Hossegor écrasé par la chaleur d'août, même les chats en souffrent. Chaque soir, éclatent des orages qui mitraillent les arbres, arrachent les feuilles, massacrent les fleurs. Bénédicte s'effraie des coups de tonnerre.

Célestin Poux reste encore quelques jours à MMM.

Il bichonne la Delage, il aide Sylvain au jardin et scie avec lui du bois pour l'hiver. Il nage dans le lac. Mathilde lui apprend à jour à la Scopa. Il mange de bon appétit et Bénédicte est aux anges. Il s'ennuie. Quelquefois, Mathilde le voit, pensif, regarder tomber la pluie derrière les vitres des portes-fenêtres. Elle roule vers lui, il tapote sa main avec le sourire gentil et distrait de quelqu'un qui n'est déjà plus là. Un soir, il lui dit qu'il partira le lendemain, qu'il donnera souvent de ses nouvelles, qu'elle saura toujours où le trouver si elle a besoin de lui. Elle dit qu'elle comprend.

Le lendemain c'est le 15 août, Cap-Breton doit être en fête, la rue gorgée de monde pour suivre la procession. Célestin Poux remonte un échafaudage à l'arrière de sa moto. Sylvain affecte de vaquer à son ouvrage. Bénédicte reste avec Mathilde sur la terrasse, bien triste de voir partir un si brave garçon. Il y a douze jours, un dimanche, à l'heure où le soleil déclinait et touchait déjà la cime des pins, il arrivait pour renouer un fil. Il semble à Mathilde que ça fait plus longtemps. Il vient vers elle, son bonnet et ses lunettes de motard à la main, pour dire au revoir. Elle lui demande où il va et s'en veut aussitôt. Il sourit, encore une fois, de son sourire à faire fondre, il ne sait pas. Peut-être fera-t-il un tour à Oléron. Il ne sait pas. Il embrasse Mathilde et Bénédicte. Il va donner l'accolade à Sylvain. Il part comme il est venu, à peu près à la même heure, dans la pétarade de son moteur poussé à fond. Où il arrivera, il aura deux gros ronds de peau bien propres autour de ses yeux bleus, et Mathilde, tout à coup, se demande où elle a bien pu laisser, quand elle était enfant et n'en avait plus envie, son poupon Arthur.

Quelques jours plus tard, elle reçoit une lettre de Leipzig, en Allemagne. Heidi Weiss, sitôt rentrée de voyage, a rencontré l'ancien feldwebel, Heinz Gerstacker, qui lui a fait de nouveau le récit du dimanche de Bingo Crépuscule. C'est à peu près ce qu'elle a dit à l'Auberge des Remparts, avec toutefois des précisions, dont la dernière aurait stupéfié Célestin Poux s'il était là mais confirme à Mathilde, si son orgueil en avait besoin, qu'en dépit de son imagination intempestive, ses parents, dans leurs élans amoureux de Tolède, ne l'ont pas faite si sotte.

Gerstacker, prisonnier, a été ramené dans les lignes françaises le lundi, un peu avant l'aube, avec trois de ses camarades. Ils étaient conduits par deux soldats qui, au lieu de couper au plus court, ont voulu passer par Bingo. Sur le terrain, dispersés dans la neige, gisaient les cadavres des condamnés. Les deux soldats se sont séparés pour explorer les lieux avec des torches électriques. Gerstacker, suivant l'un a d'abord vu un condamné que la mort avait figé comme il était tombé, à genoux, les bras sur les cuisses, la tête inclinée vers la poitrine. C'était celui qui avait abattu l'Albatros à la grenade. Un autre était dans un trou, qui semblait une cave effondrée car des marches d'escalier existaient encore. Gerstacker a nettement vu, dans la lumière de la torche, que celui-là, renversé sur le dos, les jambes au milieu des marches, était chaussé de bottes allemandes. Le soldat français a soufflé : “ Merde ! ” C'est l'un des rares mots que le feldwebel connaît de notre langue. Après, en se remettant en route, le soldat a discuté avec son compagnon et celui-ci a répondu : “ Oui, eh bien, boucle-la !” Et cela Gerstacker n'avait pas besoin d'être bilingue pour le comprendre aussi.

Mathilde n'est pas étonnée, encore moins stupéfiée comme l'aurait été Célestin Poux, son cœur bat plus vite, c'est tout. Si ce qu'elle imagine, depuis qu'elle a lu de Tina Lombardi et retrouvé son coffret en acajou, a le moindre bon sens, il faut que Benjamin Gordes, dans cette nuit de combats, soit revenu à un moment ou à un autre devant Bingo Crépuscule. Gerstacker confirme qu'il l'a fait.

Pauvre, Benjamin Gordes. Il faut que tu sois mort là, pense-t-elle, pour que je continue de croire que l'un des cinq, qui t'as pris tes bottes, est resté vivant au moins jusqu'à Combles. Ce ne pouvait être ton ami l'Eskimo, ni Six-Sous, ni Ange Bassignano. Manech, dans l'état où tout le monde l'a décrit, n'en aurait pas eu l'idée. Reste ce rude paysan de la Dordogne qu'on a trouvé, à sa naissance, sur les marches d'une chapelle et qui se terrait, à son dernier jour, par une facétie du destin, dans les ruines d'une autre. Reste le phrase d'Urbain Chardolot, revenu au matin sur la terre de personne, quand recommençait de tomber la neige, bien après toi, bien après le prisonnier allemand et le soldat sans nom qui t'ont vu dans un trou : “Un au moins, si ce n'est deux. ”

Oui, Chardolot avait une certitude et un soupçon. La certitude, il l'a dite à Esperanza, en juillet 18, sur le quai de cette gare où on l'évacuait : “Je miserais bien deux louis avec toi sur le Bleuet, si je les avais. Mais les filles m'ont tout pris." Le soupçon, c'était Cet Homme, simplement parce que le soldat sans nom n'avait pas écouté, en fin de compte, le conseil de la boucler.

La lettre que Mathilde attend avec le plus d'impatience, celle du curé de Cabignac, lui arrive deux jours plus tard.



