I
Ost et Excursions
Gordia IV
La 200e année de la Grande Croisade de l’Empereur
Ceux qui avaient été convoqués par le primarque retrouvèrent le frère-rédempteur Nemiel à la base avancée du septième chapitre, au pied des collines d’Huldaran, à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale planétaire. L’aube n’arriverait que dans deux heures, et les frères de bataille du chapitre vérifiaient une dernière fois armes et équipements. Les derniers survivants de la division blindée gordienne, déjà meurtrie, avaient décidé de mettre fin à leur longue et amère retraite pour s’arrêter au milieu des collines grises et accidentées. Les Dark Angels sentaient que cela serait la dernière bataille d’une campagne de plusieurs mois, visant à soumettre cette planète récalcitrante.
La nuit avait été mouvementée dans les plaines venteuses. Le septième chapitre avait parcouru deux cents kilomètres la journée précédente, harcelant l’arrière-garde gordienne, et il n’y avait plus beaucoup de temps pour se préparer à attaquer les positions fortifiées de l’ennemi. Nemiel avait passé l’essentiel de son temps à aller et venir entre les quatre aires de rassemblement du chapitre, parlant avec chacune des escouades, évaluant leur taux de préparation et, quand on le lui demandait, recevant leurs serments au nom du Lion et de l’Empereur. Il venait tout juste de faire son rapport au maître du chapitre, Torannen, lui confirmant que les hommes étaient prêts au combat, lorsque le message était parvenu à la surface de la planète, envoyé depuis la flotte en orbite : le frère-rédempteur Nemiel et son escouade devaient se présenter immédiatement à bord du navire amiral. Une navette était déjà en route.
Le Stormbird toucha le sol une quinzaine de minutes plus tard, juste au moment où les bombardements préliminaires impériaux s’abattirent sur les positions avancées adverses. Surpris, et quelque peu amusé, Nemiel ne put que serrer la main de Torannen et accepter son serment de bataille, avant de voir partir les blindés du septième chapitre rouler vers le nord sans lui ou ses hommes.
Quelques minutes après, le transport spatial s’élevait déjà dans les cieux. Après avoir simplement contourné la planète ravagée par la guerre, montant au-dessus des océans balayés par les tempêtes ainsi que des montagnes couvertes par les neiges éternelles, le pilote ajusta sa trajectoire et se rapprocha des escadrilles impériales ancrées au-dessus de Gordia IV. Il immobilisa l’appareil uniquement le temps que des transports de combat puissent terminer leur cycle de ravitaillement et libérer les barges d’accostage. Après toute cette hâte et cette urgence, Nemiel était bloqué, assis, à attendre en contemplant ce monde gris vert en dessous, en se demandant comment se déroulait la bataille pour Torannen et son chapitre.
Une demi-heure passa. Nemiel écoutait les échanges sur le réseau de la flotte de commandement pour finalement prêter attention à la constellation de navires de guerre et de transports entourant le croiseur du primarque. Il pouvait encore se rappeler d’une époque, cinquante années plus tôt, durant laquelle la 4e flotte expéditionnaire ne comptait que sept bâtiments. Au-dessus de Gordia IV, le vaisseau amiral était entouré d’au moins vingt-cinq navires spatiaux de différents types, ce qui représentait à peine le tiers de la flotte au grand complet. Les autres étaient répartis en de petits groupes discrets qui étaient en action le long des mondes boucliers, combattant la ligue gordienne et ses alliés xenos dégénérés.
Les navires de guerre, amarrés tout autour du vaisseau amiral, constituaient en fait la flotte de réserve. Il y avait aussi quelques bâtiments endommagés lors d’affrontements contre la petite mais puissante marine spatiale de la Ligue. Des tentacules étaient tendus en direction des grands croiseurs Iron Duke et Duchess Arbellatris afin d’effectuer les réparations sur leurs flancs couverts de cicatrices béantes. Les chalumeaux plasmatiques scintillaient froidement dans les ténèbres alors que des centaines de serviteurs soudaient les plaques de la coque endommagée et les emplacements des armes détruites. Après plusieurs minutes d’une observation absente, Nemiel nota une sorte d’activité fiévreuse autour d’une douzaine d’autres vaisseaux. Des transports de marchandises et des navettes de ravitaillement allaient et venaient de la flotte à des cargos, chargeant n’importe quoi, du combustible pour les réacteurs en passant par des rations en conserve, le tout à une vitesse folle. Pour la première fois, il ressentit comme un malaise, se demandant si la Ligue avait réussi à lancer une contre-attaque ayant pris la légion par surprise.
