XII
Terribles vérités
Caliban
La 200e année de la Grande Croisade de l’Empereur
L’horreur et la révulsion menacèrent de submerger Zahariel. Il hurla de rage en découvrant le mal absolu qui se trouvait devant lui. Puis, ses sens basculèrent pour revenir à la normale.
Une lueur pâle baignait le couloir, provenant des corps de ses frères mais aussi des monstruosités qu’ils venaient de combattre. Entre un clin d’œil et le suivant, l’univers s’était presque arrêté, transformant la bataille désespérée en une sorte de sinistre tableau. Zahariel pouvait voir à travers les corps de ses amis comme de ses ennemis : il pouvait voir les cœurs battre et les veines faisant circuler le sang bouillant. Il discernait l’ichor noir remplissant les corps des terribles vers, ainsi que l’immonde corruption qui les parcourait de l’intérieur. L’un des monstres avait saisi frère Attias, s’enveloppant autour de son torse et enserrant ses mandibules autour de son crâne d’acier. À l’intérieur de la bouche de la créature se trouvait une pointe d’os effilée comme une aiguille, muée par un ensemble de muscles puissants, qui la propulsait avec la force d’une balle contre l’arrière du crâne de l’Astartes. Un canal creusé dans l’aiguillon osseux dégouttait d’un virulent poison.
L’horreur de Zahariel se transforma en colère. Il invoqua la fureur du Warp et balaya l’air avec son bâton, dessinant un grand arc. Il projeta des tourbillons d’un feu blanc et incinérateur en direction de toutes les créatures dans son champ de vision. Comme la foudre, ils transpercèrent les chairs des monstres et firent bouillir le liquide parcourant leurs entrailles. L’archiviste sentit ses veines se glacer et ses cœurs se serrer, puis le monde recommença à bouger.
Une douzaine de créatures explosèrent, couvrant l’escouade de morceaux de chitine et d’une pluie d’ichor puant. Zahariel se recula, abasourdi par l’intensité de sa vision. Visions cauchemardesques. C’est ainsi qu’Israfael les appelait. Il n’en avait fait l’expérience qu’une seule fois auparavant, lorsqu’il avait combattu le lion calibanite. À cet instant unique, il avait étendu partiellement le champ de sa conscience dans le Warp.
Les câbles de son capuchon psychique étaient si froids qu’ils en brûlèrent sa peau. Il frissonna en imaginant ce qui lui serait arrivé, s’il s’était exposé aux énergies corrompues à l’intérieur du couloir sans la protection de la capuche.
Les ténèbres étaient à présent illuminées par les gueules des bolters crachant leur mort, alors que l’escouade s’organisait pour contrer l’attaque soudaine des vers chitineux. Le maître de chapitre Astelan était toujours sur ses pieds, faisant exploser deux des monstres avec des tirs bien placés et découpant un troisième d’un mouvement d’épée-tronçonneuse. Frère Gidéon se relevait tout juste, se débarrassant d’un ver qu’il venait de tuer et en en sectionnant un second, qui était tombé sur le dos d’un camarade. Attias chargea pour aider un autre Astartes à terre à se libérer, son terrifiant masque d’acier illuminé par les flammes infernales crachées par son pistolet.
Avec un cri sauvage, Zahariel se précipita dans la mêlée. Il concentra sa rage sur le bâton de force entre ses mains, le nimbant d’une aura d’énergie psychique. Tous les vers qu’il toucha furent incinérés dans un éclat de feu bleuté et par le claquement assourdissant de la foudre qui les fit exploser, projetant des morceaux chitineux dans les airs. Il détruisit une demi-douzaine de vers en quelques secondes, et aussi rapidement qu’elle avait commencé, la bataille fut terminée. Les Astartes formaient un cercle approximatif, tournés vers l’extérieur, leurs armures endommagées, percées, et leurs pistolets encore fumants. Plusieurs d’entre eux avaient subi des blessures mineures, mais aucun n’avait succombé au terrible dard des vers.
