ne répondit pas. Zahariel l’étudia un moment.
— Depuis combien de temps savais-tu ? demanda-t-il.
Sar Daviel plissa son seul œil valide.
— Savoir quoi ?
— À propos de Caliban. À propos de la corruption.
L’expression farouche fut soudainement remplacée par un voile de hantise.
— Ha, ça…, dit-il en se frottant la nuque d’une main difforme. Depuis longtemps. Trop longtemps peut-être, ajouta-t-il en secouant la tête. Au début j’ai cru que je devenais fou. Après tout, tu avais vu les mêmes choses que moi et tu n’avais jamais rien trahi.
Zahariel se raidit sur son fauteuil.
— Quelles choses ? demanda-t-il en sentant ses poils se hérisser dans sa nuque. De quoi parles-tu ?
Daviel fronça les sourcils de consternation.
— Mais de la bibliothèque, bien entendu, répondit-il. À la forteresse des chevaliers de Lupus. Tu te souviens sans doute, non ? demanda-t-il, son œil gris perdu dans le vague, comme s’il revivait un cauchemar. Tous ces livres… Ces horribles livres…
L’archiviste sentit un frisson glacial parcourir sa peau.
— Comment as-tu pu voir la bibliothèque, Daviel ? Je t’ai vu, blessé, dans la cour intérieure du château.
Le regard de l’interpellé tomba.
— C’était bien le cas, dit-il doucement. J’ai été tourmenté par la fièvre pendant les jours qui ont suivi. Les chirurgiens avaient peur de me déplacer dans mon état, donc moi et quelques autres blessés, nous avons été laissés derrière lorsque le reste de l’armée est repartie pour Aldurukh.
Le vieux chevalier resta silencieux un moment, laissant les souvenirs lui revenir peu à peu. Il fixa ses mains, déformées comme des griffes.
— Par la suite, lorsque nous avons été en mesure de nous lever et de déambuler quelques heures de suite, ils essayèrent de nous trouver une occupation, pour que nous gardions le moral. Alors, ils nous ont mis au travail dans cette bibliothèque, empaquetant tous les ouvrages pour les rapporter chez nous.
Daviel soupira avant de continuer.
— Ils avaient organisé des rotations, donc nous n’étions là que pour quelques heures. Nous avions reçu l’ordre très strict de ne pas ouvrir les livres, dit-il en souriant d’un air contrit. Les chirurgiens nous avaient dit que nous ne devions pas fatiguer nos esprits dans un tel état de faiblesse physique.
— Mais tu n’as pas écouté.
— Non. Je n’ai pas écouté, admit-il. Un autre chevalier et moi avons succombé à notre curiosité. Nous avons mis le nez dans certains ouvrages parmi les plus anciens alors que nous les préparions pour être envoyés. À la fin, nous avons passé plus de temps à lire qu’à travailler, pour tout dire.
— Qu’est-ce qu’il y avait dans ces livres ?
— Histoire, littérature, art et philosophie. Il y avait des livres de science, de médecine et… de choses interdites, dit-il en secouant la tête. Des grimoires occultes, anciens, le plus souvent écrits à la main. Je ne pouvais pas tout comprendre pour l’essentiel, mais il était clair que les chevaliers de Lupus avaient étudié les grandes bêtes et les étendues nordiques des siècles durant. Ils étaient au courant de la corruption, mais cependant, ils ne la comprenaient pas complètement. Ils avaient l’air de la considérer comme une force qu’on pouvait invoquer et contrôler. J’ai vu des ouvrages qui prétendaient contenir des rituels spéciaux le permettant.
Sa voix vacilla, et il pâlit alors que les souvenirs l’assaillaient. Zahariel l’observa lever une main vers sa joue ruinée, comme si la vieille blessure le faisait encore souffrir. Après un petit moment, le chevalier haussa les épaules et secoua la tête, comme s’il venait de se libérer d’un rêve éveillé. Il cligna des yeux à plusieurs reprises et se concentra à nouveau sur l’Astartes.
— Par la suite, quand les livres furent tous partis et que nous avons été autorisés à faire le voyage du retour, nous avons tenté d’oublier toutes les choses que nous avions vues, dit-il en souriant faiblement. Le plus étrange, c’est que de toutes les horreurs dont nous avons été témoins dans cet endroit, c’est le souvenir de ces livres qui nous a hantés le plus. Nous en avons discuté de temps en temps, tard dans la nuit, cherchant à comprendre la signification de tout ça. Je pensais que cela marquerait l’étape suivante de notre croisade : qu’une fois les grandes bêtes détruites, Jonson allait utiliser notre ordre pour chasser cette corruption une fois pour toutes hors de Caliban.
Le visage de Daviel devint grave.
— Puis vint l’Empereur, continua-t-il. Et tout a changé. Nous échangeâmes notre croisade contre une autre, et je ne pouvais pas comprendre pourquoi. Si ce qu’il y avait dans ces livres était vrai, alors Caliban courait toujours un grand danger. C’est pour cette raison, plus que toutes les autres, que je suis parti.
— Pourquoi ? demanda Zahariel.
Daviel fit une pause, luttant pour trouver un moyen de mettre en mots ses pensées. Sa main se leva, absente, pour frotter sa tempe balafrée.
