15
Récit de Diomède
Un homme vraiment remarquable, cet Ulysse ! En une lune à peine il avait formé ses deux cent cinquante-quatre hommes. J’appliquai les méthodes qu’Ulysse m’avait enseignées avec d’excellents résultats ; mes troupes ne manifestaient aucun signe de mécontentement en mon absence, mes officiers ne se querellaient plus. Naturellement, j’entendais quelques plaisanteries quand mes officiers me voyaient en compagnie d’Ulysse. Même les autres rois commençaient à se poser des questions sur la véritable nature de notre amitié, mais je ne m’en offusquai pas. Chacun n’était-il pas libre d’assouvir ses désirs amoureux avec le sexe de son choix ? Avec des femmes, en général, mais des étrangères ne pourraient jamais remplacer les épouses et les fiancées laissées au pays. Et dans ce cas, mieux valait chercher la tendresse auprès d’un ami qui combattait à vos côtés.
Au milieu de l’automne, Ulysse me conseilla d’aller présenter mes respects à Agamemnon. J’y allai par curiosité. Ulysse et le vieux Nestor s’étaient souvent vus, ces temps derniers, mais j’ignorais de quoi ils parlaient durant leurs rencontres.
Pendant cinq lunes l’armée troyenne demeura invisible. Dans notre camp, l’humeur était à la morosité. Certes, la nourriture ne posait aucun problème, les raids au nord de la Troade et sur la côte la plus éloignée de l’Hellespont étant très fructueux. Nous n’avions reçu du grand roi ni l’ordre de nous disperser, ni d’attaquer, ni de faire quoi que ce fût. Quand j’entrai dans la tente d’Agamemnon, Ulysse s’y trouvait déjà.
— J’aurais dû me douter que tu n’étais pas loin quand Ulysse est arrivé, dit Agamemnon. Ulysse, que veux-tu ?
-- Que tu tiennes conseil, seigneur. Il est grand temps de parler.
— Je suis tout à fait d’accord ! Que se passe-t-il, par exemple, dans une certaine cuvette, et pourquoi ne puis-je jamais vous trouver, ni toi ni Diomède, une fois la nuit tombée ? Je voulais réunir un conseil hier soir.
Ulysse se concilia de nouveau les faveurs du grand roi grâce à son charme. Il commençait toujours par sourire. Un sourire qui pouvait rallier à sa cause des ennemis implacables, un sourire qui pouvait charmer un homme bien plus froid qu’Agamemnon.
— Seigneur, je te dirai tout, mais patiente jusqu’au conseil.
— Fort bien. Demeure ici en attendant que les autres arrivent. Si je te laisse partir, tu pourrais fort bien ne pas revenir.
Ménélas, l’air affligé, arriva le premier. Il nous salua timidement et prit un siège dans le coin le plus sombre et le plus éloigné. Pauvre Ménélas ! Peut-être commençait-il à comprendre qu’Hélène ne comptait guère dans les plans de son frère ou désespérait-il de la revoir un jour. En pensant à elle, des souvenirs d’il y a presque neuf ans me revinrent en mémoire. Quelle peste ! Si belle, mais si égoïste ! Oh, comme elle avait dû mener Ménélas par le bout du nez ! Je ne pourrais jamais haïr cet homme trop médiocre, qui méritait d’être pris en pitié plutôt que méprisé. Et il aimait Hélène comme jamais je ne pourrais aimer une femme !