— Que sont ces créatures ? demanda Zahariel, en touchant l’un des cadavres du bout de son bâton.
— Des vers maraudeurs, dit Astelan en donnant un petit coup de botte dans l’une des créatures. Nous avions l’habitude de les chasser quand j’étais enfant. Mais d’où je viens, ils n’étaient pas plus grands qu’une cinquantaine de centimètres.
Zahariel avait entendu parler des vers maraudeurs, comme n’importe quel autre enfant calibanite, mais il n’en avait jamais vu auparavant. Ils représentaient une menace pour tous les villages à la surface de Caliban, transformant les petits animaux et le bétail en incubateurs vivants pour leurs œufs. Les vers s’enroulaient autour du cou de leur victime, enfonçant leur dard dans sa colonne vertébrale, et injectaient dans cette dernière une énorme quantité de neurotoxines. Le venin détruisait les fonctions supérieures du cerveau, laissant les fonctions motrices intactes, et rendant le système nerveux de leur victime hyperconducteur. Toujours attaché à cette dernière, le ver sécrétait des enzymes dans sa moelle épinière, ce qui lui donnait un contrôle rudimentaire sur ses fonctions motrices. Le prédateur pouvait ainsi déplacer sa victime pour retourner au nid commun, où, toujours vivante, elle serait inséminée par la reine. De temps en temps, il arrivait que les vers se fraient un chemin dans des tombes humaines récentes et tentent de faire la même chose avec le cadavre, à la grande horreur de la famille du mort. Zahariel eut la chair de poule à la simple pensée que l’un des vers ait pu traverser son heaume et que le dard aussi pointu qu’une dague ait tenté de perforer la base de son crâne.
— Je pense que je sais ce qui est arrivé aux Jägers, dit-il sombrement, et probablement à la plupart des travailleurs aussi.
— La plupart ? demanda Astelan.
— Un ver n’a sûrement pas envoyé le message radio à Aldurukh, dit Zahariel.
— Que l’Empereur nous protège, siffla le maître de chapitre dégoûté.
— Ça n’a rien de nouveau, dit Attias. Les chevaliers de Lupus ont utilisé les bêtes contre nous, vous vous rappelez ?
— Mais les chevaliers de Lupus n’existent plus, le contredit immédiatement Astelan. Et les grandes bêtes ont été presque toutes exterminées. Donc, d’où viennent ces choses ?
— Ce n’est pas ce qui est important pour le moment, déclara Zahariel avide de changer de sujet. Si les vers ont transporté les corps des Jägers, cela signifie qu’ils ont un nid et une reine pondeuse quelque part.
Astelan approuva de la tête.
— Les reines sont bien plus grandes que les mâles, avertit-il.
— Donc elle doit être un peu plus loin, du côté du réacteur thermal, déclara Zahariel.
Il vérifia son chargeur et fit sortir une grenade à fragmentation de sa ceinture.
— Les grenades en premier, ensuite, on charge. Je prends la tête. Des questions ? demanda-t-il.
Il n’y en eut aucune, bien entendu. Les guerriers de l’escouade étaient à ses ordres. Les Astartes reprirent leur formation et levèrent leurs armes sans hésitation. Zahariel prit la place d’Astelan à la tête du groupe et continua dans le couloir au pas de course. Ce faisant, il concentra sa puissance une fois de plus pour ouvrir sa conscience et l’envoyer devant lui. Il sentit la présence d’autres vers en embuscade à la toute fin du passage et décima les monstres à l’aide d’une vague d’énergie psychique. Un hurlement déchirant remplit l’air, et des cadavres aux corps chitineux tombèrent des cachettes qu’offraient les racines, se débattant dans les douleurs de l’agonie. Zahariel frappa à nouveau, canalisant chaque particule de sa colère dans l’impact. Les vers se transformèrent en un bûcher funéraire de flammes violettes et indigo.
Zahariel amorça la grenade dans sa main.
— Pour l’Empereur ! hurla-t-il en la lançant en bas du couloir.