— Je devais savoir la vérité, dit-il enfin. Les livres avaient disparu, mais les souvenirs de ce que j’avais vu étaient en moi comme… comme une épine dans l’esprit. J’ai bien essayé de me convaincre qu’il ne s’agissait que de fables, de légendes de fermiers, comme les Gardiens. Mais la culpabilité me rongeait jour et nuit. Parce que si cette corruption était réelle, les grandes bêtes allaient revenir, et toutes les souffrances que nous avions connues auraient été vaines, dit le vieil homme en soupirant. Donc j’ai quitté l’Ordre et je suis parti accomplir une ultime quête : trouver les membres survivants des chevaliers de Lupus.
Zahariel cligna des yeux de surprise.
— Mais il n’y avait pas de survivants, dit-il. Le seigneur Sartana avait convoqué l’Ordre en son entier dans la forteresse des étendues nordiques. Ils périrent tous lors de l’assaut final.
— C’est ce qu’on a pensé sur le moment, répondit Daviel. Le seigneur Sartana avait fait voyager sa convocation pour toucher le plus de ses serviteurs possible, mais les chevaliers de Lupus étaient connus pour envoyer les leurs dans les coins les plus reculés du monde pour accomplir des quêtes aussi étranges que secrètes. Tous n’avaient pas pu arriver à temps pour le siège. C’est tout de moins ce que je croyais.
L’archiviste fronça les sourcils, essayant de se rappeler des jours qui avaient suivi le siège. Jonson n’avait-il pas dit quelque chose à propos de la chasse aux membres des chevaliers de Lupus hors la loi ? Il ne pouvait pas se rappeler. Un léger malaise lui contracta l’estomac.
— Pendant les premières années, continua Daviel, je suis resté près des ruines de leur forteresse, attendant que les loups errants rentrent dans leur tanière. Je comptais sur le fait que les survivants tentent de revenir pour voir ce qu’ils pouvaient sauver de leur ordre. Lorsqu’aucun ne se montra, je commençais à chercher un signe de leur passage au niveau des frontières.
— As-tu obtenu des résultats ? demanda Zahariel.
Daviel opina sombrement.
— Pour autant qu’on pouvait en dire à l’époque, il y avait cinq chevaliers de Lupus qui n’étaient pas présents pendant le siège, répondit-il. J’ai retrouvé les ossements de trois d’entre eux loin dans les contrées sauvages, où ils avaient tenté de survivre pendant des mois après la destruction de leur forteresse. Le quatrième, je l’ai pisté jusqu’à la tour à moitié en ruine de Rochand, de l’autre côté du monde par rapport aux étendues nordiques. Il me combattit comme un animal pris au piège. Et quand il réalisa qu’il ne pouvait me vaincre, il se jeta du haut de la tour, dans la mer déchaînée, plutôt que de me livrer ses secrets.
— Et le cinquième ?
Daviel fit une pause, lançant un regard interrogateur du côté de Ramiel. Le vieux maître lui indiqua de continuer d’un geste de la main.
Le chevalier fatigué soupira.
— Le dernier a été le plus dur à retrouver, dit-il. Il ne restait jamais très longtemps au même endroit, passant d’un village à l’autre comme une ombre. Personne ne pouvait se rappeler précisément à quoi il ressemblait. De plus, il changeait constamment de nom. Pendant longtemps, je n’ai même pas été certain qu’il existait vraiment, jusqu’à ce que je retrouve son cheval et sa selle, portant toujours le sceau de son ordre, dans une ville commerçante des Vallons.
— Qu’était-il devenu ?
Le seul œil de Daviel se plissa.
— Selon le nouveau propriétaire du cheval, l’homme a simplement pris l’argent, acheté des nouveaux vêtements auprès d’un marchand, pour ensuite se présenter à un frère de l’Ordre qui passait dans la commune à la recherche de nouveaux aspirants.
La nouvelle stupéfia Zahariel. Il regarda du côté de Ramiel.
— Quelqu’un a bien dû se rendre compte…
Ramiel leva un sourcil, ce qui coupa son ancienne pupille.
— Et comment ? S’il était jeune, sans réputation et sans aucun sens de l’honneur, il pouvait se faire passer pour le fils d’un bûcheron, et tout le monde n’y verrait que du feu, dit-il en plongeant son regard dans celui de Zahariel. Avec sa compétence et son expérience, il pouvait progresser et grimper les échelons de l’Ordre assez rapidement en fait.
Zahariel fronça les sourcils.
— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il.
L’expression de Ramiel se fit aigre, et l’archiviste réalisa enfin.
Le vieux maître comprit qu’il venait de deviner et hocha la tête.
— Maintenant, tu commences à voir.
— Non, protesta Zahariel. C’est impossible. Jonson n’aurait jamais autorisé…
— Mais il l’a fait, grogna Ramiel, la voix aiguisée par une colère trop longtemps contenue.
— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi Jonson avait nommé un jeune chevalier inconnu de tous pour devenir le nouveau seigneur Cypher, lui confiant du même coup la garde de tous nos secrets et traditions ?
Zahariel secoua la tête.
— Mais pourquoi ? Pour quelle raison aurait-il bien pu faire ça ?
