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Récit d’Ulysse

 

Échouer les navires absorba toute mon énergie durant les quelques jours qui suivirent la première bataille. Ils étaient un peu moins nombreux qu’au départ – plusieurs douzaines étaient allées par le fond, endommagées lors du débarquement précipité sur la plage de Sigée, mais nous n’avions perdu aucun des vaisseaux qui transportaient le ravitaillement et les chevaux pour nos chars.

À ma grande surprise, nul Troyen ne s’aventura à proximité de notre camp, ce qui selon Agamemnon annonçait la fin de la résistance. Une fois la flotte en sûreté, le grand roi tint conseil. Enivré par le succès remporté à Sigée, il ne cessait de donner de l’importance à ce qui paraîtrait bientôt insignifiant. Comme c’était son droit, il put s’exprimer dans le silence général, mais à peine eut-il remis le bâton des débats à Nestor (Calchas était absent) qu’Achille le revendiqua.

Il n’y avait là rien de surprenant. Une entreprise aussi courageuse que la nôtre avait-elle jamais commencé sous de pires auspices ? Tempête, sacrifice humain, jalousie, cupidité, absence d’amitié… Et pourquoi donc Agamemnon avait-il envoyé son cousin Égisthe à Mycènes pour surveiller Clytemnestre ? Égisthe avait droit au trône ! Peut-être les Atrides avaient-ils oublié ce qu’Atrée avait fait aux fils de Thyeste : il les avait fait cuire et les avait servis à leur propre père lors d’un banquet, mais le plus jeune, Égisthe, avait échappé au sort de ses frères. Ce n’était certes pas mon problème, mais l’hostilité grandissante entre Agamemnon et Achille me concernait bel et bien.

Si Achille n’avait été qu’une machine à tuer comme son cousin Ajax, il n’y aurait eu nul désaccord. Mais Achille excellait au combat et savait réfléchir. Si j’avais bénéficié de tous les atouts dont ce jeune homme avait profité à sa naissance, si j’avais eu sa stature, tout en étant doté de l’intelligence qui est la mienne, j’aurais pu conquérir le monde. Une vie plus longue m’attendait. Je serais sans doute présent le jour où on couvrirait le visage sans lèvres d’Achille d’un masque d’or. Il était nimbé de gloire, ce qui n’était pas mon cas. Je me sentis frustré en songeant qu’Achille comprenait sans doute le sens de la vie mieux que moi. Avais-je raison d’être si détaché, si distant ? Oh, puissé-je être, ne serait-ce qu’une seule fois, dévoré de passion !

— Je doute, seigneur, intervint le fils de Pélée, que nous puissions prendre Troie si ses soldats n’en sortent pas pour combattre. J’ai examiné ces murailles. Je pense que tu sous-estimes leur résistance. La seule façon d’écraser Troie, c’est d’attirer les Troyens dans la plaine et de les battre en terrain découvert. Et même ainsi ce ne sera pas facile. Serait-il possible de trouver un stratagème pour les faire sortir ?

— Achille, dis-je en riant, si tu étais protégé par des murs aussi épais et aussi hauts que ceux de Troie, sortirais-tu de ta cité pour aller te battre à découvert ? Les Troyens avaient une chance de nous vaincre à Sigée, pendant que nous débarquions. Ils n’y sont pas parvenus. Si j’étais Priam, je placerais mes soldats en haut des murs et les laisserais nous faire des pieds de nez.

— Troie ne peut pas nous résister ! s’écria Agamemnon.

— Alors, seigneur, poursuivit Achille, si demain nous n’apercevons pas d’armée troyenne dans la plaine, pouvons-nous nous rendre au pied de ces murs pour les inspecter de plus près ?

— Assurément, répondit sèchement le grand roi.

 

Quand le conseil fut terminé, je fis un signe de tête à Diomède. Peu de temps après il me rejoignit sous ma tente. Une fois le vin versé et les esclaves congédiés, il manifesta sa curiosité.

— Que concoctes-tu donc, Ulysse ?