Neuf autres grenades suivirent l’instant d’après, passant au-dessus de sa tête pour continuer leur course précise juste à l’entrée de la salle du réacteur. D’autres hurlements de douleur déchirèrent l’air lorsque les éclats des petites bombes s’enfoncèrent dans les créatures qui se cachaient dans le passage. Zahariel répondit par un cri de fureur et chargea, son bâton de force brûlant comme un tisonnier chauffé à blanc.
Une nuée de vers maraudeurs attendait leur assaut, prête à défendre leur nid. L’archiviste libéra un torrent de flammes psychiques en plein milieu, immolant une bonne partie des créatures et étourdissant le reste. Ses frères et lui plongèrent alors dans le cœur de la bataille.
Zahariel balaya l’air de son bâton de force, dessinant un arc dans l’espace et tuant sur le coup deux vers qui rampaient vers lui à sa droite. Un autre monstre bondit sur sa gauche, enserrant son épaulière de céramite à l’aide de ses mandibules. D’un mouvement rapide, il leva son pistolet bolter et décapita la créature d’un tir unique et précis. Tout autour de lui, les épées tronçonneuses hurlaient et les pistolets bolter crachaient leur feu, les Anges de la Mort massacrant leurs ennemis encore et encore.
La salle était une énorme caverne creusée par la main de l’homme, qui se terminait par un plafond voûté à une trentaine de mètres au-dessus de leurs têtes. Le titanesque cylindre du réacteur lui-même dominait le centre de la pièce, surgissant d’un trou profond de plus de cinq cents mètres dans la croûte terrestre de la planète, pour ensuite disparaître dans une ouverture dans la partie haute du plafond. C’est là qu’il transportait la chaleur géothermique pour fournir en énergie les unités d’échange du reste de l’installation.
L’air à l’intérieur de l’espace caverneux était alourdi par la chaleur et la puanteur de la décomposition. Tout autour du réacteur thermique, formant une sorte de mirage, brillait une aura qui crépitait. Une puissante impression de décalage menaça de submerger Zahariel. Les câbles de sa capuche psychique brûlèrent à l’intérieur de son crâne, et une douleur aiguë transperça son cerveau malgré les effets atténuateurs de sa protection. La barrière entre le Warp et le monde physique avait été affaiblie ici : l’impression de folie et de corruption était presque palpable, comme une couche d’huile recouvrant sa peau. La sorcellerie avait été à l’œuvre ici, lui apprit son entraînement. Et sa source attendait à une dizaine de mètres.
Au centre de la salle, juste au pied de la colonne du réacteur, se trouvait un énorme tas de cadavres. Sur les couches supérieures, Zahariel aperçut des uniformes vert forêt, maculés de sang : les Jägers arrivés en renfort sur le site. Mais il y en avait des centaines d’autres : l’ensemble des travailleurs de l’installation.
Crachant et crissant, les défenseurs du nid de vers maraudeurs chargèrent les Dark Angels de tous les côtés. Zahariel souleva l’un d’entre eux dans les airs en deux tirs de pistolet bolter et en tua deux de plus d’un coup de son bâton incinérateur. Les Astartes maintinrent leur formation octogonale, tournés vers l’extérieur et découpant dans les monstres qui se présentaient à leur portée. L’entraînement de la légion, et les rites de l’Ordre avant cela, servirent aux guerriers de Caliban. Les cadavres de leurs ennemis commencèrent à s’empiler à leurs pieds. Mais, chaque fois qu’ils abattaient un monstre, Zahariel sentait que les énergies invisibles qui tourbillonnaient dans la salle s’agitaient de plus en plus. Quel que soit le sinistre projet qui avait été mis en place ici, leurs actions ne servaient qu’à le rendre de plus en plus fort.
— Avancez, frères, cria Zahariel.
