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Récit d’Agamemnon
On ne se battait plus dans la plaine désormais. Priam avait fermé la porte Scée et nous observait du haut des remparts. Il ne restait plus guère de combattants. Parmi les grands, seul Énée avait survécu. Ce fut une période d’attente pendant laquelle nos blessures se refermèrent et nous retrouvâmes lentement espoir. Une chose curieuse se produisit, un don des dieux que nul d’entre nous n’aurait imaginé : Achille et Ajax semblaient s’être réincarnés en chaque soldat grec. Jusqu’au dernier, tous étaient résolus à venir à bout des murailles de Troie. J’en parlai à Ulysse et lui demandai ce qu’il en pensait.
— Ceci n’a rien de mystérieux, seigneur. Achille et Ajax se sont métamorphosés en héros. Les héros ne meurent jamais. Les hommes prennent leur relève. Et puis ils souhaitent rentrer chez eux, mais en vainqueurs uniquement. Cette campagne nous a coûté cher en sang versé, en cœurs meurtris, en cheveux gris. Nous pouvons à peine nous rappeler le visage de ceux que nous aimons et que nous n’avons pas vus depuis si longtemps, nous avons versé des larmes, bu à la coupe de l’amertume et du désespoir.
— Alors, dis-je, j’aimerais consulter Apollon.
— Il est plus troyen que grec, seigneur.
— Même alors il rend des oracles. Aussi lui demanderons-nous ce que nous devons faire pour entrer à Troie. Il ne peut refuser aux représentants d’un peuple, quel qu’il soit, une véritable réponse.
Le grand prêtre Talthybios plongea ses regards dans les entrailles incandescentes du feu sacré et soupira. Il n’était pas comme Calchas. C’était un Grec qui prédisait l’avenir dans l’eau et le feu. Il attendit que nous fussions réunis en conseil pour nous faire part de ce qu’il avait découvert.
— Qu’as-tu vu ? lui demandai-je.
— Bien des choses, seigneur, mais deux m’ont été plus clairement révélées.
— À savoir ?
— Nous ne pouvons pas prendre la cité en l’état actuel des choses. Nous devons d’abord remplir deux conditions. Si nous y parvenons, nous saurons que les dieux acceptent que nous entrions à Troie. Sinon, nous saurons que les dieux de l’Olympe nous sont hostiles.
— Quelles sont ces deux conditions, Talthybios ?
— En premier lieu, il vous faut l’arc et les flèches d’Héraclès. En second lieu un homme, Néoptolème, le fils d’Achille.
— Nous te remercions. Tu peux disposer.
Je les observai. Idoménée et Mérione faisaient triste mine. Ménélas était égal à lui-même. Nestor était si âgé que nous craignions pour sa vie. Ménesthée ne se laissait pas abattre. Teucer n’avait pardonné à aucun d’entre nous. Automédon ne s’était pas encore habitué a l’idée de commander les Myrmidons. Et Ulysse… Ah, Ulysse ! Qui savait vraiment ce qui se passait derrière ces yeux pleins de lumière ?
— Eh bien, Ulysse, toi qui sais où se trouvent l’arc et les flèches d’Héraclès. Dis-moi, quelles sont nos chances ?
— En près de dix ans, je n’ai reçu de Lesbos aucune nouvelle, dit Ulysse en se levant lentement.
— On m’a rapporté que Philoctète était mort, répondit Idoménée d’un ton triste.
— Philoctète ? Mort ? s’esclaffa Ulysse. Les morsures de douze vipères ne suffiraient pas à le tuer. Je crois qu’il est encore à Lesbos. Il nous faut essayer, seigneur. Qui enverras-tu là-bas ?
— Diomède et toi. Vous étiez ses amis. S’il a jamais gardé un bon souvenir de nous, ce sera grâce à vous. Embarquez-vous immédiatement pour Lesbos et demandez-lui l’arc et les flèches qu’il a hérités d’Héraclès. Dites-lui que nous lui avons gardé sa part de butin et que nous ne l’avions pas oublié.
— Un jour ou deux en mer ! Quelle excellente idée ! s’exclama Diomède en s’étirant.
