Épilogue
Anges Déchus
Caliban
La 200e année de la Grande
Croisade de l’Empereur
Zahariel se réveilla pour voir le visage de la mort penché sur lui.
— Ne bouge pas, lui dit le frère Attias de sa voix caverneuse. Tu as subi de trop nombreuses blessures pendant la bataille. De fait, tu ne devrais même pas être vie.
L’archiviste se força à se calmer et tint compte du conseil d’Attias. Son esprit flotta au milieu d’images et de sensations, comme si tous ses organes sensoriels lui avaient été arrachés pour être grossièrement remplacés ensuite. Il lui fallut un long moment pour reconnaître la sensation du froid soleil contre son visage et le poids des couvertures de coton contre sa poitrine et ses jambes.
Il regarda autour de lui, ne bougeant que les yeux, pour tenter de comprendre où il se trouvait : des murs de pierre et une fenêtre en arche à côté de son lit. Des meubles spartiates : un bureau, une chaise et un coffre pour ranger les vêtements. Il aperçut un bâton posé contre le coffre. Il ne réalisa que tardivement qu’il lui appartenait. Était-ce aussi sa chambre ?
— Où…, croassa-t-il, surpris par le son de sa propre voix.
Cela lui paraissait vraiment étrange, mais il insista.
— Où… suis…-je… ?
— Aldurukh, dans la tour des anges, répondit Attias. Luther t’a fait déplacer ici depuis que les apothicaires ont déclaré que tes signes vitaux étaient stabilisés. Tu as été mort pendant cinq minutes complètes avant que Luther n’arrive à refaire battre l’un de tes cœurs. Personne ne sait exactement comment il y est arrivé. C’était quelque chose qu’il a tiré du livre qu’il avait emmené avec lui jusqu’au réacteur thermique. C’est tout ce que j’ai vu. Depuis, tu es resté allongé ici pendant longtemps, dans un coma profond, pour guérir de tes blessures.
— Combien de temps ? demanda Zahariel.
— Huit mois, dit l’Astartes. Je pense que tout le monde a oublié que tu étais là, sauf moi.
Huit mois, se dit Zahariel. Le chiffre lui semblait important, mais il était incapable de savoir pourquoi. Des images fragmentaires lui revinrent en cascades : il tenta d’en saisir une, mais plus il essayait, plus rapidement elle disparaissait.
— Je… rêvais…, dit-il.
Attias hocha la tête.
— Je pensais bien, dit-il en contournant l’extrémité du lit pour se diriger vers la porte étroite de la chambre. Je vais aller dire au maître apothicaire que tu es réveillé et te rapporter de la nourriture des cuisines. Tu dois sans doute être affamé après un si long sommeil.
L’Astartes sortit en silence de la chambre. Zahariel fixa le plafond.
— Affamé, répéta-t-il.
Oui. Il l’était vraiment.
Des visages vinrent et s’en allèrent. Attias lui apporta de la nourriture qu’il mangea lorsqu’il en eut besoin. Il se reposa, bougeant le moins possible, triant les images qui embrouillaient son esprit. Le maître apothicaire lui rendit souvent visite, lui posant de nombreuses questions pour repartir avec peu de réponses. La nuit, il rêvait. Parfois, il se réveillait dans les ténèbres pour découvrir qu’une silhouette encapuchonnée le fixait depuis l’entrée de sa chambre. Contrairement aux autres visiteurs, elle ne lui parla jamais.
Lentement, mais sûrement, il commença à remettre les morceaux de son esprit en place. Sa voix revint, puis ce fut le tour du contrôle de ses muscles. Lorsque Luther vint enfin lui rendre visite, il était assis tout droit sur son siège, observant le ciel par la fenêtre étroite.
Le maître de Caliban l’étudia en silence pendant un bon moment.
— Comment te sens-tu, frère ? demanda-t-il.
Zahariel réfléchit à la question.
— Raccommodé, dit-il finalement.
— Je suis content de l’entendre, dit Luther. De nombreux mois sont passés, et il y a encore beaucoup de pain sur la planche.
— Que s’est-il passé ? demanda Zahariel en pivotant pour pouvoir faire face à Luther.