Lorsque le Stormbird reçut finalement l’autorisation d’accostage prioritaire, la tension que Nemiel sentit dans l’air de la caverne d’acier ne fit qu’empirer son malaise. Des officiers aux mines graves s’activaient afin d’organiser la réception de centaines de tonnes de fournitures, afin de les emmagasiner le plus rapidement possible. Les ordres hurlés et les tirades furieuses de petits gradés impatients furent noyés par le titanesque craquement de la barrière magnétique du pont, lorsque deux autres Stormbirds entrèrent dans le vaisseau, l’un après l’autre, et se posèrent directement derrière celui de Nemiel.
La rampe d’abordage vibra sous l’impact de bottes ferrées lorsque le frère-sergent Kohl mena son escouade sur le pont. Le Terran avait retiré son heaume pour le fixer à sa ceinture. Il observait l’activité frénétique avec un hochement de tête amusé. Nemiel étudia Kohl alors que le chef d’escouade le rejoignait déjà à la base de sa propre rampe.
— Que penses-tu de tout ça ? demanda Nemiel.
Kohl secoua la tête. Le sergent était l’un des plus vieux Astartes survivants de la légion. Il avait participé aux toutes premières batailles de la Grande Croisade, deux cents ans plus tôt. Son large visage n’était qu’un assemblage de surfaces plates reliées par des angles, parcouru de vieilles cicatrices et creusé par des siècles de durs combats au service de l’Empereur. Ses cheveux noirs pendaient en fines nattes qui suivaient son cou de taureau, et quatre clous polis brillaient au-dessus de son sourcil droit. Lorsqu’il parlait, sa voix était incroyablement profonde.
— Jamais vu un truc pareil, dit-il d’un ton las. Quelque chose est arrivé, c’est certain. La flotte semble être prête à s’engager dans un combat.
Le champ d’isolation de la barge d’embarquement craqua de nouveau lorsque deux autres Stormbirds se posèrent sur le pont de plus en plus peuplé. Les rampes d’assaut se déployèrent immédiatement, et d’autres escouades d’Astartes, des vétérans à en juger par les décorations ornant leur plastron et leurs épaulières, sortirent avec le même mélange d’amusement et d’empressement professionnel.
Les haut-parleurs au-dessus d’eux se mirent à brailler.
— Tous les chefs d’escouade et le commandement doivent se présenter au strategium immédiatement.
Nemiel fronça les sourcils en entendant le ton de la voix. Même l’annonceur du pont semblait inhabituellement anxieux.
— Tout le monde semble savoir quelque chose que nous ignorons, murmura-t-il.
Kohl haussa les épaules.
— Bienvenue dans la Grande Croisade, frère, répondit-il.
Nemiel gloussa doucement en secouant la tête d’un air faussement exaspéré. Il avait combattu aux côtés de Kohl et de son escouade à de nombreuses reprises durant les décennies passées. Il avait donc appris à apprécier ses sarcasmes. Mais cette fois, il ne pouvait s’empêcher de noter une petite pointe de tension dans la voix du sergent.
— Allons-y, dit-il en se dirigeant vers les ascenseurs à l’autre bout de la barge. Allons voir de quoi il retourne.