— Il faut aussi nous préoccuper de Néoptolème, ajoutai-je. Il ne sera pas ici avant une lune, au moins – si le vieux Pélée accepte !
— Ne t’en fais pas, seigneur, je m’en suis déjà occupé. J’ai envoyé chercher Néoptolème, il y a plus d’une demi-lune, me dit Ulysse en se retournant sur le pas de la porte.
Moins de huit jours plus tard, la voile safran du navire d’Ulysse réapparut à l’horizon. Le cœur battant, j’attendais sur la plage. À supposer qu’il fût encore vivant, Philoctète, qui se trouvait à Lesbos depuis plus de dix ans, ne nous avait donné aucune nouvelle. Et jamais nos messagers n’avaient pu le trouver.
Ulysse, debout à la proue, nous saluait gaiement de la main. Je poussai un soupir de soulagement. Ce n’était pas un homme franc, mais il n’aurait pas souri comme cela s’il avait échoué. Ménélas et Idoménée me rejoignirent. Nous ne savions à quoi nous attendre. À l’époque, on avait craint pour la vie de Philoctète et – s’il avait survécu – avait-il réussi à conserver sa jambe ? Aussi m’imaginais-je un infirme, une pauvre épave. Bien au contraire, l’homme qui se hissa par-dessus le bastingage et se laissa tomber sur le sol, plusieurs coudées plus bas, était aussi leste qu’un jeune homme. Il n’avait pas changé. C’est à peine s’il paraissait plus vieux. Il arborait une belle barbe dorée et ne portait rien d’autre qu’un pagne. Un grand arc et un carquois bourré de flèches étaient passés sur son épaule. Je savais qu’il avait au moins quarante-cinq ans, mais son corps ferme et bronzé paraissait plus jeune de dix ans et ses jambes musclées étaient en parfait état. J’en restai muet de stupéfaction.
— Eh bien, Philoctète ! Eh bien ! fut tout ce que je trouvai à dire quand nous fûmes confortablement installés chez moi autour d’une coupe de vin.
— C’est tout simple, Agamemnon, je vais te raconter.
— Nous t’écoutons, dis-je, plus heureux que je ne l’avais jamais été depuis la mort d’Achille et d’Ajax.
Tel fut l’impact de la présence de Philoctète. Il ramena la vie et la gaieté dans la maison, qui commençait à s’endormir.
— Il m’a fallu une année entière pour retrouver mes esprits et l’usage de ma jambe. Craignant que les indigènes ne se montrent guère bienveillants à l’égard d’un Grec, mes esclaves m’ont emmené tout en haut d’une montagne et m’ont caché dans une grotte, à des lieues de tout village et même de toute ferme. Mes esclaves ont été fidèles et loyaux. Personne n’a jamais su ni où ni qui j’étais. Imaginez ma surprise, quand Ulysse m’a informé qu’Achille avait mis Lesbos à sac quatre fois au cours des dix dernières années ! Je n’en savais rien !
— C’est le destin de toute cité d’être mise à sac, rappela Mérione.
— Effectivement…
— Mais tu t’es sûrement aventuré plus loin quand tu as pu marcher, remarqua Ménélas.
— Non, répondit Philoctète. Apollon m’est apparu en rêve et m’a ordonné de demeurer où j’étais. Sincèrement, cela ne m’a guère coûté. Je me suis mis à chasser le cerf et le sanglier et mes esclaves en ont troqué la viande contre du vin, des figues ou des olives dans le village voisin. Je menais une vie merveilleuse ! Point de soucis, point de royaume, point de responsabilités. Les années ont passé. J’étais heureux. Jamais je n’ai imaginé même un instant que la guerre se poursuivait. Je croyais que vous étiez tous rentrés chez vous.
— Jusqu’à ce que nous gravissions ta montagne et t’y découvrions, dit Ulysse.
— Apollon t’a-t-il permis de partir ? demanda Nestor.
— Oui et je suis très heureux de participer à l’assaut final.
Un messager était venu informer Ulysse à voix basse ; il se leva et accompagna l’homme à l’extérieur. Quand il revint, Ulysse avait l’air si surpris que son visage en était comique.
