LIGNE DE PARTAGE
 
(1969)
 

Peu de nouvelles de science-fiction m’ont autant fasciné que celle-ci. Sur la quatrième page de couverture de mon roman, le Temps incertain, j’ai mentionné Gérard Klein parmi les écrivains qui m’avaient influencé. Je pensais essentiellement à cette nouvelle (ainsi qu’au roman les Seigneurs de la guerre).

Ligne de partage parut pour la première fois en 1969, dans le numéro 183 de Fiction (sous une couverture de Druillet). En considérant l’état de cet exemplaire, et en particulier des pages 85 à 117, je m’aperçois que j’ai dû lire cette nouvelle un grand nombre de fois…

À noter, entre mille autres, une remarque saisissante : « Tôt au tard, se dit-il, chaque chose, dans l’univers, trouve un emploi pour lequel elle n’a pas été conçue. »

Jérôme Bosch, le héros de cette histoire, ressemble un peu à Gérard Klein. Mais on ne doit pas s’y tromper. Il est dominé, distancié. Il n’est pas Gérard Klein. Et pourquoi ce nom très fameux ? Simple plaisanterie ou tentation de jouer à « Qu’aurais-je été si… » ?

D’autre part, cette Ligne de partage s’inscrit dans la ligne des spéculations « stochastiques » qui ont toujours passionné l’écrivain, le joueur d’échecs et le spécialiste de prospective. Le Petit Robert donne deux définitions du mot « stochastique ». 1°Qui est le fruit du hasard. 2°Qui comporte une variable aléatoire… Gérard Klein joue volontiers sur leur combinaison ou leur hybridation. Le Sceptre du hasard{26}, roman signé Gilles d’Argyre, décrit avec brio un monde gouverné par une « stochastocratie ». Et, en 1977, Gérard Klein a publié dans la collection « Ailleurs et demain classiques » un des meilleurs romans de Robert Silverberg, l’Homme stochastique, qui met en scène un prévisionniste et un prophète…

Dans la nouvelle qu’on va lire, l’interrogation sur le hasard et la destinée paraît plus directe et plus élémentaire. Il n’est pas certain qu’elle le soit.

Quant au suspense, c’est celui même de la vie.

 

Beyond the beyond, there is just no thing

but stay there and

look up and around

light is everywhere

and darkness

 

Les deux téléphones sonnèrent en même temps, Jérôme Bosch hésita. Regrettable coïncidence, encore qu’assez fréquente. Mais jamais à cette heure-là, jamais à neuf heures cinq du matin alors qu’on vient d’arriver au bureau et qu’on promène un regard morne sur l’étendue terne grise du mur, à peine relevée de quelques taches, si abstraites, si pâles qu’elles ne fournissent même pas le départ d’une rêverie.

À onze heures et demie, oui, l’heure à laquelle les gens commencent à se sentir en forme, expédient leurs affaires dans l’idée de gratter quelques minutes pour déjeuner plus à leur aise, où les lignes sont saturées, où tous les téléphones sonnent, partout, l’heure où les centraux téléphoniques, dans leurs cavernes fraîches, doivent se mettre à vibrer, à fumer, à fondre.

Il connaissait plusieurs solutions au problème. Prendre un des appareils, répondre et laisser l’autre sonner jusqu’à ce que le correspondant se lasse et décide de rappeler cinq minutes plus tard. Décrocher l’un des combinés, demander le nom, s’excuser. Prendre la seconde ligne, demander le nom, prier de patienter. Choisir le nom le plus important, ou le plus long, écouter d’abord la femme, s’il y en avait une, plutôt que l’homme. Les femmes sont, en affaires, plus concises. Ou prendre les deux communications à la fois.

Jérôme Bosch saisit les deux combinés. Les sonneries cessèrent. Il considéra sa main droite et le petit haltère froid et noir qui pesait à peine au bout de son bras. Puis sa main gauche et l’autre petit haltère jumeau. Il eut envie de les fracasser l’un contre l’autre, ou de les poser benoîtement l’un près de l’autre, sur le bureau, tête-bêche, de manière que les deux correspondants puissent engager la conversation et, qui sait, peut-être en sortirait-il quelque chose.

Mais rien pour moi, en tout cas. Je suis un intermédiaire. C’est à cela que je sers. Écouter et répéter. Je suis un filtre entre un récepteur et un microphone, un cornet entre une bouche et une oreille, une plume automatique entre deux lettres.

Il porta un des combinés à chacune de ses oreilles.

Deux voix :

 

« Jérôme… a-t-on déjà appelé ? »

« Je suis bien le premier, n’est-ce pas… répondez-moi… »

 

Une voix posée, précise. Une voix inquiète, au bord de l’affolement. Elles se faisaient écho, curieusement semblables.

— « Allô », dit Jérôme Bosch. « À qui ai-je l’honneur ? »

Une formule compassée, désuète, prudente, un peu ridicule, mais pourquoi les gens ne s’annoncent-ils pas ?

 

« Ce serait un peu long à expliquer… la communication risque d’être coupée… difficile de t’avoir. Écoute bien, c’est la chance de ta vie. Il faut dire oui et y aller. »

« … ne pas… ne pas… il ne faut pas… il ne faut pas… prétexte… je suis… non… pas………………

(Clic, craquement, bruit d’un jet de sable sur une tôle.)

« … pas hésiter. »

 

— « Qui êtes-vous ? » cria Jérôme Bosch dans les deux microphones.

Silence.

Un double chuintement. À droite, c’était un froissement de métal. À gauche, le râle d’une machine. À droite, le fracas minuscule d’une coquille d’œuf broyée. À gauche, la caresse d’une râpe sur un ressort de sommier.

« Allo », dit Jérôme Bosch, en vain.

Clic. Clic. Tonalité. Silence. Tonalité. Silence. À droite, à gauche. Un double signal d’occupation de la ligne.

Il raccrocha le combiné de gauche. Il demeura un moment, l’autre téléphone au creux de sa main droite, appuyé contre son oreille, écoutant la petite musique triste et mécanique qui chantait sur deux notes, bruit et silence, bruit et silence, qui, comme une sirène d’absence, gémissait au fond du coquillage de matière moulée.

Puis il déposa le combiné de droite sur son socle.

Il examina par la fenêtre ouverte le ciel déteint où planaient des oiseaux urbains tout maculés de suie, ou du moins noirs, le mur de briques recuites par le temps qui bouchait une bonne partie de son horizon, puis, à l’intérieur, à côté de la fenêtre, le calendrier artistique offert par une société de calculateurs électroniques et qui, en sus du nombre des jours, offrait une reproduction soignée d’un tableau baroque, La visite au rhinocéros. Le rhinocéros, l’air mécontent, tournait le dos à ses visiteurs, afin sans doute de mieux se montrer à l’amateur d’art. De l’autre côté d’une palissade assez basse, une femme en robe longue, un loup sur le visage, un arlequin et deux enfants enrubannés s’amusaient du monstre.

C’était la même voix. Mais comment quelqu’un pourrait-il parler à la fois dans deux appareils et surtout dire des mots différents, simultanément, sur deux lignes différentes ?

Je connaissais cette voix. Je l’ai déjà entendue quelque part.

Il passa en revue les voix de ses amis, les voix des clients, les voix de gens avec qui il se trouvait parfois en relation sans qu’ils fussent ses amis ni qu’il essayât de leur vendre quelque chose, des voix de fonctionnaires, de médecins, d’épiciers, de taxiphonistes, toutes les voix que l’on entend au fond de l’écouteur sans être jamais capable de leur adjoindre un visage, des voix grasses, des voix rogues, des voix sèches, enjouées, rieuses, métalliques, sévères, enrouées, crispées, distinguées, précieuses, populaires, avec un accent de rogomme, suaves et presque parfumées, lugubres, pincées, précises, prétentieuses, amères ou sardoniques.

Il n’était sûr que d’une chose. Il avait entendu, des deux côtés, une voix d’homme.

Ils rappelleront, se dit-il.

Il rappellera, car il ne s’agissait que d’un seul et même personnage, bien que, à gauche, la voix ait été nette, assurée, exigeante et presque triomphante, et à droite, étouffée, terrifiée, presque geignarde.

C’était fou ce que l’on pouvait apprendre des gens simplement en les écoutant au téléphone.

Il se mit au travail. Une rame de papier blanc, une petite boîte qui contenait des trombones, trois crayons à bille de couleurs différentes et tout un échantillonnage de formulaires se trouvaient à portée de sa main. Il devait préparer une lettre, réunir un dossier, rédiger un rapport, vérifier quelques tableaux de chiffres. Cela suffirait à remplir la matinée. La rédaction du rapport déborderait probablement sur l’après-midi. Il se poserait, avant d’aller déjeuner, le difficile problème du choix entre la cantine de l’entreprise et l’un des petits restaurants du quartier. Il irait, comme d’habitude, à la cantine. Les deux premières années, il choisissait régulièrement l’un ou l’autre des petits restaurants parce que la cantine le déprimait. Elle lui rappelait qu’il vivait dans un univers qu’il n’avait pas choisi, et tant qu’il parvenait à y échapper, ne fût-ce que symboliquement, il conservait l’impression que son séjour n’y serait que provisoire. Un mauvais moment à passer, comme l’école ou le service militaire. Pas si mauvais, d’ailleurs. Le travail, assez souvent, était intéressant et ses collègues se montraient intelligents et cultivés. Certains d’entre eux avaient même lu l’un ou l’autre de ses livres.

Quelqu’un a voulu me faire une blague.

Ces choses-là sont possibles avec un magnétophone. Il n’y a même pas eu de dialogue. Je me suis contenté d’écouter et de crier allô et de demander des noms. Une blague sans queue ni tête.