L’escouade s’exécuta immédiatement, changeant de formation pour se diriger vers le réacteur thermique lui-même, un pas après l’autre. Les vers survivants redoublèrent l’intensité de leurs attaques, profitant de la moindre ouverture dans la formation des guerriers. Mais chaque tentative se soldait par un coup d’épée-tronçonneuse ou le feu craché par la gueule d’un bolter. Les Dark Angels avancèrent inexorablement à travers la pièce, laissant dans leur sillage une ligne de monstres aux corps brisés et saignants. Mais cependant, à chaque nouveau pas, l’air semblait être de plus en plus chargé. D’étranges arcs électriques parcouraient les parois du réacteur, et un grognement surnaturel résonnait tout autour des Astartes. Alors qu’ils s’approchaient de plus en plus de l’amas de cadavres, Zahariel remarqua qu’ils avaient été disposés à l’intérieur d’une vaste spirale. La ligne courbe était composée d’une suite de runes précisément gravées dans le sol à l’aide d’une torche plasmatique et remplies de sang coagulé. Les symboles frappèrent ses yeux et envoyèrent des aiguilles effilées à travers son cerveau lorsqu’il tenta de se concentrer dessus. Plus il étudiait la spirale, plus la douleur était intolérable.
Les vers survivants avaient renoncé à leur attaque frénétique et s’éloignaient des Astartes toujours en cercle. Leurs formes sinueuses glissaient sur le sol maculé, alors qu’ils se mettaient hors de portée des épées-tronçonneuses. Les membres de l’escouade de Zahariel continuèrent néanmoins leur besogne sanglante, prenant le temps de tirer avec précision sur les monstres. L’énergie de chaque nouvelle mort s’ajoutait au maelstrom de plus en plus violent, attisant son feu invisible. Zahariel serra les dents, endurant une douleur de plus en plus insupportable à l’arrière de son crâne. Il continua à diriger son escouade plus avant, un pas résolu après l’autre. Ils se trouvaient à présent à une dizaine de mètres du tas de corps. Ils pouvaient voir que chaque cadavre avait été gravé de runes et semblait couvert par une sorte d’humeur translucide qui brillait légèrement, reflétant les étranges énergies flottant au-dessus d’eux. Comme s’il avait été frappé par la foudre, Zahariel remarqua la présence d’une sorte de sceau placé sur le mur du réacteur thermique, à une douzaine de mètres au-dessus des piles de corps. Mais avant qu’il ne puisse se concentrer sur sa signification, tous les vers firent demi-tour et chargèrent à nouveau son escouade.
Un mauvais pressentiment se saisit de Zahariel. Cependant, avant même qu’il ne puisse donner l’alerte, neuf pistolets bolters claquèrent, et tous les vers survivants furent exterminés en une seule rafale. L’énergie libérée par leur mort percuta l’éther comme un marteau, et les forces emprisonnées dans la salle se libérèrent enfin.
Zahariel sentit l’impression de décalage s’accentuer dramatiquement lorsque la barrière séparant les univers commença à disparaître. Il chancela, ses protections psychiques menaçant de céder, envoyant des aiguilles chauffées à blanc dans son cerveau.
Juste devant lui, l’amas de cadavres se mit à remuer.
Pendant un fugace instant, Zahariel pensa que ses nerfs trop mis à contribution lui jouaient des tours. Ce fut à ce moment que l’un des Jägers poussa sur ses bras et se releva maladroitement, laissant apparaître les horribles blessures qui lui entamaient le torse et le cou. Le visage du soldat mort était flasque, sa bouche ouverte et ses yeux brillant d’une lueur verdâtre issue d’un autre univers.
Un autre cadavre remua, puis encore un autre, jusqu’à ce que le tas en entier se mette à bouger. Sous les Jägers, se trouvaient les corps boursouflés et nécrosés d’hommes et de femmes portant les tenues grises des ouvriers. Leurs visages couverts de l’humeur translucide se déformaient en grimaces d’agonie ou d’horreur. Ils étaient couverts de fragments d’humus et de colonies d’asticots fourrageurs. Nombreux étaient ceux à qui il manquait des morceaux de peau ou qui arboraient des moignons arrachés à la place de membres. Et pourtant, ce que ces horreurs cachaient sous leurs corps nécrosés était bien plus terrifiant.
