Novembre.

Le père de Mathilde, Mathieu Donnay, a pour conseiller juridique un avocat de cinquante ans, attentif et affable, très séduisant malgré les cheveux perdus, qu'on dit aussi infatigable à défendre le veuf et l'orphelin qu'à conquérir la veuve et l'orpheline : Pierre-Marie Rouvière. Il a connu Mathilde enfant, qu'il a grisée avec des calissons d'Aix, la conquête est depuis longtemps chose faite. C'est simplement pour ses qualités d'avocat qu'arrivant à Paris, au début d'octobre, elle s'est confiée à lui, dans son cabinet aux murs de velours.

Il a levé les bras au ciel, dès l'abord de Bingo Crépuscule, ou déjà même place de l'Opéra, il a crié au grotesque. Cinq soldats ligotés, traînés jusqu'à une tranchée de première ligne, jetés à l'ennemi par-dessus les barbelés - et dans la neige, encore !-c'était grotesque, il ne voyait là qu'une de ces affabulations morbides, malheureusement pas toujours désintéressées qui ont fleuri comme pissenlit tout au long de la guerre.

Esperanza. ? Un pauvre mythomane, à bout de tout, qui voulait se rendre intéressant, qui déjà reculait parce qu'il savait être allé trop loin. La photographie des condamnés ? Elle ne prouvait rien, elle pouvait avoir été prise n'importe où. La lettre de Manech, identique à sa copie ? Elle pouvait avoir été dictée dans de tout autres circonstances. La lettre de Favourier ? Un faux, comme le bordereau de Dreyfus. Tant qu'on y était, le capitaine Favourier n'avait peut-être jamais existé.

Néanmoins, accordant le bénéfice du doute à la réalité du procès en conseil de guerre, puisque celui-ci avait été confirmé par un camarade de régiment de Manech, Pierre-Marie Rouvière a noté dans un cahier à couverture de cuir noir frappée de ses initiales - “ tout ceci restant entre elle et lui, et strictement amical” - les noms des lieux et des soldats que Mathilde lui disait, il a promis d'enquêter de son mieux pour éclaircir cette histoire extravagante.

Depuis lors, il a téléphoné deux fois à Mathilde, rue La Fontaine, l'une pour se faire préciser le nom du lieutenant-médecin qui a soigné les cinq condamnés dans un village en ruine - Santini -, l'autre pour prendre rendez-vous aujourd'hui, chez elle, à seize heures.

Il pleut sur les vitres. Pierre-Marie fume des turques dans un long fume-cigarette en ivoire, il porte cravate noire, comme à l'ordinaire depuis l'armistice, en souvenir d'une actrice qui est morte ce jour-là et qu'il a beaucoup aimée. Il est vêtu de sombre. Il a la mine sombre. Le petit salon si pimpant d'habitude, si naïvement égayé par Maman, en est tout assombri.

D'abord, Mathilde doit promettre que les informations qu'elle va entendre ne seront jamais divulguées à qui que ce soit. Pour les obtenir, Pierre-Marie a dû faire appel à l'amitié d'un officier d'état-major, qui s'est beaucoup exposé, à qui il a lui-même donné sa parole de garder le secret absolu. Menteuse comme elle se connaît, Mathilde promet sans hésitation.

Il s'assoit. Il sort des feuillets pliés de la poche intérieure de son veston. Il a rencontré plusieurs fois, au cours des cinq semaines qui viennent de s'écouler, cet officier dont il veut préserver l'anonymat, qu'il appelle mon ami Officier, pareillement que si c'était son nom véritable. Ils ont déjeuné ensemble aujourd'hui, ils ont fait le point. Encore que certains des dires d'Esperanza soient confirmés par les documents ou les témoignages qu'ils ont recueillis, ils restent tous les deux convaincus que son histoire est mensongère, que les choses, à Bingo Crépuscule, n'ont pu être telles que ce vieux gaga les a décrites à Mathilde. On avait sûrement mieux à faire dans cette tranchée, les 6 et 7 janvier 1917, que de balancer des condamnés à mort par-dessus le parapet pour économiser des cartouches.