Il se mit à travailler. La chose curieuse, quand il travaillait, c’était qu’il ne pouvait s’empêcher de songer aux histoires qu’il avait envie d’écrire, qu’il devait écrire, et à celle qu’il écrivait péniblement, le soir, dans son appartement éclairé d’un bout à l’autre car il ne supportait pas de rencontrer la nuit quand il passait d’une pièce à l’autre. Et alors, chose non moins curieuse, il pensait à son travail de la journée, il ne parvenait pas à s’empêcher de se faire du souci pour telle affaire, et comment un tel prendrait-il les explications fournies, un peu boiteuses, certes, le document définitif sortirait-il à temps, toutes choses qui auraient dû s’abolir dans le silence et le laisser tout entier à ses rêves. Un homme, se disait-il, ne peut pas mener de front deux activités complètement différentes. Il finit par développer deux personnalités qui se battent, se déchirent entre elles. Il s’engage sur le chemin bifide de la schizoïdie.

Il attrapa un téléphone et composa un numéro intérieur.

— « Madame Duport ? Oui… Bosch. Comment allez-vous ?… Bien, merci… Voulez-vous m’apporter le dossier Marseille ? Merci. »

Un jour, un jour, il écrirait à plein temps. Mais, à cette idée, une angoisse soudaine lui coupait le souffle. Serait-il encore capable d’écrire, d’inventer des histoires, d’aligner d’autres mots que ceux des rapports et des lettres ? On frappa à la porte. « Entrez », dit-il. La jeune femme était avenante. Elle avait un visage rond et un petit nez pointu. Qu’est-ce que vous aimeriez faire, vous, pensa-t-il, si vous ne deviez pas tenir à jour des dossiers, taper à la machine ? Peindre, coudre, lire, vous promener, multiplier les expériences sentimentales ? C’était une question qu’il ne poserait jamais. Et pourtant, se disait-il, ce devrait être le sujet d’une enquête, de la seule enquête qui vaudrait jamais la peine d’être menée. Il faudrait, dans les rues, dans les cafés, dans les cinémas, dans les théâtres, dans les transports et jusque dans leurs maisons demander aux gens ce qu’ils feraient s’ils étaient absolument libres, comment ils choisiraient de dépenser cette denrée rare qui se nommait le temps, dans quels flacons ils désiraient verser le sable compté de leurs vies. Il pouvait imaginer l’hésitation, l’incrédulité, la réticence, la panique. De quoi vous mêlez-vous ? Je ne sais pas, non, vraiment pas, je n’y ai jamais réfléchi. Attendez. Peut-être je…

Elle vit qu’il réfléchissait et posa le dossier sur le bureau sans dire un mot puis s’éclipsa.

Il prit le dossier et l’ouvrit.

Le téléphone de gauche sonna.

— « Allô », dit-il.

— « Allô, Jérôme Bosch ? »

C’était la voix précise.

— « Oui. »

— « Je t’ai appelé, il y a deux jours. La transmission était mauvaise. Tu m’entends mieux, maintenant ? »

— « Oui », dit-il. « Mais c’était tout à l’heure, pas il y a deux jours. Si c’est une blague… »

La voix l’interrompit.

— « Pour moi, c’était il y a deux jours. Et ce n’est pas une blague. »

— « Je le crois pourtant », dit Jérôme Bosch. « Deux jours ou tout à l’heure, ce n’est pas la même chose. Et pourquoi me tutoyez-vous ? »

— « J’ai mis deux jours à retrouver la combinaison ou plutôt à réunir des conditions favorables. Ce n’est pas si commode de téléphoner d’un temps à un autre. »

— « Pardon ? » dit Jérôme Bosch.

— « D’un temps à un autre. Je préfère te dire la vérité. Je t’appelle de l’avenir. Je suis toi-même, plus vieux de… Il vaut mieux que tu en saches le moins possible. »

— « Je n’ai pas de temps à perdre », fit Jérôme Bosch, les yeux fixés sur le dossier ouvert.

— « Ce n’est pas une plaisanterie », plaida la voix, calme, raisonnable. « Je n’avais pas l’intention de te dire la vérité, mais tu n’as pas voulu m’écouter. Il te faut toujours des explications, des précisions. »

— « À toi aussi », dit Jérôme Bosch, entrant dans le jeu, « puisque tu es moi. »

— « J’ai un peu changé », dit la voix.

— « Et comment te portes-tu ? »

— « Beaucoup mieux que toi. Je fais un boulot qui m’intéresse, j’ai tout le temps d’écrire. Pas mal d’argent, du moins de ton point de vue. Une villa à Ibiza, une autre à Acapulco, une femme et deux enfants. Je suis très heureux de vivre. »

— « Félicitations », dit Jérôme Bosch.

— « Tout cela est à toi, bien entendu, ou plutôt sera à toi. Il faut seulement ne pas commettre d’impair. C’est pour cela que je t’ai appelé. »

— « Je vois. Le coup du journal du lendemain. Les cours de la Bourse. Ou le tiercé de la semaine prochaine, ou… »

— « Écoute », dit la voix, agacée. « À onze heures cinquante-huit, ce matin, tu recevras un coup de téléphone d’un homme très important. Il te fera une proposition. Il faut accepter. N’hésite pas à partir le soir même pour l’autre bout du monde. Aie confiance. »

— « Une proposition honnête, au moins », ironisa Jérôme Bosch.

La voix, dans l’écouteur, parut blessée.

— « Tout à fait honnête. Ce que tu attends depuis des années. Prends-moi au sérieux, bon Dieu. C’est la chance de ta vie. Celle qui ne revient pas. Ce personnage change souvent d’avis. Ne lui en laisse pas le temps. Ce sera le début d’une brillante, d’une fructueuse carrière. »

— « Et pourquoi m’as-tu appelé puisque tu as réussi ? »

— « Je ne réussirai que si tu te décides. Tu as tellement l’habitude d’hésiter, de tergiverser. Et puis… »

Le téléphone de droite se mit à sonner.

— « On m’appelle sur une autre ligne », dit Jérôme Bosch. « Je te quitte. »

— « Ne coupe pas », dit la voix, frénétique, « ne… »

Il avait raccroché.

Il attendit un moment, écoutant l’autre téléphone qui sonnait, et le temps soudain se dilata. La sonnerie s’étirait sur un kilomètre de secondes et le silence était comme une immense oasis de fraîcheur et de repos. Ibiza. Acapulco. Des noms sur des cartes. Des villas blanches et rouges s’accrochant aux flancs de collines escarpées. Tout le temps d’écrire.

Il se souvint du jour où il avait entendu cette voix. Elle sortait du haut-parleur d’un magnétophone. C’était sa propre voix. Le téléphone la changeait, bien entendu, la dépersonnalisait, l’étouffait, mais c’était sa propre voix. Non pas celle qu’il avait l’habitude d’entendre, mais celle, différente, que restituaient les enregistreurs. Celle que les autres entendent.

Le téléphone de droite sonna pour la quatrième fois.

Il décrocha.

Il crut d’abord qu’il n’y avait personne au bout du fil ; il ne percevait qu’un faux silence empli de chuintements et d’échos, de grincements mécaniques, lointains, comme si la ligne recueillait des sons émis dans une vaste caverne, profondément enfouie sous le sol, pleine de bruits microscopiques, d’infimes ruissellements, de grattements d’insectes, d’éboulements minuscules. Puis il entendit la voix, avant même de comprendre ce qu’elle disait ou plutôt psalmodiait en un murmure indistinct.

— « Je vous entends très mal », dit-il.

— « Allô, allô, allô, allô », disait la voix, maintenant un peu plus nette. « Il ne faut pas y aller… sous aucun prétexte… Jérôme, Jérôme, vous m’entendez ? Écoutez-moi, pour l’amour du ciel. Ne partez… »

— « Parlez plus fort, s’il vous plaît », dit-il.

La voix dérisoire s’époumonait, s’étranglait.

— « Refusez… refusez… plus tard… »

— « Êtes-vous malade ? » dit Jérôme Bosch. « Faut-il prévenir quelqu’un ? Où êtes-vous ? Qui êtes-vous ? »

— « Tttttt », fit la voix. « Toi. »

— « Encore », dit-il. « Mais l’autre voix disait que… »

— « … suis dans l’avenir… pas partir… tant pis… comprenez… »

On frappa à la porte, timidement.

— « Entrez », dit Jérôme Bosch, écartant un instant l’écouteur de son oreille, posant machinalement sa main sur le microphone.

Le nouveau livreur entra. C’était son premier emploi et les activités de ces hommes et de ces femmes enfermés dans des bureaux, qui noircissaient du papier à longueur de journée, l’impressionnaient. Il rougissait facilement et il était toujours impeccablement vêtu. Il déposa sur le bord du bureau le journal du matin et le courrier.

— « Merci », dit Jérôme Bosch avec un signe de tête.

La porte se referma.

Il serra de nouveau l’écouteur contre son oreille. Mais la voix s’en était allée, elle s’était perdue dans ce labyrinthe de fils qui courait tout autour du monde. Déclic. Tonalité.

Il raccrocha, pensif. Était-ce sa propre voix, comme l’autre fois ? Il n’en était pas sûr. Et pourtant, les deux voix, celle de droite et celle de gauche, avaient un air de famille. Deux moments de l’avenir, pensa-t-il, deux moments différents qui essaient de me joindre.

Il ouvrit les lettres. Rien d’important. Il les annota et les déposa dans une corbeille. Il jeta les enveloppes au panier. Puis il fit sauter la bande du quotidien, tourna rapidement les pages pour atteindre la rubrique économique. Comme presque tous les matins, son regard erra sur la page et se fixa sur la chronique météorologique. Il n’y prenait aucun intérêt particulier. C’était une simple affaire de contiguïté. La carte tout hérissée de symboles attirait le regard. Il lut :

Temps frais et humide sur la région parisienne…

Ses yeux sautèrent deux ou trois lignes.

La perturbation cyclonale des Antilles se déplace vers le nord-est, au-dessus de l’océan Atlantique. Il faut s’attendre à des…

Il reporta son attention sur le haut de la page, parcourut en diagonale les cours de la Bourse et des principales matières premières. Valeurs fermes mais transactions encore peu nombreuses. Hausse sur l’argent. Légère baisse sur le cacao.

Rien que de très ordinaire. Il replia le journal.