L’équipage humain se mit au garde-à-vous lorsque Nemiel passa, alors que les autres Astartes se contentèrent de hocher la tête respectueusement. Cinquante années d’une dure campagne avaient laissé leurs marques sur le jeune Calibanite. Son armure, fraîchement sortie des forges de Mars un demi-siècle plus tôt, était à présent ébréchée et ternie par les innombrables batailles. Son brassard gauche, remplacé par les armuriers de la légion après le débarquement sur Cyboris, avait été sculpté avec des scènes de combats commémorant la charge du chapitre contre les chasseurs-tueurs cyboréens. Des ribambelles de parchemins flottaient aux extrémités du brassard droit, fixées par des cachets d’or et d’argent marquant ses exploits contre les nombreux ennemis de l’humanité. La cape d’initié émérite descendait depuis ses épaules, terminée par une double bande de rouge et d’or, pour indiquer son rang dans les hauts mystères : une tradition issue de l’ancien ordre de Caliban qui avait été créé par son primarque. Il avait laissé pousser ses cheveux longs, comme ses frères terrans, et portait des nattes serrées, terminées par des fils d’argent. Mais de toutes les récompenses et de toutes les décorations honorifiques que Nemiel avait gagnées pendant ce demi-siècle, c’était le bâton brillant serré dans sa main droite dont il était le plus fier.
Le crozius aquilum indiquait son appartenance au très sélect ordre ésotérique des chapelains. Ils étaient chargés de maintenir le moral de leurs frères de bataille et de préserver les anciennes traditions de la fraternité. Cela faisait déjà dix ans qu’il avait été promu à cette position, à la suite du terrible siège de Barrakan. Son chapitre avait alors été isolé par des peaux vertes et piégé au poste de tir d’Endriago pendant dix-huit mois. À la fin, ils en étaient réduits à combattre les extra-terrestres avec leurs poings et des morceaux de métal aiguisés, récupérés dans les débris de leur position constamment bombardée. Mais malgré tout, Nemiel n’avait jamais cédé un pouce de terrain. Il avait chargé les peaux vertes sans relâche et poussé ses frères à se surpasser, même si toutes les chances étaient contre eux. Lorsque la hache d’un adversaire avait creusé dans son genou, il s’était saisi de la bête par l’une de ses défenses et l’avait roué de coups à mort jusqu’à le réduire en charpie. Quand la dernière ligne de défense avait cédé, il avait tenu face à un énorme champion xenos, pour se lancer dans un duel épique qui avait donné au chapitre le temps de lancer une contre-attaque. Cette dernière avait finalement permis d’épuiser les dernières forces de l’ennemi. Le jour qui avait suivi, lorsque les renforts avaient enfin réussi à se frayer un passage jusqu’au poste de tir, Nemiel se trouvait sur les remparts afin de les accueillir avec ses frères. Il lui avait fallu plusieurs minutes pour qu’il se rende compte des tapes amicales sur ses épaules et dans son dos. Le chapitre ne célébrait pas la victoire. Il le célébrait, lui. Peu de temps après, ses frères avaient voté à l’unanimité pour qu’il endosse le rôle du frère-rédempteur Barthiel qui était tombé pendant les heures les plus sombres du siège.
L’ensemble lui semblait encore surréaliste une décennie plus tard. Lui, le parangon des idéaux de la légion ? En ce qui le concernait, il n’avait été que trop en colère et trop têtu pour se laisser faire par une bande de peaux vertes. Lorsqu’il était seul, il levait le crozius et secouait la tête d’amusement, comme s’il pensait que l’objet appartenait à quelqu’un d’autre.
Il aurait dû revenir à Zahariel, avait-il souvent pensé. C’était un idéaliste, un véritable croyant. Lui ne voulait qu’être un chevalier.
Il ne se passait pas un mois sans qu’il ne se demandât ce que faisait son cousin sur Caliban. Il regrettait de ne pas lui avoir dit adieu lorsqu’ils étaient sur Sarosh. Le départ de Luther et des autres avait été si soudain, presque normal. À ce moment, Nemiel s’était dit qu’ils seraient tous de retour rapidement. Mais Jonson n’avait plus jamais évoqué ne serait-ce que leur existence. Il avait aussi arrêté de lire les rapports réguliers en provenance de Caliban, déléguant cette mission à des membres de son équipe. Luther et les autres semblaient avoir été entièrement bannis de l’esprit du primarque. Et lorsque les années s’étaient transformées en décennies, des rumeurs avaient commencé à se propager à travers les rangs. Certains évoquaient une brouille entre Jonson et Luther après la catastrophe évitée de justesse sur Sarosh : de vieilles jalousies et de petites rancœurs ayant refait surface. D’autres avançaient que Luther et le reste des exilés payaient pour avoir laissé monter la bombe à bord de l’Invincible Reason, ce qui provoquait des débats houleux entre les factions terranes et calibanites à l’intérieur de la légion. Le primarque Jonson n’avait pas cherché à infirmer ces rumeurs, qui, avec le temps, avaient été oubliées. Personne ne parlait plus des bannis, sauf pour signifier l’importance de la prudence aux nouveaux initiés : une fois que vous n’étiez plus en grâce auprès de Lion El’Jonson, vous n’aviez aucune chance de vous en relever.