— Seigneur, expliqua-t-il, un de mes agents me rapporte que Priam prépare une autre attaque. L’armée troyenne sera à notre porte demain bien avant l’aube, avec l’ordre d’attaquer pendant que nous dormirons. Très intéressant… C’est une violation délibérée des lois de la guerre ! Il y a fort à parier qu’Énée est derrière tout ça.
— Allons, Ulysse, repartit Ménesthée. Pourquoi t’indigner qu’ils violent les lois de la guerre ? C’est ce que tu fais depuis des années !
— Certes, admit Ulysse, mais eux ne l’ont jamais fait jusqu’ici.
— Qu’ils l’aient fait ou non, Ménesthée, déclarai-je, ce qui importe, c’est que maintenant ils le font. Ulysse, je t’autorise à utiliser tous les moyens qui te semblent bons pour pénétrer dans Troie.
— La famine, répondit-il aussitôt.
— Tout sauf la famine, répliquai-je.
Bien avant l’aube, tous nos soldats étaient alignés dans l’ombre. Énée découvrit alors qu’il avait été trop lent. Je menai l’assaut moi-même et nous les taillâmes en pièces, leur montrant que nous pouvions nous passer d’Achille et d’Ajax. Déjà mal à l’aise à cause de la supercherie d’Énée, les Troyens furent pris de panique quand nous leur tombâmes dessus sans prévenir. Nous n’eûmes qu’à les suivre pour les abattre par centaines.
Philoctète usa des flèches d’Héraclès, qui eurent un effet dévastateur. Il avait mis au point la tactique suivante : des hommes couraient arracher les précieuses flèches du corps de toutes ses victimes, les nettoyaient et les replaçaient dans le vieux carquois usé.
Ceux qui échappèrent au massacre trouvèrent refuge dans la cité. On nous ferma la porte Scée au nez. Le combat avait été très bref. Peu après le lever du soleil, la victoire était nôtre, et les cadavres des Troyens jonchaient la plaine. Ce qui restait de la fine fleur de Troie avait mordu la poussière.
Idoménée et Mérione vinrent me rejoindre, suivis de Ménélas et des autres. Ils formèrent un cercle de leurs chars pour observer le champ de bataille et parler du combat.
— Les flèches d’Héraclès sont réellement magiques quand tu les lances, Philoctète, m’exclamai-je.
— J’admets que cela leur plaît davantage que de tuer des cerfs, Agamemnon, dit-il en souriant. Mais quand mes hommes feront le compte des flèches, ils verront qu’il en manque trois. J’ai une bonne nouvelle pour les Myrmidons, ajouta-t-il en se tournant vers Automédon.
Nous ne pûmes cacher notre surprise.
— Une bonne nouvelle ? demanda Automédon.
— En effet ! Par la ruse, j’ai contraint Pâris à se battre en duel. Un des soldats me l’a désigné, aussi l’ai-je traqué jusqu’à l’attraper sans qu’il pût s’échapper. Je me suis alors vanté de mes prouesses en tant qu’archer, je me suis cruellement moqué de son minuscule arc de pacotille. Il m’a pris pour un mercenaire assyrien et a accepté le défi sans méfiance. Pour lui aiguiser l’appétit, j’ai envoyé trop loin ma première flèche. Je dois cependant admettre qu’il vise bien. Si je ne m’étais pas rapidement protégé avec mon bouclier, il m’aurait du premier coup transpercé l’estomac. C’est alors que je l’ai atteint. Une première flèche dans la main qui tenait l’arc, une deuxième dans son talon droit – pour venger Achille – et une troisième dans l’œil droit. Aucune d’elles ne l’a tué sur le coup, mais il est certain qu’elles causeront sa mort à plus ou moins brève échéance. J’ai demandé au dieu de guider ma main pour qu’il périsse lentement. Ménélas l’a suivi mais, blessé et couvert de sang comme il l’était, Pâris a dégoûté notre vieil ami, ajouta-t-il en donnant une tape sur l’épaule de Ménélas.
Nous éclatâmes tous de rire ; j’envoyai des hérauts informer les soldats que le meurtrier d’Achille n’avait plus longtemps à vivre. Nous étions débarrassés de Pâris, le vil séducteur.