Le petit salon s'éclaire. Mathilde voit le jour à travers les vitres mouillées. Elle voit les flammes dans la cheminée de marbre rose, et même le brusque reflet du feu sur la chevalière en or de l'avocat, quand il déplie ses feuillets. Bingo Crépuscule a donc réellement existé ?

Il la regarde, il baisse la tête, il dit oui, que de cela, comme d'autres détails qu'Esperanza lui a donnés, il n'y a aucun doute. Il enfourche sur son nez des bésicles, il lit les notes qu'il a prises.

"Bingo Crépuscule", est l'appellation d'une tranchée allemande occupée par les nôtres en octobre 1916 numérotée 108 dans un secteur du front de la Somme, aux environs de Bouchavesnes. Elle se trouve, en janvier 1917, à la jonction des troupes françaises et britanniques. Elle est le théâtre de furieux combats dans la journée et la nuit du dimanche 7. Le 8 et les jours suivants, selon des accords pris à l'automne précédent par les commandements des deux armées, ce qui exclut tout rapport avec le déroulement de l'affaire, les Britanniques relèvent nos troupes dans ce secteur.

Il est exact que le capitaine Étienne Favourier, trente-cinq ans, professeur d'Histoire, commandait le demi-bataillon engagé dans les tranchées 108 et 208, première et deuxième position, le dimanche 7 janvier 1917.

Il est exact que le lieutenant Jean-Jacques Estrangin, vingt-cinq ans, était à la tête de la compagnie de Bingo Crépuscule et que celle-ci comprenait les caporaux Urbain Chardolot et Benjamin Gordes, ainsi que le soldat Célestin Poux.

L'ami Officier a eu en main l'état des pertes du 7 janvier. Parmi 56 tués figurent les noms de Favourier et d'Estrangin, parmi 74 blessés celui de Benjamin Gordes.

Ici, l'avocat s'arrête, regarde Mathilde en ôtant ses bésicles, longuement, pensivement, puis il dit : “Il y a autre chose, ma pauvre Matti. ”

Sur cet état des pertes, dressé le lundi 8 par un sergent de la compagnie décimée, de ceux qui restaient le plus haut en grade, figurent aussi, parmi les tués, sous la mention “ Détachés au bataillon le 6 janvier les noms de Kléber Bouquet, Francis Gaignard, Benoît Notre-Dame, Ange Bassignano et - “Que veux-tu, les choses sont ainsi ” - Jean Etchevery.

Mathilde fait rouler son fauteuil vers le feu. Un démon passe. Sans se retourner, elle se force à dire :

“ Continuez. J'écoute. ” Il est exact que le lieutenant-médecin Jean-Baptiste Santini, vingt-sept ans, a trouvé la mort dans un bombardement, à Combles, le 8 janvier 1917. Son Supérieur direct, a l'ambulance, ne se rappelle pas qu'il lui ait commandé deux jours avant, d'aller soigner des condamnés à mort. À l'ami Officier qui l'a interrogé, ce médecin de quelque renom a dit nettement ;

“Allons donc, si cela s'était passé, je ne l'aurais pas oublié." Il a été encore plus catégorique en ce qui concerne l'infirmier inconnu, censé accompagner le lieutenant Santini : “ Ah, parce qu'il y avait aussi un infirmier ? Deux hommes, dont un médecin, pour cinq pansements, vous voulez rire ? Jamais je n'aurais donné un tel ordre, allons donc !

Il est exact aussi qu'un régiment de dragons se trouvait cantonné en janvier 1917 dans le même secteur que le hameau rasé, Tancourt, où les condamnés auraient été conduits et remis à la garde d'Esperanza. Mais l'ami Officier a eu accès aux dossiers de ce régiment. Il peut affirmer qu'aucune mission d'accompagnement de ce genre n'a été rapportée à la date du samedi 6 janvier. Sauf à croire qu'Esperanza ait confondu une autre arme avec des dragons, ce qui est plus qu'improbable pour un briscard de trois ans de guerre, il faut bien tenir ses allégations, là encore, pour pure fantaisie.