Achille entra avec Patrocle. Phénix, fidèle et vigilant, s’attachaient à leurs pas. Ils saluèrent avec respect Agamemnon, mais Achille ne montra que froideur et réticence. Machaon arriva seul et s’assit sans rien dire. Lui et son frère Podalire étaient les meilleurs médecins de Grèce, plus précieux pour notre armée qu’un escadron de cavalerie. Podalire était un solitaire qui préférait opérer qu’assister à un conseil de guerre, mais Machaon débordait de vitalité. Il était doué pour le commandement et savait se battre comme dix Myrmidons. Enfin apparut la gracieuse silhouette d’Idoménée, roi de Crète, escorté de Mérione. Le fier Idoménée se contenta d’incliner la tête au lieu de plier le genou devant Agamemnon. Un éclair passa dans le regard du grand roi offensé. Idoménée était un élégant, mais cet homme bien bâti était aussi un meneur. Peut-être Mérione, son cousin et héritier, lui était-il supérieur, mais tous deux possédaient la légendaire générosité crétoise.
Nestor rejoignit d’un pas agile le siège qui lui était réservé. Il nous avait tous fait sauter sur ses genoux quand nous étions bébés. Son seul défaut était de faire trop souvent allusion au « bon vieux temps » et, à ses yeux, les rois actuels étaient, sans exception, des poules mouillées. Toutefois on ne pouvait s’empêcher de l’aimer. Il était venu avec son fils aîné.
Ajax arriva en compagnie de son demi-frère Teucer et de son cousin de Locris, le petit Ajax, fils d’Oïlée. Ils prirent un siège au hasard, tout au fond de la salle, mais ils paraissaient mal à l’aise.
Ménesthée, grand roi d’Attique, qui avait assez de bon sens pour ne pas se considérer comme un autre Thésée, les suivait de près. Palamède fut le dernier. Il s’assit entre Ulysse et moi. Ulysse le détestait. Pourquoi ? Je l’ignorais, mais je soupçonnais que Palamède l’avait offensé quand Agamemnon et lui étaient allés le chercher à Ithaque. Ulysse était patient, il attendrait son heure mais il se vengerait, j’en étais certain. Calchas était absent, ce qui était étrange.
— C’est le premier conseil que j’ai convoqué depuis que nous avons débarqué en Troade, déclara Agamemnon d’une voix sèche. Vous êtes tous au courant de la situation, aussi ne vois-je pas l’intérêt d’y revenir. Vous pourrez me retirer votre soutien, si vous le jugez bon, et ce malgré le serment de l’étalon. Ulysse seul a quelque chose à vous dire, pas moi. Patrocle, remets le bâton à Ulysse.
Ulysse était debout au milieu de la salle (Agamemnon s’était fait construire une maison en pierre car il faisait de plus en plus froid). Sa crinière rousse était rejetée en arrière en une masse de boucles, ses grands yeux gris nous transperçaient jusqu’au tréfonds pour déceler notre vraie nature : nous étions des rois, mais aussi des hommes. Nous, les Grecs, avons toujours honoré les hommes doués de prescience et Ulysse était de ceux-là.
Après avoir fait servir du vin par Patrocle, il expliqua pourquoi il avait pris sur lui d’emprisonner les pires éléments de l’armée dans un endroit où ils ne pouvaient nuire à personne. Je savais qu’il ne divulguerait pas sa véritable intention : il n’avait pas confiance en certains de ceux qui étaient présents.
— Bien que nous n’ayons pas tenu conseil, poursuivit-il d’une voix douce, il n’est pas difficile de deviner quels sont vos sentiments. Ainsi nul d’entre nous ne veut-il assiéger Troie. Je respecte votre point de vue ; en tentant de la conquérir de cette manière, nous pourrions périr. Je n’ai donc pas l’intention de parler de siège. Diomède et moi sommes allés à plusieurs reprises à l’intérieur de Troie, la nuit. Nous y avons appris que, si nous sommes encore ici au printemps prochain, la situation sera totalement différente. Priam a contacté tous ses alliés sur la côte d’Asie Mineure et tous lui ont promis une armée. Quand la neige aura fondu sur les montagnes, Priam aura à sa disposition deux cent mille hommes. Et nous serons chassés.
