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Récit de Diomède

 

Peu de temps après le raid manqué des Troyens, Agamemnon convoqua un conseil, bien que Néoptolème ne fût pas encore arrivé. L’ambiance sur la plage était à l’optimisme ; le seul obstacle, c’étaient les murailles. Peut-être, si Ulysse se mettait à l’ouvrage, parviendrions-nous à les franchir. Nous riions et plaisantions entre nous, tandis qu’Agamemnon badinait avec Nestor. Puis il leva son sceptre et en frappa le sol.

— Ulysse, je crois que tu es porteur de nouvelles.

— Oui, seigneur. D’abord j’ai trouvé un moyen pour faire une brèche dans les murs de Troie, mais il est encore prématuré d’en parler. Par ailleurs, j’ai des nouvelles plus intéressantes. J’ai entendu quelques bribes des ragots qui circulent dans la citadelle à propos de certains désaccords entre Priam, Hélénos et Déiphobos, poursuivit-il en regardant Ménélas. Au sujet d’une femme. Hélène pour être précis. La pauvre ! Après la mort de Pâris, elle souhaitait se consacrer au service de Mère Kubaba, mais Déiphobos et Hélénos ont tous deux demandé à l’épouser. Priam a choisi Déiphobos, qui l’a alors épousée de force. La Cour en a été mécontente, mais Priam a refusé d’annuler le mariage. Apparemment, on aurait surpris Hélène en train de s’enfuir pour te rejoindre, Ménélas.

Cette affaire a tant dégoûté Hélénos, le fils prêtre, qu’il a décidé de s’exiler volontairement. Je l’ai intercepté en dehors de la cité avec l’espoir que sa déception serait assez profonde pour qu’il veuille bien me parler des oracles de Troie. Quand je l’ai trouvé, il était à l’autel consacré à l’Apollon thymbrien qui, m’informa-t-il, lui avait ordonné de répondre à mes questions. J’ai demandé qu’il me révèle tous les oracles de Troie. Hélénos m’en a rapporté des centaines ! Cependant, j’ai fini par apprendre ce que je souhaitais savoir.

— Un vrai coup de chance, dit Agamemnon.

— On invoque la chance bien trop souvent, seigneur. Ce n’est pas elle qui mène au succès, c’est le labeur acharné. La chance, c’est ce qui se produit au moment où l’on jette les dés. Quand une prise tombe entre les mains d’un homme qui a travaillé dur pour l’obtenir, c’est uniquement le résultat de ses efforts.

— Certes, certes, acquiesça le grand roi, qui regrettait les termes qu’il avait employés. Excuse-moi, Ulysse ! Le dur labeur, encore et toujours ! Je le sais, je l’admets. Maintenant parle-nous des oracles.

— Trois seulement nous concernent. Par chance il n’y a pas d’obstacle insurmontable. Voici ce qu’ils annoncent : Troie tombera cette année si les chefs grecs possèdent l’omoplate de Pélops, si Néoptolème prend part à la bataille et si Troie perd le Palladion de Pallas Athéna.

Je bondis, tout excité.

— Ulysse, j’ai l’omoplate de Pélops ! Le roi Pitthée me l’a confiée après la mort d’Hippolyté. Le vieil homme m’aimait et c’était sa plus précieuse relique. Il m’a assuré qu’il préférait me la donner plutôt qu’à Thésée. Je l’ai apportée à Troie, pour me porter chance !

— Chance ? dit avec ironie Ulysse. Nous avons grand espoir de voir arriver Néoptolème. Je m’en suis occupé. Il reste le Palladion de Pallas Athéna, qui par chance est ma protectrice. Je n’en reviens pas moi-même !

— Tu m’agaces, Ulysse, maugréa le grand roi.

— Ah. Où en étais-je ? Je parlais du Palladion. Il faut nous procurer cette ancienne statue, donc. On la vénère au plus haut point dans la cité et sa perte serait un grand coup pour Priam. À ma connaissance, la statue se trouve quelque part, dans la crypte de la citadelle. Secret bien gardé, mais que je suis sûr de pouvoir percer. Le plus difficile sera de l’emporter. À ce qu’on dit, elle est énorme et pèse lourd. Diomède, veux-tu m’accompagner à Troie ?