Je devrais envoyer une lettre à Zahariel, pensa-t-il absent. Il en avait commencé plusieurs au fil des années, seulement pour les mettre de côté lorsque le chapitre se préparait à se déployer en vue d’un nouveau conflit. Puis il avait commencé son initiation de chapelain, ce qui avait occupé le moindre instant de liberté non consacré au combat ou à l’entraînement au combat. Avant qu’il ne s’en rende compte, le temps s’était tout simplement envolé. Il se résolut à essayer encore, aussitôt que la crise actuelle serait terminée.
Quelle que fût la situation, pensa sombrement Nemiel, il était certain que Jonson et la 4e flotte étaient capables d’en venir à bout.
Le strategium du vaisseau amiral, qui surplombait le pont principal du navire de guerre et servait de centre de contrôle pour à la fois l’Invincible Reason et le reste de la flotte, était déjà entièrement rempli au moment où Nemiel arriva. Les officiers humains sur le pont hochèrent la tête et firent un pas de côté lorsqu’il avança en compagnie de Kohl, pour rejoindre ses frères dans le cercle holographique principal. L’ambiance sur place était tendue. Un malaise transparaissait sur les visages des Astartes et des officiers humains, malgré tous leurs efforts pour le dissimuler. Certains essayaient de cacher leur préoccupation derrière quelques grossières plaisanteries, d’autres se renfermaient sur eux-mêmes, se concentrant sur leurs tablettes de données ou en recevant les rapports de leurs subalternes via leurs écouteurs. Mais les signes étaient bel et bien là, lisibles par un rédempteur entraîné.
Quelques instants après l’arrivée de Nemiel, un mouvement parcourut l’assemblée : les militaires se mettaient au garde-à-vous, Lion El’Jonson, primarque de la 1re légion, apparaissant aux portes du strategium.
Comme tous les fils de l’Empereur, Jonson était le produit de la science génétique la plus avancée connue au sein de l’humanité. Il n’était pas né : il avait été façonné, au niveau cellulaire, par les mains d’un génie. Ses cheveux étaient d’or, tombant en lourdes boucles sur ses larges épaules, et sa peau était pâle et douce comme l’albâtre. Ses yeux verts capturaient la lumière et semblaient briller de l’intérieur à la façon d’émeraudes polies. Son regard était aiguisé et pénétrant, intense comme un trait de laser.
En temps normal, Jonson préférait porter une simple bure blanche retenue par une ceinture de chaîne en or. Cela ne faisait que renforcer la domination de sa présence et son physique génétiquement modifié. Cette fois, cependant, il était préparé pour la guerre, encastré dans l’armure énergétique finement ciselée que l’Empereur lui avait lui-même offerte. Des volutes d’or ornées avaient été gravées dans chaque plaque de céramite bombée, détaillant des scènes forestières. On y observait un Jonson plus jeune, aux prises avec le terrifiant lion calibanite. Le dos du monstre formait un angle improbable, et ses griffes balayaient rageusement le ciel, son cou tendu au point de casser entre les puissants bras du primarque. À sa ceinture, Jonson arborait l’Épée Léonine, une lame célèbre forgée sur Terra par les armuriers personnels de l’Empereur. Une lourde cape vert émeraude flottait dans son dos, alors qu’il avançait avec la rapidité et la détermination d’un ange vengeur.