Il se mit à lire le premier document du dossier. Il relut quatre fois le premier paragraphe sans le comprendre. Quelque chose n’allait pas, non dans le paragraphe, mais dans son esprit. Un écureuil ivre tournait dans une cage qui ressemblait à un cadran téléphonique.

Il décrocha l’appareil de droite, sans réfléchir, et composa le numéro du standard de l’immeuble.

— « … vous écoute », dit une voix rogue.

— « J’ai reçu tout à l’heure deux coups de téléphone. Savez-vous si mes correspondants ont laissé leurs numéros ? »

C’était l’habitude du standard de noter toutes les communications, non dans un esprit de basse police, mais afin de pouvoir aisément rétablir, le cas échéant, une communication interrompue.

— « Quel poste ? »

— « 413 », dit Jérôme Bosch.

— « … vais voir. Quittez pas. »

Il entendit des voix indistinctes, au bout du fil.

Une autre voix, féminine, aimable.

— « Vous n’avez encore reçu aucun appel ce matin, monsieur Bosch. Du moins, pas de l’extérieur. »

— « On m’a appelé quatre fois », dit Jérôme Bosch.

— « Pas de l’extérieur, monsieur Bosch. En tout cas, pas sur votre poste. »

— « Je ne suis pas sorti de mon bureau. »

— « Je vous assure… »

Il s’éclaircit la voix.

— « Est-ce qu’un appel de l’extérieur peut m’atteindre sans passer par le standard ? »

La standardiste attendit un moment.

— « Je ne vois pas comment, monsieur Bosch. »

Inquiète :

« Je n’ai pas quitté mon poste. »

Polie, mais froide :

« Voulez-vous les réclamations ? »

— « Non », dit Jérôme Bosch. « J’ai dû rêver. »

Il raccrocha et passa une main sur son front moite.

C’est une farce. Ils se sont servis d’un des magnétophones des secrétaires et ils n’ont même pas pris la peine de passer par le réseau extérieur. Ils doivent hurler de rire dans un bureau voisin. Malchior s’est fait une spécialité d’imiter les voix.

Silence. Le staccato d’une machine à écrire amorti par l’épaisseur de deux portes. Un pas lointain. La rumeur de la ville qui s’engouffrait par la fenêtre ouverte, ponctuée du grondement des échappements.

Il regarda les deux téléphones comme s’il ne les avait jamais vus. C’était impossible. Les deux téléphones étaient munis de deux sonneries distinctes : stridente pour l’extérieur, ronflante pour l’intérieur. La sonnerie qui avait précédé chacun des quatre coups de téléphone retentissait encore dans ses oreilles.

Il se leva dans un mouvement si brusque qu’il faillit renverser son fauteuil. Le couloir était désert. Il poussa la porte entrouverte d’un bureau, puis d’un deuxième, puis du troisième. Ils étaient tous vides et il n’y avait même pas sur la surface polie des tables une feuille de papier pour rappeler qu’ils avaient jamais eu des occupants. Dans le dernier bureau, il décrocha le téléphone, pressa le bouton correspondant au réseau intérieur et composa le numéro de son poste. Un ronflement sourd, venant de son bureau, emplit le couloir. Personne n’avait interverti les fils des sonneries.

Il traversa le couloir, frappa et pénétra dans le bureau de la secrétaire qui se figea, les doigts en l’air au-dessus de sa machine à écrire.

— « Il n’y a personne, ce matin ? »

— « Ce sont les vacances », dit-elle. « Il ne reste plus que le directeur adjoint, vous et moi. »

« Et le commis », ajouta-t-elle au bout d’un moment.

— « Ah ! » dit Jérôme Bosch, « j’avais oublié. »

— « Je partirai la semaine prochaine. » Elle agita un doigt en l’air. « Ne l’oubliez pas. Faudra-t-il prendre une intérimaire ? »

— « Je ne sais pas », dit-il désorienté. « Voyez la direction. »

Il s’appuya contre le chambranle de la porte.

— « Croyez-vous que le temps va se mettre au beau, monsieur Bosch ? »

— « Je n’en ai pas la moindre idée. Je l’espère. »

— « La radio annonçait ce matin un cyclone au-dessus de l’Atlantique. Nous aurons encore de la pluie. »

— « J’espère bien que non », dit-il.

— « Vous auriez besoin de prendre du repos, monsieur Bosch. »

— « Je partirai bientôt. Deux ou trois bricoles à terminer. À propos, vous avez entendu le téléphone sonner, ce matin, dans mon bureau ? »

Elle hocha affirmativement la tête.

— « Deux ou trois fois. Pourquoi ? Vous n’étiez pas là ? Il fallait répondre ? »

— « J’étais là », dit Jérôme Bosch, mal à l’aise. « J’ai pris les communications. Je vous remercie. Où partez-vous ? »

— « Dans les Landes », répondit-elle en l’examinant avec curiosité.

— « Je vous souhaite du beau temps. »

Il sortit, tirant la porte derrière lui, attendit un instant dans le silence du couloir désert. Le staccato de la machine reprit. Rassuré, il regagna son bureau.

Il reprit la circulaire.

Le téléphone de droite se mit à sonner.

Il regarda sa montre. Elle marquait onze heures cinquante-huit.

— « Allô ? »

— « Monsieur Bosch », dit la standardiste. « Un appel de l’étranger. Un instant, je vous prie. »

Déclic. Il entendit la distance, la valse des électrons franchissant les frontières sans passeport, des ondes bondissant à travers l’espace, renvoyées au-dessus des océans par les raquettes intercontinentales des satellites, se faufilant tout au long des câbles posés sur le fond de la mer.

— « Allô », dit une voix d’homme. « Monsieur Bosch ? Jérôme Bosch ? »

— « Lui-même », dit Jérôme Bosch.

— « Oscar Wildenstein à l’appareil. Je vous appelle des Bahamas. Je viens de finir votre dernier livre, Comme en un long jardin. Très beau, excellent, mon cher, tout à fait original. »

Une voix grave, mâle, assurée, vibrante, avec une pointe d’accent étranger, italien peut-être ou américain, ou une pointe des deux. Une voix qui avait une odeur de cigare coûteux, qui était vêtue d’un smoking blanc, qui parlait du bord d’une piscine sous un ciel absolument bleu, hanté d’un soleil torride.

— « Je vous remercie », dit Jérôme Bosch.

— « J’ai lu toute la nuit. Pas pu m’en arracher. Je veux en faire un film. Avec Barbara Silver. Vous connaissez ? Bien. Je veux vous voir. Que faites-vous en ce moment ? »

— « Je suis au bureau », dit Jérôme Bosch.

— « Vous pouvez vous libérer ? Bien. Vous avez un avion qui part de Paris-Orly à quatre heures, heure locale. Attendez… On me dit quatre heures trente. Je fais prendre un billet. Mon agent en Europe vous accompagnera à l’aéroport. Inutile d’emmener quoi que ce soit. On trouve à Nassau tout ce qu’on veut. »

— « Je voudrais réfléchir. »

— « Réfléchir. Bien sûr. Je ne peux pas tout vous dire au téléphone. On discutera des détails demain matin, au petit déjeuner. Barbara est terriblement excitée à l’idée de faire votre connaissance. Elle va commencer votre livre. Elle l’aura lu demain matin. Je vais lui faire traduire les passages difficiles. Natacha veut vous voir aussi. Et Sybil, et Merryl, mais ça, c’est de la figuration. »

La voix s’éloigna. Jérôme Bosch entendit des rires féminins, puis la voix de Wildenstein, un peu en retrait, mais nette, si nette qu’on eût cru qu’il parlait de la pièce d’à côté : « No, you can’t speak to him just now. »

« Elles sont complètement folles. Elles veulent vous parler tout de suite. Ce n’est pas possible. Je leur ai dit d’attendre à demain. Harding ou Hardy, je ne sais plus son nom, enfin celui qui me représente en Europe, prendra soin de vous. J’ai été charmé de bavarder avec vous. À demain. Domani. Mañana. »

— « Au revoir », dit Jérôme Bosch d’une voix faible.

Quelle heure est-il là-bas ? se demanda-t-il.

Six ou sept heures du matin. Il a vraiment lu toute la nuit. Un roman inadaptable au cinéma. Sauf peut-être par moi. Après tout, je sais mieux que personne ce que j’y ai mis. Il a compris que tous ses scénaristes s’y casseraient les dents. Quelqu’un d’important. Une brillante, une fructueuse carrière. Deux maisons à Ibiza et à Acapulco.

On frappa à la porte.

— « Entrez », dit-il.

La secrétaire resta sur le pas de la porte, une expression bizarre sur le visage. Elle tenait un petit morceau de papier à la main.

— « On vous a appelé pendant que vous étiez en ligne, monsieur Bosch. On m’a passé le correspondant. »

— « Eh bien ? » dit joyeusement Jérôme Bosch.

— « Je n’ai pas bien entendu. La transmission était terriblement mauvaise. Il devait appeler de loin. Je suis désolée, monsieur Bosch. »

— « Et qu’a-t-il dit ? »

— « Je n’ai compris que deux ou trois mots. Il a dit : terrible… terrible… deux ou trois fois, puis… accident… ou occident. Je l’ai noté ici. »

— « Il n’a pas laissé son nom ? »

— « Non, monsieur Bosch, et il n’a pas indiqué son numéro. J’espère qu’il rappellera. J’espère qu’il n’est rien arrivé dans votre famille. Un accident, mon Dieu, c’est si vite arrivé. »

— « Je ne pense pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter », dit Jérôme Bosch en prenant le petit rectangle de papier. Son regard erra sur les hiéroglyphes sténographiques puis se porta sur les trois mots en clair portés au-dessous : Terrible… terrible… accident.

Le a de accident était souligné et surmonté d’un o.

— « Merci, madame Duport. Ne vous inquiétez pas. Je ne connais personne qui aurait pu être victime d’un accident. Non, plus personne. »

— « C’était peut-être une erreur. »

— « C’était sûrement une erreur. »

— « Je vais déjeuner, monsieur Bosch. »

— « Bon appétit. »

Lorsqu’elle eut refermé la porte, il se demanda s’il allait attendre qu’elle fût de retour pour quitter le bureau. D’habitude, ils s’arrangeaient pour que quelqu’un soit toujours là pour prendre les communications urgentes. Mais c’étaient les vacances. Il n’y aurait pas de communications.