— Avec plaisir, Ulysse !

Comme il n’y avait rien d’autre à discuter, la séance fut levée. À la porte, Ménélas prit Ulysse par le bras.

— Verras-tu Hélène ?

— Oui, sans doute.

— Dis-lui combien je regrette qu’elle n’ait pu réussir à me rejoindre.

— Entendu, acquiesça Ulysse.

Tandis que nous rentrions chez lui, Ulysse me confia qu’il n’en ferait rien, qu’Hélène aurait la tête tranchée et ne retournerait jamais dans la couche de Ménélas.

— Qu’es-tu prêt à parier ? lui répondis-je en riant.

— Passerons-nous par la canalisation ? lui demandai-je quand nous en vînmes à préparer nos plans.

— Toi, oui, mais pas moi. Je dois pouvoir m’approcher d’Hélène sans éveiller de soupçons. Je ne saurais donc ressembler à Ulysse.

Il quitta la pièce et revint peu après avec un fouet à quatre lanières. À l’extrémité de chacune était fixé un morceau de bronze tout déchiqueté. Je le regardai, ahuri. Alors il me tourna le dos et se mit à ôter sa tunique.

— Fouette-moi, Diomède.

Je sursautai, horrifié.

— As-tu perdu la raison ? Te fouetter ? J’en serais bien incapable.

— Ferme les yeux alors et fais comme si j’étais Déiphobos. Il faut qu’on me fouette !

— Demande-moi tout ce que tu voudras, mais pas ça, dis-je en entourant de mon bras ses épaules nues. Te fouetter, toi, un roi ! Comme un simple esclave révolté ?

— Qu’importent quelques cicatrices de plus sur ma carcasse décharnée ! s’exclama-t-il en riant doucement et en posant sa joue sur mon bras. Il faut que j’aie l’air d’un esclave révolté, Diomède. Y a-t-il spectacle plus attendrissant que le dos ensanglanté d’un esclave grec qui s’est échappé ? Allons, prends ce fouet.

— Non, insistai-je en secouant la tête.

— Prends-le, Diomède, répéta-t-il d’un air menaçant.

À contrecœur, je le ramassai. Il courba le dos. J’enroulai les quatre lanières autour de mes doigts, pris mon courage à deux mains et le fouettai. Des zébrures violettes apparurent. Je les regardai enfler, à la fois fasciné et dégoûté.

— Un peu plus fort ! exigea-t-il en s’impatientant. Tu dois me faire saigner !

Je fermai les yeux et obéis. Je lui donnai dix coups avec l’instrument de torture. À chaque coup, je le faisais saigner et le marquais à vie de cicatrices, comme n’importe quel esclave révolté.

— Ne te désole pas ainsi, Diomède. À quoi me servirait une peau intacte ? Au toucher, cela me paraît bien, ajouta-t-il en grimaçant de douleur. Est-ce aussi ton avis ?

J’acquiesçai de la tête.

Il se débarrassa de son pagne et se ceignit les reins d’un morceau de toile crasseuse, ébouriffa ses cheveux et les noircit à l’aide de suie. Je jure que ses yeux étincelaient, tant il s’amusait.

— Enchaîne-moi, tortionnaire d’Argos ! m’ordonna-t-il.

Pour la seconde fois je fis ce qu’il me demandait. Tandis que je m’agenouillais pour lui enchaîner les chevilles, il m’expliqua :

— Une fois que je serai dans la cité, il faudra que je m’introduise dans la citadelle. Nous voyagerons ensemble dans le char d’Ajax – il est solide, stable et peu bruyant – jusqu’au bouquet d’arbres près de la petite tour de guet, de notre côté du rideau Ouest. Là, nous nous séparerons. En bluffant, j’entrerai par l’étroit passage ménagé dans la porte Scée et je ferai de même aux portes de la citadelle. Je prétendrai que je dois voir Polydamas de toute urgence. Son nom devrait m’ouvrir bien des portes.

— Mais bien sûr, dis-je en me redressant, tu ne vas pas vraiment voir Polydamas.