— De nous tous, c’est toi qui connais le mieux l’art de la guerre. De nous tous, c’est toi qui devrais savoir comment prendre une cité fortifiée. Tu as conquis Thèbes et bâti un sanctuaire avec les crânes de tes ennemis.

— Troie n’est pas Thèbes, répondit Diomède d’une voix calme. Ici, c’est contre toute l’Asie Mineure que nous luttons. Pourquoi Agamemnon n’en a-t-il pas conscience ? Il n’y a que deux puissances importantes autour de la mer Égée la Grèce et la Fédération d’Asie Mineure, qui comprend Troie. Oui j’ai pris Thèbes, mais seulement après avoir livré une bataille rangée hors de la cité. Je suis entré dans Thèbes après avoir foulé au pied les cadavres de ses défenseurs, C’est à cela que pensait Achille, quand il parlait d’attirer les Troyens à l’extérieur. Mais même une poignée de femmes et d’enfants pourrait nous tenir en échec aux portes de Troie pendant une éternité.

— Force-les à sortir en les affamant.

— Ulysse, tu es incorrigible ! Tu sais très bien que Zeus l’Hospitalier l’interdit. Honnêtement, pourrais-tu affronter les Furies si tu obligeais une cité à se rendre en l’affamant ?

— Les filles de Perséphone ne me font pas peur. Je les ai regardées face à face il y a des années.

— Alors à quelle conclusion es-tu parvenu ?

— À une seule jusqu’ici. Cette campagne sera très longue. Une question d’années. Selon un oracle, je resterai vingt ans absent.

— Comment peux-tu croire pareil oracle ?

— Cet oracle dépend de Mère Kubaba. Elle nous est très proche. Elle nous fait naître et plus tard nous rappelle en son sein. La guerre relève, elle, de la seule volonté des hommes. Il appartient aux hommes de décider de la façon dont ils doivent la mener. Les maudites lois qui la gouvernent semblent favoriser l’adversaire. Un jour, un homme aura tellement envie de gagner la guerre qu’il enfreindra ces lois. Après lui, tout sera différent. Je veux être ce premier homme. Non, Diomède, je ne suis pas impie ! Je m’insurge seulement contre les contraintes. Sans aucun doute le monde chantera la gloire d’Achille jusqu’au jour où Chronos se remariera avec la Mère et où l’humanité disparaîtra. Est-ce de la présomption que de vouloir qu’on chante mes louanges ? Je n’ai pas les privilèges d’Achille, je ne suis ni grand ni fils d’un roi célèbre. Il faut donc que j’utilise mes atouts : je suis habile, rusé, subtil. Ce n’est pas si mal, en somme !

— En cela au moins, tu as raison. Mais quels sont tes plans pour cette longue campagne ? demanda Diomède.

— Je m’attellerai dès demain à cette tâche, au retour de notre inspection des murs de Troie. J’ai l’intention de constituer un petit bataillon en prélevant des soldats dans cette bien trop grande armée.

— Ta propre armée ?

— Oui, mais pas l’armée habituelle, ni les soldats traditionnels. Je ne recruterai que les têtes brûlées, les fauteurs de troubles, les révoltés et les rebelles !

— Sûrement tu plaisantes !

— Diomède, laissons de côté la question de savoir si mon oracle a raison en parlant de vingt ans, ou si c’est Calchas quand il déclare que ce sera dix ans. De toute façon ce sera long. Si la campagne est courte, un bon officier peut fort aisément occuper les fauteurs de troubles, surveiller les têtes brûlées de façon à les neutraliser et éloigner les rebelles de ceux qu’ils pourraient influencer. Pendant une longue campagne, nous ne nous battrons pas tous les jours, il y aura des périodes d’oisiveté, en particulier l’hiver. Alors, le mécontentement prendra les proportions d’un raz de marée.

— Que feras-tu des lâches ?

— Ah ! il faudra que je laisse assez d’hommes aux officiers pour creuser les fosses d’aisance !

— Parfait, dit-il en riant. Mais une fois ton bataillon formé, qu’en feras-tu, Ulysse ?