Samedi 16 août 1924.

Ma chère enfant,

J'avoue que votre question me laisse perplexe sur le sens de vos démarches. Surtout, je ne peux me figurer par quels détours la dernière lettre de Benoît Notre-Dame, ou sa copie, a pu parvenir entre vos mains. Il me faut croire que vous avez rencontré Mariette et que votre silence à ce sujet n'est dû qu'à un interdit de sa part, ce qui m'attriste profondément.

Néanmoins, je vous répondrai du mieux que je peux, pour ma foi en Notre-Seigneur et la confiance que j'ai en vous.

J'ai lu plusieurs fois cette lettre. Dès l'abord, je puis vous dire que le Benoît que j'ai connu enfant, adolescent et adulte, pour être abrupt peu disert, ne la jamais été a ce point. Sans doute, les misères de la guerre ont changé les sentiments et les hommes, mais ce que je ressens le plus profondément, c'est que son message à Mariette, la veille de sa mort, veut dire autre chose que ce qu'il dit.

J'ai cherché à comprendre, comme vous me le demandiez, ce qu'il y a, selon votre expression, d'incongru dans sa lettre. Je me suis renseigné dans les villages alentour, jusqu'à Montignac. Mes recherches expliquent le retard que j'ai pris à vous répondre. J'ai parlé à beaucoup de gens qui ont connu les Notre-Dame. Tous m'ont affirmé que Benoît n'a jamais eu besoin d'acheter de l'engrais pour fumer ses champs, qui n’étaient pas immenses, son meilleur rapport étant l'élevage. Je n'ai rencontré personne, dans le pays, qui ait entendu parler d'un monsieur Bernay, ou Bernet. Le nom qu'on a pu me dire et qui se rapproche le plus de celui-là est Bernotton, marchand de ferraille, qui ne vend pas d’engrais. Ce qui est inexplicable dans cette lettre, et non pas, sans vous offenser, incongru que vous employez improprement, car ce qui est incongru ne heurte que les convenances, pas la raison, ce qui est inexplicable, c'est ce monsieur Bernay qui n'a jamais existé.

Je suis un vieil homme, ma chère enfant. Je voudrais, avant l'appel de Dieu, même si Mariette avait refait sa vie dans l'impiété, savoir ce qu'elle est devenue, et son fils Baptistin que j'ai baptisé, comme j'avais marié ses parents. Je prierai ce soir pour Benoît-Notre-Dame. Je prierai pour vous, en croyant de toute mon âme que ce chemin que vous avez pris, que je ne comprends pas, est une des ces voies qu'on dit impénétrables.

Au revoir, ma chère enfant. Si j'avais quelques lignes de vous pour me rassurer, je vous pardonnerais volontiers l'incongru, même si, comme je le devine rien qu'à vous lire, vous aggravez votre cas d'avoir pratiqué le latin.

Votre dévoué en Notre-Seigneur,

Anselme Boileroux,

Curé de Cabignac.





Il est midi. La première des choses que veut Mathilde, c'est consulter, dans sa chambre, le Littré.

Exact, elle a tort. Elle n'en fait pas moins, avec la langue et les lèvres, un bruit incongru à l'adresse du bon curé.

Ensuite, elle prend des feuilles à dessin dans son tiroir, des ciseaux. Elle découpe autant de petits papiers qu'il en faut pour écrire, un mot sur chacun, la lettre de Cet Homme, au soir du 6 janvier 1917.

Elle fait le vide sur la table. Elle aligne dans l'ordre tous les petits papiers. Elle les déplace et les replace pour retrouver ce code, l'Ascenseur, dont Célestin Poux lui a parlé. Le mot-repère de Cet Homme et de sa Mariette, elle ne le connaît pas, elle se fie à ce nom inconnu des gens de Cabignac : Bernay.

À une heure, Bénédicte et Sylvain ont l'estomac qui réclame. Elle leur dit de déjeuner sans elle, qu'elle n'a pas faim. Elle boit au goulot de sa bouteille d'eau minérale. À deux heures, Bénédicte vient dans la chambre, Mathilde répète qu'elle n'a pas faim, qu'on lui fiche la paix. À trois heures, elle n'a toujours pas trouvé, les chats n'en font qu'à leur tête, elle les chasse de la pièce. À quatre heures, sur sa table, les mots sont alignés ainsi :



Chère épouse,

Je t'écris cette lettre pour t'avertir

que je serai sans t'écrire un moment. Dis au

père Bernay que je veux tout réglé pour le

début mars, sinon tant pis pour lui. Il

nous vend son engrais trop cher. Je pense

malgré tout qu'il fera l'affaire.

Dis à mon titou que je l'embrasse fort

et que rien de mal ne peut lui arriver pourvu

qu'il écoute sa maman chérie. Moi, je connais

encore personne d'aussi bon. Je t'aime,

Benoît

À la verticale du mot Bernay, on peut lire, de haut en bas :

Je serais Bernay mars. Vend tout. Dis rien. Écoute personne. Benoît



Mathilde reste un moment immobile, avec quelque chose dans le cœur qui doit ressembler à de l’orgueil d'avoir réussi son tableau, toute seule, comme une grande, un tableau où n'importe quoi d'autre qui ferait facilement venir les larmes si l'on en s'empêchait pas de s'attendrir sur soi. Elle dit qu'elle n'est pas encore au bout de ses peines et que maintenant, elle a faim. Elle agite sa clochette.

À Bénédicte qui vient souriante, sans doute parce que son quartier-maître, en passant, lui a caressé les fesses, elle demande de l'excuser pour son impatience de tout à l'heure, qu'on lui apporte un sandwich au jambon de Bayonne avec beaucoup de beurre et Sylvain en guise de moutarde. Bénédicte répond que si Matti savait comme elle-même la traite parfois dans son for intérieur, elle ne s'excuserait pas.