— Non, j’ai l’intention de voir Hélène. J’imagine qu’après ce mariage forcé, elle sera heureuse de m’aider. Elle pourra sûrement me renseigner sur la crypte. Peut-être même saura-t-elle où se trouve le Palladion.

— Et moi, pendant ce temps-là ?

— Tu attendras parmi les arbres, jusqu’au milieu de la nuit. Puis, tu monteras par la canalisation et tueras les gardes dans le voisinage de la petite tour de guet. D’une façon ou d’une autre, je parviendrai à rapporter la statue jusqu’aux remparts. Quand tu entendras cette version du chant du rossignol – il la siffla trois fois – tu descendras et tu m’aideras à introduire la statue dans la canalisation.

 

Je déposai Ulysse au milieu des arbres sans avoir été remarqué et m’installai là pour l’attendre. En boitant et en titubant, il courut en direction de la porte Scée comme s’il avait perdu la raison : il criait, il hurlait, il rampait dans la poussière, je n’avais jamais vu un homme en si piteux état. Il adorait jouer la comédie, mais je crois que le rôle de l’esclave fugitif fut celui qui lui donna le plus de plaisir.

Quand la moitié de la nuit se fut écoulée, je me rendis jusqu’à la canalisation et la remontai avec difficulté sur toute sa longueur sans faire de bruit. Arrivé en haut, je me reposai et habituai mes yeux au clair de lune, prêtant oreille aux bruits qui pouvaient provenir du chemin de ronde, en haut des murs. J’étais tout près de la petite tour de guet, qu’Ulysse avait fixée comme lieu de rendez-vous car elle se trouvait à l’écart des autres postes. Cinq gardes étaient de service, mais ils étaient tous à l’intérieur.

Je portais un pagne en cuir de couleur sombre et une tunique, j’avais un poignard entre les dents et une épée courte dans la main droite. Me faufilant jusqu’à la fenêtre de la salle de garde, je toussai très fort.

— Va voir qui est dehors, Maios, dit une voix.

Maios sortit sans se presser. Une bonne toux qu’on n’essaie pas de dissimuler n’a rien d’alarmant, même quand on l’entend en haut des murs les plus disputés du monde. Ne voyant personne, il se crispa, mais comme c’était un sot, il n’appela pas de renforts. De toute évidence, se disant que tout cela était le fruit de son imagination, il continua d’avancer, la pique en avant. Je le laissai passer devant moi, puis me redressai. D’une main, je le bâillonnai, de l’autre j’enfonçai mon épée. Doucement je l’allongeai sur le chemin et le tirai dans un coin sombre.

Quelques instants plus tard, un autre garde apparut, envoyé à la recherche de Maios. Je lui tranchai la gorge, sans faire plus de bruit. Deux étaient abattus, mais il en restait encore trois. Avant que ceux qui étaient restés à l’intérieur ne s’inquiètent, je me faufilai à nouveau jusqu’à la fenêtre et hoquetai comme un ivrogne. Quelqu’un à l’intérieur poussa un soupir d’exaspération ; un autre sortit soudain. Je l’enlaçai comme si j’étais totalement ivre et quand la lame de bronze glissa sous ses côtes et lui transperça le cœur, il ne poussa pas même un grognement. Le maintenant debout, j’esquissai quelques pas de danse. Je chancelai et dis quelques mots avec l’accent troyen. Ce qui en fit sortir un quatrième. Je jetai le cadavre sur lui et, pendant qu’il le repoussait, j’enfonçai mon épée jusqu’à la garde, le transperçant de part en part. Je les déposai tous deux à terre et imitai le bruit de pas qui s’éloignent. Puis je regardai par-dessus le rebord de la fenêtre.

Il ne restait à présent que le capitaine de la tour, qui marmonnait tout seul, assis à une table. De toute évidence il était dans l’embarras, les yeux fixés sur une trappe du plancher. Attendait-il quelqu’un ? Je me faufilai dans la salle et bondis sur lui par derrière, étouffant son cri de ma main. Il mourut aussi rapidement que les autres et les rejoignit dans le coin sombre entre le chemin de ronde et le mur de la tour. J’allais ensuite attendre Ulysse, assis à l’extérieur pour que le visiteur éventuel ne vît personne dans la salle.