Alors que les centaines de cadavres commençaient à s’agiter, à boiter et à ramper vers les Astartes stupéfaits, ils mirent à jour un grand nombre de larves grouillantes qui avaient été un jour des êtres humains. Leurs os s’étaient ramollis et leurs muscles s’étaient étirés jusqu’à ce qu’ils n’aient plus grand-chose à voir leur forme d’origine. Seuls leurs membres sans vie et leurs visages agonisants donnaient une indication sur ce qu’ils avaient été. Zahariel pouvait parfaitement distinguer les silhouettes noires et entortillées des vers maraudeurs nichés à l’intérieur des torses gélatineux des larves. Les créatures se nourrissaient lentement dans les corps mêmes de leurs victimes toujours vivantes, jusqu’à ce qu’elles arrivent à maturité.
Les parasites se recroquevillèrent au contact de l’air et tentèrent vainement d’aller se protéger derrière les anneaux chitineux d’un énorme ver couché au centre de la spirale magique. Couverte de runes blasphématoires et dégoulinant d’un épais liquide gélatineux, la reine des vers souleva son crâne massif et tendit le cou, furieuse, en direction des importuns qui venaient d’envahir son domaine.
C’était une scène qui aurait annihilé le courage d’hommes normaux. Mais la discipline de fer et les liens fraternels qui unissaient les Astartes les empêchèrent de flancher. Le maître de chapitre Astelan s’avança de quelques pas pour rejoindre Zahariel et se placer à côté de lui.
— Quels sont tes ordres ? demanda-t-il d’une voix dure, alors que la horde de morts-vivants approchait.
Zahariel puisa dans les routines qu’Israfael lui avait apprises et maîtrisa l’intolérable douleur à l’intérieur de son crâne, avant qu’elle ne le terrasse.
— Formez une ligne de tir ! ordonna-t-il.
Les plus proches des cadavres n’étaient qu’à cinq mètres à présent. Alors que les huit guerriers se précipitaient pour se placer épaules contre épaules de part et d’autre de Zahariel et d’Astelan, l’archiviste cria :
— Changement de chargeur !
Comme une seule, neuf paires de mains s’affairèrent, libérant les magasins presque vides de leurs pistolets et en en plaçant de nouveaux dans l’orifice sous l’arme. Les recharges s’enclenchèrent de concert avec un claquement de mécanique bien huilée.
L’attroupement de zombies n’était plus qu’à deux mètres, presque à portée de main.
— Escouade ! hurla Zahariel. On recule d’un pas. Rafale de cinq balles, cadence rapide !
Parfaitement synchronisées, dix paires de bottes claquèrent contre le permacrete. Les pistolets bolter crachèrent leurs projectiles en tonnant. Les cadavres vêtus de vert sursautèrent et explosèrent sous l’effet des balles à fragmentation. Le premier rang de morts-vivants fut littéralement désintégré par la première salve.
— On recule d’un pas. Rafale de cinq balles, cadence rapide !
Les pistolets bolter tonnèrent une nouvelle fois, chaque projectile trouvant sa cible. Une cinquantaine de cadavres ambulants furent réduits à l’état de morceaux sanguinolents. Le reste de l’attroupement continua en titubant, les bras levés à un peu moins d’un mètre.
Obéissant à l’ordre de Zahariel, l’escouade recula d’un dernier pas et tira à nouveau cinq projectiles par bolter dans la masse. Les percuteurs claquèrent à vide sur la recharge à présent inutile, alors que cinquante autres corps tombaient, déchirés par les balles. L’attroupement avait été réduit de moitié en l’espace de vingt secondes. Mais les cadavres restants continuaient à avancer.
Entouré par la fumée de la poudre à canon, Zahariel leva son bâton qui craquait d’énergie.
— Loyauté et honneur, hurla-t-il. Chargez !