Les voix se turent à son approche. Nemiel observa les expressions, des hommes comme des Astartes, changer à la simple vue du primarque. Même encore maintenant, après avoir combattu aux côtés de Jonson pendant toutes ces décennies, Nemiel continuait à être impressionné à chaque fois qu’il était en présence du Lion. Il disait souvent à Kohl et aux autres que c’était une bonne chose que l’Empereur se soit démené pour débarrasser l’espèce humaine de toute forme de superstition religieuse. Sinon, il aurait été trop facile de considérer les primarques comme des dieux et de les vénérer.
De son côté, Jonson semblait complètement inconscient de l’effet qu’il provoquait sur ses subordonnés. Ou alors, il s’y était habitué et considérait la chose comme un simple fait à l’instar de la lumière ou de la force de gravité. Il salua les officiers supérieurs, ainsi que les vétérans comme Kohl, d’un sombre hochement de tête, avant de prendre sa place au projecteur holographique placé au centre du strategium. Il glissa une tablette de données dans l’une des fentes de l’engin, fit une pause pour rassembler ses pensées et commença à parler.
— Je vous salue, frères.
Sa voix habituellement mélodieuse était cassée, comme s’il venait de recevoir un terrible coup.
— Je regrette de vous avoir arrachés à vos devoirs, mais ce matin nous avons reçu de sinistres nouvelles de la part de l’Empereur, déclara-t-il avant de faire une pause et de croiser le regard des officiers et des Astartes qui l’entouraient. Le Maître de Guerre Horus et sa légion ont renoncé à leurs serments d’allégeance envers l’Empereur, tout comme les primarques Angron des World Eaters, Mortarion de la Death Guard et Fulgrim des Emperor’s Children. Ils ont largué des bombes virales sur Isstvan III, le monde le plus peuplé de tout le système, y éradiquant ainsi toutes formes de vie. On estime la perte en vies humaines à plus de douze milliards.
Des hoquets de surprise et des cris de consternation s’élevèrent parmi les officiers de la flotte. Nemiel les entendit à peine. Il ne sentit que le flot de sang dans ses tempes et une abominable douleur glaciale lui perforant la poitrine. Les paroles du primarque résonnaient encore dans sa tête, mais ne semblaient avoir aucun sens. Elles ne pouvaient pas avoir de sens. Son esprit refusait simplement de les accepter.
Il se tourna vers Kohl. Le sergent vétéran restait stoïque, mais son regard était absent, choqué. Le reste des Astartes avait aussi accueilli la nouvelle en silence, mais Nemiel pouvait voir que les mots les pénétraient tel le couteau d’un tortionnaire. Le rédempteur secoua la tête, comme s’il pouvait ainsi chasser l’horrible nouvelle de son esprit.
Le primarque attendit patiemment que l’assemblée se reprenne avant de continuer. Il appuya sur une série de touches sur le flanc du projecteur, et l’engin prit vie. Une carte détaillée en trois dimensions du secteur Eriden apparut devant l’assemblée. Les systèmes impériaux étaient représentés en bleu alors qu’en leur cœur le système d’Isstvan clignotait d’une couleur rouge colérique. Jonson enfonça d’autres boutons, et de nombreux systèmes solaires entourant Isstvan changèrent de couleur dans la sphère irrégulière. Nemiel et de nombreux autres furent choqués d’observer que de nombreux systèmes avaient viré du bleu au rouge, et qu’un nombre encore plus important avait simplement tourné au gris terne.
— Les raisons qui ont motivé la rébellion du Maître de Guerre ne sont pas claires. Mais l’ampleur de ses actions ne peut pas être prise à la légère. La nouvelle de cette trahison s’est répandue comme un cancer dans tout le secteur, et plus loin encore. Elle a rallumé de vieilles tensions, ainsi que des ambitions territoriales. Certains gouverneurs se sont ouvertement déclarés en faveur d’Horus, alors que d’autres ont vu là l’occasion de tenter de se construire leur petit empire personnel. En moins de deux mois et demi, l’autorité impériale dans l’Ultima Segmentum a été sévèrement compromise, et la dissidence commence à se propager dans le Segmentum Solar aussi.
Jonson fit une pause, étudiant la formation astrale sur la carte, comme s’il possédait des secrets que lui seul pouvait comprendre.