À moins que les deux voix ne rappellent.

Il haussa les épaules en jetant un regard de biais au rhinocéros. La véritable question était de savoir ce qu’il allait décider. C’étaient les vacances, après tout. Il pouvait partir une semaine sans avoir même à donner de raison. Les Bahamas. Peut-être l’agent de Wildenstein ne se manifesterait-il jamais ? Peut-être cet appel avait-il été une fantaisie de milliardaire sitôt achevée, sitôt oubliée. Quelqu’un, aux Bahamas, avait lu son livre ou en avait seulement entendu parler, et avait voulu entendre le son de sa voix, vérifier s’il existait.

Il mit le journal du matin dans sa poche. Il fixa un moment les téléphones comme s’il s’attendait à ce que les sonneries retentissent une nouvelle fois et, tandis qu’il parcourait le couloir à la moquette élimée, striée de raies parallèles qui étaient comme le spectre du parquet disjoint, tandis qu’il descendait le grand escalier de pierre, il tendit l’oreille, presque surpris de n’être pas rappelé par une sonnerie impérieuse. Il traversa la cour, se retrouva dans la rue. Il prit le chemin du petit restaurant basque.

Il monta au premier étage où il savait ne trouver personne en cette saison de l’année. Il examina la carte, par pure habitude car il la connaissait par cœur, et commanda une salade de tomates et un poulet basquaise avec une demi-carafe de vin rouge. Il était presque une heure. Aux Bahamas, il devait être huit heures. Wildenstein prenait son petit déjeuner en compagnie de Barbara, Sybil, Merryl, Natacha et d’une demi-douzaine de secrétaires, sous un ciel absolument bleu, à l’ombre de palmes exotiques, et tout en mangeant il téléphonait dans toutes les parties du monde, dans toutes les villes du monde, et sa voix mâle, assurée, résonnait partout à la fois, il parlait en trois ou quatre langues de tous les livres qu’il avait lus dans la nuit.

Jérôme Bosch déplia son journal.

Il attaquait la salade de tomates quand la serveuse vint l’avertir.

— « Vous êtes monsieur Bosch, n’est-ce pas ? »

— « Oui », dit-il.

— « On vous demande au téléphone. La personne a dit que vous mangiez dans la salle du haut. Le téléphone est en bas, à côté de la caisse. »

— « J’y vais », dit-il, soudain consterné. Était-ce la voix éteinte, lointaine, indistincte, presque couverte par les parasites, ou bien l’autre, celle qui téléphonait d’Ibiza ou d’Acapulco ? Ou bien encore l’agent de Wildenstein ?

Le téléphone trônait sur une étagère coincée entre la caisse et la cuisine. Jérôme Bosch se tassa dans le recoin pour laisser passer les serveuses.

— « Allô », dit-il, essayant de protéger son oreille libre contre les fracas d’assiettes.

— « J’ai eu du mal à te joindre. Oh ! je savais où tu étais, naturellement. Mais je ne me souvenais plus du numéro de ce bistrot. À vrai dire, je ne l’ai jamais su. Pas facile de trouver un numéro quand on ne connaît ni le nom du patron ni l’adresse exacte du restaurant. »

C’était la voix de gauche, précise, nette, mais plus nerveuse que le matin, semblait-il.

— « Wildenstein a appelé ? »

— « À l’heure exacte », dit Jérôme Bosch.

— « Tu vas accepter ? »

La voix se mit à rire.

— « Je ne sais pas encore. Il faut que je réfléchisse. »

— « Mais tu dois accepter. Tu dois y aller. Wildenstein est un type extraordinaire. Vous vous entendrez parfaitement, tous les deux. Dès la première minute. Tu feras de grandes choses, avec lui. »

— « Et le film sera bon ? »

— « Quel film ? »

— « L’adaptation de Comme en un long jardin. »

La voix se mit à rire.

— « Elle ne se fera jamais. Tu sais comme moi que c’est parfaitement inadaptable. Tu lui parleras d’une autre idée. Il sera emballé. Non, je ne peux pas te dire laquelle. Il faut… il faut que ça t’arrive. »

— « Et Barbara Silver ? Comment est-elle ? »

La voix s’adoucit.

— « Barbara, oh ! Barbara. Tu auras tout le temps de la connaître. Tout le temps. Parce que… Désolé. Je ne peux pas te le dire. »

Il y eut un silence.

— « D’où appelles-tu ?

— « Je ne peux pas te le dire. D’un endroit très agréable. Tu ne dois pas connaître ton avenir. Ça risquerait de bouleverser un tas de choses. »

— « Quelqu’un d’autre m’a appelé ce matin », dit brusquement Jérôme Bosch. « Quelqu’un qui avait ta voix, ou la mienne, mais cassée, fatiguée. Je l’entendais très mal. Il m’a dit de ne pas faire quelque chose. De refuser quelque chose. Peut-être la proposition de Wildenstein. »

— « Il appelait de l’avenir ? »

— « Je ne sais pas. »

Un silence. Puis :

— Il a parlé d’un accident. »

— « Qu’est-ce qu’il a dit ? »

— « Rien. Juste un mot. Accident. »

— « Je ne comprends pas », dit la voix. « Écoute, ne t’en fais pas. Va voir Wildenstein et laisse-toi porter. »

— « Il a appelé plusieurs fois », dit Jérôme Bosch. « Il rappellera sûrement. »

— « Ne te dégonfle pas », dit la voix, soucieuse. « Demande-lui de quand il téléphone, tu saisis ? Quelqu’un essaie peut-être de t’empêcher de réussir. Quelqu’un qui est jaloux de moi. Tu es sûr qu’il avait notre voix ? Ça s’imite, les voix. »

— « Presque sûr », dit Jérôme Bosch.

Il attendit un instant parce qu’une serveuse se trouvait juste dans son dos.

« Il appelait peut-être de ton avenir », reprit-il. « Quelque chose va peut-être tourner mal pour toi et il voulait m’avertir. Quelque chose qui a commencé avec Wildenstein. »

— « C’est impossible », dit la voix, « Wildenstein est mort. Tu… tu ne devrais pas le savoir. Oublie-le. Ça ne fait rien. De toute façon, tu ne sais pas quand. »

— « Il… il mourra dans un accident, n’est-ce pas ? »

— « Dans un accident d’avion. »

— « C’était peut-être ça. Tu… tu y étais pour quelque chose ? »

— « Absolument pour rien. Je t’assure. »

La voix s’énervait : « Écoute, tu ne vas pas gâcher ton avenir pour cette histoire. Tu ne risques rien. Je sais ce qui va t’arriver. Je l’ai vécu. »

— « Tu ne connais pas ton avenir. »

— « Non », dit la voix. « Mais je suis capable d’y faire face. Je ferai attention. Il ne m’arrivera rien. Et même s’il m’arrive quelque chose, je suis beaucoup plus vieux que toi, non, je ne dois pas te dire mon âge. Mettons que tu as devant toi une bonne dizaine d’années. Et de bonnes années. Je n’y renoncerais pas même si je devais mourir demain. »

— « Mourir demain », dit Jérôme Bosch.

— « Une façon de parler. C’est beaucoup, dix ans, tu sais. Et je me porte comme un charme. Beaucoup mieux qu’à ton âge, je t’assure. Accepte. Pars pour les Bahamas. Ça ne t’engage à rien. Promets-moi que tu vas accepter. »

— « Je voudrais savoir une chose », dit lentement Jérôme Bosch. « Comment peux-tu me parler ? Ils ont inventé une machine à explorer le temps, dans l’avenir ? Ou tu l’as bricolée toi-même ? »

La voix se mit à rire à l’autre bout du temps. Un rire un peu forcé.

— « Elle existe déjà à ton époque. Je ne sais pas si je dois te le dire. C’est un secret. Très peu de gens sont au courant. De toute façon, tu ne sauras pas t’en servir. Personne ne sait au juste comment ça marche, même maintenant. Il faut de la chance, un heureux concours de circonstances. La machine, c’est le téléphone. »

— « Le téléphone », répéta Jérôme Bosch, surpris.

— « Oh ! pas le combiné que tu tiens à la main. Mais le réseau, l’ensemble du réseau. C’est la chose la plus compliquée qui ait été faite de main d’homme. Beaucoup plus compliquée que le plus grand des ordinateurs. Pense aux milliards de kilomètres de fils, aux millions d’amplificateurs, à l’enchevêtrement inextricable des centraux. Pense aux milliards de messages qui font le tour de la Terre. Et tout est interconnecté. De temps en temps, il se passe quelque chose d’imprévu dans ce fouillis. De temps en temps, le téléphone relie deux moments au lieu de relier deux endroits. Ça deviendra peut-être officiel, un jour. Mais j’en doute. Trop d’impondérables. Et trop de risques. Seuls quelques-uns sont dans le coup. »

— « Comment as-tu fait ? »

— « Tu auras des amis très intelligents, dans l’avenir, si tu acceptes la proposition de Wildenstein. Mais je parle trop. Tu n’as pas besoin de tout savoir. Accepte. C’est tout. »

— « Je ne sais pas », murmura Jérôme Bosch comme il entendait un déclic à l’autre bout du fil.

Quelqu’un attendait derrière lui.

— « Oh ! excusez-moi », dit-il. « J’ai été bien long. »

Il essaya de sourire. Il remonta l’escalier en tirant sur la rampe. Le poulet avait été servi en son absence. Il était presque froid.

— « Voulez-vous que je vous le mette à réchauffer ? » demanda la serveuse.

— « Non », dit-il. « Ça ira. »

Ils ne disposaient pas de la machine à voyager dans le temps. Mais ils avaient découvert un nouvel usage du téléphone.

Le téléphone.