Peu de temps après, Ulysse siffla sa version personnelle du chant du rossignol. Quelle intelligence prodigieuse ! Il avait songé à ne pas reproduire exactement les trilles de l’oiseau, au cas où un vrai rossignol se serait mis à chanter tout près de la tour de guet. Mais il n’y avait nul vrai rossignol dans les parages. Tout ce que j’espérais, c’est qu’il n’y eût pas non plus de visiteur, car je ne pourrais en avertir Ulysse.

J’ouvris la trappe de la salle de garde et me laissai glisser lestement le long du montant de l’échelle pour trouver Ulysse qui m’attendait au pied.

— Un moment, murmurai-je.

J’allai jeter un coup d’œil dehors. Les rues étaient paisibles. Nulle lampe, nulle torche.

— Je l’ai, Diomède, mais elle est aussi lourde qu’Ajax ! dit Ulysse à mon retour. Ce sera difficile de la hisser en haut d’une échelle de vingt coudées.

La statue – le Palladion – était en équilibre instable sur le dos d’un âne. Nous la traînâmes jusqu’à la salle du bas après avoir laissé décamper l’animal. Stupéfait, je la regardai à la lumière de la lampe. Comme elle était ancienne ! Une forme féminine grossièrement taillée dans un bois foncé, trop noircie par les siècles pour être belle. Non, vraiment, elle n’était pas belle ! Elle avait des petits pieds pointus serrés l’un contre l’autre, d’énormes cuisses, une vulve obscène, un ventre distendu, deux mamelles volumineuses, les bras plaqués le long du corps, une tête toute ronde et une bouche en cul-de-poule. Une femme plantureuse, plus grande que moi et d’un poids considérable.

— Passera-t-elle par la canalisation ? demandai-je.

— Oui. Son ventre n’est pas plus gros que la largeur de tes épaules. Et elle est arrondie, tout comme la canalisation.

Alors j’eus une idée lumineuse. Je cherchai une corde et en trouvai une dans un coffre. Je la passai sous ses seins et fis un nœud. En montant à l’échelle, je la tirai derrière moi, tandis qu’Ulysse mettait une main sur ses énormes fesses rondes et l’autre dans sa vulve et ainsi la poussait par-dessous.

— Crois-tu, demandai-je, essoufflé, dans la salle de garde, qu’elle nous pardonnera les libertés que nous avons dû prendre avec elle ?

— Oui, sans aucun doute, répondit-il, allongé par terre à côté d’elle. C’est l’ancienne Pallas Athéna et je lui suis voué.

La faire passer dans la canalisation fut en réalité assez facile. Ulysse avait raison. Grâce à ses formes arrondies, elle avait moins de peine à glisser que moi et mes épaules anguleuses. Nous n’avions pas enlevé la corde, ce qui s’avéra fort commode quand nous fûmes dans la plaine. Nous la halâmes jusqu’au bouquet d’arbres où se trouvait le char d’Ajax. Un dernier effort nous permit de la hisser sur le plancher et nous nous effondrâmes, épuisés. La lune se dirigeait vers l’ouest. Il nous restait assez de temps pour regagner notre base.

— Tu as réussi, Ulysse ! m’écriai-je.

— Sans toi, mon vieil ami, je n’y serais jamais parvenu.

— Dis-moi ce qui s’est passé dans la citadelle. As-tu vu Hélène ?

— J’ai magnifiquement dupé les gardes postés à la porte de la cité, ils m’ont laissé entrer. Le seul garde de la citadelle dormait. J’ai trouvé Hélène, seule, Déiphobos était sorti. Elle a été surprise de voir un esclave crasseux et ensanglanté se prosterner à ses pieds, puis elle a vu mes yeux et m’a reconnu. Quand je lui ai demandé d’aller dans la crypte, elle s’est levée tout de suite. Dès que nous avons pu trouver un endroit tranquille, elle m’a aidé à me débarrasser de mes chaînes. Puis nous sommes allés dans la crypte. Je suppose que ce lieu a dû lui être fort utile quand elle avait sa liaison avec Énée, car elle en connaissait tous les recoins. Une fois dans la crypte, elle m’a posé un tas de questions et ne se lassait jamais d’entendre les réponses.