— Pense, fils, dit Ramiel, sur le ton de l’instructeur impatient enseignant à un pupille obstiné. Mets de côté ton foutu idéalisme un petit moment et réfléchis en termes de tactique. Qu’est-ce qu’un tel choix apportait à Jonson ?
Zahariel déglutit de surprise et d’irritation. Il considéra froidement les faits.
— Il a choisi quelqu’un n’ayant aucun lien avec les chevaliers supérieurs de l’Ordre ou un quelconque maître. Donc, il conservait sa loyauté pour lui tout seul, dit-il en pensant tout haut. Quelqu’un qui agirait au mieux des intérêts de Jonson quelles que soient les circonstances.
— Et pourrait garder ses secrets, quelles que soient les conséquences pour les autres, ajouta Ramiel.
L’Astartes réfléchit aux implications et fut glacé d’effroi.
— Je n’arrive pas à y croire, dit-il d’une voix creuse.
— Tu n’y arrives pas… ou tu ne veux pas ? demanda le vieux maître. Tu penses que ça a été plus facile pour moi à accepter ? J’ai aidé à élever Lion El’Jonson lorsque Luther le ramena des terres sauvages. Il était comme un fils pour moi.
— Mais pourquoi ? protesta Zahariel. Pourquoi tous ces secrets et ces tromperies ? Nous lui avons juré fidélité, Ramiel. Il avait nos serments. Nous l’aurions suivi dans la Vieille Nuit elle-même s’il nous l’avait demandé.
Ramiel ne répondit pas tout de suite. Zahariel observa la colère du vieux maître disparaître peu à peu, comme la chaleur quittant les cendres mourantes. L’angoisse la remplaça, puis fut elle-même masquée par la tristesse la plus profonde.
— Ce n’est pas nous qui avons perdu la foi en Jonson, dit-il doucement, les yeux embués. Quelque part, en chemin, c’est lui qui a perdu la foi en nous. Quel que soit l’endroit où il se dirige avec l’Empereur, nous ne sommes plus censés le suivre. Tout ce que nous pouvons faire à présent, c’est récupérer ce qui fut nôtre.
La pensée transperça Zahariel comme un couteau planté dans son cœur. Il chercha à contredire Ramiel, à trouver une faute dans la froide logique du vieux maître.
Ils passèrent le reste du vol en silence.
Lorsqu’ils atteignirent Aldurukh, Zahariel s’encastra à nouveau dans son armure, récupéra son pistolet bolter et son bâton avant de guider Ramiel et Daviel vers les appartements du grand maître. Il y retrouva Cypher, comme il s’y attendait.
Ce dernier leva des yeux mécontents par-dessus ses piles de rapports disposées sur le grand bureau. Ses yeux s’agrandirent lorsqu’il aperçut les chefs rebelles. C’était la première fois que Zahariel voyait l’Astartes pris par surprise.
— Que signifie tout ceci ? demanda Cypher froidement.
— Mène-nous à Luther, ordonna Zahariel. Maintenant.
— Je ne peux pas faire ça, répondit Cypher en regagnant de sa contenance. Comme je te l’ai déjà dit à de nombreuses reprises, Luther médite et ne veut pas être dérangé…
— Il le sera quand il entendra ce que j’ai à lui dire, coupa immédiatement Zahariel. La survie de Caliban est en jeu, ajouta-t-il en serrant son bâton un peu plus fort. Si tu ne veux pas nous mener à lui, alors dis-nous où le trouver.
— Je ne peux pas faire ça, répondit froidement Cypher. Mes ordres viennent du maître de Caliban. Tu n’as pas l’autorité pour les contredire.
— Il est probable que Luther veuille être prévenu en cas d’urgence, insista Zahariel.
Cypher afficha un fin sourire.
— Oui, bien entendu. Donne-moi le message et je vais lui faire passer immédiatement.
Zahariel sentit sa colère monter d’un coup. Mais avant qu’il ne puisse répondre, il entendit de lourds bruits de pas derrière lui. Il pivota et aperçut le frère-archiviste Israfael, ainsi que le maître de chapitre Astelan, passer l’entrée des appartements. Israfael découvrit la présence de Daviel et de maître Ramiel avec un étonnement non feint, alors que le regard d’Astelan ne renvoya qu’une profonde irritation, lorsqu’il s’aperçut de la présence de Zahariel.
— Où étais-tu ? dit Astelan. Je t’ai cherché dans toute la forteresse !
— Que se passe-t-il ? demanda Zahariel, craignant déjà ce qu’il allait entendre.
Si Astelan n’avait pas utilisé le vox pour le contacter, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose.
— Il y a une heure et demie, nous avons été prévenus d’une émeute de grande envergure dans l’arcologie des étendues nordiques, déclara sombrement Astelan. Une foule de civils paniqués a forcé les barricades autour des niveaux d’habitation. Beaucoup d’entre eux déclarent que les Impériaux sont de mèches avec des sorciers qui cherchent à les sacrifier au nom du Warp.
Daviel laissa échapper un grognement de rage.
— Thuriel est derrière tout ça ! dit-il. Ce crétin qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez nous a tous condamnés !
Astelan secoua la tête, exaspéré.
— Nous recevons des rapports complètement contradictoires, dit-il. Nous avons entendu que certaines unités avaient ouvert le feu sur des émeutiers, alors que d’autres ont baissé les armes ou même changé de camp. Les représentants de l’Administratum dans l’arcologie ont contacté la magos Bosk, et elle veut savoir ce que nous comptons faire pour régler la situation.