Quand Sylvain arrive, avec le sandwich, long à faire peur, et un verre de saint-émilion, Mathilde a rangé les petits papiers, sorti du coffret en acajou les notes qu'elle a prises en 1919 et qui le concernent directement. Comme d'habitude, il s'allonge sur le lit, les mains sous la nuque, arrachant ses sandales l'une après l'autre à la seule aide de ses pieds. Elle lui demande, la bouche pleine :

“Quand tu es allé au meublé de la rue Gay-Lussac t'informer sur Mariette Notre-Dame, les propriétaires t'ont bien dit qu'en partant avec son bébé, ses cachotteries et ses bagages, elle a pris un taxi pour la gare de l'Est ? C”est pas la gare du Nord, d'Orléans ou de Vaison-la-Romaine ? ”

Il répond que si elle a pris des notes quand il le lui a dit, elle peut en être sûre, mais qu'en plus, même après cinq ans, il s'en souvient très bien.

Mathilde avale une grande bouchée de son sandwich. Elle dit : “J'ai noté aussi que les deux fois où Mariette Notre-Dame est partie avec son bébé rendre visite à ses amis, ce n'était que pour la journée, ce ne doit pas être bien loin de Paris. ”

“Et alors ? ”

“Il te serait difficile de retrouver un village nommé Bernay, qu'on peut atteindre par la gare de l'Est, pas bien loin de Paris ? ”

“ Tout de suite ? ”

Elle ne répond pas. Elle se bat férocement avec son jambon de Bayonne. Sylvain se lève, enfile ses sandales et va chercher son annuaire des Chemins de fer. Il adore les Chemins de fer. Une fois, il a raconté à Mathilde que son rêve, s'il n'était pas marié, serait de prendre n'importe quand un train pour n'importe où, de s'arrêter dans des villes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a même pas envie de connaître, il dormirait seul dans des hôtels Terminus en face de la gare, le lendemain il repartirait ailleurs. Il prétend que les Chemins de fers sont magiques, ensorcelants, que très peu d'élus peuvent comprendre.

Il revient, il s'assoit sur le lit, il regarde Mathilde avec ses bons yeux de second père. Il dit : “C'est Bernay près de Rozay-en-Brie, en Seine-et-Marne. ”

Mathilde laisse le reste de son sandwich, elle boit en trois coups son vin. Elle dit : “Je sais que je t'embête, on est à peine rentré. Mais il faut que j'aille là-bas."

Il soupire à peine, il hausse une épaule, il répond : «  C'est pas moi que ça dérange. Didi va pas être contente. »

Mathilde, penchée vers lui dans son fauteuil, insidieuse, murmure avec ardeur : « Met-z-y lui un bon coup cette nuit. Que je l'entende crier d'ici. Après, elle t'adore, on en fait ce qu'on veut. »

Il rit, plié au bord du lit, le front à toucher presque ses genoux, à la fois honteux et fier. Personne, à l'heure où Mathilde écrit ces lignes, ne peut imaginer comme elle aimait Sylvain.

Le lendemain, ils vont là-bas.



Bernay, sous un soleil de feu, n'est pas plus loin de Rozay-en-Brie que Mathilde de sa destinée. Elle a mal au dos. Elle a mal partout. Sylvain s'arrête devant l'école. Il ramène à la Delage un petit homme aux cheveux en bataille, un livre ouvert à la main, l'instituteur qui habite là, monsieur Ponsot comme il le dit,

Le livre, Mathilde le voit, c'est Les Aventures d'Arthur Gordon Pym d'Edgar Poe. Elle est capable de reconnaître ce livre dans les mains de n'importe qui, à dix pas, étant entendu que celui qui vient, parce qu'il profite de son dimanche pour le lire, ne peut en aucun cas être n'importe qui. J'ai gravé cela dans la montagne, ma vengeance est écrite dans la poussière du rocher. C'est l'épitaphe qu'on peut trouver pour Tina Lombardi, près d'un siècle avant elle, traduite par Baudelaire, dans les pages d'un fou.

Mathilde demande à l'instituteur s'il a dans sa classe un garçon de huit ans, neuf ans, qu'on appelle Baptistin. Monsieur Ponsot répond : “Vous voulez parler de Titou Notre-Dame ? Bien sûr que je l'ai avec moi. C'est un très bon élève, et même le meilleur que j'aie jamais eu. Il vous torche de ces rédactions qui sont étonnantes pour son âge, et une, juste avant Noël, sur les vipères, m'a fait comprendre qu'un jour, il sera un savant ou un artiste, tout explose dans son cœur. ”

Mathilde dit qu'elle veut seulement savoir où il habite. L'instituteur répond, le bras tendu, que c'est par là. Il dit : “Vous arrivez à Vilbert, vous tournez à gauche sur la route de Chaumes et cent mètres après, ou deux cents mètres, vous prenez le chemin de terre, toujours à gauche, qui descend le long de la rivière. Vous passez la ferme des Mesnil et la Petite Fortelle, vous continuez, vous continuez, vous ne pouvez pas vous tromper, vous arriverez, au fond de la vallée, à une ferme au milieu des champs qu'on appelle ici le Bout du Monde, c'est là où habite Titou Notre-Dame. ”

Le chemin de terre, entre le rideau d'arbres qui cache la rivière et l'épaisse forêt qui le flanque, est ombreux et frais, le choc de lumière est d'autant plus brutal quand l'auto débouche au Bout du Monde, sur d'immenses étendues de tournesols jaunes, à perte de vue, si hauts qu'on ne voit, des bâtiments de la ferme au milieu, que les toits de tuiles ocre.

Mathilde demande à Sylvain de s'arrêter. Quand il coupe le moteur, on n'entend plus que le murmure de la rivière et, très loin, les oiseaux de la forêt. Nulle part de clôture. Tout autour, au flanc des pentes qui cernent la vallée, les champs ne sont délimités que par leurs couleurs, verdoyantes encore ou dorées. Sylvain déplie la trottinette. Il trouve l'endroit très beau, mais il ne sait pourquoi, quelque peu oppressant. En vérité, elle lui a dit de la laisser là, assise dans son fauteuil, sous son ombrelle, près du tronc d'un chêne allongé au bord du chemin, de s'éloigner avec la Delage pendant deux heures, et il se fait du souci. Il dit : « Ce n'est pas raisonnable, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Laissez-moi au moins te conduire jusqu'à la maison. » Elle dit non, il lui faut être seule et attendre que celui qu'elle veut voir vienne à elle.