Il enserrait la planète entière. Il courait le long des routes, des voies ferrées, suspendu à autant de forêts rectilignes. Il plongeait sous les fleuves et sous les océans dans un habit de caoutchouc. Il formait une pelote dense et arachnéenne à la fois. Ses fils se superposaient, s’entrecroisaient. Personne de nos jours ne serait plus capable de dessiner le diagramme complet du réseau téléphonique. Et dans dix ans ? Et dans vingt ans ? Le réseau dépassait probablement en complexité le cerveau humain lui-même.

Il essaya de s’imaginer les cavernes sombres et fraîches des grands centraux où, dans le silence, des impuretés impalpables, noyées au cœur d’un cristal, orientaient des voix innombrables. Et le réseau, en un sens, était vivant. Les hommes l’étendaient sans cesse et le réparaient, minutieusement, le perfectionnaient. Les centraux étaient autant de ganglions. Des calculatrices automatiques découpent les messages en fines lamelles afin de les entrecroiser et de remplir les silences. Quoi d’étonnant à ce que le téléphone fût capable d’un miracle supplémentaire ?

Il se souvint des histoires – peut-être des légendes – qu’on racontait sur le téléphone. Des numéros que l’on pouvait composer la nuit et qui vous mettaient en relation avec des voix inconnues. Non pas une mais des voix anonymes, désincarnées, qui échangeaient entre elles des propos anodins, ou badins, ou grivois, qui proféraient des choses qui n’auraient jamais été dites sous le couvert d’un visage ou d’un nom. Il se souvint des voix fantômes qui, disait-on, erraient sans trêve, pendant des années, dans la boucle sans fin du réseau et répétaient toujours la même chose. Il se souvint de l’horloge parlante et des tables d’écoute.

Tôt ou tard, se dit-il, chaque chose, dans l’univers, trouve un emploi pour lequel elle n’a pas été conçue. Ainsi l’homme. Il y a un million d’années, il courait dans la forêt, cueillait des fruits et chassait le gibier avec ses mains nues. Et maintenant, il édifie des villes, écrit des poèmes, jette des bombes et téléphone.

Ainsi le téléphone.

Il repoussa son assiette, commanda un café, le but, paya et sortit. Le soleil avait fini par chasser les nuages. Il fit un crochet en direction des quais. Mais flâner y était devenu impossible depuis que les voitures s’en étaient emparées. Même les pêcheurs avaient renoncé. Je tourne en rond, se dit-il. Je connais par cœur toutes les rues du quartier. Je travaille, j’habite au cœur d’une des villes les plus prestigieuses du monde et elle a cessé de m’émouvoir. Elle ne me dit plus rien. Il faut que j’en sorte.

Il consulta sa montre. Presque deux heures et demie. Le moment de rentrer et de me mettre à faire ce que je n’ai pas pu faire ce matin. Les murs et les vitrines toujours semblables étaient gris et comme transparents, usés par la fréquence, l’insistance excessives du regard. Restaient les filles que les saisons, les déménagements, les hasards des emplois et les cars de touristes renouvelaient. Mais l’année était mauvaise, de ce point de vue. Il n’avait pas aperçu une vraiment jolie fille depuis plus d’une semaine.

Aux Bahamas, Barbara, Natacha, Sybil et Merryl barbotaient dans une piscine sous les yeux satisfaits de Wildenstein. Il a raison, pensa-t-il. Je dois accepter. C’est une chance qui ne se représentera plus.

La porte du secrétariat était restée ouverte. La secrétaire le guettait. Un nouvel appel, pensa-t-il, le cœur serré.

Elle se pencha vers lui.

— « Quelqu’un vous attend dans votre bureau, monsieur Bosch. » Il s’arrêta net, une boule dans la gorge. Je n’avais pas de rendez-vous. Qui est venu me voir ? Est-ce qu’ils ont réussi à traverser physiquement le temps ? Est-ce qu’il ne leur suffit pas de me téléphoner ? Il hésita devant sa porte, prit son courage à deux mains : non, ils ne peuvent que téléphoner, expédier des voix, des messages à travers le temps, ouvrir la porte.

Un homme qui ne ressemblait pas à Jérôme Bosch attendait, assis sur un coin du bureau, une jambe pendante, l’autre prenant appui sur la moquette élimée. Son visage était allongé, ses traits racés. Ses cheveux sombres étaient longs mais soigneusement coupés au ras du col. Il était vêtu d’un complet d’apparence sobre mais dont le tissu à grands carreaux, le nombre ahurissant de poches – celle au-dessus du cœur munie d’une pochette de couleur artistement froissée – les revers étroits soulignaient la fantaisie. Il portait une chemise à raies, une cravate à pois, des chaussures noires ornées de motifs compliqués et des chaussettes rouges. À portée de sa main droite, une mallette noire, de cuir luisant. Il faisait anglais de la pointe des cheveux à l’extrémité des ongles. Il se leva.

— « Monsieur Jérôme Bosch ? Je suis très fier de faire votre connaissance. »

La voix était cultivée, sereine, teintée d’un accent indubitablement britannique. Jérôme Bosch hocha la tête.

« Fred Hardy », dit l’homme en tendant une main interminable et soignée, aux ongles coupés ras, carrés. « Monsieur Wildenstein m’a téléphoné avant de vous appeler. Il souhaitait que je m’occupe de tous les détails. »

Il ouvrit la mallette, aligna sur le bureau une poignée de documents.

« Voici votre billet d’avion, monsieur Bosch. Voici un visa spécial que vous n’aurez qu’à glisser dans votre passeport. Vous avez un passeport, n’est-ce pas ? Ce portefeuille contient cinquante livres en traveller’s checks au porteur. Vous n’aurez qu’à les endosser. J’ai pensé que cela vous suffirait pour le voyage. Monsieur Wildenstein vous défraiera lui-même, là-bas. Et voici une lettre que vous remettrez au douanier, à Nassau. Le gouverneur est un ami personnel du monsieur Wildenstein. Vous n’aurez à vous occuper de rien. Monsieur Wildenstein ne se trouve probablement pas à Nassau, mais quelqu’un vous attendra à l’aéroport et vous conduira à l’île de monsieur Wildenstein. Je vous souhaite un bon voyage. »

— « Je n’ai pas encore accepté », dit Jérôme Bosch.

Hardy se mit à rire, poliment.

— « Oh ! vous êtes libre, monsieur Bosch. J’ai préparé tout ceci dans l’hypothèse d’une réponse favorable. »

— « Vous avez fait vite », dit Jérôme Bosch, éberlué, contemplant le billet d’avion, le visa, le portefeuille et l’enveloppe. « Vous résidez à Paris ? »

— « J’arrive de Londres, monsieur Bosch », dit Hardy. « Monsieur Wildenstein aime l’efficacité. Monsieur Wildenstein m’a recommandé de vous accompagner moi-même à l’aéroport. D’ailleurs mon avion décolle une demi-heure après le vôtre. Ces horaires sont pratiques, entre Paris et Londres. »

Le téléphone de droite se mit à sonner. Hardy mit la serviette sous son bras.

« Je vous attends dans le couloir, monsieur Bosch. Le taxi est en bas. Nous avons largement le temps. »

Il sourit, découvrant ses dents fortes et immaculées. La porte se referma derrière lui.

Jérôme Bosch décrocha le téléphone.

— « Allô », dit-il.

Personne. L’écho d’une cave, d’un long tunnel. Un puits.

« Allô », dit-il, plus fort. Il eut l’impression de ne pas s’entendre lui-même. Il eut l’impression que le son de sa voix était aspiré par le microphone, étouffé, anéanti.

Sans conviction, il dit :

« De quand appelez-vous donc ? Que voulez-vous ? »

Il attira à lui le billet d’avion et le feuilleta. Un billet aller Paris-Nassau, via New York et Miami. Un billet retour, Hardy avait bien fait les choses. Ce n’était pas une souricière. Quoi qu’il arrivât, il pourrait rentrer. Et Hardy était venu de Londres tout exprès. Voyons, Wildenstein l’avait appelé à dix heures et demie, peut-être onze heures. Il avait pris l’avion de midi. À une heure il était à Paris. À deux heures moins le quart dans le bureau de Jérôme Bosch. C’était tout simple. Il vivait dans un monde où l’on sautait d’un avion dans un autre, où l’on portait des complets d’apparence sobre mais en réalité extravagants, des chaussures faites sur mesure, où l’on invitait à dîner des gouverneurs et où l’on téléphonait aux quatre coins de la planète. Je ne peux pas le renvoyer bredouille à Londres, se dit Jérôme Bosch.

C’était un billet de première classe. Sur le coin supérieur gauche de la couverture, on avait appliqué un tampon : V.I.P. Et quelqu’un avait rajouté à la main : Fm WDS.

Very Important Person. From Wildenstein. De la part de Wildenstein.

Il s’est mis en quatre. Je ne peux pas me contenter de lui dire : demain si vous voulez, mais pas aujourd’hui, il faut que je réfléchisse. Il me rira au nez. Non, il est beaucoup trop bien élevé. Il dira, monsieur Wildenstein sera désolé, il souhaitait vous voir demain matin. Il s’inclinera, enfouira dans sa serviette le billet, le visa, les cinquante livres et la lettre pour le gouverneur et il retournera à Orly attendre son avion. Quelle heure est-il ? Presque trois heures. Dans une heure et demie, cet avion décollera. Nassau via N.Y. et Miami. Ils sont fichus de le retarder d’un quart d’heure exprès pour moi.

« Allô », dit Jérôme Bosch dans le téléphone muet. Il ouvrit un tiroir de son bureau, le seul fermé à clé. Il souleva des papiers officiels. Il atteignit son passeport, tache bleue, l’attira à lui d’une main, l’ouvrit. Une photo vieille de trois ou quatre ans. Il était presque beau en ce temps-là, plus maigre, l’œil vif.

« Allô », appela-t-il pour la dernière fois, et il raccrocha. Il avait les mains moites et les doigts tremblants. Je n’ai pas l’expérience de situations de ce genre. Je ne sais pas ce que je dois faire. Il réunit dans sa main droite le passeport, le billet, le visa, le portefeuille et la lettre. Il ouvrit un grand tiroir de son bureau et, de sa main libre, se dépêcha d’y engouffrer les formulaires, le dossier, les crayons à bille et la boîte qui contenait les trombones.