— Je vous avais bien dit que nous ne pouvions pas garder ça secret, lâcha Israfael en colère. Elle doit probablement écrire un rapport en urgence à destination du primarque en ce moment même, nous accusant de négligence. Et elle a bien raison de le faire !
— Ce n’est pas le pire, coupa le maître de chapitre en lançant un regard mauvais du côté d’Israfael, avant de se tourner vers Zahariel. Il y a eu des rapports fragmentaires des patrouilles de Jägers dans les niveaux les plus bas, indiquant qu’elles sont attaquées.
— Attaquées ? répéta Zahariel en regardant du côté des chefs rebelles. Mais par qui ?
— Par des morts, répondit Astelan.
La réponse resta un moment en suspend dans la pièce silencieuse.
— C’est terminé, dit Ramiel, déclarant à voix haute ce que les autres pensaient tout bas. Nous arrivons trop tard.
Zahariel secoua la tête, refusant de céder.
— Non, dit-il. Pas encore.
Il se tourna vers Cypher, le visage blanc de colère. L’Astartes encapuchonné commença à dire quelque chose, puis se replia sur lui-même lorsque Zahariel envoya une sonde d’énergie psychique à l’intérieur de son esprit.
— Le temps des petits jeux est terminé, déclara froidement l’archiviste. Mène-nous à Luther. Maintenant.
Cypher serra les dents sous l’assaut psychique.
— Non…
— Alors je vais creuser dans ton cerveau pour savoir où il se trouve, dit simplement Zahariel. Et j’en profiterai pour ressortir aussi tous tes petits secrets. Je ne peux pas t’assurer qu’il restera grand-chose une fois que j’en aurais terminé avec toi.
Zahariel enfonça sa sonde un peu plus profondément dans l’esprit de Cypher. Ce dernier se tendit. Une épaisse goutte de sang perla de l’une de ses narines.
— Stop ! dit Cypher d’un murmure étouffé. Je vais le faire ! Je vais vous mener à lui. Arrête…
Il s’effondra sur le bureau avec un grognement lorsque Zahariel le relâcha. Sa tête s’affaissa un moment et ses épaules se voûtèrent. Quand il leva à nouveau les yeux vers Zahariel, son expression était sauvage.
— Tu ne sais pas avec quoi tu joues, pauvre fou, cracha-t-il. Le primarque…
— Le primaque n’est pas ici, coupa froidement l’archiviste. Donc, je joue si je le dois. Maintenant, debout, nous n’avons plus de temps à perdre.
Cypher se redressa de derrière le bureau sans rien ajouter. Ils le suivirent, l’encadrant comme une volée de corbeaux.
Cypher le mena dans les ténèbres, profondément enfouies dans les entrailles du Rocher.
Depuis la chambre ronde, ils descendirent des escaliers secrets, partant du trône du grand maître, dont Zahariel ignorait totalement l’existence. Et pourtant, en même temps, ils lui semblaient terriblement familiers. Il avait beau essayer, il n’arrivait pas à réconcilier les deux notions. Plus il se concentrait sur ce paradoxe, plus il avait mal au crâne. Finalement, il décida d’abandonner la question, plutôt que de compromettre un peu plus sa concentration. La douleur dans son cerveau diminua sans pour autant complètement disparaître.
Les escaliers se terminèrent sur une pièce au plafond bas qui avait dû être une salle de réunion dans un lointain passé. À présent, le briquetage était percé d’arches plus récentes, faites de permacrete, qui donnaient sur des couloirs permettant de continuer à s’enfoncer. Cypher les guida à travers les boyaux à peine éclairés sans aucune hésitation, évoluant dans un labyrinthe de tunnels qui commençait même à défier la mémoire pourtant génétiquement modifiée de Zahariel. Ils descendirent encore et encore, s’enfonçant profondément dans le cœur de la montagne, jusqu’à ce qu’ils aient l’impression d’avoir continué pendant des heures. Zahariel savait qu’ils se trouvaient à plus d’un millier de mètres sous terre, lorsque Cypher tourna pour emprunter un passage étroit et voûté qui s’arrêta abruptement par une grande porte, elle-même voûtée. Les battants, observa l’archiviste avec surprise, étaient renforcés d’adamantin et plantés dans un cadre blindé. Tout ce qui serait assez puissant pour enfoncer la protection incinérerait tout ce qui se trouverait de l’autre côté, nota-t-il pour lui-même.
Se tenant devant les portes, Cypher extirpa une clé électronique sophistiquée de l’intérieur de ses robes. Avec un dernier regard furieux en direction de Zahariel, il leva la clef et appuya sur ses boutons. Des verrous s’enfoncèrent de part et d’autre dans l’encadrement, avec un claquement huilé, et les grands battants s’ouvrirent vers l’intérieur en silence.
La bibliothèque de l’autre côté était construite verticalement, ses étagères remplies s’élevant sur huit murs jusqu’à un plafond en voûte cinquante mètres plus haut. De longs néons encastrés dans les angles de pierre diffusaient une lumière pure. Il y avait une légère odeur d’ozone et d’huile de machine. En hauteur, le long des murs, Zahariel aperçut quatre petits serviteurs de données attendant sagement dans les ombres. Ils se déplaçaient grâce à des pattes d’araignée et observaient les Astartes de leurs petits yeux rouges.