Ce dernier croisa ses bras sur sa poitrine et pinça ses lèvres d’un air pensif.
— L’ordre a été rétabli, dit-il. Une fois que nous avons banni l’entité du Warp, tous ses serviteurs morts-vivants se sont écroulés, inertes, exactement comme à sigma cinq-un-sept. Après cela, nous avons été capables de terminer l’évacuation et d’installer les réfugiés dans les niveaux supérieurs de l’arcologie. Les étendues nordiques ont été calmes depuis, même si les équipes de maintenance découvrent encore des cadavres un peu partout dans les niveaux souterrains.
— Et la rébellion ?
Luther haussa les épaules.
— Il n’y a pas de rébellion. Elle s’est techniquement terminée dans la bibliothèque, lorsque les mensonges de l’Empereur ont été enfin dévoilés. À la fin des émeutes, il est apparu que maître Ramiel était le dernier dirigeant de la rébellion encore en vie. Les seigneurs Thuriel et Malchial ont été tués pendant cette journée, pas par les morts-vivants, mais semble-t-il par des gens de dame Aléra. Hélas, nous ne le saurons jamais. Dame Aléra est morte en dirigeant un groupe de recherche dans les niveaux inférieurs, alors qu’elle aidait à localiser les sorciers terrans.
— Je suis désolé de l’apprendre, dit Zahariel. Et les Terrans ?
— Nous avons réussi à presque tous les capturer, déclara Luther. La plupart se sont soumis sans résistance, mais le général Morten et un bon nombre de ses hommes ont réussi à échapper à leur arrestation et sont en fuite dans les campagnes. Nous allons les dénicher tôt ou tard, j’en suis certain. Mais honnêtement, nous avons des choses bien plus importantes à gérer en ce moment.
— Comme ?
Luther sourit froidement.
— Comme assurer la sécurité de Caliban face à l’Imperium.
Zahariel secoua la tête.
— Ce n’est pas possible, dit-il d’une voix fatiguée. Tu dois sûrement le réaliser. Peu importe ce que nous faisons, au final, nous ne sommes qu’une planète. Tôt ou tard, Terra va apprendre ce que nous avons fait, et alors, il faudra rendre des comptes.
— Peut-être et peut-être que non, dit Luther. Nous avons reçu des nouvelles de l’Ultima Segmentum. Le Maître de Guerre Horus s’est rebellé contre l’Empereur. Des dizaines de systèmes suivent son exemple et se débarrassent du joug de l’Imperium. Et ce n’est, je pense, que le début. L’Empereur a vraiment plus de raisons de s’en inquiéter en ce moment. Maintenant, notre mission est de mettre à profit le temps qui nous a été donné.
Les yeux de Zahariel se plissèrent.
— Et comment ? demanda-t-il alors qu’il connaissait déjà la réponse.
— Eh bien, en maîtrisant les secrets que l’Empereur a tenté de nous cacher, dit Luther. La bibliothèque, ici, au Rocher, n’est que le début, frère. Nous n’avons fait qu’effleurer la surface que ce qu’il y avait à découvrir.
Il s’avança et s’agenouilla pour être à son niveau, fouillant dans le regard de Zahariel.
— De quoi te souviens-tu concernant le rituel de l’arcologie ?
— Pourquoi cette question ? Je me souviens de tout, répondit Zahariel.
Il se rappelait le pilier de feu, le passage entre le monde physique et le Warp. Il se rappelait de l’entité et de la façon dont elle avait plongé ses serres dans son âme.
Luther se pencha en avant, comme s’il voulait sonder les profondeurs des yeux de l’archiviste.
— Te rappelles-tu avoir appris le nom de l’entité ? Son véritable nom ?
Zahariel ne cilla jamais face au regard de Luther. Doucement, il secoua la tête.
— Non, répondit-il. J’ai essayé, mais elle était bien trop puissante pour que je puisse la commander.
Luther soupira et se releva lentement.
— Hé bien, ça valait la peine d’essayer, dit-il d’un ton ouvertement déçu.
Puis, il sourit.
— Peut-être la prochaine fois, dit-il.
— La prochaine fois ?