— Il est fort probable que des agents loyaux au Maître de Guerre opèrent à travers les deux segments, aidant à allumer les feux de la dissidence. Notez comme l’insurrection passe d’un système à l’autre en suivant les routes du Warp les plus stables, et menant vers Terra, l’endroit d’où les mesures de représailles les plus importantes ont toutes les chances de partir.
Nemiel respira profondément, faisant appel à tous les exercices cognitifs qu’il connaissait pour supprimer ses émotions et se concentrer sur les données en suspension dans l’air au-dessus de lui. À ses yeux, les cas de révolte dans l’Ultima Segmentum semblaient apparaître au hasard. Mais Lion El’Jonson était connu dans la légion, et partout ailleurs aussi, pour être un stratège de génie. Il avait une capacité presque intuitive pour appréhender l’équilibre des forces en présence dans un conflit, et pour en prédire l’évolution avec une précision stupéfiante. Cela faisait de lui l’un des meilleurs généraux de l’Empereur, juste après Horus. Et dans l’esprit de nombreux Dark Angels, peut-être même avant.
— Aussitôt que la nouvelle de la rébellion du Maître de Guerre est arrivée sur Terra, l’Empereur a commencé à rassembler une force punitive pour affronter les légions traîtresses et mettre aux arrêts Horus, continua Jonson d’un ton grave. Selon les rapports que nous avons reçus, sept légions au grand complet dirigées par Ferrus Manus et les Iron Hands sont en route pour Isstvan, mais cela prendra entre quatre et six mois avant qu’elles n’arrivent. Pendant ce temps, Horus a redéployé ses forces sur Isstvan V et est en train de fortifier la planète pour se préparer à l’attaque.
Du coin de l’œil, Nemiel aperçut Kohl croiser ses bras sur sa poitrine. Il observa le sergent terran et vit un petit sourire en coin sur son visage fatigué.
— Les mois à venir vont être cruciaux pour Horus et les légions rebelles, déclara Jonson. Le Maître de Guerre sait que l’Empereur va répondre avec toutes les forces qu’il a à sa disposition. Je pense à présent que notre déploiement sur les mondes boucliers était en fait destiné à éparpiller le plus possible les serviteurs les plus loyaux de l’Imperium. Horus a ainsi réduit le nombre de légions qu’il aurait à affronter à court terme. Malgré cela, une force de frappe comptant sept légions complètes reste un problème majeur pour la survie du traître. Résister à l’assaut planétaire d’une telle armée, sans même parler de la vaincre, nécessite de transformer Isstvan V en un véritable monde fortifié. Cela va demander une titanesque somme de matériel et d’équipement à fournir en très peu de temps. C’est le genre de tâche que seul un monde-forge parfaitement opérationnel peut accomplir.
Le primarque ajusta les contrôles de son projecteur et le secteur se pixelisa pour finalement agrandir uniquement le sous-secteur Eriden et ses parages. Un système, très proche d’Isstvan, résolument bleu dans une mer de gris et de rouge, fut soudainement mis en évidence.
— Il s’agit du système de Tanagra. Il se trouve à la limite contiguë du sous-secteur Ulthoris. Comme vous pouvez le voir, il ne se trouve qu’à cinquante-deux virgule sept années-lumière d’Isstvan et borde l’une des routes parmi les plus stables allants et venants de Terra. C’est aussi l’un des systèmes les plus industrialisés dans tout le secteur, avec un monde-forge de classe 1-ultra s’appelant Diamat, ainsi que deux douzaines de postes miniers éparpillés dans tout le système. Historiquement, Tanagra a été redécouvert par la légion d’Horus et s’est soumis assez tôt durant la Grande Croisade. Il a été l’une des pierres angulaires de la logistique pour toute la région depuis, précisa Jonson en indiquant le système avec un hochement de la tête pensif. Ce n’est pas exagéré de dire que quiconque contrôle le système de Tanagra peut tout à fait décider du destin de tout l’Imperium.
Des murmures parcoururent l’assemblée. La voix du primarque les couvrit facilement.