Zahariel estima que le sol de la bibliothèque devait avoir une largeur de trente pas. Il était couvert de tapis épais destinés à combattre la froideur souterraine. Des pupitres et des tables de bois étaient disposés au hasard dans la salle, couverts de livres anciens, ainsi que de parchemins moisis. D’autres ouvrages étaient dispersés à même le sol, entre et sous les tables. Il y en avait tellement que les Astartes furent obligés de s’arrêter à l’entrée, de peur de piétiner les fragiles grimoires.
L’air dans la bibliothèque était particulièrement immobile, alourdi par la poussière et le temps. Le seul bruit que Zahariel pouvait entendre, c’était le ronronnement des servomoteurs au-dessus de sa tête. Un courant d’énergie invisible, léger, mais palpable, envoya des tourbillons glacés à travers son crâne.
Il prit une profonde inspiration et parla enfin, brisant le silence de cathédrale.
— Luther ? Seigneur ? Es-tu là ?
Une silhouette se raidit dans les profondeurs ténébreuses du fauteuil à haut dossier, non loin du centre de la pièce. Zahariel ne put percevoir que la tête et les épaules de l’homme se découpant dans la faible lumière bleu argent.
— Zahariel, répondit Luther d’une voix cassée par l’épuisement. Tu ne devrais pas être là.
Cypher s’avança prudemment d’un pas, prenant ses distances des autres Astartes.
— Je vous demande de me pardonner, seigneur, dit-il en inclinant la tête. Ils ne désiraient pas respecter vos vœux.
Zahariel lança un regard mauvais du côté de Cypher.
— Ça n’a rien à voir avec les vœux des uns ou des autres, lâcha-t-il. C’est un moment de crise. Caliban est au bord de la catastrophe, seigneur. La légion doit agir immédiatement, ou tout est perdu.
Luther quitta lentement sa chaise et avança dans la lumière. Ses yeux étaient enfoncés et ses joues creusées, comme s’il avait été victime d’une terrible maladie. Il y avait des taches d’encre noire sur ses mains, ses poignets et sa gorge. Le maître de Caliban s’approcha. Ses lèvres gercées remuaient alors qu’il découvrait ceux qui se tenaient au-delà de l’épaule de Zahariel.
— Maître Ramiel ? dit-il. Est-ce un rêve ? Je te pensais mort depuis si longtemps.
— Je continue à combattre mes ennemis, seigneur, répondit Ramiel avec un petit sourire.
— Je suis heureux de l’entendre, dit Luther avant que son expression ne s’assombrisse. Mais je vois que tu voyages en compagnie des rebelles maintenant, dit-il en indiquant sar Daviel. C’est donc moi que tu es venu combattre à présent, maître ?
Ramiel ne cilla pas face à l’accusation.
— Aucun fils loyal de Caliban ne peut être mon ennemi, répondit-il froidement.
Zahariel observa Luther avec inquiétude.
— Seigneur ? Quand avez-vous bu ou mangé pour la dernière fois ? demanda-t-il.
Même si un Astartes pouvait survivre pendant des semaines avec le minimum, il savait que le corps de Luther n’avait pas subi la totalité des modifications métaboliques. Vu son état, Zahariel craignait qu’il n’eût pas mangé depuis des semaines.
Le maître de Caliban ignora la question.
— Que se passe-t-il ici, frères ? demanda-t-il d’une voix qui regagnait en force et en autorité.
— La vérité a été découverte, déclara Israfael sombrement. Des rumeurs se sont répandues dans les étendues nordiques comme quoi l’Imperium serait de mèche avec les sorciers. Des émeutes ont éclaté, et l’Administratum est furieux.
Les yeux de Luther s’ouvrirent de colère.
— Comment ces rumeurs se sont-elles répandues ? demanda-t-il. J’avais expressément demandé que cette information reste secrète ! Qui est responsable ?
Zahariel prit une profonde inspiration et s’avança d’un pas.
— Je suis le responsable, dit-il gravement. La faute est mienne.
L’aveu prit Luther par surprise.
— Toi ? dit-il incrédule. Mais pourquoi ?
Tous les regards se tournèrent vers Zahariel. Tête haute, l’archiviste raconta tout ce qu’il avait vu et fait dans l’arcologie. Luther écouta, son expression de plus en plus dure. Il ne réagit pas lorsque la trêve avec les rebelles fut évoquée, alors qu’Astelan et Israfael grondèrent en apprenant la nouvelle.
Zahariel termina par ce qu’il avait récemment appris concernant les étendues nordiques.
— Nous sommes au bord du précipice, seigneur, dit-il. Si nous agissons rapidement, nous pouvons encore empêcher la situation d’empirer.
— Non. On ne peut pas, déclara simplement Luther en secouant la tête, le regard dans le vide. Il est bien trop tard pour cela. Je ne te blâme pas pour ce que tu as fait, frère, mais il n’y a pas de point de retour à présent. Le destin de Caliban est scellé.