« Et s'il ne vient pas ? »

« Il viendra », dit Mathilde . » Peut-être pas tout de suite, il me craint plus que je ne le crains. Il va m'observer de loin pendant un moment et puis il viendra. C'est pourquoi retourne au village, bois tranquillement ta bière. »

L'auto s'en va. Mathilde, devant les tournesols à l'infini, a un sentiment étrange de déjà vu, mais ce devait être, pense-t-elle, dans un rêve qu'elle a eu autrefois, il y a des années, qu'elle a oublié.

Une ou deux minutes plus tard, un chien aboie, elle devine qu'on le fait raire. Et puis elle entend courir sur le chemin qui vient de la maison. À la légèreté de la course, elle comprend que c'est un enfant. Il apparaît à vingt pas d'elle et s'arrête net. Il est blond, avec de grands yeux noirs, elle a calculé qu'il a huit ans et demi. Il porte des culottes grises, une chemisette bleue, un pansement à un genou qui ne doit pas couvrir grand bobo, sinon il ne courrait pas aussi vite.

“ Tu es Titou ? ” demande Mathilde.

Il ne répond pas. Il s'en repart en courant, entre deux champs de tournesols. Un moment après, Mathilde entend venir Cet Homme sur le chemin, le pas tranquille. Plus son pas se rapproche, plus son cœur bat fort.

Lui aussi s'arrête à vingt pas d'elle. Il la regarde plusieurs secondes sans bouger, le visage et le regard muets, haut comme on le lui a dit, peut-être plus grand encore que Mathieu Donnay, bâti en force, habillé d'une chemise blanche sans col, aux manches retroussées, d'un pantalon de toile beige tenu par des bretelles. Lui, Mathilde a calculé qu'il a eu en juillet trente-huit ans. Il est tête nue. Il a les cheveux bruns, les mêmes grands yeux noirs que son fils.

Enfin, lentement il s'approche, fait les derniers pas qui le séparent de Mathilde. Il lui dit : “je savais que vous alliez me retrouver un jour. Je vous attends depuis qu'on m'a montré cette annonce, dans le journal." Il s'assoit sur le tronc du chêne abattu, un pied dessus, un pied par terre, dans des espadrilles couleur de poussière qu'il porte en savates. Il a une voix un peu sourde, paisible comme tout lui-même, plus douce que ne le laisserait deviner sa taille. Il dit :

“En avril 1920, je suis même allé à Cap-Breton, je vous ai vue en train de peindre, dans le jardin d'une villa. Je ne sais plus ce que j'avais en tête. Vous étiez pour moi un danger terrible et quand je dis pour moi, vous le comprenez, c'est à ma femme et à mon fils que je pense. Peut-être, c'est de vous avoir vue dans ce fauteuil, peut-être aussi que je n'ai plus le cœur de tuer même une poule, depuis la guerre, je le fais parce qu'il faut bien, du mieux que je peux pour la bête, avec un grand dégoût. Je me suis dit : tant pis si elle me retrouve un jour et me dénonce, arrive ce qui arrive. Et je suis revenu chez moi."

Mathilde répond qu'elle n'a jamais dénoncé personne, même pas quand elle était petite, que ce n’est plus maintenant qu'elle va commencer. Elle dit : “ Ce que vous êtes devenu après Bingo vous regarde. Je suis heureuse que vous ayez pu échapper à tout ça, mais vous le comprenez-vous aussi, moi c'est à celui qu'on appelait le Bleuet que je pense. »

Il ramasse une petite branche de bois mort. Il la casse en deux, puis en quatre, il laisse tomber les morceaux. Il dit : « La dernière fois que j'ai vu le Bleuet, il était bien mal, mais pas autant qu'on peut le croire. Il était costaud, pour un gars long comme un fil. Et moi, ce jour-là, j'ai eu du mal à la porter sur mon dos. Si on l'a bien soigné, il s'en est sorti. Pour quoi vous ne l'avez pas encore retrouvé, je l'imagine. Il ne savait déjà plus qui il était. »

Mathilde pousse ses roues dans la terre sèche du chemin pour se rapprocher de lui. Cet Homme a rasé depuis longtemps ses moustaches. Il a le visage et le cou et les bras tannés de travailler dehors, comme Sylvain, et ses yeux sont graves et brillants. Sa main droite, est trouée en son milieu. C'est un trou net, impeccable, de la grosseur d'une pièce d'un sou. Il sourit à peine de voir Mathilde regarder sa main. Il dit : “J'ai aiguisé la balle pendant des heures, j'ai tout fait bien. Je peux encore me servir du pouce, de l'index et du petit doigt pour me curer l'oreille.” Il bouge les doigts qu'il dit contre son genou pour montrer que c'est vrai. Mathilde pose sa main droite, délicatement, sur la sienne.



J'ai attendu et j'ai marché, dit Cet Homme. C'est tout, en fin de compte, ce que je me rappelle. J'ai trouvé la cave effondrée presque tout de suite, parce que j'ai vu ce tas de briques qui sortait de la neige quand les premières fusées ont éclaté. J'étais avec l'Eskimo et le Bleuet dans un trou d'obus trop peu profond pour qu'on y reste. C'est le Bleuet qui nous a détachés, très vite, j'ai compris qu'il avait une grande expérience des nœuds de corde. J'ai dit à l'Eskimo que c'était mauvais de rester ensemble et il était d'accord, il avait l'habitude de la guerre. Je me suis mis à ramper dans la neige vers le tas de briques, et eux sont partis vers le milieu du bled à la recherche d'un trou plus profond. Celui que vous appelez Six-Sous, je ne savais pas ce qu'il était devenu, ni ce Marseillais juste bon à nous faire massacrer tous, à qui j'avais donné, pour le calmer, un coup de soulier dans la tête.