— Je les occuperai sans relâche. Les hommes dont je parle ne sont pas des poltrons, ce sont des bagarreurs. Demain j’irai trouver les officiers et demanderai à chacun trois soldats, les pires dont ils disposent, à l’exception des lâches. Naturellement ils seront ravis de s’en défaire. Quand je les aurai recrutés, je les mettrai au travail.

— À savoir ?

— Sur le bord de la plage, près de l’endroit où sont échoués mes navires, se trouve une sorte de cuvette naturelle. Elle est située à l’abri des regards et cependant assez près du camp pour se trouver du bon côté de la muraille qu’Agamemnon devra construire pour protéger nos navires et nos hommes des incursions troyennes. Cette cuvette est profonde et spacieuse. On peut y construire des maisons confortables pour au moins trois cents hommes. C’est là que vivra mon armée, là que dans un isolement complet j’entraînerai mes hommes. Ils n’auront absolument aucun contact avec leurs anciennes unités.

— Que feront-ils ?

— Je vais créer une pépinière d’espions.

— Que veux-tu dire ? À quoi ces espions pourraient-ils bien servir ?

— À tant de choses ! Réfléchis donc, Diomède ! Dix ans, c’est long dans une vie, peut-être le tiers, ou même la moitié. Parmi ces trois cents hommes, certains sans nul doute seront dignes d’aller et venir dans un palais. Au cours de l’année qui vient, j’en ferai entrer quelques-uns dans la citadelle de Troie, je disséminerai les amateurs de double vie dans les milieux les plus divers : parmi les esclaves, les commerçants, les marchands… Je veux être tenu au courant du moindre geste de Priam.

— Par Zeus, déclara Diomède d’un air sceptique, ils seront aussitôt repérés !

— Pourquoi ? Ils n’iront pas à Troie sans avoir tout d’abord reçu une formation. Mes trois cents hommes devront être doués d’une intelligence supérieure. Je suis déjà allé à Troie et, quand j’y étais, j’ai appris le grec que l’on y parle – l’accent, la grammaire, le vocabulaire. Je suis très doué pour les langues.

— Je le sais, reprit Diomède qui, plus détendu, souriait.

— J’ai aussi découvert bon nombre de choses dont je n’ai pas fait part à notre cher Agamemnon. Avant qu’un seul de mes espions pénètre dans Troie, il saura tout ce qu’il faut savoir. Ceux qui ne parviendront pas à parler devront prétendre être des esclaves échappés du camp. N’ayant pas besoin de cacher qu’ils sont Grecs, ils seront particulièrement utiles. D’autres un peu plus doués se feront passer pour des Lyciens ou des Cariens. Et ce n’est que le commencement !

— Je remercie les dieux que tu sois des nôtres, Ulysse. Je détesterais t’avoir comme ennemi…

 

Tous les Troyens se tenaient en haut des remparts pour voir le grand roi de Mycènes en tête du détachement royal. Le rouge monta aux joues d’Agamemnon quand il entendit les railleries et les grossièretés que le vent portait à nos oreilles. Par bonheur il n’avait pas amené son armée.

J’avais mal au cou à force de lever la tête, mais quand nous atteignîmes le rideau ouest, j’observai la muraille avec une attention particulière. Je ne l’avais pas vue de l’extérieur lors de ma visite à Troie. C’était bien le seul endroit où l’on pouvait monter à l’assaut des remparts. Pourtant, même Agamemnon y avait renoncé quand nous l’eûmes dépassé. Quarante mille défenseurs déverseraient sur nos têtes de l’huile bouillante, des pierres chauffées à blanc, des tisons et même des excréments.

Quand il nous ordonna de rentrer au camp, Agamemnon faisait grise mine. Il ne convoqua aucun conseil et les jours passèrent sans qu’aucune décision fût prise. Je le laissai mijoter dans son jus, ayant mieux à faire que de discuter avec lui, et constituai ma pépinière d’espions.