— Mais le Palladion, comment as-tu pu le déplacer si tu n’avais qu’Hélène pour t’aider ?

— Tandis que je priais la déesse et lui demandais la permission de la déplacer, Hélène s’est éclipsée. Puis elle a réapparu avec l’âne ! Elle m’a conduit directement dans la rue au pied du mur de la citadelle. Là elle m’a donné un chaste baiser et m’a souhaité bonne chance.

— Pauvre Hélène ! dis-je. Déiphobos va causer la ruine de Troie.

— Tu as tout à fait raison, Diomède.

 

Agamemnon fit dresser un magnifique autel au centre de l’aire de rassemblement et on y plaça le Palladion, dans une niche dorée. Après quoi il fit venir autant d’hommes que ce lieu pouvait en contenir et raconta comment Ulysse et moi avions enlevé la déesse. On lui attribua un prêtre qui lui offrit les victimes les plus belles ; la fumée d’une blancheur de neige monta si rapidement dans le ciel qu’on sut aussitôt que sa nouvelle résidence lui plaisait. Comme elle avait dû haïr le réduit froid, humide et obscur dans lequel elle était confinée à Troie ! Son serpent sacré se glissa sous l’autel sans hésiter et redressa la tête pour laper sa soucoupe de lait et engloutir son œuf.

Une fois le rituel accompli, Ulysse, les autres rois et moi-même suivîmes Agamemnon chez lui pour participer au banquet. Aucun d’entre nous ne refusait jamais une invitation à dîner chez le roi des rois, qui disposait des meilleurs cuisiniers. Au menu, des fromages, des olives, différentes sortes de pain, des fruits, des viandes rôties, du poisson, des gâteaux au miel et du vin.

Nous étions tous pleins d’entrain. On riait, on plaisantait, le vin était excellent. Ménélas fit alors chanter l’aède. Tout Grec aime par nature les chants, les épopées et les odes de son pays.

L’aède nous chanta une des odes en honneur d’Héraclès. C’était un poète et un musicien raffiné. Agamemnon l’avait fait venir d’Aulis dix ans auparavant et on disait qu’il avait pour ancêtre Orphée en personne, le chanteur des chanteurs.

Il refusa d’interpréter les chants que divers invités lui demandèrent mais, pliant le genou devant Agamemnon, il lui fit cette requête :

— Seigneur, si cela t’agrée, j’ai composé un chant sur des événements plus proches de nous que les hauts faits des héros de jadis. Te plairait-il de l’entendre ?

Agamemnon inclina sa tête chenue.

— Chante, Alphide de Salmydessos.

Ce dernier caressa d’un doigt léger les cordes de sa lyre bien-aimée pour en tirer les accents émouvants d’une lente mélodie à la fois triste et glorieuse. Ce chant sur l’armée d’Agamemnon face aux murailles de Troie nous envoûta durant un long moment. Il se terminait par la mort d’Achille. La suite était trop triste. Il nous était bien pénible de repenser à Ajax.

Muse divine, élève mon âme, pour le ressusciter,

Par mon chant fais-le revivre en son armure dorée !

Que ses pas sèment à nouveau la terreur alentours !

Qu’il franchisse hardiment la plaine aux sombres tours !

Parcourant la plaine avec audace,

Tandis que les lanières martèlent sa cuirasse,

Il brille comme lastre dans le ciel azuré,

Achille, héros sans lèvres, glorieux fils de Pélée !

Le cœur gros, nous applaudîmes l’aède, fort et longtemps. Il nous avait fait entrevoir ce qu’était l’immortalité, car son chant nous survivrait assurément.

Quand les applaudissements eurent cessé, je voulus être seul avec Ulysse. La présence de ces hommes me pesait, si grande était mon émotion. Je lançai un coup d’œil à Ulysse qui comprit et ne dit mot : la moindre parole aurait rompu le charme. Il se leva et se dirigeait vers la porte quand soudain le silence s’abattit sur la salle. Nous tournâmes tous la tête, et restâmes muets de stupéfaction.