De la tranchée allemande, on a lancé des grenades, d'autres fusées, j'entendais les fusils-mitrailleurs. J'ai attendu à plat ventre contre le tas de briques. Plus tard, quand tout s'est tu, j'ai cherché dans le noir autour de moi, j'ai senti sous ma main, en dégageant la neige, un grand panneau de bois, en fait c'était une porte abattue, et dessous, le vide. J'ai attendu une autre fusée pour plonger la tête dans ce trou et voir que c'était ce qui restait d'une cave. Il y avait cinq ou six marches pour descendre, le fond était inondé. Quand j'ai tiré la porte de côté, des rats que je n'ai pas vus, que j'ai seulement sentis courir sur moi, se sont enfuis. Je me suis laissé glisser sur le dos, marche à marche, dans cette cave. J'ai trouvé à tâtons une poutre tombée, au bas d'un mur, qui était hors de l'eau pourrissante, je me suis assis, puis allongé dessus.

J'ai attendu. À ce moment, je ne sentais pas encore le froid, je n'avais pas faim, je savais que, pour boire, je n'avais qu'à sortir un bras de mon trou et ramasser de la neige, j'avais bon espoir.

Plus tard, je me suis endormi. Peut-être les deux tranchées se sont encore canardées, cette nuit-là, mais je ne saurais vous le dire, le vacarme ne réveillait plus personne, à la guerre, quand on avait un moment pour dormir, c'était : « Arrive ce qui arrive », on voulait plus savoir.

Il faisait encore nuit, ce dimanche, lorsque je me suis retrouvé dans cette cave dont vous dites que c'était celle d'un chapelle. À ce moment, j'avais froid. J'ai marché dans l'eau, plié en deux, parce que ce qui restait du plafond n'était pas à plus d'un mètre cinquante ou soixante du sol. J'ai cherché dans l'obscurité, contre un mur où il y avait une planche, quelque chose qui puisse me servir. J'ai deviné sous ma main de vieux outils, des chiffons raidis par le gel, mais pas de quoi m'éclairer.

J'ai attendu le jour. Il s'est levé peu à peu, aussi blanc que la neige, sans soleil. Par le trou venait assez de lumière pour que je voie où j'étais terré. Il y avait même une vidange, dans un coin, sous les décombres, et j'ai tiré une chaîne rouillée qui s'est cassée, mais après, avec mes ongles et mes doigts, j'ai pu soulever une plaque en fer, et toute l'eau dégueulasse qu'il y avait sur le sol s'est précipitée dans le puits.

J'ai attendu. J'ai attendu. D'abord, de la tranchée des nôtres, quelqu'un nous appelait pour savoir si nous étions encore en vie : Bouquet, Etchevery, Bassignano, Gaignard. Et puis Notre-Dame, qu'on répétait, parce que jamais je n'ai répondu. Et d'ailleurs, tout de suite après ces appels, les Boches ont lancé des grenades, j'ai entendu cracher des crapouillots, je trouvais que le monde était aussi con que d'habitude. Après, celui qu'on appelait Six-Sous chantait. Il y a eu un coup de fusil, il ne chantait plus.

Pour un zinc boche qui nous a survolé et qui est revenu, très bas, en mitraillant le bled, j'ai fait ma première erreur. J'ai voulu voir. J'ai grimpé à plat ventre jusqu'en haut des marches de ma cave, j'ai sorti la tête. J'ai vu le Bleuet debout devant un bonhomme de neige, qu'il avait coiffé d'un canotier.

L'avion, après un long virage au-dessus de ses lignes, revenait droit sur nous, à quinze mètres au plus au-dessus de la neige. C'était un Albatros, qui mitraillait par l'arrière. Quand il était presque sur moi, j'ai vu le bonhomme de neige éclater, le Bleuet qui tombait avec, entre deux tranchées qui se tiraillaient comme aux plus mauvais jours.

Ma seconde erreur, c'est de n'être pas aussitôt redescendu au plus profond de mon trou. Le biplan est repassé, avec ses croix noires sur les ailes, une troisième fois. J'ai vu alors l'Eskimo, peut-être à trente mètres de moi, se dresser d'un coup dans la neige et lancer de sa bonne main quelque chose en l'air, juste quand le zinc passait sur lui, et presque en même temps que l'arrière de l'avion explosait, je l'ai vu frappé en pleine poitrine par la mitraille, et ma tête à moi a explosé aussi.

Quand j'ai repris conscience, j'étais affalé au fond de la cave, il faisait encore jour mais je devinais, sans savoir l'heure, que c'était le soir, et les gros chaudrons tombaient partout alentour et secouaient la terre, des 220 qui venaient de loin, j'ai rampé contre un mur pour me mettre à l'abri au fond de la cave, et alors, comme ça, j'ai senti sur ma figure du sang séché, et aussi du sang gluant qui coulait encore.

Ce n'est pas une balle de mitrailleuse qui m'a frappé à la tête, dit Cet Homme, mais une brique probablement, que la mitraille a touchée et projetée sur moi, ou encore un morceau de l’empannage de l'avion. Je ne sais pas. J'ai senti le sang qui coulait sur ma figure, j'ai touché avec ma main gauche mes cheveux poisseux, jusqu'à trouver ma blessure. Je me suis dit que ce n'était pas la mort.

J'ai attendu. J'avais faim. J'avais froid. Les obus tombaient si dru que j'ai vite compris que les Boches avaient dû évacués les tranchées de première ligne, et les nôtres aussi, car ce capitaine qui commandait à Bingo, je l'avais vu, il n'était pas quelqu'un à laisser massacrer les siens sur place.

Ensuite, j'entendais les roulements de chariot que font les gros noirs se déplacer vers l'est, pendant qu'à l'ouest on devait aussi taper dur sur les Anglais qui étant en jonction avec nous. Quand le front s'embrase, il ne le fait en profondeur que sur un point, sinon il s'étend de proche en proche, en largeur, sur des kilomètres. J'ai repris à nouveau confiance. Je me suis dit qu'il me fallait attendre encore, sans bouger de place, que dans la confusion qu'il y aurait le lendemain, sur un front aussi étendu, je gardais ma chance de sortir de nos lignes. Qu'après, tant que j'en serais capable, je n'aurais plus qu'à marcher.