Lançant à leur tour des cris furieux, les Dark Angels bondirent au milieu des monstruosités, leurs épées tronçonneuses vibrant dans leurs mains. Maniées avec une force surnaturelle, les épées tranchèrent dans les torses et sectionnèrent les membres à chaque coup porté. Les cadavres s’effondraient au contact du bâton de force de Zahariel, leur chair pourrie se déchirant sous les coups d’énergie psychique de l’archiviste.
Les morts-vivants entourèrent rapidement les terrifiants Astartes qui luttaient, griffant et agrippant leurs corps encastrés dans les armures. Ce qu’ils n’avaient ni en rapidité ni en force, ils le compensaient par le nombre. Mais les Dark Angels étaient passés maîtres dans l’art du massacre, et les rangs des créatures fondaient comme de la glace contre du fer chauffé à blanc. En quelques instants, les chances basculèrent en faveur des Astartes. C’est alors seulement que la reine des vers frappa.
Un éclair fut le seul avertissement dont les Dark Angels purent bénéficier. Quelque chose scintilla au niveau de la colonne du réacteur, et Zahariel aperçut les anneaux du grand ver s’élever, comme un serpent sur le point de frapper. L’archiviste se jeta sur le côté, juste au moment où la créature se précipita au beau milieu de l’escouade avec la force d’un train lancé à pleine vitesse.
Avec un cri, Zahariel pivota pour faire face à la bête alors que la reine se repliait sur elle-même comme un ressort et frappait déjà à nouveau pour, cette fois, enserrer frère Gidéon et deux cadavres entre ses mandibules. Les pinces incurvées se refermèrent comme des tenailles géantes. Les deux corps furent aussitôt sectionnés. L’armure de Gidéon résista une demi-seconde de plus avant de céder à son tour.
Astelan et Jonas pivotèrent sur leurs talons et firent s’abattre une pluie de coups sur la reine. Mais leurs épées-tronçonneuses ne laissaient pas beaucoup plus que des éraflures sur la chitine renforcée de la créature. Crissant de rage, la reine frappa de sa tête Jonas et balaya son corps qui s’écrasa sur le côté, avant de plonger sur Astelan, ses mandibules sanguinolentes béantes. Le maître de chapitre se jeta sur la gauche au dernier moment, tranchant un gros morceau de l’une des pinces au passage, avant de rouler hors de portée. Le ver écrasa encore une demi-douzaine de cadavres sous son énorme corps et rassembla ses anneaux pour plonger à nouveau. Trois Astartes chargèrent le monstre de différents points, frappant de puissants coups qui ne laissèrent que des égratignures sur l’armure d’ébène. L’un des Dark Angels recula hors de portée un moment trop tard et fut percuté par derrière par un balayage de la queue de la reine. L’énorme guerrier fut projeté en avant et s’écrasa au sol tête la première. Un pistolet bolter aboya. Gidéon, couché dans une mare de son propre sang, avait rechargé son arme et tirait des coups précis dans les yeux du ver. Deux d’entre eux explosèrent dans un geyser d’humeur gluante, faisant tressaillir et hurler de douleur la reine. Mais les blessures ne semblèrent pas la ralentir le moins du monde.
Zahariel lâcha son pistolet vide et saisit son bâton de force à deux mains. Il devait en terminer rapidement avec ce combat, avant que le monstre ne tue ou ne blesse plus de membres de son escouade. L’archiviste canalisa sa volonté dans les matrices psychoréactives à l’intérieur de son bâton. Des arcs d’énergie violacés se mirent à parcourir le manche métallique pour créer un halo crépitant autour de l’aigle à deux têtes. Soulevant son arme au-dessus de lui, Zahariel hurla un serment empreint de sauvagerie et chargea droit vers la créature.
Le mouvement et la luminosité du bâton eurent l’effet désiré. La reine des vers balança sa tête sanglante et plongea en direction de l’archiviste, percutant ce dernier à mi-course.