— Tu nous peins un tableau bien noir, Ulysse, interrompit Achille. Sommes-nous partis de chez nous pour connaître l’infamie la plus totale, aux mains d’ennemis que nous n’avons affrontés qu’une fois ? Selon toi, nous nous serions lancés dans une expédition coûteuse dont nous ne retirerons aucun profit. Où est le butin que tu nous a promis, Agamemnon ? Qu’en est-il de ta guerre de dix jours ? De ta victoire facile ? Quoi que nous envisagions, la seule perspective que nous ayons c’est la défaite. Et il y a des défaites pires que de perdre une bataille. La pire de toutes serait d’être obligés d’évacuer cette plage et de rentrer chez nous les mains vides.
— Êtes-vous tous aussi démoralisés qu’Achille ? demanda Ulysse en riant. Comme je vous plains ! Pourtant il dit la vérité. J’ajouterai que si nous passons tout l’hiver ici, il sera de plus en plus difficile de s’approvisionner.
— C’est ce que je t’avais dit à Aulis, bien avant notre départ, dit haineusement Achille à Agamemnon. Tu ne t’es pas préoccupé des difficultés que soulève le ravitaillement d’une si grande armée. Nous n’avons pas le choix. Nous devons profiter des vents du début de l’hiver pour retourner en Grèce et ne jamais revenir ici. Tu es un sot, Agamemnon ! Un sot et un prétentieux !
Agamemnon parvint à se contrôler et ne broncha pas.
— Achille a raison, grogna Idoménée. Tout a été fort mal organisé. Ulysse, peut-on ou ne peut-on pas prendre d’assaut les murs de Troie ? demanda-t-il en le regardant d’un air furieux.
— C’est impossible, Idoménée.
La colère montait, suscitée par Achille et attisée par le silence d’Agamemnon. Ils étaient tous prêts à s’en prendre à lui et il le savait. Il se mordait les lèvres pour se maîtriser.
— Pourquoi n’as-tu pas admis que tu étais incapable d’organiser une expédition de cette importance ? demanda Achille à Agamemnon. Tu nous as menés à Troie avec une seule idée en tête, ta propre gloire ! Tu t’es servi du serment pour réunir ta grande armée et tu as ignoré les souhaits et les besoins de ton frère. Peux-tu dire honnêtement que tu agis dans son intérêt ? Bien sûr que non ! Dès le départ, ton but a été de t’enrichir en pillant Troie et de te constituer un empire en Asie Mineure ! Nous en aurions tous profité, je l’admets, mais pas autant que toi !
Ménélas poussa un cri, les larmes ruisselaient sur ses joues. Son chagrin révélait la perte de ses illusions. Tandis qu’il sanglotait comme un enfant, Achille le prit par l’épaule et le consola. L’atmosphère était orageuse ; encore un mot et tous se jetteraient à la gorge d’Agamemnon. Le bras qui tenait mon épée commençait à me démanger, je regardai Ulysse debout, immobile, le bâton à la main, tandis qu’Agamemnon restait assis, les mains croisées sur les genoux. Pour finir, c’est Nestor qui monta au créneau et s’en prit violemment à Achille.
— Jeune homme, tu mérites d’être fouetté pour ton manque de respect ! De quel droit critiques-tu notre grand roi, alors que des hommes tels que moi ne se le permettent pas ? Ulysse n’a porté aucune accusation, comment oses-tu prendre la liberté de le faire ? Tiens ta langue !
Achille ne sourcilla pas. Il plia le genou devant Agamemnon en signe d’excuse et s’assit. Ce n’était pas un coléreux, mais les relations entre Agamemnon et lui étaient très mauvaises depuis la mort d’Iphigénie. On s’était servi de son nom, sans son consentement, pour attirer la jeune fille et la sacrifier. Achille ne le pardonnait pas, surtout à Agamemnon.