Je me suis de nouveau endormi, dit Cet Homme. Par moments, un obus tombait qui faisait trembler la cave et me couvrait de terre, mais j'étais loin, je replongeais dans mon sommeil aussitôt.

Brusquement, quelque chose m'a réveillé. Je crois bien que c'était le silence. Ou peut-être des voix dans le silence, inquiètes, étouffées, et des pas dans la neige, oui, la neige qui crissait. J'ai entendu : “Le Bleuet, il respire encore !” Et quelqu'un a répondu : “Amène ta lampe par ici. Vite !” Presque en même temps, les chaudrons sont arrivés, plusieurs à la fois, avec des sifflements aigus, le sol a basculé sous moi comme sous l'effet d'un tremblement de terre, les explosions éclairaient la cave, j'ai vu que la porte qui couvrait en partie mon trou brûlait. Alors un des soldats que j'avais entendus, courbé en avant, a descendu les marches et ce que j'ai vu d'abord était ses bottes allemandes, puis la lumière d'une torche électrique a balayé les murs et il est tombé la tête la première, comme disloqué, auprès de moi.

J'ai ramassé la torche et j'ai reconnu un des caporaux de Bingo, celui que l'Eskimo appelait Biscotte. Il geignait, il avait mal. Je l'ai tiré comme j'ai pu au fond du trou, je l'ai assis contre un mur. Il avait perdu son casque. Sa capote, par-devant, était trempée de sang et il se tenait le ventre. Il a ouvert les yeux. Il m'a dit : “Kléber est mort pour de bon. Je voulais pas y croire." Après, dans un râle de douleur, il m'a dit : “Je suis fait, moi aussi." Ensuite, il n'a plus parlé. Il gémissait doucement. J'ai voulu voir où il était touché mais il a écarté ma main. J'ai éteint la torche. Dehors, la canonnade s'était à nouveau déplacée, mais on continuait de se taper des deux côtés.

Un peu plus tard, le caporal a cessé de gémir. J'ai rallumé la lampe. Il s'était évanoui. Il respirait encore. Je l'ai débarrassé de ses musettes. Dans l'une étaient des grenades, dans une autre des papiers, des affaires personnelles. J'ai vu qu'il s'appelait Benjamin Gordes. Dans une troisième musette, j'ai trouvé un morceau de pain, du fromage, une tablette de chocolat noir. J'ai mangé. J'ai pris sa gourde. C'était du vin. J'ai bu deux gorgées, j'ai éteint la torche. Dehors, au-dessus de ma tête, la porte avait cessé de brûler. Le ciel s'éclairait sans trêve des lueurs des combats. Je me suis rendormi.

Quand j'ai rouvert les yeux, c'était tout juste avant l'aube, le caporal n'était plus près de moi, mais affalé en travers des marches de la cave. Je pense qu'en sortant de son évanouissement, il a voulu se traîner au dehors et qu'il est retombé. J'ai vu qu'il était mort, et probablement depuis plus d'une heure, son visage était froid et blême. Au même moment, j'ai entendu marcher dans la neige puis des voix. Je suis retourné m'accroupir au fond de la cave, je n'ai plus bougé. Quelques secondes après, la lumière d'une torche a éclairé le corps de Benjamin Gordes. J'ai entendu : « Merde ! » Et puis une autre voix a dit quelque chose, en allemand, que je n'ai pas compris. Ensuite, j'ai deviné qu'on s'éloignait, au bruit des pas dans la neige, mais je suis resté encore un long moment dans mon coin.

Le jour venait. Il y avait maintenant un grand silence dehors, comme presque toujours après une nuit de canonnade. J'ai pensé qu'il était temps de me tirer de là. Je me suis débarrassé de ma capote, de ma veste et de mes godillots. J'ai tiré à moi le corps du caporal et je l'ai dévêtu pareillement. Le plus dur a été de le revêtir avec mes habits, de le rechausser. Je ne sentais plus le froid. Pourtant mes doigts étaient gourds, j'ai renoncé à lacer les souliers que je lui avais mis. J'ai enroulé à la diable mes bandes molletières autour de ses jambes. J'ai enfilé la veste et la capote déchirées, raides de sang séché, et les bottes allemandes, j'ai pris à Benjamin Gordes ses gants et la musette de ses affaires personnelles. À tout hasard, j'ai ramassé la bande de mon pansement à la main, que j'avais perdue depuis déjà belle lurette, et je l'ai nouée autour de ses doigts. C'est en voyant la plaque matricule qu'il portait en bracelet que j'ai évité d'oublier le plus important. J'ai mis la mienne à son cou, la sienne à mon poignet. Avant de le laisser là, j'ai regardé une dernière fois le pauvre homme, mais on ne demande pas pardon à un mort.

Dehors, c'était un autre jour blanc, sans soleil au ciel. J'ai retrouvé le casque du caporal et son fusil dans la neige, près de la porte en bois à moitié calcinée. Je les ai jetés dans la tranchée de Bingo. J'ai marché dans le bled vide. À mi-chemin de la cave et du bonhomme de neige détruit, j'ai trouvé le corps du soldat qui accompagnait Gordes. Il était tombé à la renverse, la tête en bas, au bord d'un trou d'obus, la poitrine défoncée. C'est alors que j'étais là, debout devant ce tué qui n'avait pas vingt-cinq ans, que j'ai senti quelqu'un remuer dans la neige, pas loin de moi. J'ai vu le Bleuet se soulever, essayant de ramper les yeux clos, tout barbouillé de boue.

Je suis allé jusqu'à lui, je l'ai assis. Il m'a regardé, il m'a souri. C'était ce sourire que je lui ai connu toujours, hors du monde, hors du temps. Il s'appuyait sur mon épaule et sur mes bras, essayant de toutes les forces qui lui restaient de se relever. Je lui ai dit : “ Attends, attends, je te quitte pas. Reste tranquille."