— Lorsque tu seras plus fort, bien entendu, ajouta rapidement Luther. Je dois admettre que j’ai aussi sous-estimé la puissance de l’entité. La prochaine fois, nous serons mieux préparés. Tu as ma parole.
Il s’approcha et posa sa main sur l’épaule de Zahariel.
— Je t’ai assez dérangé pour aujourd’hui, dit-il. Repose-toi et regagne des forces. Lorsque tu seras prêt, nous retournerons dans la bibliothèque et nous commencerons nos recherches.
Le maître de Caliban prit alors congé, se dirigeant vers la porte. En la passant, il se tourna vers Zahariel et sourit fièrement.
— Caliban est sur le point d’entrer dans un âge d’or comme aucun de nos ancêtres n’a jamais osé en rêver. Toi et moi, nous allons rendre cela possible.
Zahariel écouta le bruit de pas de Luther faiblir dans les escaliers. Il se leva avec précaution et marcha jusqu’au centre de la pièce. Il leva alors les bras au-dessus de sa tête, fixant le plafond, tirant délibérément sur les muscles qu’il n’avait pas utilisés depuis longtemps. Lorsqu’il eut terminé ses étirements, il commença une série de mouvements de gymnastique.
L’ignoble marque de l’entité souillait toujours son âme comme une couche de givre noirci. Elle ne l’avait jamais quitté, parce qu’en vérité, l’entité n’était jamais partie non plus. Elle était toujours là, profondément enfouie sous terre, comme cela avait été le cas depuis des millions et des millions d’années. Le passage psychique qu’il avait observé sous l’arcologie des étendues nordiques n’avait pas été ouvert pour la faire venir dans le monde physique à partir du Warp, comme sur Sarosh, mais, au contraire, pour la renvoyer dans le Warp.
Zahariel connaissait l’origine de la corruption de Caliban.
Et il connaissait son nom.
Diamat
La 200e année de la Grande
Croisade de l’Empereur
Le ciel au-dessus de Diamat était rempli de vaisseaux.
Les légions de l’Empereur étaient arrivées dans le système Tanagra à peine cinq jours après la destruction de la force de débarquement d’Horus au port spatial de Xanthus. Sans aucun moyen de s’emparer des engins de siège gardés par les Astartes de Jonson, l’amiral de la flotte rebelle n’avait eu d’autre choix que de repartir en direction d’Isstvan. Le coup de poker final du Maître de Guerre avait échoué.
Lion El’Jonson admirait le brillant déploiement de puissance militaire qui glissait avec grâce de l’autre côté de la fenêtre blindée de son sanctum. Des gouttes émeraude restaient ici et là dans l’épais panneau transparent. Avec la destruction du port spatial, il n’y aurait aucun moyen de réparer les dégâts infligés à la paroi cristalline avant un bon moment. C’était un bien petit prix à payer en comparaison de ce qu’il venait d’accomplir ici.
— Quand irez-vous à Isstvan ? demanda-t-il à son invité.
Le primarque s’approcha de la baie vitrée, ses mains gantelées jointes dans son dos.
— Le plus rapidement possible, répondit-il d’une voix grondante. Ferrus Manus nous a devancés, avide de pouvoir porter la vengeance de l’Empereur sur Horus. Nous pensions pouvoir réapprovisionner nos vaisseaux ici, avant d’entrer dans la zone de combat, ajouta-t-il en regardant Jonson et en fronçant les sourcils.
Ce dernier soupira.
— J’en suis le premier désolé. Mais le magos Archoï ne m’a laissé aucun choix. Le brouillage devait être arrêté immédiatement, dit-il avant que son visage ne se fasse plus dur. De plus, il m’a menti. J’aurais préféré qu’il vienne avec un couteau, plutôt que de se jouer de moi comme ça.
Le primarque hocha la tête, fixant à nouveau Diamat à travers la baie vitrée. Il y avait une large tache rouge marron, comme du sang coagulé, qui souillait le ciel ocre de la planète. La poussière et la cendre envoyées dans l’atmosphère par la destruction de la forge et, dans une moindre mesure, la dévastation du port spatial quelques heures plus tard, auraient des effets à long terme sur la planète. Les quelques milliers d’habitants encore en vie à la surface allaient connaître des temps difficiles sur plusieurs générations.