— Ulysse, continua Nestor, donne-moi le bâton. Ce conseil est un vrai scandale ! Dans ma jeunesse, personne n’aurait osé prononcer les paroles que j’ai entendues ce matin ! Prenez l’exemple d’Héraclès. Son roi, indigne de porter la pourpre sacrée due à son rang, lui imposa de sang-froid des tâches destinées à l’humilier et à mettre fin à ses jours. Héraclès n’éleva pas la moindre protestation. La parole qu’il avait donnée était sacrée. Chez lui la grandeur d’âme s’alliait à la force physique. Peut-être un dieu l’avait-il engendré, mais c’était un homme avant tout ! Tu ne pourras jamais l’égaler, jeune Achille. Toi non plus, jeune Ajax. Le roi est le roi. Héraclès, lui, ne l’a jamais oublié. Sa force de caractère lui a valu de surpasser Eurysthée, l’homme qu’il servait. C’était cette qualité qu’on admirait en lui, celle pour laquelle on l’honorait. Il savait ce qu’il devait aux dieux et il savait ce qu’il devait au roi. La conscience qu’il avait de sa place, son respect et sa patience lui ont valu une gloire éternelle et le statut de héros. Jamais il n’aura de pareil en ce monde. Si j’avais su quel genre d’hommes se disent rois ou héritiers de rois, ici, sur cette plage troyenne, je n’aurais pas quitté Pylos. Patrocle, verse-moi plus de vin. Je n’en ai pas terminé et j’ai la gorge sèche.
Patrocle se leva lentement. Il était le plus abasourdi de nous tous et, visiblement, il avait été choqué d’entendre tancer Achille. Le vieux roi de Pylos avala une rasade de vin pur sans ciller, se lécha les lèvres et s’assit près d’Agamemnon. Il reprit la parole.
— Ulysse, je vais te couper l’herbe sous le pied. Je n’ai pas l’intention de t’offenser en le faisant mais, apparemment, il faut qu’un ancien remette ces blancs-becs insolents à leur juste place.
— Continue, répondit Ulysse. Tu exposeras la situation aussi clairement, sinon mieux que moi.
Je commençai à flairer quelque chose de louche. Les deux compères passaient leurs journées ensemble depuis un certain temps. Auraient-ils mijoté tout cela à l’avance ?
— J’en doute, répliqua Nestor, dont les yeux bleus pétillaient. Pour quelqu’un de si jeune, tu as de la tête. Il faut traiter cette question avec calme, ne pas avoir l’esprit confus et ne pas commettre d’erreur. Tout d’abord, ce qui est fait est fait. Inutile de ressasser le passé pour ranimer des rancunes. Notre armée est composée de cent mille hommes, qui campent à une lieue des murs de Troie. Parmi les non-combattants nous avons des cuisiniers, des esclaves, des marins, des armuriers, des palefreniers, des charpentiers, des maçons et des ingénieurs. Nous ne les aurions pas si, comme le prétend Achille, l’expédition avait été mal organisée. Donc, trêve de discussion sur ce point. Considérons plutôt le problème du temps. Calchas a parlé de dix ans et je suis enclin à le croire. Nous ne sommes pas ici pour vaincre une simple cité ! Nous y sommes pour vaincre de nombreuses nations, qui s’étendent de la Troade à la Cilicie. Nous ne pourrions accomplir une tâche de cette ampleur en un tournemain, quand bien même nous parviendrions à abattre les murs de Troie. Il nous faut vaincre aussi la Dardanie, la Mysie, la Lydie, la Carie, la Lycie et la Cilicie.