Luther se tourna dans le silence absolu qui suivit et se dirigea vers l’un des gros lutrins. Il se pencha sur un grimoire énorme, relié de cuir, pour ensuite passer le bout de ses doigts sur l’une des épaisses pages parcheminées. Zahariel put mieux observer les mains du maître de Caliban et s’aperçut que les taches d’encre étaient en fait des sortes de symboles obéissant à une logique géométrique. Un frisson lui parcourut la nuque.
— Ils voulaient le tuer, vous savez, dit-il calmement. Je peux encore entendre leurs voix comme si c’était hier.
Zahariel regarda Luther, rempli d’incompréhension.
— Tuer qui, seigneur ?
Le maître de Caliban leva les yeux de son livre.
— Jonson, bien entendu. Qui d’autre ? répondit-il. Nous étions là-bas, dans la partie la plus dangereuse des étendues nordiques, enfoncés tellement profondément dans la forêt que nous n’avions plus revu le soleil depuis une semaine. Nous avions déjà tué deux grandes bêtes et perdu sar Lutiel. La plupart d’entre nous étaient blessés et rongés par la fièvre, mais nous avons tout de même continué, dit-il en souriant légèrement. Aucun n’était allé si loin dans les terres sauvages, et nous étions tous avides de gloire.
Les yeux de Luther se perdirent dans le vide alors que les souvenirs lui revenaient.
— Nous étions arrivés au niveau d’un ruisseau en milieu de journée, continua-t-il. Un lieu idéal pour les prédateurs, mais nos gourdes étaient vides et nous avions donc décidé de prendre le risque. Je montais la garde, assis sur ma selle, mon pistolet prêt. Et l’instant d’après, sans que personne ne comprenne comment, il y avait un petit garçon qui se tenait parmi nous. Il était sorti tout droit des bois pour se mettre entre nous, sans aucun bruit.
Le maître de Caliban rit amèrement.
— Nous l’avons juste regardé. Je crois que tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une hallucination causée par la fièvre. Nu comme un bébé, ses cheveux d’or se fondaient aux feuilles et aux brindilles…, dit Luther avant de secouer la tête. Ses yeux étaient froids et intelligents, comme ceux d’un loup. Il n’avait absolument pas peur. Sar Adriel a croisé ce regard et est devenu blanc comme un linge. Lui et sar Javiel avaient les mains prises par les gourdes et ne pouvaient pas se protéger. « Tue-le ! » m’a dit Adriel. Je ne l’avais jamais entendu aussi effrayé de toute sa vie.
» Et je l’ai presque fait, avoua Luther. Vous n’avez pas idée à quel point j’y étais presque, frères. Je savais très bien ce que pensait Adriel. Nous étions à plusieurs centaines de kilomètres du village le plus proche, au cœur de la forêt la plus dangereuse de tout Caliban, et voilà qu’apparaissait un enfant, là, à peine plus haut que ma selle, sans aucune blessure sur le corps. Il ne pouvait pas avoir survécu dans la nature, comme ça, tout seul. Ce n’était pas possible.
» Je me rappelle avoir pensé qu’il s’agissait d’un monstre, continua Luther, les larmes au bord des yeux. Que pouvait-il être d’autre ? Donc, j’ai levé mon pistolet et j’ai visé avec précaution. Une balle dans la tête, il n’en fallait pas plus.
» Mon doigt était sur la détente lorsqu’il s’est tourné et m’a regardé. Il n’a pas réagi à la vue de l’arme. Et pourquoi en aurait-il été autrement ? Il n’avait pas la moindre idée de ce que c’était, affirma Luther, la voix chargée de chagrin. C’est quand j’ai réalisé ce que j’étais sur le point de faire que la honte m’a submergé. Alors, j’ai lancé le pistolet au sol.
Les larmes coulaient librement sur ses joues. Zahariel regarda du côté d’Israfael et d’Astelan. Les Astartes étaient tout aussi interloqués que lui par le comportement du maître de Caliban. L’archiviste lutta pour trouver quelque chose à dire, mais ce fut Ramiel qui parla le premier.
— Il n’y a aucune honte à avoir quand on épargne un innocent.
— Mais il n’était pas innocent ! s’écria Luther plein d’aigreur. Il savait. Jonson savait à propos de la souillure. Il le savait depuis le début et il a déversé un océan de sang juste pour nous le cacher.
Zahariel recula presque devant la véhémence dans la voix de Luther.
— Tu ne peux pas raisonnablement penser ça, seigneur, dit-il d’un air hébété.
— Et pourquoi donc aurait-il poussé les chevaliers de Lupus à la guerre pour ensuite les annihiler ? Pourquoi prendre leurs livres ? demanda-t-il en saisissant le grimoire et en le brandissant. Pourquoi nous les dissimuler ? À cause de ce qu’ils auraient pu nous apprendre concernant la corruption de la planète. Lion El’Jonson est allé très loin pour faire taire ceux qui en savaient trop. Et la situation n’a fait qu’empirer lorsque l’Empereur est arrivé.
— C’en est assez ! hurla le frère-archiviste Israfael. Je ne vais pas te laisser diffamer notre primarque de la sorte, et encore moins notre Empereur !