Au bout du couloir, Hardy attendait en souriant, pas même appuyé contre le mur, tenant la mallette par la poignée, à deux mains, nonchalamment.

Jérôme Bosch frappa et poussa la porte du secrétariat.

— « Je dois partir pour quelques jours, madame Duport », dit-il. « Ce monsieur… »

— « C’était un accident, n’est-ce pas ? »

Elle semblait effrayée. Que va-t-elle imaginer ? pensa-t-il. Mais je ne peux pas lui dire la vérité. Je ne peux pas lui dire que dans une heure je serai en l’air, en route pour les Bahamas.

— « Non », dit-il d’une voix soudain enrouée. « Pas un accident, au contraire. Une… affaire personnelle. Je serai absent quelques jours. Je crois qu’il vaudrait mieux prendre une intérimaire. Pour… pour répondre au téléphone. Je vous enverrai une carte postale. »

Elle se décida enfin à sourire.

— « Bon voyage, monsieur Bosch. »

Il faillit sortir et se ravisa.

— « Si… si quelqu’un m’appelle, dites que je suis en vacances. Je n’ai pas beaucoup de temps. Ce monsieur… Vous expliquerez tout ça au directeur adjoint, n’est-ce pas ? »

— « Ne vous inquiétez pas. Bon voyage, monsieur Bosch. »

— « Merci. »

Dans le couloir, Hardy tirait une cigarette d’une boîte rouge et or. Il en tapotait le bout contre la serrure de sa mallette, la glissait entre ses lèvres, le briquet jaillissait de sa poche, une flamme, il aspirait une bouffée, expulsait la fumée en un mince filet, presque sans desserrer les lèvres.

— « Une cigarette, monsieur Bosch ? »

— « Non, merci », dit-il. « Je… je fume la pipe. »

Il tâta sa poche mais – il le savait – sa pipe de bruyère noire, celle qui était fendue et dont la vie serait brève bien qu’il la préférât aux autres, ne s’y trouvait pas. Il l’avait laissée chez lui, le matin. D’ailleurs, il ne l’emmenait jamais au bureau. Il ne la fumait que pour écrire ou pour lire, chez lui, dans la quiétude de son appartement aux lampes toutes allumées.

— « Monsieur Wildenstein sera ravi de votre décision, monsieur Bosch. Il sera enchanté de vous voir. Il aime les gens qui prennent rapidement des décisions. Le temps est si précieux, n’est-ce pas ? »

Ils descendaient le grand escalier de pierre.

« Peut-être devez-vous prévenir quelqu’un, monsieur Bosch ? » disait Hardy. « Vous pourrez téléphoner de l’aéroport. »

Il consulta sa montre.

« Nous n’aurons pas le temps de passez chez vous. Ça n’a aucune importance. Monsieur Wildenstein est à peu près de votre taille et il possède une vaste garde-robe. S’il était besoin, vous trouveriez à Nassau tout le nécessaire. Monsieur Wildenstein aime à voyager sans bagages. »

Le gravier de la cour craquait sous leurs pas.

« Vos taxis sont tellement commodes, en France, monsieur Bosch. Je n’ai eu qu’à téléphoner, de Londres, avant de partir, et une voiture m’attendait à Orly. Radio-taxis, n’est-ce pas ? Nos taxis sont tellement démodés à Londres. Et à New York, il est si difficile d’obtenir d’un chauffeur qu’il vous attende. Il fait beau, ne trouvez-vous pas ? Il pleuvait, ce matin, à Londres. Il fait encore plus beau à Nassau. Mais le ciel n’a pas cette nuance, cette couleur tendre. Je voudrais vous parler de votre livre, monsieur Bosch, mais je suis terriblement confus, je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Ma connaissance de votre langue est si incomplète. J’espère qu’il sera bientôt traduit. Vous aimerez monsieur Wildenstein. C’est un homme qui a du tempérament. Ou bien dites-vous du caractère ? »

— « Et maintenant, baron », dit le chauffeur, lorsqu’ils se furent installés à l’arrière de la D. S., « où allons-nous ? »

— « À Orly », dit Hardy.

— « Par Raspail ou par Italie ? »

— « Prenez le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel », dit Hardy. « J’aime tellement longer le Luxembourg. »

— « Comme vous voudrez, mais ça rallonge. »

Les boulevards étaient presque déserts. Les feux, devant eux, passaient au vert comme si le chauffeur les télécommandait. Il ne manquait, se dit Jérôme Bosch, à la voiture qu’un petit fanion et une sirène. Non, une sirène aurait déchiré ce silence ouaté. La véritable puissance se mesure à la discrétion. Ni bruit ni bagages. L’invisibilité. Un nom pour seul passeport.

Comme ils dépassaient le Luxembourg, la radio se mit à bourdonner. C’était un vieux modèle, avec une sorte de combiné téléphonique. Sans ralentir, le chauffeur décrocha le combiné et le suspendit à côté de sa tête.

— « J’écoute », dit-il.

Une voix nasilla quelques mots.

Le chauffeur regarda dans le rétroviseur.

« C’est vous, Bosch ? » dit-il.

— « C’est moi », dit Jérôme Bosch.

— « C’est pas régulier, mais quelqu’un veut vous parler. Faut que ça soit important pour que la station ait décidé de vous le passer. Parce que ça, vous comprenez, c’est pas une cabine téléphonique, c’est un taxi. Allez-y, prenez le tube puisqu’on veut vous parler. Mais moi, j’ai jamais vu ça. Et je conduis depuis vingt ans, alors vous pensez. »

La gorge serrée, Jérôme Bosch prit l’appareil. Il fut obligé de se pencher en avant, de se plier presque en deux sur le dossier du siège avant parce que le fil du combiné était trop court. Son menton écrasait le velours élimé.

— « Allô », dit-il.

— « Jérôme », disait la voix. « Réussi à vous joindre… Difficile… Ne partez pas, pour l’amour du ciel. Il va y avoir… Ne… »

Parasites. Craquements.

— « De quand appelez-vous ? » demanda Jérôme Bosch d’une voix qu’il s’efforçait à la fois d’affermir et de rendre discrète.

— « Pourquoi, pourquoi, pourquoi ? » disait la voix plaintive, la voix cassée, la voix geignarde. « De… demain… ou après… Sais pas… »

— « Pourquoi ne faut-il pas que je… ? »

Il se tut, pensant que Fred Hardy allait l’entendre. Il est venu de Londres exprès pour me mettre dans l’avion.

— « Accident », dit la voix. Elle était plus proche qu’elle ne l’avait jamais été. Mais elle paraissait plus lamentable encore, plus usée, d’être plus nette.

— « Qui est à l’appareil ? »

— « Tttt… toi », dit la voix au seul Jérôme Bosch. « J’ai déjà… »

— « Alors pourquoi me vouvoyez-vous ? » demanda brusquement Jérôme Bosch.

— « Je suis si loin… si loin », dit la voix, comme s’il s’agissait d’une explication.

La voiture prit de la vitesse. Ils filaient sur la voie de gauche de l’autoroute.

Une intuition frappa Jérôme Bosch comme un coup de poing.

— « Vous êtes m… malade », acheva-t-il.

Il n’avait pas osé dire plus. Pas devant le chauffeur, pas devant Fred Hardy.

— « Non, non, non », dit la voix, « pas ça… pas ça… pire, c’est terrible. Il ne faut pas… Je… J’attends. »

— « Il ne faut pas quoi ? »

— « Il ne faut pas partir », dit la voix, distinctement, et tout aussitôt elle disparut, comme si elle avait accompli un effort ultime, épuisant, effroyable.

Jérôme Bosch resta un moment prostré, penché en avant sur le dossier. De la sueur coulait sur son front. Le combiné s’échappa de ses doigts, rebondit sur le coussin, puis se mit à pendre au bout de son fil, heurtant le genou du chauffeur, tintant sur du métal.

— « C’est terminé ? » dit le chauffeur.

— « Je crois », dit Jérôme Bosch, dans un souffle.

— « Tant mieux », dit le chauffeur en raccrochant.

Un avion à réaction passa au-dessus d’eux, très bas.

— « Vous semblez nerveux, monsieur Bosch », dit Fred Hardy.

— « Ce n’est rien », dit Bosch, « rien du tout. »

Il pensa : je ne suis pas encore parti. Je peux changer d’avis. Dire que j’ai été rappelé. Une affaire urgente. Reporter à demain.

— « L’air de Nassau vous fera du bien, monsieur Bosch », dit Hardy. « L’agitation des grandes villes use les nerfs. »

— « Départ ou arrivée ? » demanda le chauffeur.

— « Départ », dit Hardy.

La voiture se rangea le long du trottoir. Jérôme Bosch se pencha en avant et vit que la somme inscrite au compteur avait trois chiffres. Hardy paya. Les portes de glace s’ouvrirent automatiquement devant eux. Ils évitèrent les queues aux guichets d’enregistrement et se présentèrent à l’entrée d’un petit bureau discret. Jérôme Bosch porta la main à sa poche gauche, toute gonflée par le passeport, le billet, le portefeuille, le visa et la lettre. Ils accomplirent les formalités.

— « Non, pas par là », dit Hardy comme Jérôme Bosch se dirigeait vers le grand escalier. Il le conduisit vers un étroit couloir. Le marbre fit place à une épaisse moquette. Une porte glissa sans bruit.

— « Déjà de retour, monsieur Hardy », dit le garçon d’ascenseur.

— « Hélas oui », dit Hardy, « je ne profite jamais de Paris. »

Ils se retrouvèrent dans le hall supérieur.