Et si nous divisions notre armée en deux parties égales ? songea Nestor à voix haute. Une moitié attendrait devant Troie, rendant ainsi l’autre libre de ses mouvements. Elle parcourrait la côte d’Asie Mineure, en attaquant, pillant, brûlant tout sur son passage. Elle surgirait là où on ne l’attendrait pas. Elle atteindrait deux objectifs : ravitailler les deux moitiés de notre armée et inspirer aux alliés de Troie en Asie Mineure une telle terreur qu’ils n’enverraient aucun secours à Priam. Nulle part le long de la côte les populations ne sont assez nombreuses pour résister à une grande armée, si elle est bien commandée. Je doute fort qu’aucun des rois d’Asie Mineure songe alors à abandonner ses terres pour venir se joindre aux Troyens. La moitié de l’armée qui resterait devant Troie aurait pour mission d’empêcher les Troyens d’attaquer notre camp ou nos navires, poursuivit Nestor, qui débitait son discours comme s’il l’avait appris par cœur. Elle pourrait aussi démoraliser les assiégés. Les habitants se sentiraient emprisonnés à l’intérieur des murs. Sans entrer dans les détails, je puis vous assurer qu’il existe bien des méthodes pour influencer la façon de penser des Troyens. La ruse nous est indispensable. Or Ulysse est l’homme le plus rusé du monde.
Si nous décidons de poursuivre la guerre, nous en serons amplement récompensés. Les richesses de Troie sont fabuleuses. Le butin nous enrichira, nous et nos nations. Achille avait raison sur ce point. Si nous écrasons les alliés d’Asie Mineure, nous serons libres d’implanter des colonies dans lesquelles nos gens seront plus à l’aise qu’en Grèce. Et, ce qui est plus important encore : l’Hellespont et le Pont-Euxin nous appartiendront ! Nous disposerons de l’étain et du cuivre nécessaires au bronze. À nous l’or de Scythie, les émeraudes, les saphirs, les rubis, l’argent, la laine, l’épeautre, l’orge, l’électrum, et j’en passe !
Il ne faut pas toucher aux murs de Troie, ajouta le vieillard d’une voix ferme. La moitié de l’armée qu’on laisse ici doit simplement servir à agacer les Troyens, à les désarçonner. Elle devra se contenter d’escarmouches. Nous sommes bien installés. Pourquoi aller ailleurs ? Ulysse, comment s’appellent les deux rivières ?
— La grande aux eaux jaunâtres est le Scamandre. Elle est polluée par les eaux usées de Troie, on ne doit ni boire son eau, ni s’y baigner. La petite, dont l’eau est pure, est le Simoïs.
— Merci. Notre première tâche consistera donc à bâtir un mur de défense d’au moins onze coudées de haut entre le Scamandre et le Simoïs, à environ un quart de lieue de la lagune. À l’extérieur, nous dresserons une palissade de pieux pointus et creuserons une tranchée profonde de onze coudées avec au fond des pieux plus affûtés encore. De quoi occuper cette moitié de l’armée et réchauffer les hommes durant l’hiver prochain.
— Ulysse, continue ! s’exclama finalement Nestor.
Bien sûr, ils avaient concocté tout cela ensemble ! Ulysse poursuivit, comme si depuis le début c’était lui qui parlait.
— Aucune troupe ne doit rester inactive, aussi chaque moitié de l’armée relaiera-t-elle l’autre. Six lunes devant Troie, six lunes à lancer des attaques sur la côte. Ainsi tous les soldats seront maintenus en forme et entraînés. Il faut donner l’impression que nous avons bien l’intention de ne pas nous en aller avant d’avoir vaincu. Je veux que les populations d’Asie Mineure perdent un peu plus d’espoir chaque année. La moitié mobile de notre armée saignera à blanc les alliés de Priam. Leur or finira dans nos coffres. Il faudra deux ans pour que cela leur rentre dans la tête, mais cela rentrera. C’est indispensable.
— Alors la moitié mobile de l’armée ne sera pas stationnée ici ? demanda Achille, très poliment.
— Non, elle aura son propre quartier général, répondit Ulysse qui sembla apprécier sa politesse. Plus au sud, peut-être là où la Dardanie rejoint la Mysie. À cet endroit il y a un port appelé Assos. Je ne l’ai pas vu, mais Télèphe m’a assuré qu’il conviendrait très bien. Nous y transporterons le butin que nous amasserons sur la côte, ainsi que toute la nourriture. Des navires feront la navette entre Assos et la lagune pour en assurer le ravitaillement. Par mesure de sécurité, ils navigueront près des côtes par tous les temps. Phénix est le seul vrai marin parmi la noblesse, il en aura donc la responsabilité.