Une douleur naquit dans l’arrière du crâne de Zahariel de façon si soudaine et intense qu’elle le terrassa presque. Il gémit, pressant une main sur sa tempe et tentant de faire reculer le tourment. Puis il pivota pour voir qu’Israfael s’était mis à part et avait les poings fermés. Le maître de chapitre Astelan s’était aussi reculé, son regard allant d’Israfael à Luther comme s’il cherchait à savoir qui croire. L’univers sembla basculer sous les pieds de Zahariel. La situation était incontrôlable et il le savait. Il n’avait jamais désiré que les choses en arrivent à un tel point.
— Tout le monde n’a pas été réduit au silence, protesta-t-il. Et Nemiel ? Et moi ? Nous étions les derniers à parler au seigneur Sartana. Et il ne nous est rien arrivé.
— Frère Nemiel peut très bien être mort à la surface d’une planète lointaine, pour ce que nous en savons, observa sombrement Luther. Et tu es là, exilé sur une planète qui va bientôt être la proie des flammes, dit-il en haussant le ton, à la limite de la folie. Ne vois-tu rien ? Jonson savait que l’Imperium allait un jour détruire Caliban. C’est pour cette raison que nous sommes là. Il ne nous a pas seulement oubliés, frère. Il nous a envoyés ici pour mourir.
— Pas un mot de plus ! gronda Israfael.
Des arcs d’énergies psychiques dansaient autour de sa tête, crépitant comme de la foudre miniature.
— Seigneur, tu n’es pas dans ton état normal et plus en mesure de commander, ajouta-t-il en se tournant vers Zahariel. Au nom du primarque et pour l’honneur de la légion, tu dois prendre le commandement et donner l’ordre à Luther de s’en remettre immédiatement aux soins de l’Apothecarium.
— Il est trop tard pour les mensonges, Terran ! cria Luther en lançant le livre de côté et en contournant le lutrin, ses yeux noirs lançant des éclairs. Il connaît la vérité, à présent, n’est-ce pas Zahariel ?
Une tempête invisible d’énergie psychique s’engouffra dans la pièce. L’esprit de Zahariel chancela. Il vit maître Ramiel et sar Daviel à quelques mètres de lui, pris entre les deux guerriers furieux. Une pensée lui vint à travers le tourbillon de douleur.
— C’est une erreur, seigneur, dit-il à Luther. Sar Daviel, s’écria-t-il. Ton ami, celui qui a lu les mêmes livres. Qui était-il ? Où est-il à présent ?
Daviel se tourna vers l’archiviste, le regard hanté.
— Il s’appelait Ulient, déclara le vieux chevalier. Il a disparu le jour de l’arrivée de l’Empereur sur Caliban et n’a jamais été revu.
Une lance de pure douleur traversa l’esprit de Zahariel. Il hurla et pressa ses mains sur ses tempes. Il avait l’impression qu’une digue venait de céder dans son cerveau, déversant des torrents de souvenirs.
Les ténèbres. Des mains protégées par une armure, l’agrippant et le soulevant…
La voix d’Israfael résonnant dans le noir.
— Le complot a échoué et le conspirateur est interrogé. Nous allons rapidement découvrir les noms de ceux qui ont cherché à nous nuire et nous allons nous en occuper…
Une autre voix. Frère Midris.
— Dis-nous tout et n’omets rien, sinon ça va mal se passer pour toi. Commence par nous dire comment tu savais ce que frère Ulient préparait…
— Frère Ulient ? dit-il. Est-ce son nom ? Je ne le connaissais pas…
Sauf qu’en vérité, il le connaissait. Il l’avait vu dans la salle secrète sous la chambre ronde. Nemiel l’avait conduit là pour qu’il rencontre les membres de la conspiration. Il se rappelait des hommes encapuchonnés, portant des bures blanches, parlant de tuer l’Empereur de l’humanité…
— Il ne faut pas avoir confiance en l’Imperium. Nous savons qu’ils complotent pour nous réduire en esclavage et prendre possession de cette planète…
Il se rappela de la silhouette brillante qui était apparue à l’entrée de la salle d’interrogatoire, son visage tellement glorieux qu’il était impossible à regarder. La voix de l’Empereur de l’humanité le submergea comme la vague d’un océan.
— Assurez-vous qu’il ne se souvienne de rien. Aucun soupçon concernant une dissidence dans la légion ne doit exister. Nous devons être unis ou bien nous sommes perdus…
Zahariel tomba à genou, son corps tremblant alors que les derniers vestiges de son blocage psychique s’écroulaient. Israfael et Luther étaient silencieux, et tous les regards étaient à présent tournés vers lui.
L’impression de viol, de trahison, était presque trop lourde à porter. Il se tourna vers Israfael.
— Tu as falsifié mon esprit… frère… dit-il à peine plus haut qu’un murmure.
— Bien entendu, dit Israfael sans qu’aucune excuse ne perce dans le ton. L’Empereur lui-même l’a ordonné. J’en attendrais de même de ta part.
— Ne pouviez-vous pas simplement me faire confiance ? s’écria Zahariel. Mon serment n’était-il pas assez ? N’a-t-il donc aucun honneur ?
— L’honneur n’a rien à voir avec ça ! gronda Israfael. Nous sommes ses Astartes, Zahariel. Ce n’est pas notre rôle que de questionner sa volonté !
— C’est là que tu as tort, Terran, dit maître Ramiel. Peut-être que toi et les tiens pouvez vous contenter de vies d’esclaves, nous, jamais !