Pierre-Marie a parlé au téléphone avec le médecin-Chef de l'hôpital de Dax, mais n'a pu obtenir qu'Esperanza vienne à l'appareil. Le vieux ne quitte plus son lit, ne parle presque plus, ne se souvient de rien, sinon d'une maîtresse d'école qu'il a eue quand il était gamin et qu'il réclame en pleurant toutes les nuits.

.Le commandant du bataillon d'Esperanza en janvier 17,est mort la même année, non pas à la guerre mais en permission, d'une attaque cardiaque à la fin d'un repas en famille. Sa veuve ne l'a jamais entendu parler de Bingo Crépuscule, ni des cinq condamnés à mort, ni vraisemblablement de rien : elle détestait l'entendre raconter sa guerre.

Voilà. Ce serait tout s'il ne restait le plus important, que Pierre-Marie a appris au déjeuner, ce midi même, qui lui semble lever tous les doutes et clore l'affaire.

Le procès a bien eu lieu. Exactement à l'école communale de Dandrechain, près de Suzanne, dans la Somme. Vingt-six soldats et deux caporaux d'un corps d'armée, qui s'étaient mutilés de la même façon dans une période si restreinte que c'en était alarmant pour la discipline, ont été jugés par le conseil de guerre, les 28 et 29 décembre 1916. Quatorze soldats et un caporal, en l'occurrence Francis Gaignard, ont été condamnés à la peine de mort, les autres ont écopé de vingt à trente ans de travaux forcés.

Pierre-Marie, repliant ses feuillets, se dresse brusquement et vient devant le feu, face à Mathilde. Elle dit : “Je ne vois pas en quoi cela clôt l'affaire. C'est plutôt là qu'elle commence. ”

“ Attendez, Matti. Je n'ai pas fini. Comment croyez-vous que nous ayons obtenu ces précisions ? ”

Elle présume qu'il doit rester, dans les archives de l'armée, les comptes rendus des conseils de guerre quelque trace écrite.

Non, son ami Officier n'a pu trouver - ou pas encore - les minutes du procès de Dandrechain ni aucune trace. Mais il a trouvé mieux : “ le capitaine d'artillerie, fort dans le juridique ” dont a parlé Aristide Pommier après des joutes humides - le propre défenseur de Manech.

Sur le coup, Mathilde ne peut dire un mot son cœur est dans sa gorge, elle regarde Pierre-Marie avec des yeux agrandis, les lèvres ouvertes, elle doit avoir l'air d'un poisson. Il hoche la tête, plusieurs fois, content de son effet, disant : “Eh oui, eh oui, Matti. Mon ami Officier l'a retrouvé. ”

Celui qui a plaidé pour Manech est un avoué de Levallois, qui n'exerce plus, qui vit de quelques rentes et de sa pension d'invalide dans un pavillon en meulière, entre ses livres et ses chats. Il a perdu un fils aux Eparges, une jambe en Champagne, sa femme dans la grande épidémie. L'ami Officier l'a rencontré hier après-midi, dans son pavillon. Il s'est fait raconter le procès. Il est reparti avec une révélation de taille, dont il a réservé à Pierre-Marie la surprise pour le déjeuner : les 15 condamnés à mort, tous, ont été graciés par le président Poincaré le 2 janvier 1917, soit quatre jours avant l'affaire de Bingo Crépuscule, et leurs peines commuées en travaux forcés. Le défenseur de Manech a reçu notification de la grâce le 4, dans son cantonnement, mais les autorités concernées ont sans doute été prévenues avant lui, par télégramme. Que valent les divagations d'Esperanza, maintenant ?

Quand Mathilde a mis un peu d'ordre dans son esprit, elle dit : “je ne voudrais pas vous paraître insultante envers votre ami Officier, mais a-t-il une preuve que cette notification a bien existé ? "

Penché vers elle, la voix soudain si forte si vibrante, qu'elle recule la tête, Pierre-Marie répond : "Je l'ai vue !"

L'ancien avoué a confié le document à Officier. Pierre-Marie l'a lu et relu pas plus tard que ce midi. Il a lu le nom de Jean Etchevery et des quatorze autres condamnés. Il a lu les attendus. Il a lu la commutation de peine et la date et la signature de Raymond Poincaré. Peut-elle imaginer qu'il se soit trouvé un seul chef de nos armées pour passer outre à cette signature ?