— Puis-je vous poser une question ? lui demanda le primarque.
Jonson haussa les épaules.
— Bien sûr.
— Quand avez-vous été mis au courant de l’existence des engins de siège ?
— Ha, ça, dit Jonson en souriant. Il y a une cinquantaine d’années. J’étudiais l’histoire de la Grande Croisade et j’avais vu une référence les concernant dans un rapport envoyé par Horus à l’Empereur. Il les avait commandés pendant le long siège des états-forteresses xenos sur Tethonus. Horus avait donné la mission aux maîtres de Diamat de créer des machines de siège terrestres : des énormes pièces d’artillerie capables de détruire les fortifications les plus importantes, dit-il en écartant les mains. Les engins prirent beaucoup plus de temps à construire que prévu. Lorsque les maîtres des forges les eurent terminés, la campagne de Tethonus était achevée depuis un an et demi. Horus s’était déjà lancé dans de nouvelles conquêtes. Donc, les armes avaient été placées dans un entrepôt en attendant le jour où il viendrait les réclamer. Puis, il y a eu Isstvan.
Le primarque grogna pour indiquer qu’il avait compris.
— Quand j’ai entendu parler de sa rébellion, il m’a paru évident que le chemin d’Horus le mènerait, à la fin, vers Terra, ajouta Jonson. Même s’il devait vous affronter, vous et les autres légions, le Maître de Guerre n’aurait pu se déclarer vainqueur tant que l’Empereur serait sain et sauf dans son palais. Non. Pour Horus, le triomphe ne pouvait passer que par la mort de notre père. Ce qui signifiait le siège long et épuisant de Terra.
Le primarque regarda à nouveau du côté de Jonson et s’inclina, admiratif.
— Vous avez admirablement bien frappé, mon frère. Vraiment. Au lieu d’aller affronter Horus, vous l’avez vaincu avec une poignée de troupes, dit le primarque en souriant légèrement. Je commence à penser que le titre de Maître de Guerre n’a pas été attribué à la bonne personne.
Jonson sourit face au compliment.
— Venant de vous, mon frère, cela signifie quelque chose. Merci.
— Et maintenant ? demanda le primarque. Allez-vous nous accompagner jusqu’à Isstvan ?
— Non, dit Jonson. Je dois retourner en grande hâte vers les mondes boucliers et préparer la légion pour son voyage vers Terra. De fait, je pense qu’il serait préférable qu’en dehors de vous et des autres primarques, personne ne sache que j’étais ici. Je ne voudrais pas que l’Empereur pense que j’ai agi ainsi avec une idée derrière la tête.
Le primarque considéra la remarque et approuva de la tête.
— Un choix à la fois prudent et humble, dit-il.
Jonson se pencha sur sa chaise.
— Mais naturellement, dit-il en redevenant sérieux, je ne fais pas ça pour les félicitations, mon frère. Pas non plus pour le pouvoir. Pas vraiment. Je fais ça pour le bien de l’Imperium. Horus est devenu le fils favori de notre père pour aucune autre raison que le destin. Si j’avais été aussi le premier à être retrouvé, je serais le Maître de Guerre aujourd’hui, sans vouloir être insultant.
— Vous ne l’êtes pas, répondit le primarque en souriant.
— Donc puis-je compter sur votre support quand le moment viendra ? J’ai le sentiment que l’Empereur va devoir choisir un autre Maître du Guerre très rapidement s’il veut que la Grande Croisade se continue.
— Cela va sans dire, acquiesça le primarque.
— Nous sommes donc d’accord ?
Le primarque s’inclina solennellement.
— Cet arrangement nous profite tous les deux.
— Excellent, dit Jonson. Dans ce cas, vous êtes plus que le bienvenu pour prendre possession des engins de siège quand il vous plaira. À une seule condition, bien entendu.
Le primarque leva un fin sourcil.
— Laquelle ?
Jonson sourit d’un air malin à son invité.
— Vous devez me promettre qu’ils seront bien utilisés.
Perturabo, primarque des Iron Warriors sourit à son tour, ses yeux brillant comme le métal poli.
— Ho oui, dit-il. De ça, vous pouvez en être assuré.