L’impact fut titanesque, au point de submerger les sens de Zahariel. À un moment, il était en train de charger la créature, et le suivant, il était au sol sur le dos, les mandibules du ver autour de sa taille. Une série de runes lumineuses carmines clignota dans le coin de son heaume, l’avertissant de brèches dans les servomoteurs et dans l’intégrité de son armure. Sa vision s’en alla pour revenir, complètement distordue, alors que les pinces en tenaille de la créature coupaient à travers les mécanismes d’alimentation dans le dos de son armure. Il entendit un grognement, suivi d’un claquement de céramite, les plaques de sa combinaison blindée cédant sous la terrible pression des mandibules du ver. Il vit son armure endommagée se refléter dans les myriades de facettes des quatre yeux sans âme de la créature. Chacun d’entre eux étant aussi large qu’une assiette et assez proche pour être touché.
Zahariel abattit l’extrémité de son bâton toujours chargé d’énergie sur le crâne de reine, exactement entre les yeux monstrueux.
Le bâton de force poinçonna l’épais renforcement osseux avec un éclat de lumière blanc-bleu, ainsi qu’un furieux claquement de foudre, alors que l’archiviste concentrait chaque once de sa puissance psychique pour la répandre à travers le corps du monstre. Des nerfs furent calcinés et de la matière cervicale se mit à bouillir. Les yeux restants du ver explosèrent, et la chitine renforcée couvrant son corps se craquela, laissant échapper de la vapeur d’un peu partout. Zahariel souffla toute forme de vie hors du corps du monstre en moins d’une seconde avec l’aide des vents furieux du Warp. La reine laissa échapper un cri d’agonie et balaya l’air de sa tête dans un ultime spasme. Se faisant, elle percuta de plein fouet Zahariel qui fut projeté au sol avec une telle force qu’il en perdit conscience.
Lorsqu’il revint à lui, il était allongé sur le dos, à quelques mètres du cadavre du ver encore fumant. Astelan était agenouillé à côté de lui, lui remboîtant les jambes dans la bonne position. De façon presque imperceptible, il put ressentir le picotement des anesthésiants, brouillant les limites de son esprit.
— Reste immobile pendant encore quelques instants, le temps que les os se ressoudent, conseilla le maître de chapitre tout en redressant le mollet droit de Zahariel et en inspectant les servomoteurs autour de la genouillère. La plupart de tes activateurs sont hors service. Mais tu devrais être en mesure de te déplacer.
Zahariel opina, concentrant l’essentiel de ses pensées sur l’accélération du processus de guérison et faisant le point concernant son armure.
— La reine ? grogna-t-il.
— Morte, confirma Astelan. Les cadavres sont devenus inertes au même moment. C’était bien joué, frère. Luther serait fier.
— Et frère Gidéon ? demanda Zahariel.
— Coma. Son armure maintient ses fonctions vitales relativement stables pour que nous puissions le ramener à Aldurukh.
Satisfait, l’archiviste reposa sa tête contre le sol et passa les secondes qui suivirent à tester la force de ses muscles et de ses os. Les plaques de son armure grincèrent, et les runes carmines clignotèrent intensément dans le coin de son champ de vision lorsqu’il plia la jambe gauche, puis la droite. Il allait être faible pendant encore quelques minutes, avant que son anatomie se mette à réparer les dégâts qu’il avait subis, mais elle pouvait fonctionner correctement. Astelan lui tendit une main qu’il accepta bien volontiers, et il se releva avec précaution.
Le cadavre de la reine était entouré de volutes de fumée noire. Zahariel se déplaça doucement jusqu’au corps du monstre et retira son bâton du front de ce dernier. Les morts-vivants qu’il avait contrôlés étaient éparpillés comme des marionnettes dont les fils avaient été coupés.