Elle ne l'imagine pas, non. Mais si la grâce était arrivée trop tard ? Si les condamnés étaient déjà en route ? Ils ont parlé à Esperanza d'un voyage épuisant et sans but, pendant deux jours et deux nuits, avant de parvenir à ce village en ruine - Tancourt, c'est bien ça ? - où il les a pris en charge.

Pierre-Marie balance la tête, il soupire devant tant d'acharnement à vouloir se persuader de l'incroyable. La grâce trop tard ! Comment explique-t-elle qu'on n'ait pas procédé à l'exécution aussitôt après la sentence, comme cela se passait du temps des cours martiales ? Parce que depuis la suppression des cours martiales, justement, la loi interdit toute exécution, même l'appel rejeté, avant que le président de la République ait pu exercer son droit de grâce. Donc, on attendait sa décision. Elle pouvait arriver un peu plus tôt, un peu plus tard, mais trop tard jamais. Il répète : “jamais, cela va de soi. ”

Il doit lire sur le visage de Mathilde la confiance qu'elle accorde aux choses qui vont d'elles-mêmes, il soupire à nouveau. Puis il dit bon, qu'il veut bien se faire l'avocat du diable.

“Admettons qu'Esperanza n'ait raconté que la vérité. Admettons qu'on lui ait donné pour mission de conduire cinq condamnés à mort, blessés, épuisés, à cette tranchée de première ligne. Je vais te dire, si j'avais à plaider, comment je verrais les choses. Les chefs des unités dans lesquelles, en seize jours, s'est produit vingt-huit fois le même délit, veulent coûte que coûte un exemple. Ils pressentent la vague d'indiscipline, de dégoût, de refus collectif dont certains ; de nos députés nous disent qu'elle a déferlé au printemps suivant sur toute notre armée. Plutôt que d'attendre la décision du président, on disperse les condamnés en trois groupes de cinq, sur trois fronts différents, on les balade, on les perd. Peu importe qu'ils soient graciés. Ils seront morts avant. On montrera ce qu`i1 en coûte de faire ce qu'i1s ont fait. On a pas le droit de les exécuter ? D'accord. On les ligote, on les balance dans le bled, on laisse à ceux d'en face le soin de les massacrer. Quand ils sont massacrés, on les inscrit sur un état des pertes du régiment. Leurs proches même ne sauront rien : Tués à l'ennemi. Tous ceux qui ont participé à leur acheminement, officiers, sous-officiers, chefs de train, toubibs, conducteurs de camions, on les disperse aussi, on les noie dans la guerre. Beaucoup mourront : les morts ne parlent plus. D'autres se tairont, pour "ne pas avoir d'histoires", pour préserver leur pension : la lâcheté aussi est muette. Les derniers après la délivrance de l'armistice, plus tard à leur retour au foyer, auront autre chose à raconter à leurs enfants que l'ignominie d'un dimanche de neige, en Picardie. À quoi bon ? Ce ne serait que ternir la seule image à laquelle ils tiennent : ils se sont bien battus, leurs gamins les admirent, leurs femmes rabâchent à l'épicerie que bonhomme a fait cinquante prisonniers à leu seul dans les banlieues les plus agitées de Verdun. Il ne reste alors que l’intègre Daniel Esperanza, parmi les milliers d'hommes présents de le secteur de Bouchavesnes, les 6,7 et 8 janvier 1917, pour avoir le courage de dire :" Ce que j'ai vu c'est un assassinat, c'est la négation de nos lois, c'est le mépris des militaires pour l'autorité civile."

Pressée d'interrompre l'avocat, ce que dans les tribunaux, dit-on, ses adversaires ne réussissent pas sans mal, Mathilde applaudit mollement. Elle dit : “Bravo, mais vous n'avez pas à me convaincre, je pense comme vous. À quelques lacunes près, c'est bien ainsi que les choses ont dû se passer."

“Des lacunes ? ”

Encore une fois, Mathilde ne voudrait pas sembler mettre en doute la sincérité de son ami Officier, elle dirait plutôt que celui-ci n'a découvert que des vérités qui l'arrangent. S'il a eu accès aux dossiers du régiment, il ne lui était pas difficile de retrouver quelques survivants de Bingo Crépuscule et de les interroger.