Aucun commandant ne m’opposa le moindre refus. Les maçons et les charpentiers s’affairèrent à construire trente solides maisons de pierre et un grand bâtiment où les hommes seraient nourris, se détendraient et recevraient des instructions. À leur arrivée, mes recrues furent mises au travail ; des soldats d’Ithaque montaient la garde autour de la cuvette pour les isoler des autres hommes. Les commandants croyaient que je bâtissais une prison pour y enfermer toutes les fortes têtes !

Quand vint l’automne, tout était prêt. Je réunis mes recrues dans la salle principale du grand bâtiment pour leur faire un discours, tandis que je montai sur l’estrade, trois cents paires d’yeux étaient fixées sur moi, des regards circonspects ou curieux, méfiants ou inquiets. Je m’assis sur un siège royal aux pieds sculptés, Diomède a ma droite. Le silence se fit.

— Vous vous demandez pourquoi je vous ai fait venir ici. Je vais vous l’expliquer. Vous avez tous certains traits de caractère qui vous font détester de vos commandants. Aucun de vous n’est un bon soldat, soit que vous mettiez en danger la vie d’autrui, soit que vous empoisonniez tout le monde avec vos bêtises ou vos plaintes incessantes. Je veux que ceci soit bien clair, vous avez été choisis parce que nul ne vous aime.

Je m’interrompis et ne prêtai pas attention à ceux qui exprimaient surprise, colère, indignation. Certains parvinrent à garder un visage impassible, et je gravai leurs traits dans mon esprit ; c’étaient là des hommes qui avaient une compétence et une intelligence supérieures.

Tout avait été prévu. Hakios, un officier sûr, commandait la garde d’Ithaque postée autour du bâtiment. Il avait ordre de tuer tout homme qui en sortirait avant moi. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec mes conditions ne seraient pas autorisés à rejoindre les rangs de l’armée. Ils seraient abattus.

— Vous êtes-vous rendu compte de l’insulte qui vous a été faite ? continuai-je. Les traits de caractère que les gens comme il faut détestent en vous sont pour moi des qualités dont je compte tirer avantage. Vous en serez récompensés : vous vivrez dans des quartiers dignes de princes, vous ne ferez aucun travail manuel, les premières femmes qui feront partie du butin seront pour vous. Vous constituerez un corps d’élite sous mon commandement. Moi, Ulysse d’Ithaque, serai votre seul chef.

Je leur signalai ensuite que la tâche qu’ils devraient accomplir serait dangereuse et conclus en ces termes :

— Un jour les gens de votre espèce seront célèbres. Vos actions permettront de gagner ou de perdre les guerres. Chacun d’entre vous a plus de valeur à mes yeux que mille fantassins. Comprenez bien l’honneur qui vous est fait. Avant d’en venir aux détails, je vous demande de débattre entre vous de ma proposition.

Le silence se fit quelques instants. Puis, comme les conversations s’engageaient, je scrutai les visages. Une douzaine d’entre eux paraissaient résolus à décliner mon offre. Il y en eut un qui se leva et partit, suivi de quelques autres. J’aperçus Hakios par la porte ouverte. Tout se passa dans le plus parfait silence. Huit autres s’en allèrent. Hakios continuait à appliquer mes instructions. S’ils ne regagnaient jamais leurs compagnies, on supposerait qu’ils étaient toujours avec moi. S’ils n’étaient pas avec moi, on supposerait qu’ils avaient regagné leurs compagnies. Seuls Hakios et ses hommes seraient au courant.

Deux hommes en particulier m’intéressaient. L’un était le cousin de Diomède, Thersite. Il était compétent et le bruit courait que Sisyphe l’avait engendré. L’autre, je le connaissais bien. C’était mon cousin Sinon, un homme expérimenté, qui brûlait déjà d’exercer son nouveau métier. Thersite et Sinon, les yeux rivés sur moi, ne bougèrent pas d’un pouce.

— Continue, seigneur, explique-nous la suite, déclara Thersite.

Je leur donnai tous les détails.

— Vous voyez pourquoi je vous considère comme les hommes les plus précieux de l’armée. Que vous me transmettiez des renseignements ou que vous donniez du fil à retordre à ceux qui administrent Troie, vous jouerez un rôle capital. Vous disposerez d’un système de communication à toute épreuve. Votre tâche sera certes dangereuse, mais vous aurez reçu une solide formation pour en affronter les dangers. Par ailleurs, c’est une tâche que vous trouverez sans nul doute passionnante. Réfléchissez à tout cela en attendant mon retour.