Quelques mouvements de l’autre côté de la salle attirèrent l’attention de Zahariel. Les larves de la reine rampaient en se tortillant pour échapper au carnage. Elles semblaient poussées par une sorte d’instinct primaire vers la sécurité illusoire du réacteur thermique. Zahariel boita doucement dans leur direction, puisant une fois de plus dans la puissance psychique du Warp. L’énergie arriva difficilement cette fois, canalisée par ses protections à travers le manche de son bâton. Cela n’avait plus rien à voir avec le furieux torrent de pouvoir qu’il avait ressenti auparavant, et il était soulagé de découvrir que l’impression de décalage s’était estompée. La sensation huileuse de corruption persistait cependant, imprégnant chaque pierre de la salle et restant dans les runes maculées de sang gravées à même le sol.
Zahariel tua les larves les unes après les autres, utilisant le bâton pour achever l’hôte et éradiquer le monstre à l’intérieur. La dernière des abominations avait atteint le réacteur thermique. Son visage était déformé et ses maigres bras tendus vers la colonne comme si elle priait pour obtenir l’aide d’un indicible dieu atavique.
L’archiviste leva les yeux vers la grande construction, alors que la dernière larve brûlait. Il était assez proche à présent pour discerner le signe qui avait été peint sur l’unité thermique. L’image était en fait composée de centaines de petites runes qui lui piquaient les yeux lorsqu’il tentait de se concentrer dessus, mais l’image qu’elles formaient était facilement reconnaissable : un énorme serpent avalant sa propre queue. Un ouroboros, se dit Zahariel.
Soudain, une voix cracha dans l’unité-vox, le tirant de ses rêveries.
— Angélus six, ici raider deux-un. Répondez, angélus six.
— Ici angélus six, répondit Zahariel.
— Ça fait du bien d’entendre ta voix, frère, déclara le conducteur du Land Raider. Nous recevons des signaux d’au-delà du périmètre à nouveau. Séraphin demande un rapport urgent.
Zahariel observa longuement le symbole sur le réacteur thermique et retourna vers son escouade. Ce qu’il avait à dire à Luther ne pouvait être transmis par le net-vox.
— Informe séraphin que nous avons sécurisé l’objectif alpha et que nous rentrons à la base. Je lui ferai mon rapport personnellement. Nous serons de retour à la surface dans dix minutes.
— Raider deux-un, bien reçu, angélus. Restons en position.
Astelan se tenait sur ce qui avait été le centre de la spirale maudite, éloigné du reste de ses frères. Il avait retiré son heaume et étudiait les runes gravées dans la pierre. Le maître de chapitre leva les yeux sur Zahariel qui approchait. Son expression était hantée.
— Qu’allons-nous faire ? demanda-t-il doucement.
L’archiviste savait ce qu’il voulait dire. Il leva la main et retira son propre heaume, grimaçant en sentant l’étrange mélange d’ozone et de pourriture qui empuantissait l’air.
— Je m’en charge, dit-il. Rassemble l’escouade. Nous devons repartir et faire notre rapport à Luther immédiatement.
Le maître de chapitre acquiesça et pivota. Zahariel le suivit, ouvrant le canal de son unité vox.
— Broadsword Flight, ici angélus six.
Cette fois, la réponse arriva forte et claire, les interférences surnaturelles ayant complètement disparu.
— Broadsword Flight, j’écoute, répondit le chef de la patrouille de Stormbirds.
— L’objectif alpha est compromis. Je répète. L’objectif alpha est compromis, déclara Zahariel. Nous nous retirons dans quinze minutes. Exécutez le plan damoclès à ce moment.
Le chef des Stormbirds répondit sans hésitation.
— Affirmatif, angélus six. Plan damoclès dans une, cinq, minutes.
Zahariel accéléra le pas, dépassant Astelan et le reste de l’escouade. Les Astartes le suivirent, portant la forme affaissée de frère Gidéon chacun sur son épaule.
Ils n’avaient pas de temps à perdre. Dans quinze minutes, les Stormbirds de Broadsword Flight allaient raser sigma cinq-un-sept, détruisant toute preuve de ce qui s’était passé sur le site.
Seuls les Dark Angels sauraient la vérité. Autrement, Caliban en mourrait probablement.