“De quel droit ? ” s'insurge Pierre-Marie. “Et sous quel prétexte mensonger ? Qu'un seul se plaigne d'être importuné ou même simplement blaguasse à tort et à travers, où irions-nous ? ” Il apporte une chaise devant elle et s'assoit. Il dit d'une voix attristée : “Tu es bien ingrate, Matti. Cet homme a pris de gros risques pour me rendre service, et dans le seul souci de l'amitié. Il ne peut aller au-delà. Il a bien interrogé un capitaine d'artillerie, et la femme d'un commandant de territoriaux, et un médecin des services de santé. S'il l'a fait, c'est qu'i1 pouvait compter sur leur discrétion et eux sur la sienne. Pour le reste, s'il te paraît n'avoir découvert que des vérités qui l'arrangent - je me demande d'ailleurs en quoi -, il ne nous a pas caché celles qui le dérangent, serait-ce seulement dans sa fierté de soldat. Je le connais parfaitement et de longtemps - Il a dû ne se sentir soulagé de ses propres doutes que ce matin alors qu'il avait la grâce présidentielle en main et pouvait vérifier l'effet qu'elle a eue. ”

Il se penche en avant, une main sur l'épaule de Mathilde, et lui dit : “j'aurais préféré taire cela, pour ne pas ajouter de vains regrets à ton chagrin, Matti, mais les deux autres groupes de condamnés à mort, débarqués sur des fronts différents, ont été récupérés reconduits à Dandrechain, où leur a été signifiée la commutation de leur peine. Aujourd'hui encore, ils sont tous les dix vivants, ils cassent des pierres au bagne de la Guyane."

Mathilde baisse la tête et reste ainsi, muette, jusqu'à ce qu'il presse des doigts son épaule et dise : "Matti, ma petite Matti, soit raisonnable. Manech est mort. Qu'est ce que son souvenir y gagnerait, si même contre tout vraisemblance tu as raison ?"

Un bisou sur la joue, qui sent la lavande et le tabac, il se redresse. Quand elle le regarde, il est en train de ramasser son manteau de pluie jeté sur un fauteuil. Elle dit :

" Donnez-moi le nom de cet avoué, à Levallois."

Il fait signe que non, ce n'est pas possible. Il enfile son manteau, remet son écharpe d'angora gris, son chapeau de feutre gris, reprend sa canne.

Il dit : "Vois-tu, Matti, il n'y a pas eu que des tonnes de fer et de feu dépensées dans cette guerre, mais presque aussi lourd de paperasses. Il faudra des mois, probablement des années, pour les acheminer, les rassembler, les dépouiller toutes. À défaut d'être convaincue, sois patiente. Et prudente. Il en coûte cher de toucher à certains tabous, en ce moment."

Dés qu'il est parti, Mathilde se fait apporter dans le petit salon du papier à dessin, son stylo-plume. Elle note par écrit la conversation qu'elle vient d'avoir, sans rien oublier, pour ne rien oublier. S'étant relue, elle se dit c'est vrai, qu'elle a appris beaucoup, mais strictement pour deux périodes sur trois : avant le dimanche 7 janvier 1917 et après. De ce dimanche même, Pierre-Marie ne lui a confirmé que ce qu'elle savait, qu'on s'était battu, qu'on avait perdu beaucoup de gens. En fin de compte, elle est même mieux renseignée que lui. Elle pense à Manech, en train de bâtir sur la terre de personne un bonhomme de neige, à un aéroplane abattu à la grenade, à Six-Sous chantant pour qui veut l'entendre la chanson de la Commune. À “des folies”. Elle se dit qu'il faudra bien qu'elle continue toute seule d'être folle.



Le même soir, au dîner, elle mange une cuisse de poulet avec les doigts, sans rien dire, l'imagination ailleurs. Elle est assise à un bout de la grande table, en face de son père, qu'elle aime de tout son cœur. À sa gauche, Maman, qu'elle aime beaucoup. À sa droite, son frère Paul dont elle ne pense pas grand - chose, sinon qu'il est supportable, et sa ni belle ni sœur, Clémence, qu'elle ne supporte pas. Les deux affreux, Ludovic et Bastien, huit et six ans de turpitudes, sont depuis longtemps en train de faire pipi au lit.