J'ai regardé où il avait été touché. C'était du côté gauche, très bas sur le torse, juste au-dessus de la hanche. Sa veste et sa chemise, à cet endroit, étaient tachées de sang noir, mais j'ai compris tout de suite que s'il mourait, ce ne serait pas de cette blessure. Son visage et son cou étaient brûlants. C'est d'être resté si longtemps dans la neige qui le tuait. Il brûlait de fièvre et il grelottait, agrippé à moi. Un moment, dit Cet Homme, j'ai eu la tentation de redevenir celui que j'ai toujours été dans cette guerre, de ne penser qu'à moi, de l'abandonner là. Je ne l'ai pas fait.

Ce que j'ai fait, c'est de lui retirer sa plaque au poignet, à lui aussi. Il recommençait à neiger. D'abord de petits flocons lents, rien encore. Quand j'ai pris le bracelet du soldat de Benjamin Gordes et que j'ai fait l'échange, les flocons étaient devenus plus lourd, plus denses, ils noyaient toute la campagne éventrée. Le nom du jeune soldat était Jean Desrochelles. Il me fallait régler encore beaucoup de choses si je voulais sortir de la zone des combats sans qu'on me courre après, mais je me suis retrouvé assis, sans force, près du cadavre, je n'en pouvais plus. Au bout d'un moment, j'ai regardé du coté du Bleuet. Il était immobile, la neige tombait sur lui, je me suis relevé. Tout ce que j'ai fait d'autre, c’est de ramasser le fusil des Desrochelles et de l'envoyer le plus loin possible que je pouvais vers la tranchée allemande. J'ai renoncé à m'occuper du reste, son casque, ses musettes. J'ai marché vers le Bleuet, je lui ai dit : “ Bleuet, aide-moi, essaie de te soulever. ” je vous jure, je n'en pouvais plus.

Il s'est accroché à moi, un bras autour de mon cou. Nous avons avancé pas à pas jusqu'au lit de cette rivière morte. Bleuet ne se plaignait pas. Il jetait une jambe en avant et puis l'autre. Nous sommes tombés. Il était chaud, à travers ses habits, comme jamais je n'ai senti personne. Il tremblait. Son souffle était court, sifflant, ses yeux étaient grands ouverts, mais sur rien. Je lui ai dit : “Courage, Bleuet. Essaie de t'accrocher encore. Je vais te porter sur mon dos. ”

Voilà, je l'ai pris sur mon dos, le tenant par les jambes, et la neige tombait sur nous et j'ai marché, j'ai marché.

Plus loin, au travers de ce rideau de flocons blancs, j'ai aperçu des brancardiers qui remontaient vers les premières lignes. J'ai crié. Je leur ai dit, s'ils trouvaient les compagnies du capitaine Favourier, de prévenir que le caporal Gordes allait au poste de secours. Et l'un des brancardiers m'a crié en retour :

“T'en fais pas, caporal, on va leur dire. Et ton bonhomme, qui c'est ?” j'ai dit : “Le soldat jean Desrochelles. ”j'ai entendu : “ Vive l'anarchie ! Mais on leur dira, mon gars, tâche de te faire évacuer !

Ensuite, je traînais Bleuet dans des boyaux, je le tirais par les bras pour lui faire remonter les pentes, la neige a cessé de tomber sur nous. Je me suis reposé un peu. Des Anglais sont passés. L'un d'eux m'a donné quelque chose à boire à sa gourde, quelque chose de fort. Il m'a dit dans son français à lui : “Laisse pas, caporal, laisse pas. Là-bas, c'est Combles. Après, tu meurs pas, et non plus ton soldat."

J'ai marché encore, le Bleuet sur le dos, qui avait mal, qui ne se plaignait pas, dont je sentais le souffle fiévreux dans mon cou. Et puis, enfin, il y avait une route, beaucoup d'Australiens blessés, on nous a pris tous les deux dans un camion.

À Combles, ce n'était que ruines depuis longtemps. Les bâtiments de l'ambulance, mi-anglaise, mi-française, étaient dans la confusion de la guerre, tout le monde criait, des infirmières et des sœurs à cornettes couraient dans les couloirs, on entendait une locomotive qui chauffait pour emporter les évacués.

J'ai perdu le Bleuet là. Plus tard, j'étais au premier étage, avec un bol de soupe, et ce lieutenant, Jean-Baptiste Santini, est venu me trouver. Il m'a dit : “J'ai évacué ton compagnon. Sa blessure au côté n'est rien et j'ai fait ce qu'il fallait à son poignet, on n'y verra que du feu. Ce qui est grave, c'est qu'il a chopé une fameuse pneumonie. Combien de temps est-il resté dans la neige ? » J'ai dit : « Toute une nuit, et tout un jour, et encore toute une nuit. » Il m'a dit ; « Tu es un brave homme de l'avoir ramené. Je ne veux pas savoir que je t'ai déjà vu ni ton nom véritable, je vais t'évacuer aussi. Et dès que tu pourras, sauve-toi, va loin de tout, cette guerre finira quand même. Je te souhaite de vivre. »

Lui, Jean-Baptiste Santini, lieutenant-médecin écœuré par la guerre, mais tous les médecins l'étaient sûrement plus que personne, j'ai vu son corps une heure plus tard, sous un lit de camp renversé, la tête arrachée.

Vous l'avez compris, mademoiselle, je suis las de raconter ces choses. Quand le bombardement a commencé, le Bleuet était dans un train, en route pour l'arrière depuis longtemps. Je ne l'ai jamais revu. Si à Paris ou ailleurs, on l'a guéri du plus grave, d'être resté tant d'heures et tant d'heures dans la neige, par la volonté d'horribles gens, mais que vous ne l'avez pas revu non plus, cela signifie qu'il a eu au moins la chance de tout oublier.

Moi, quand l'étage s'est écroulé, à Combles, je suis parvenu à descendre, j'ai traversé une cour où des soldats gisaient, criant à l'aide, et d'autres couraient dans tous les sens sous les explosions. J'ai marché droit devant moi, mon carton d'évacuation accroché à un bouton de la capote de Gordes, je ne me suis plus retourné avant de retrouver la campagne.