« Vous avez tout le temps d’acheter des journaux, monsieur Bosch. Ou un livre. Vous avez dix heures de vol, jusqu’à Nassau, avec les escales. Au départ de Londres, le vol est direct, mais il n’a lieu qu’une fois par semaine. »

Je peux refuser, pensait Jérôme Bosch. Remercier, attendre avec lui l’avion de Londres, promettre de partir demain. Prétexter un oubli. De quand m’appelait-il ? D’où m’appelait-il ? Pourquoi a-t-il dit demain ? Comment aurait-il pu m’appeler depuis demain ? Demain, je ne saurai pas plus qu’aujourd’hui comment téléphoner à travers le temps. Qui était-il ?

Il se laissait griser peu à peu par l’ambiance du hall.

— « Vous ne m’avez même pas laissé le temps de prendre un manteau », dit-il.

— « Inutile. À Nassau, vous n’en aurez pas besoin. Il vous faudra plutôt un costume léger. Vous avez d’excellents tailleurs anglais, à Nassau. Les meilleures maisons de Londres. »

De l’autre côté du mur de glace, des avions géants attendaient, immobiles, gelés. D’autres roulaient lentement sur les bretelles. Un autre encore faisait rugir ses réacteurs à l’extrémité d’une piste, se lançait en avant, refusait de quitter le sol, puis brusquement cassait son erre, se cabrait, s’élevait. Je suis dans un aquarium. Même les sons ne franchissent pas cette prison de verre. De l’autre côté, dans le bleu du ciel, commence la liberté.

Jérôme Bosch se laissa distraire par l’approche d’une jeune femme tirée à deux exemplaires. Deux jumelles. Exactement identiques. De longs cheveux de miel encadrant deux visages un peu fades mais d’une exquise fraîcheur. Leurs jambes étaient longues et minces. Elles portaient chacune un petit sac de cuir rouge en bandoulière. Font du cinéma ou de la photo, pensa Jérôme Bosch, au fond surpris de ne pas déceler entre elles et lui l’épaisseur d’une vitrine ou la profondeur infranchissable d’une salle de cinéma, ou le vernis glacé d’une page de magazine. La machine à inventer des histoires se mit doucement en marche. L’histoire d’un homme amoureux d’une des deux jumelles, n’importe laquelle, et qui se demande laquelle choisir. A ou B ? Il choisit A. Très rapidement, elle révèle son caractère acariâtre. Il comprend qu’il aurait dû épouser B qui est douce, affectueuse, et qui l’aime en silence. Que peut-il faire ? Divorcer et épouser B. Elle ne marchera jamais. Elle aime trop sa sœur. Il découvre une méthode pour téléphoner à travers le temps. Il se téléphone à lui-même le jour où il a pris sa décision. Épouse B, crie-t-il angoissé à son passé indécis. Que fera le passé ? Et si B se révèle acariâtre, à l’usage ? Complètement idiot, se dit Jérôme Bosch.

— « Les sœurs Berthold », dit Fred Hardy. « Elles prétendent qu’elles sont suédoises, mais en réalité elles sont autrichiennes et peut-être même yougoslaves. Monsieur Wildenstein avait envisagé de les utiliser. Mais elles ne savent pas jouer. Rien à faire. Pas la moindre présence. Comme si l’une était le reflet de l’autre et vice versa. À Hollywood, Jonathan Craig prétendait qu’elles n’avaient qu’une ombre pour elles deux. Elles vont tourner maintenant dans un petit film français. »

— « Vous rencontrez toujours les mêmes personnes dans les aéroports, monsieur Hardy ? »

— « Non, mais on tombe quelquefois sur des têtes connues. Surtout sur la ligne Paris-New York. Comme sur une ligne de banlieue. Londres est la banlieue de New York, aujourd’hui, monsieur Bosch. »

— « N’est-ce pas dangereux de voyager en avion ? » dit impulsivement et naïvement Jérôme Bosch. Il entendait la voix : accident… accident…

— « Certainement, monsieur Bosch », dit Hardy. « Mais moins que prendre une voiture. Il y a des statistiques. Je prends l’avion trois fois par semaine, en moyenne. Et monsieur Wildenstein fait partie du club des millionnaires. Vous en avez entendu parler. Cela veut dire qu’il a couvert plus d’un million de kilomètres en avion. Jamais un seul accident. Vous n’avez jamais pris l’avion, monsieur Bosch ? »

— « Si », dit Jérôme Bosch, soudain blessé de sa propre pusillanimité. « Je suis allé à Londres deux ou trois fois, et à Tunis, et à New York. En Allemagne, aussi, et à Nice. Mais je n’aime pas les décollages et les atterrissages.

Il eut envie de raconter comment il avait vu un hélicoptère brûler, en Algérie, pendant la guerre. L’appareil hésitant, comme une grosse mouche, puis dérapant, s’inclinant à quelques mètres du sol pour une raison inconnue, se renversant. Un brusque éclair de magnésium. Une épaisse fumée noire, pas d’explosion, cela brûlait seulement, les sirènes des pompiers, un linceul de neige, mousse carbonique, sur un bloc dérisoire de moins d’un mètre de côté, le moteur, tout ce qui restait de l’hélicoptère.

— « Le temps est splendide, monsieur Bosch », dit Fred Hardy. « Vous ferez un excellent vol. Regardez, votre avion vient d’être annoncé. »

Jérôme Bosch se tourna vers le panneau d’affichage. Il chercha et lut : Vol 713 B.O.A.C. Paris-New York-Miami-Nassau. Salle 32.

« Nous avons tout le temps », dit Hardy. « Vraiment, vous devriez acheter des journaux, un livre, une pipe, du tabac. Ou bien préférez-vous réfléchir, dans l’avion ? Les avions sont des endroits tellement calmes. »

Le regard de Jérôme Bosch glissa deux lignes au-dessous : Paris-Londres. 17 h. Air France. Vol A. Salle 57. Vol B. Salle 58.

— « Votre avion », dit-il.

Fred Hardy examina le tableau.

— « Oh ! il est dédoublé. »

— « Lequel allez-vous prendre ? » demanda brusquement Jérôme Bosch.

— « C’est sans importance », dit Hardy. « S’il ne reste plus de place dans le A, ils me mettront dans le B. Ils arrivent en même temps, je pense. »

Mais, se dit Jérôme Bosch, si l’avion B a un accident, ne faudrait-il pas insister pour prendre l’avion A ? Les chances sont-elles mathématiquement égales ? Comment choisir ?

— « On vous demande », dit Fred Hardy.

— « Qui, moi ? »

— « Le haut-parleur », dit Fred Hardy. « Monsieur Wildenstein, peut-être ? »

Il souriait, une cigarette entre les doigts, sa mallette posée sur le bras d’un fauteuil, appuyée contre sa hanche, impeccable, élégant.

Silence.

— « Monsieur Jérôme Bosch est prié de se présenter au bureau d’accueil », disait la voix asexuée mais féminine, angélique, trop grave, trop suave, trop calme.

— « On vous demande au téléphone, probablement », dit Fred Hardy. « Par ici. Droit devant vous. Voulez-vous que j’achète des journaux ? Une pipe ? Écume ou bruyère, monsieur Bosch ? Quel tabac préférez-vous ? Amsterdamer, Dunhill ? »

Mais Jérôme Bosch était déjà parti, étourdi, titubant. Trop de bruit. Trop de visages. Un itinéraire compliqué. Où est-ce ? Les pancartes. Accueil.

Il s’accrocha au comptoir comme s’il se noyait. Il avait compris. Une idée venait d’éclore dans son esprit. Jusque-là, elle avait tourné comme un poisson dans un bocal bien clos. Sphérique. Il comprenait. Il croyait tout.

— « Je suis Jérôme Bosch », dit-il à la jeune femme au visage souriant, un béret gris planté de travers sur la tête. Ses yeux étaient trop grands, durement soulignés de noir, et ses dents trop grandes aussi.

« On vient de m’appeler », dit Jérôme Bosch, nerveux. « Je suis Jérôme Bosch. »

— « Bien sûr, monsieur Bosch. Un instant, monsieur Bosch. »

Elle enfonça un bouton invisible, dit quelque chose, écouta.

« Un appel téléphonique, monsieur Bosch. Cabine 3. Non, par ici. Sur votre gauche. »

La porte se referma automatiquement sur lui. Silence. Le rugissement des avions ne parvenait pas jusque-là. Il décrocha et dit dans l’appareil, sans attendre :

— « Je ne veux pas partir. »

— « Tu ne vas pas flancher maintenant », dit la voix de gauche, la voix ferme et résolue.

— « L’autre », dit Jérôme Bosch. « Il ne téléphone pas de ton avenir. Il appelle d’un autre avenir. Il lui est arrivé quelque chose. Il a pris l’avion et il a eu un accident et… »

— « Tu es fou », dit la voix. « Tu as peur de prendre l’avion et tu inventes n’importe quoi. Je te connais bien, tu sais. »

— « Je t’invente peut-être aussi », dit Jérôme Bosch.

— « Écoute », dit la voix. « J’ai eu assez de mal à te joindre. Je savais que tu hésiterais. Je ne tiens pas à ce que tu rates cette occasion. »

— « Si je ne pars pas », dit Jérôme Bosch, « tu n’existeras pas. C’est pour ça que tu insistes. »

— « Et alors ? » dit la voix. « Je suis toi, n’est-ce pas ? Je t’ai expliqué. Ibiza. Acapulco. Tout le temps d’écrire. Et Barbara. Bon Dieu, je ne devrais pas te le dire, mais tu vas épouser Barbara. Tu ne vas pas rater ça. Tu l’aimes. »

— « Je ne la connais pas encore », dit Jérôme Bosch.

— « Tu vas la rencontrer », dit la voix. « Elle sera folle de toi. Pas tout de suite. Dix ans, Jérôme. Plus de dix ans de bonheur. Elle jouera tous tes films. Tu seras célèbre, Jérôme. »

— « Laisse-moi le temps de réfléchir », dit Jérôme Bosch.

— « Quelle heure est-il ? »

Il consulta sa montre.