Zahariel sentit la montée d’énergie psychique avant qu’Israfael ne puisse frapper. Le temps se figea, et tout sembla arriver en même temps.
Beuglant de rage, Israfael bondit sur maître Ramiel et lança une main gantelée. Des arcs d’énergie incandescente blanche sortaient déjà des doigts de l’archiviste, mais sar Daviel avait déjà réagi, se plaçant entre Israfael et Ramiel. L’impact psychique le toucha en pleine poitrine, consumant ses chairs et mettant le feu à ses robes.
Luther hurla un ordre, et Zahariel sentit son corps répondre immédiatement, avant même que son esprit n’ait eu conscience du mouvement. Il sauta sur ses pieds et concentra toute sa volonté dans la capuche psychique de son armure. Le tampon n’était pas seulement destiné à le protéger. Il pouvait aussi être utilisé pour combattre le pouvoir d’autres psykers à une certaine distance de l’engin. Zahariel canalisa toute sa puissance sur frère Israfael, et l’énergie de ce dernier s’éteignit. Au même moment, le maître de chapitre Astelan plongea de côté sur Israfael, son pistolet levé.
Mais l’archiviste expérimenté ne pouvait pas être contenu aussi facilement. Il se pencha lorsqu’Astelan tenta de le frapper de la crosse de son pistolet et cogna de la main. La pointe de ses doigts sembla seulement effleurer le plastron d’Astelan, mais Zahariel sentit la décharge psychique qui envoya le maître de chapitre dans les airs, droit sur lui. Zahariel évita l’homme de justesse, mais sa concentration sur la protection psychique vacilla pendant une microseconde.
C’était la seule ouverture dont avait besoin Israfael. Avec un cri sauvage, il leva les mains et libéra un torrent d’énergies psychiques en direction de Luther.
Zahariel sentit la chaleur du coup mental alors qu’il traversait l’espace au-dessus de sa tête et s’en allait percuter Luther, droit dans la poitrine. Mais le chevalier ne prit pas feu. Au lieu de cela, les glyphes peints sur sa peau brillèrent d’une lueur glaciale, déviant l’énergie de son corps en une vague bouillonnante.
Il vit Luther serrer les dents avec un rictus carnassier, avant d’ouvrir la bouche et de prononcer un seul mot. Le simple son de ce dernier percuta Zahariel comme un marteau. Il ressentit une douleur dévastatrice dans ses oreilles et au coin de ses yeux, l’obligeant à reculer sous l’intensité du coup.
Israfael en fit de même. Saignant des yeux et des oreilles, il recula aussi, juste avant qu’une boule de plasma incandescente ne le percute en plein milieu de la poitrine.
Les yeux de l’archiviste s’écarquillèrent. Il y avait un cratère de la taille d’un poing dans son plastron, dont les bords fondaient encore. Il vacilla, ses lèvres remuant comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis tomba doucement sur ses genoux, pour finalement basculer sur le côté.
Zahariel se tourna pour voir d’où venait le coup. Cypher abaissa doucement son pistolet à plasma et regarda, inquiet, du côté de Luther.
— Allez-vous bien, seigneur ? demanda-t-il.
Luther ne répondit pas. De la fumée s’échappait en petites volutes de tous les glyphes géométriques qui couvraient son corps.
— Comment va sar Daviel ? demanda-t-il.
Maître Ramiel était agenouillé à côté du corps carbonisé du vieux chevalier.
— Il a rejoint le panthéon des héros, dit-il doucement.
Zahariel arracha son regard de Cypher pour le faire tomber sur Israfael. La blessure au niveau de sa poitrine était grave, mais il vérifia tout de même les systèmes de survie de l’archiviste et découvrit avec surprise qu’il restait une trace de vie.
— Israfael est toujours vivant, seigneur, indiqua-t-il. Que devons-nous faire de lui ?
Cypher s’approcha de l’archiviste à terre, son pistolet toujours en main. Luther l’arrêta d’un regard dur.
— Fais venir une paire de serviteurs pour qu’ils l’emmènent aux apothicaires, ordonna Luther. Lorsqu’il sera assez remis, transfère-le dans une des cellules de la tour des anges pour voir si nous pouvons lui faire entendre raison et reconnaître ses erreurs.
Il se tourna ensuite vers Astelan.
— Est-ce que les équipes d’assaut sont prêtes, frère ? demanda-t-il.
Le maître de chapitre hocha affirmativement la tête.
— Tout est prêt, seigneur, dit-il.
— Alors ton premier ordre consiste à arrêter le général Morten et son équipe, ainsi que la magos Bosk et les représentants supérieurs de l’Administratum, déclara le maître de Caliban. Épargne leurs vies si c’est possible. Mais je veux qu’ils soient sous contrôle. À partir de maintenant, Caliban est à nouveau une planète libre.
Astelan hésita. Zahariel put voir la lutte intérieure dans les yeux du guerrier. Mais finalement, sa loyauté envers Luther l’emporta sur des années d’obéissance aveugle.
— Cela sera fait, dit-il.
Maître Ramiel se remit difficilement sur ses pieds. Des larmes baignaient ses joues alors qu’il marchait vers Luther.
— Le chevalier d’antan est de retour, dit-il d’une voix brisée par l’émotion. Il attrapa les bras de Luther.
— Saluez le sauveur de Caliban !