Je terminerai en rappelant à tout le monde que, selon Calchas, la guerre durera dix ans. C’est exact, j’en suis persuadé. N’imaginez pas qu’elle puisse se terminer plus tôt. Vous serez loin de chez vous pendant dix ans. Dix années durant lesquelles vos enfants grandiront et vos femmes devront régner à votre place. Notre pays est trop loin et la tâche trop astreignante pour que nous puissions jamais y retourner avant la fin de la guerre.
— Seigneur, ajouta Ulysse à l’intention d’Agamemnon, le plan que Nestor et moi-même avons élaboré ne peut être appliqué qu’avec ton accord. S’il ne te plaît pas, nous n’en parlerons plus.
— Qu’il en soit ainsi ! soupira Agamemnon. Dix ans ! C’est le prix que nous devons payer, sans doute, mais nous avons beaucoup à gagner. Je soumets cependant la décision au vote.
J’aimerais vous rappeler que, pour la plupart, vous êtes rois ou le serez un jour. En Grèce, la royauté n’a de sens que dans la mesure où les dieux nous accordent leur faveur. Nous avons rejeté le joug matriarcal quand nous avons remplacé l’ancienne religion par la nouvelle. Nous en étions à l’époque les victimes sacrificielles, les créatures infortunées que la reine offrait à la Mère pour l’apaiser, quand les récoltes étaient mauvaises, que nous perdions la guerre, ou qu’un terrible fléau s’abattait sur nous. La nouvelle religion a libéré l’homme de cette fatalité, elle nous a élevés à la véritable dignité royale. Je me rallie donc à cette grande entreprise. Elle sauvera notre peuple, elle répandra nos coutumes et nos traditions. Si je revenais maintenant dans mon pays, je me sentirais humilié devant mon peuple et devrais admettre que je suis vaincu. Comment m’opposer alors à ce que mon peuple retourne à l’ancienne religion, me sacrifie et accorde tous les honneurs à ma femme ?
Passons au vote. Si quelqu’un désire se retirer et retourner en Grèce, qu’il lève la main.
Aucun bras ne se leva. Le silence régnait dans la salle.
— Qu’il en soit ainsi. Nous restons. Ulysse, Nestor, avez-vous d’autres suggestions ?
— Non, seigneur, répondit Ulysse.
— Non, seigneur, répondit Nestor.
— Alors, venons-en aux détails. Patrocle, fais-nous apporter à manger.
— Comment diviserons-nous l’armée, seigneur ? demanda Mérione.
— Comme je l’ai suggéré, répondit Agamemnon, par roulement des contingents. Je spécifie toutefois que la deuxième armée comportera un noyau permanent, qui ne la quittera pas de toute la guerre. Il me faudra rester à Troie toute l’année ainsi qu’Idoménée, Ulysse, Nestor, Diomède, Ménesthée et Palamède. Achille, le grand et le petit Ajax, Teucer et Mérione, vous êtes jeunes. Je vous confie la deuxième armée. Achille, tu en seras le commandant en chef et c’est à moi ou à Ulysse que tu rendras compte. Tu prendras les décisions concernant les opérations sur la côte ou à Assos. Acceptes-tu mon offre ?
D’un bond Achille fut debout. Il tremblait. L’éclat de son regard était pareil au soleil.
— Je jure par tous les dieux que jamais tu n’auras à regretter de m’avoir accordé ta confiance, seigneur.
— Alors reçois le haut commandement, fils de Pélée, et choisis tes lieutenants, dit Agamemnon.
Je regardai Ulysse et secouai la tête. Il leva un sourcil et ses yeux gris s’illuminèrent.