Des soldats de Terre-Neuve arrivèrent à dix heures sur la terre de personne, devant la tranchée de l'Homme de Byng, alors qu'un pâle soleil perçait enfin le ciel blanc et que partout, pour un moment, les canons s'étaient tus. Il avait neige pendant leur cheminement dans les boyaux.Leurs manteaux étaient trempés, ils avaient froid. Chacun, en peinant dans la neige, traînait avec lui son nuage d'haleine et ses soucis, et sa peur, et le souvenirs des siens que peut-être il ne reverrait pas.
Ils étaient dix en tout, commandés par un sergent bon garçon, coureur des bois dans des étendues glacées plus silencieuses encore et plus vastes, où il ne se battait qu'avec les ours et les loups.
Pendant que trois d'entre eux descendaient dans la tranchée française, saccagée par les bombes, trois autres partirent en reconnaissance dans celle des Allemands. Ceux qui restaient, en explorant les terrain, trouvèrent cinq corps dispersés de soldats français.
Le premier qu'ils virent était à genoux dans un trou les yeux ouverts, et sous la neige qui s'était accrochée à lui, semblait une statue de prière. Un autre très jeune, le seul qui ne fût pas blessé à la main, le seul qui portait encore son numéro de régiment au col et ses insignes, était tombé à la renverse, une expression de délivrance sur le visage, la poitrine déchiquetée par un éclat d'obus.
Le sergent était outré de voir la barbarie des ennemis, qui dépouillaient de tous les pauvres tués, pour ramener chez eux de quoi se vanter à leur fraulein. Il dit à ceux qui étaient avec lui que tout homme mort dans ses godasses a droit à une sépulture décente, qu'on ne pouvait pas ensevelir tous les soldats tombés sur les champs de bataille, mais ceux-là, oui, parce que l'homme à genoux les en priait et que s'ils ne le faisaient pas, cela leur porterait certainement malheur.
Ainsi ils se donnèrent cette peine, les gens de Terre-Neuve, un matin froid parmi tant d'autres de la guerre, et Richard Bonnaventure était leur chef de patrouille, qui avait connu le Grand Nord et chassé avec les Eskimos, pareil en cela, sans le savoir, à celui dont il avait pitié.
Ils rassemblèrent les cadavres dans un trou d'obus, ils lurent leurs noms sur des plaques de poitrine et des bracelets, et le sergent les écrivit un à un dans son carnet de route.
Et puis ils trouvèrent une bâche dans la tranchée ennemie, de bonne toile solide, et ils couvrirent les morts et ils déplièrent le manche de leurs pelles et, tous ensemble, ils comblèrent le trou, en s'activant car la canonnade, au levant comme au couchant, avait repris, elle était comme un long roulement de tambours qui les rappelait à la guerre.
Avant de se remettre en marche, Dick Bonnaventure se fit donner par un de ses hommes, qui vida dans sa poche ce qui lui restait de tabac, une boîte en métal rouge. Il l'enfonça aux trois quarts dans la terre après y avoir enfermé un billet à l'intention de ceux qui trouveraient la tombe, une page arrachée à son carnet sur laquelle il avait écrit au crayon comme il pouvait, en s'appuyant sur un genou
Cinq soldats français,
ici reposent,
morts leurs souliers aux pieds
à la poursuite du vent,
le nom du lieu
où se fanent les roses,
et une date,
Il y a longtemps
Hossegor, 1989
Noisy-sur-Ecole 1991