Diomède et moi nous retirâmes dans une salle voisine pour y bavarder et boire du vin.

— Je présume, dit Diomède, que nous irons aussi à Troie de temps à autre ?

— Bien sûr. Afin que des hommes comme eux nous respectent, il faut prouver que nous prenons volontiers des risques plus grands que ceux auxquels nous les exposons. Nous sommes des rois, on peut nous reconnaître.

-- Tu penses à Hélène, remarqua-t-il.

-- Exactement.

— Quand commencerons-nous nos visites ?

— Ce soir. Dans la partie nord-ouest de la muraille, j’ai repéré une canalisation assez grande pour laisser passer un homme à la fois. L’endroit où elle débouche à l’intérieur de la cité n’est pas très visible et il n’y a pas de garde. Nous nous habillerons comme des pauvres, explorerons les rues, parlerons aux gens et reviendrons demain soir par le même itinéraire. Ne t’inquiète pas, nous ne courions aucun danger.

— Je n’en doute pas, Ulysse.

— Il est temps de rejoindre les autres, dis-je.

Thersite avait été élu porte-parole des nouvelles recrues. Debout, il nous attendait.

— Seigneur, nous sommes avec toi. Parmi ceux qui se trouvaient dans la salle quand tu es parti, deux seulement n’ont pas accepté ta proposition.

— Ils sont sans intérêt.

Il me regarda alors d’un air entendu. Thersite savait ce qu’il était advenu d’eux.

— Le genre de vie que tu nous proposes nous plaît davantage que l’oisiveté forcée dans un camp. Nous sommes tes hommes.

— J’exige que chacun de vous en fasse le serment.

— Fort bien, répliqua-t-il, sachant déjà que le serment serait si terrible qu’il serait impossible de jamais le rompre.

Quand le dernier homme eut juré, je les informai qu’ils constitueraient des unités de dix hommes. Dès que je les connaîtrais mieux, je choisirais un officier dans chaque unité. En attendant, je nommai sur-le-champ Thersite et Sinon commandants en chef de la phalange d’espions.

 

La nuit venue, nous entrâmes dans Troie sans difficulté. J’avançai le premier. Diomède me suivait. La canalisation était juste assez large pour que ses épaules pussent passer. Nous débouchâmes dans une venelle. Après avoir dormi jusqu’au matin, nous nous mêlâmes à la foule. Sur la place du marché, nous achetâmes des gâteaux au miel, du pain d’orge, deux tasses de lait de brebis, puis nous écoutâmes les conversations. Nul ne semblait se soucier des Grecs installés sur la plage de l’Hellespont. Les Troyens étaient tous de joyeuse humeur. Ils croyaient apparemment qu’Agamemnon renoncerait bientôt à ses desseins et repartirait d’où il était venu. La nourriture et l’argent ne manquaient pas. Les portes de Dardanie et d’Ida étaient toujours ouvertes. La cité était prête à faire face au danger. On en avait la certitude en observant l’organisation scrupuleuse du guet et de la garde.

À l’intérieur, il y avait un grand nombre de puits d’eau douce, de greniers et d’entrepôts emplis de denrées non périssables. Personne n’envisageait de bataille rangée en plaine. Les soldats que nous vîmes flânaient ou couraient les filles. Ils avaient laissé armes et armure chez eux. On se moquait ouvertement d’Agamemnon et de sa fameuse armée.

 

De retour au camp, Diomède et moi nous mîmes au travail. Certains faisaient d’ores et déjà preuve d’aptitudes évidentes et se montraient fort enthousiastes, tandis que les désabusés traînaient les pieds. Je pris à part Thersite et Sinon qui furent d’accord pour que les inadaptés fussent liquidés au plus vite. Des trois cents recrues que j’avais eues au départ, j’en gardai deux cent cinquante-quatre et m’estimai heureux.