Au premier abord la ressemblance était troublante ; nous étions encore sous le charme du chant, et il nous sembla que l’aède avait fait apparaître un fantôme pour écouter sa musique ; Achille en personne est venu écouter, pensai-je.

Puis je regardai plus attentivement le nouveau venu : ce n’était pas Achille. Cet homme était aussi grand et aussi large d’épaules, mais il était beaucoup plus jeune. Sa barbe était d’un blond plus foncé et ses yeux tiraient davantage sur l’ambre. Et il avait des lèvres.

Depuis combien de temps était-il là, nous l’ignorions, mais à en juger par la souffrance qu’exprimait son visage, assez longtemps pour entendre au moins la fin du chant.

Agamemnon se leva et lui tendit les bras.

— Néoptolème, fils d’Achille, sois le bienvenu.

Le jeune homme inclina gravement la tête.

— Merci. Je suis venu t’aider, mais j’ai embarqué avant… avant de savoir que mon père était mort. C’est par l’aède que je viens de l’apprendre.

— Est-il meilleure façon d’apprendre une si terrible nouvelle ? intervint alors Ulysse, se joignant à eux.

— Certes, soupira Néoptolème en baissant la tête. Pâris est-il mort ?

— Mort et enterré, répondit Agamemnon.

— Qui l’a tué ?

— Philoctète, avec les flèches d’Héraclès.

— Lequel d’entre vous est Philoctète ? Pardonnez-moi de ne pas connaître vos noms…

— C’est moi, dit Philoctète.

— Je n’étais pas là pour le venger, aussi je t’en remercie.

— Sans doute aurais-tu préféré le faire toi-même, mais je me suis trouvé par hasard ou avec l’accord des dieux face au scélérat. Et puisque tu ne nous connais pas, laisse-moi te présenter tout le monde. Notre grand roi, Agamemnon, t’a salué en premier. Et voici Ulysse. Les autres sont Nestor, Idoménée, Ménélas, Diomède, Automédon, Ménesthée, Mérione, Machaon et Eurypile.

Comme nos rangs sont clairsemés maintenant ! pensai-je.

 

Ulysse, Automédon et moi-même emmenâmes Néoptolème voir le camp des Myrmidons. C’était une assez longue marche mais la nouvelle de son arrivée nous avait devancés. Tout au long du chemin, des soldats sortirent dans la rue et, debout sous le soleil brûlant, l’acclamèrent avec autant d’enthousiasme qu’ils acclamaient jadis son père. Nous nous aperçûmes que sa ressemblance avec Achille n’était pas seulement physique : il saluait, pour répondre à leurs acclamations délirantes, avec le même sourire paisible et le même geste de la main et, tout comme son père, paraissait très réservé. Chemin faisant, nous complétâmes le récit de l’aède, lui contâmes comment Ajax était mort et lui parlâmes d’Antiloque et de tous ceux qui étaient tombés.

Les Myrmidons étaient alignés pour la parade. Pas la moindre acclamation avant que le jeune homme – qui ne pouvait avoir plus de dix-huit ans – ne leur eût parlé. Alors ils frappèrent leurs épées à plat sur leur bouclier jusqu’à ce que le vacarme nous fasse fuir, Ulysse et moi.

— La fin approche, Diomède.

— Si les dieux ont quelque pitié, alors oui, sans doute.

— Dix ans… Calchas avait raison ! Je me demande encore si c’était un charlatan ou s’il possédait vraiment le don de seconde vue…

— Il ne sied pas de mettre en doute le talent des prêtres, dis-je en frissonnant.

— Certes, certes. Oh, si seulement je pouvais enfin secouer la poussière de Troie de mes sandales ! Voguer à nouveau en pleine mer ! Aller là où le vent ne souffle pas sans cesse et où dix mille feux de camp ne rivalisent pas d’éclat avec la lune et les étoiles ! Être purifié !

— Je ressens la même chose, Ulysse. Il m’est pourtant difficile de croire qu’on arrive au bout.

— Et cela se terminera par un cataclysme digne de Poséidon.

— Tu as déjà tout préparé ?

— Oui.

— Alors raconte !

— Te le dire à l’avance ? C’est impossible, Diomède ! Mais tu n’auras guère à attendre.