Après, j'ai marché la nuit, j'ai dormi le jour, caché dans un fossé, un bosquet, une ruine. Les camions, les canons et les soldats qui montaient en ligne étaient tous anglais. Ensuite, il y avait moins de dévastations dans les champs, les oiseaux voletaient dans les arbres. J'ai vu un petit garçon sur une route, un matin. Il chantait cette chanson : Auprès de ma blonde. J'ai compris que j'étais sorti de la guerre. Cet enfant, qui avait l'âge du mien aujourd'hui, m'a conduit chez ses parents, des terreux comme moi, qui se doutaient bien que j'étais en fuite, mais ils ne m'ont jamais posé une seule question qui me fasse mentir. Je les ai aidés pendant une semaine, peut-être plus, à réparer leur grange, à redresser leurs clôtures. Ils m'ont donné un pantalon de velours, une chemise et une veste qui n'étaient pas celles d'un soldat, et aussi, parce qu'on m'avait rasé les cheveux pour soigner ma blessure, à Combles, un canotier pareil à celui que le Bleuet avait posé sur le crâne de son bonhomme de neige.

J'ai marché encore. Je suis allé vers le couchant, pour contourner Paris, où je me serais fait prendre, puis je suis descendu, nuit après nuit, dormant le jour, mangeant au gré de la chance et de la bonté des gens, vers le sud, vers ces belles terres que vous voyez, où tout poussera toujours malgré la bêtise des hommes.

Pourquoi la Brie ? Je vais vous le dire. Je suis venu ici quand j'avais douze ans. L’Assistance m'a placé pendant six mois chez un cultivateur de Bernay, qui est mort aujourd'hui, dont les fils ne me reconnaissent pas. Quand je parlais à Mariette, je lui disais toujours mon bonheur de Bernay, mon envie de retrouver ces champs où les blés sont plus beaux que partout ailleurs et les tournesols si grands que les enfants s'y perdent. Regardez mes tournesols. Il y a bien une semaine déjà que j'aurais dû les couper. Je comprends pourquoi j'ai négligé de le faire. Je commencerai à les couper demain. Une fois, bien après ces misères que je vous ai racontées, j'ai rêvé de vous dans mon sommeil, sans vous connaître, vous veniez vers moi à travers ce champ, je me suis réveillé en sursaut, transpirant, j'ai regardé Mariette dormir près de moi, je me suis levé pour écouter le souffle de mon fils. J'avais fait un mauvais rêve et j'avais peur.

Maintenant je suis content que vous puissiez voir mes tournesols. En 17, comme je lui avais dit dans ma lettre, Mariette a vendu notre ferme en Dordogne, elle est venue à Bernay avec notre enfant. Je l'attendais depuis plusieurs jours, assis sur un banc de pierre, face à l'auberge où j'habitais, en haut de la place. Des gendarmes, une fois, m'ont demandé qui j'étais. Je leur ai montré ma tête et ma main. Ils m'ont dit : « Excuse-nous mon gars. Il y a tant de déserteurs. Mariette est arrivée un matin de mars, par l'autocar de Tournan, Titou était niché dans de la laine bleue.

Quelques mois auparavant, pendant le terrible automne 1916, j'avais écrit à Mariette, dans notre langage, que je serais à la gare de l'Est. Je me suis offert la permission sans papier. Elle avait compris, elle était là. Il y avait trop de vérifications aux barrières de la gare, je n'ai même pas essayé de passer. On s'est embrassé à travers des grilles. Je sentais sa chaleur, et tout d'un coup, moi qui n'avais jamais pleuré de ma vie, même tout gosse, même sous les coups quand j'étais dans les centres, je n'ai pas été assez fort pour m'en empêcher. C'est de ce jour-là que j'ai décidé de me sortir de la guerre tout seul.

Je ne pleurerai jamais plus, mademoiselle. Mon nom, depuis que j'ai porté votre fiancé sur mon dos, est Benjamin Gordes, le régisseur de la veuve Notre-Dame, et tout le monde, ici, parce que je préfère, me dit Benoît. Titou sait par toutes les fibres de sa chair qu'il est mon fils. J'attendrai encore. J'attendrai, tant qu'il le faudra, que cette guerre, dans toutes les têtes, soit ce qu'elle a toujours été, la plus immonde, la plus cruelle, la plus inutile de toutes les conneries, que les drapeaux ne se dressent plus, en novembre, devant les monuments aux morts, que les pauvres couillons du front cessent de se rassembler, avec leurs putains de bérets sur la tête, un bras en moins ou une jambe, pour fêter quoi ? Dans la musette du caporal, avec son livret militaire, des papiers d'identité, un peu d'argent, j'ai trouvé des photographies. Elles ne m'ont servi à rien, sauf à le plaindre encore plus. Une surtout, où j'ai vu les cinq enfants, garçons et filles, qui étaient les siens. Et puis, je me suis dit que le temps va, que la vie était assez forte pour les porter sur son dos.

J'entends votre auto qui revient. Je vais vous quitter, rentrer tranquillement chez moi. Je sais que je n'ai rien à craindre de vous, que vous ne me dénoncerez pas. Si vous devez revoir le Bleuet vivant, qu'il ait perdu le souvenir des mauvais jours, ne les lui rappelez pas. Ayez de nouveaux souvenirs avec lui, comme moi avec Mariette. Un nom, je peux vous le dire, ne représente rien. On m'a donné le mien au hasard. J'ai repris, par hasard, celui d'un autre. Et le Bleuet, comme Benoît Notre-Dame est mort à Bingo Crépuscule, un dimanche de janvier. Si vous retrouviez un jour, quelque part, un Jean Desrochelles, j'en serais plus heureux que vous ne pouvez croire.

Ecrivez-le-moi. Rappelez-vous une adresse qui n'est qu'à Cet Homme. J'habite près de Bernay, en Seine-et-Marne. J'habite le Bout du Monde.