— La trahison du Maître de Guerre nous a tous pris par surprise, comme il s’y attendait, dit-il. À ce niveau, nos forces sont trop engagées, ici, dans les mondes boucliers pour réagir rapidement. Les meilleures estimations de mon équipe indiquent qu’il nous faudrait huit mois pour terminer l’offensive en cours, même en agissant dans l’urgence, et pour nous redéployer afin d’attaquer Isstvan. Et même si nous pouvions bouger plus rapidement, des espions pourraient alerter le Maître de Guerre à temps et organiser une contre-attaque.
Jonson fit une nouvelle pause, observant les visages choqués qui l’entouraient. Mais ses lèvres se courbèrent pour former un sourire de prédateur.
— Une petite force triée sur le volet, cependant, pourrait accomplir ce qu’une légion au grand complet ne pourrait pas, dit-il en pointant le système de Tanagra. Diamat est la clef. Si nous pouvons conserver cette richesse industrielle hors des mains d’Horus, lui et ses légions seront presque certainement battus d’avance.
Les murmures dans l’assemblée gagnèrent en intensité et en excitation. Nemiel comprit d’un coup l’effervescence entourant la plus grande partie de la flotte, ainsi que la convocation par le primarque de ceux qui se trouvaient sur la planète. Il avait été choisi, avec les autres Astartes à bord. Une sorte de fierté sauvage gonfla sa poitrine. En regardant autour de lui, il réalisa que c’était aussi le cas de ses frères.
Jonson leva sa main gantée pour obtenir le silence.
— Comme beaucoup parmi vous le savent déjà, j’ai donné des ordres pour que de nombreux escadrons de réserves se réapprovisionnent et se préparent pour un déploiement immédiat. J’ai aussi convoqué deux cents vétérans, le maximum dont nous pouvions nous passer à mon avis, issus de nos chapitres à la surface de la planète en dessous de nous. Comme vous le savez tous, la campagne des mondes boucliers est actuellement dans une phase critique. Nous avons combattu les Gordiens et leurs alliés xenos dégénérés pendant des mois.
Aujourd’hui, nous avons la meilleure opportunité possible de briser leur alliance une fois pour toutes. Mes officiers supérieurs vont être transférés à bord du croiseur lourd, le Decimator, dans l’heure qui va suivre et vont rester en arrière pour terminer les opérations ici, dans les mondes boucliers, le plus rapidement possible. Je vais personnellement diriger l’expédition sur Diamat avec une flotte armée de quinze bâtiments. Nous allons voyager léger, laissant les vaisseaux les plus lents et l’approvisionnement derrière nous. J’espère pouvoir nous rééquiper lorsque nous atteindrons Tanagra. Nos navigateurs pensent que si les conditions dans le Warp ne changent pas, nous devrions atteindre Diamat dans les deux mois.
Jonson croisa les bras et observa un instant les officiers qui l’entouraient.
— Une dernière chose. Pour autant que la flotte soit concernée, et bien entendu le reste de la légion, l’Invincible Reason et les vaisseaux de ce groupe de bataille font retraite pour être réparés et remis en condition à Carnassus. Nous allons prendre un certain nombre de bâtiments endommagés avec nous, pour que la ruse fonctionne. Le secret est primordial. Horus a certainement des agents dans cette région qui nous surveillent. Ils ne doivent pas suspecter l’endroit où nous nous rendons jusqu’à ce qu’il ne soit trop tard pour y faire quoi que ce soit. Est-ce clair ?
Les officiers répondirent comme un seul homme d’un mouvement de tête ou d’acquiescements silencieux. Nemiel et les Astartes ne dirent rien. Il allait justement sans dire qu’ils obéiraient.
Le primarque opina sèchement.
— Le groupe d’assaut va lever l’ancre et partir pour le point de saut de ce système dans dix heures et quarante-cinq minutes. Toutes les réparations en cours, les réapprovisionnements et les vérifications des instruments doivent être terminés à ce moment. Pas d’exception.
Il se tourna à nouveau vers le projecteur.
— Je pense que le Maître de Guerre a envoyé une flotte d’assaut sur Diamat pour commencer à piller les ressources nécessaires, dit-il. Lorsque nous arriverons dans le système de Tanagra, dans huit semaines, nous devrons être complètement prêts au combat.