— Rentrons, je vais baigner ton dos meurtri.

Le lendemain soir, Néoptolème vint dîner avec nous.

— J’ai quelque chose à te remettre, Néoptolème, lui confia Ulysse après le repas. Un cadeau.

— De quoi parle-t-il ? demanda Néoptolème en me regardant.

— Qui sait ?

Ulysse revint avec un énorme trépied sur lequel était placée l’armure couverte d’or que Thétis avait jadis commandée à Héphaïstos. Néoptolème se leva d’un bond en marmonnant des paroles que je ne compris pas, puis tendit la main et caressa la cuirasse avec une infinie tendresse.

— J’ai été si en colère, regretta-t-il les larmes aux yeux, quand Automédon m’a dit que tu l’avais gagnée aux dépens d’Ajax. Je te demande pardon. Ainsi, tu l’as gagnée pour me la donner ?

— Elle t’ira à merveille, mon garçon, répondit Ulysse en souriant. Elle doit être portée et non accrochée au mur. Revêts-la, Néoptolème et puisse-t-elle te porter chance. Il faudra cependant t’y habituer : elle pèse presque aussi lourd que toi.

 

Nous eûmes quelques démêlés avec l’ennemi au cours des cinq jours qui suivirent. Néoptolème rencontra les Troyens pour la première fois et s’en réjouit. C’était un guerrier né, il n’aspirait qu’à se battre. Le temps était son seul ennemi et il en avait conscience. Il allait jouer un rôle mineur dans la phase ultime d’une grande guerre ; il savait que les lauriers ceindraient d’autres fronts, ceux d’hommes qui luttaient depuis dix ans. Sa présence demeurait cependant un facteur décisif : il apportait l’espoir, la rage de vaincre et l’enthousiasme. Les soldats, qu’ils fussent originaires de Thessalie, d’Argolide ou d’Étolie, le suivaient du regard avec dévotion, tandis qu’il se déplaçait dans le char de son père, vêtu de l’armure de son père. Pour eux, il était Achille.

Une demi-lune après l’arrivée de Néoptolème, un héraut royal vint me prévenir qu’on tiendrait conseil le lendemain après déjeuner.

Il était inutile d’essayer de faire parler Ulysse. Aussi, le souper terminé, je pris l’air détaché en l’écoutant parler de choses et d’autres. Cela ne l’offensa pas, mais il ne put s’empêcher de rire quand, avec beaucoup de dignité, je pris enfin congé de lui.

Tous arrivèrent fort tôt chez Agamemnon, tels des chiens flairant une piste. Ils avaient revêtu leurs plus beaux pagnes et mis leurs bijoux, comme pour se rendre à une réception officielle dans la grande salle du palais de Mycènes. Le chef des hérauts, debout au pied du trône orné d’un lion, faisait l’appel des présents à l’intention d’un scribe chargé d’en prendre note, pour la postérité.

Le roi des rois fit signe aux hérauts de partir et remit à Mérione le bâton des débats. Puis il s’adressa à nous en s’exprimant dans le langage guindé des déclarations officielles.

— Après que Priam, roi de Troie, a enfreint les règles sacrées de la guerre, j’ai chargé Ulysse, roi d’Ithaque de concevoir un plan pour s’emparer de Troie, par la ruse et la traîtrise. J’apprends qu’Ulysse est prêt à nous exposer son projet. Vous serez témoins de ce qu’il a à nous dire. Royal Ulysse, tu as la parole.

Ulysse se leva.

— Tu peux conserver le bâton, dit-il en souriant à Mérione.

Il déroula ensuite un parchemin et le fixa solidement au mur, plantant à chaque angle une petite dague ornée de pierres précieuses. Nous le regardions tous fixement, nous demandant si nous n’étions pas victimes d’une de ses plaisanteries. Nous vîmes sur le parchemin un dessin au charbon de bois, assez bien exécuté et représentant une sorte d’immense cheval. D’un côté était tracée une ligne verticale.

Ulysse, énigmatique, nous regardait.

— Oui, c’est bien un cheval. Sans doute vous demandez-vous pourquoi Épéios est aujourd’hui parmi nous. Eh bien, j’ai quelques questions à lui poser. Il devrait nous être fort utile…

Il se tourna alors vers Épéios qui, au milieu de toute cette noblesse, semblait plutôt mal à l’aise.