— « Quatre heures dix. »

— « Tu dois monter dans l’avion. »

— « Mais l’autre voix, celle qui téléphone de je ne sais où ? Elle me dit de ne pas partir. Un autre futur, un autre possible. Il a dit qu’il appelait de demain. »

— « Un autre futur », dit la voix, indécise. « Et alors, je suis là, non ? J’ai pris l’avion et il ne m’est rien arrivé. J’ai pris l’avion cent fois. Je fais partie du club des millionnaires, à présent. Tu sais ce que c’est ? Jamais eu d’accident. »

— « L’autre a eu un accident », dit Jérôme Bosch, entêté.

Silence. Crachotements. Un insecte abyssal dévore la ligne quelque part au fond d’un océan.

— « Admettons », dit la voix. « Tu peux courir un risque, non ? Regarde les statistiques. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que tu arrives à bon port. Plus que ça. Neuf cent… »

— « Pourquoi devrais-je te croire », demanda Jérôme Bosch, « et pas l’autre ? »

— « … chance sur deux… »

— « Allô », dit Jérôme Bosch, « je t’entends très mal. »

— « Même s’il n’y avait », disait la voix qui criait et qui demeurait lointaine, qui parlait de l’autre côté d’une cloison de verre, qui hurlait de l’intérieur d’une boîte close, « qu’une chance sur deux, tu ne pourrais pas la laisser tomber. Tu ne vas pas passer ta vie dans ce bureau, non ? »

— « Non », dit Jérôme Bosch, faiblissant.

Une voix minuscule, au bout de la ligne, comme si le correspondant, là-bas, s’enfonçait dans de la mousse, sombrait dans le labyrinthe infini des fils téléphoniques.

— « Dépêche-toi », disait un insecte, « tu vas manquer l’avion. »

Clic.

— « Allô, allô », criait Jérôme Bosch.

Silence. Appareil mort. Il regarda sa montre. Seize heures quatorze. Je retarde d’une minute ou deux. Hardy doit se demander ce que je fais. Je vais rater l’avion.

Dois-je partir ? se demanda Jérôme Bosch.

— « Il est temps », dit Fred Hardy, souriant. « Je vous ai acheté une serviette. Une pipe d’écume. Monsieur Wildenstein préfère les pipes d’écume parce qu’il n’est pas nécessaire de les… comment dites-vous… culotter. Trois paquets de tabac. Le Monde et Le Figaro, le New York Times, Paris-Match, Playboy et le dernier Fiction. C’est cette revue française où vous publiez vos nouvelles, n’est-ce pas ? Je vous ai acheté une brosse à dents. Un flacon de whisky. Chivas. Vous aimez le Chivas, n’est-ce pas, monsieur Bosch ? Nous avons juste le temps. Non, pas par ici. »

Le policier sourit, salua Fred Hardy et fit un signe.

Le douanier les laissa passer.

« Dites à monsieur Wildenstein que tout va bien à Londres, monsieur Bosch. Je lui téléphonerai demain. Non, monsieur Bosch, ici. »

Les haut-parleurs diffusaient de la musique douce.

Ils avançaient dans un couloir infini, limité au bout par une grande glace qui leur renvoyait leur image vers laquelle ils se précipitaient. Mais ils ne l’atteignirent pas. Fred Hardy prit le coude de Jérôme Bosch et lui fit opérer un quart de tour à droite et ils descendirent, immobiles, à l’étage inférieur sur un petit escalier mécanique.

La salle d’attente était divisée en deux parties. À droite, une file de gens. Jérôme Bosch voulut se joindre à eux. Mais Fred Hardy l’orienta vers l’autre porte. Il n’y avait devant elle presque personne. Un complet gris au visage buriné qui tenait à la main une serviette de cuir noir et luisant, et une femme, très grande, très belle, dont les longs cheveux pâles caressaient les épaules nues. Elle ne regardait personne.

Il restait une porte à franchir.

Je ne veux pas partir, pensait Jérôme Bosch, blême. Je vais prétexter un malaise, un rendez-vous oublié, la nécessité d’aller chercher un manuscrit. Je ne leur dirai rien du tout. Ils ne peuvent pas me contraindre. Ils ne peuvent pas m’enlever.

— « Tenez », dit Fred Hardy en lui tendant la serviette. « Je vous souhaite un bon voyage. J’aurais aimé vous accompagner, mais le bureau m’attend à Londres. Je viendrai peut-être aux Bahamas vers la fin du mois. Je suis très heureux de vous avoir rencontré, monsieur Bosch. »

La porte s’ouvrit. Une hôtesse entra, sourit, considéra ses trois passagers de première classe, prit leurs tickets rouges et s’effaça.

— « Veuillez prendre place dans le car, s’il vous plaît. »

— « Adieu, monsieur Hardy », dit Jérôme Bosch en s’éloignant.

. . . . . . . . . . .

Jérôme Bosch est presque seul dans le car qui emmène les passagers de première classe. Le car roule lentement, suit un itinéraire compliqué sur une immense surface de béton lisse que rien ne paraît baliser. Jérôme Bosch ne ressent rien, pas même la petite excitation qui accompagne tous les voyages. Il pense qu’on ne peut plus l’atteindre au téléphone, en quoi il se trompe. Il pense que plus personne n’essaiera d’influer sur sa conduite parce que cela n’a plus d’importance. Le car s’arrête. Jérôme Bosch descend du car qui repart chercher la fournée de passagers de seconde classe. Il gravit l’escalier mobile appliqué à l’avant de l’appareil. Il hésite en entrant dans la cabine de première classe. Il se laisse conduire jusqu’à un fauteuil, à côté d’un hublot, en avant des ailes. Il attache sa ceinture sous l’œil vigilant de l’hôtesse. Il entend du bruit, des raclements de pieds, derrière lui, les passagers de seconde classe qui s’installent. Il voit l’hôtesse se diriger vers le poste de pilotage, y disparaître un instant, revenir, décrocher le micro. Il l’entend souhaiter la bienvenue en trois langues, recommander l’extinction des cigarettes et la vérification des ceintures. Un panneau s’est allumé qui renouvelle ces instructions. On lui tend un panier empli de bonbons. Il en choisit un. Il sait qu’il s’agit d’un rite, que ces appareils sont pressurisés et que ses tympans ne le feront pas souffrir même s’il ne prend pas la peine de déglutir, que, d’ailleurs, il aura avalé le bonbon avant que l’avion ait fini de décoller. L’appareil roule. Il semble à Jérôme Bosch qu’il voit derrière la porte déjà lointaine du salon d’attente la haute silhouette élégante de Fred Hardy. L’avion s’immobilise. Les moteurs rugissent et, sans attendre, l’univers se rue en avant et colle Jérôme Bosch à son dossier. Il essaie de regarder par le hublot. L’appareil a quitté le sol. Un choc. Les roues sont rentrées dans leurs logements.

Jérôme Bosch se détend. Il n’arrivera rien. On lui tend un journal, celui du matin, et, machinalement, il l’ouvre à la page économique et ses yeux se portent sur la petite carte météorologique. Il le met de côté. Il ouvre la serviette, cherche et trouve la pipe, l’examine, qualité supérieure, la bourre, l’allume. On lui sert un whisky. Il vole au-dessus des nuages. Il se demande si des civilisations éphémères et minuscules se développent dans les replis de ces montagnes de brume. Il croit être en train d’oublier le téléphone. Il essaie d’imaginer Nassau. Il commence à découvrir qu’il est parti. Il prend possession de la cabine. Il fait fonctionner son fauteuil. Il s’interroge sur les probabilités respectives de ses deux avenirs. Il lui semble, mais il n’en est pas certain, que la voix de gauche, la voix ferme, assurée, Ibiza, Acapulco et Barbara, n’a pas cessé de s’éloigner, de devenir moins nette, de conversation en conversation, et l’autre plus présente. Question de lignes téléphoniques. On lui apporte à manger. On lui sert du champagne. Il regarde l’hôtesse qui sourit chaque fois qu’elle passe près de lui. Il redemande du champagne. Il boit un café. Il dort.

Lorsqu’il se réveille – mais quelle heure est-il ? – l’avion vole au-dessus de la mer dans un ciel parfaitement dégagé. Jérôme Bosch n’a pas rêvé, ou ne peut pas se souvenir de ses rêves. Il regrette, absurdement, en regardant la mer, de ne pas avoir emmené un slip de bain. Monsieur Wildenstein a sûrement une douzaine de slips de bain. Jérôme Bosch comprend enfin que l’hôtesse s’adresse à lui. Elle lui tend un morceau de papier bleu plié de façon compliquée, comme un télégramme. Elle paraît surprise.

— « Un appel pour vous, monsieur Bosch. Le radio s’excuse, mais il n’a compris que quelques mots. Il y a de l’électricité statique dans l’air. Il a demandé confirmation, mais sans succès. »

Il déplie le papier et lit deux mots seulement, griffonnés au crayon à bille : À bientôt…

Monsieur Wildenstein, pense-t-il. Mais il n’en est pas sûr.

— « S’il vous plaît », dit-il, « s’il vous plaît, pouvez-vous demander à quoi ressemblait la voix ? »

— « Je vais voir », dit l’hôtesse qui s’éloigne, disparaît dans le poste de pilotage, revient au bout d’un moment.

« Monsieur Bosch », dit-elle, « le radio ne sait pas très bien comment décrire une voix. Il vous prie de l’excuser. Il dit qu’elle paraissait très proche, que la communication était très puissante et qu’il ne croit pas, malgré les parasites, qu’on ait voulu dire quelque chose de plus. Il a redemandé confirmation. »

— « Je vous remercie », dit Jérôme Bosch tandis qu’il la voit s’éloigner, décrocher le microphone, prendre son souffle et qu’il l’entend dire d’une voix suave :

— « Une seconde d’attention, s’il vous plaît, mesdames et messieurs. Nous allons traverser une zone de perturbations. Veuillez attacher vos ceintures et éteindre vos cigarettes. Ladies and gentlemen, your attention please, fasten your seatbelts… »

Il ne l’écoute plus. Il regarde par le hublot, au fond du ciel autrement pur, une petite tache nuageuse, presque noire, surmontée d’un intense bouillonnement sombre et vers laquelle l’avion se précipite. Noire, noire, noire, comme un œil.