— Épéios, tu passes pour le meilleur constructeur d’engins de guerre que la Grèce ait jamais compté depuis la mort d’Éaque. On te dit aussi fort habile à travailler le bois. Regarde attentivement ce dessin. Remarque la ligne à côté du cheval. La longueur de cette ligne, c’est la hauteur des murs de Troie.

Perplexes, nous étions tous aussi attentifs qu’Épéios.

— Tout d’abord, Épéios, je voudrais ton opinion sur un point. Cela fait dix ans que tu observes les murs de Troie ; dis-moi s’il existe un bélier, ou quelque autre machine, susceptible d’enfoncer la porte Scée ?

— Non, roi Ulysse.

— Très bien ! Deuxième question : avec les matériaux, les ouvriers et les moyens dont tu disposes ici, pourrais-tu construire un immense vaisseau ?

— Oui, seigneur. Je dispose de charpentiers, de maçons, de scieurs et de manœuvres en très grand nombre. D’autre part, il y a assez d’arbres dans un rayon de deux lieues pour construire une flotte entière.

— Parfait. Troisième question : pourrais-tu fabriquer un cheval de bois de la taille de l’animal représenté ici ? Regarde à nouveau cette ligne noire. Elle correspond à vingt-deux coudées, la hauteur des murs de Troie. Tu en déduiras que le cheval mesure vingt-cinq coudées, des sabots aux oreilles. Quatrième question : pourrais-tu le bâtir sur un socle muni de roues et capable d’en supporter le poids ? Et enfin, cinquième question : pourrais-tu fabriquer un cheval creux ?

Épéios se mit à sourire : le projet stimulait d’ores et déjà son imagination.

— La réponse est oui, seigneur, à toutes tes questions.

— Combien de temps te faudrait-il ?

— Seulement quelques jours, seigneur.

Ulysse ôta le parchemin du mur et le remit au maître d’œuvre.

— Merci, prends ceci et va chez moi. Je t’y retrouverai.

Nous étions stupéfaits. Nestor ne put s’empêcher de glousser, comme s’il s’agissait là de la meilleure plaisanterie qu’il eût jamais entendue au cours de sa très longue vie.

Ulysse se redressa ensuite de toute sa hauteur et, le geste ample, s’exprima d’une voix de tonnerre.

— Voici, rois et princes, le seul moyen de s’emparer de Troie… Un cheval de cette taille pourrait, à mon avis, contenir une centaine d’hommes. Par ailleurs, s’ils en sortent par surprise et de nuit, cent hommes suffiront amplement à ouvrir la porte Scée.

De tous les coins de la pièce, les questions fusèrent. Les sceptiques poussaient des cris, les enthousiastes des hourras. Ce fut un vacarme épouvantable jusqu’à ce qu’Agamemnon descendît de son trône pour reprendre le bâton à Mérione et tambouriner sur le dallage.

— Silence ! Vous pourrez poser vos questions, mais chacun à votre tour, et seulement après moi. Ulysse, assieds-toi, prends une coupe de vin et explique-nous ton projet en détail.

Le conseil se termina à la tombée de la nuit. J’accompagnai Ulysse chez lui. Épéios attendait patiemment, le parchemin étalé devant lui ; on y voyait à présent d’autres dessins, plus petits. J’écoutais d’une oreille, tandis qu’Ulysse et lui discutaient de détails techniques.

— Tu pourras travailler dans la cuvette qui se trouve juste derrière la maison, expliqua Ulysse. Elle est si profonde que la tête du cheval ne dépassera pas la cime des arbres qui la bordent. Personne ne pourra le voir du haut des tours. Cet emplacement a d’autres avantages : personne n’y vient jamais, aussi ne seras-tu point dérangé. Tu pourras engager les habitants comme manœuvres. Tous ceux que tu feras venir ne repartiront qu’une fois le travail achevé. Acceptes-tu ces conditions ?

— Tu peux compter sur moi, roi Ulysse, affirma Épéios, les yeux étincelants. Nul ne saura ce qui se passe ici.