Son père dit : “ Ça ne va pas, Matti ?”

Elle dit : “ Ça va. ”

Il dit : “ Quand cette fichue grève des journaux sera finie, je paierai ton annonce, ce sera ton cadeau de Noël."

Elle dit : “ D'accord. ”

Elle veut publier une annonce dans les quotidiens hebdomadaires importants, et aussi dans ces revues des combattants où tout le monde recherche tout le monde. Elle l'a rédigée ainsi :



BINGO CREPUSCULE

(Tranchée de la Somme, secteur Bouchavesnes.)

Récompense pour informations sur journées 6, 7 et 8 JANVIER 1917 ainsi que sur caporaux Urbain Chardolot, Benjamin Gordes, soldat Célestin Poux et tout combattant en cet endroit, a cette date.

Écrire : Mlle Mathilde Donnay,

Villa Poéma, Cap-Breton, Landes.



Elle ne doute pas de recevoir des centaines de lettres. La nuit, dans son lit, elle s'imagine à Cap-Breton en train de les dépouiller. Il y en a tant que Bénédicte et Sylvain doivent oublier la cuisine et le jardin pour venir à son aide. On mange des sandwiches, on laisse les orties pousser, on travaille jusqu'à tard dans la nuit, sous les lampes. Et un beau matin, un beau matin -

« À quoi penses-tu ? » demande Maman.

« Cent sous si tu devines. »

« Oh, je sais bien à qui tu penses. »

« Tu as gagné cent sous. »

Mathilde demande du vin. Il n'est que son père pour en boire aux repas. Il garde la bouteille près de lui. Il se lève et vient servir Mathilde. Pendant qu'il verse, la ni belle ni sœur se croit obligée de remarquer : «  Tu bois du vin, maintenant ? »

Après la soupe, un verre de vin, autant de moins dans la poche du médecin », répond Mathilde.

« Où as-tu pris ça ? » dit son père, qui va se rasseoir, sans même relever l'impudence de sa ni belle ni fille, qu'il appelle ma bru, parce que lui aussi la trouve moche à ne pas oser la regarder.

Mathilde goûte son vin et répond : “ C'est la grand-mère de la femme du mécano du vainqueur Garrigou sur le Tour de France 1911 qui le prétendait dans le Vaucluse."

“ Tiens donc", dit Mathieu Donnay, dans un silence égaré, “ pourrais-tu me répéter ça ? ”

“ A l'endroit ou à l'envers ? ”

“ M'est égal. ”

Mathilde boit un peu de son vin et recommence :“ Garrigou, vainqueur du Tour de France 1911, avait un mécano, le mécano avait une femme, la femme avait une grand-mère dans le Vaucluse qui prétendait ce que tu m'as demandé de dire où je l'ai pris."

Maman dit, consternée : “ Elle est déjà saoule."

Paul dit : “Matti avait onze ans en 1911. Comment peut-elle savoir qui a gagné le Tour de France ? ”

Mathilde réplique : “ Oh, j'en sais bien d'autres.” Elle boit une petite gorgée de vin. Elle s'adresse à son frère : “Tiens, la même année, 1911, qui est le vainqueur du match de boxe poids plume Louis Teyssier contre Louis Ponthieu ? Allez, vas-y. Un autre louis si tu devines. ”

Paul hausse l'épaule pour montrer qu'il ne s'intéresse pas à la boxe, qu'il n'en sait rien.

“Et toi, papa ? ”

“Je ne parie jamais d'argent. ”

Mathilde finit son verre, fait claquer sa langue, et déclare : “ C'est Louis Ponthieu, dont le vrai nom est Louis de Reygnier-Ponthieu. Le brave Louis Teyssier, plus connu sous le diminutif de Petit Louis de la Bastille, s'est fait torcher. ”

Elle regarde pensivement son verre vide. Elle dit : « Cela me fait penser qu'il faudra se procurer du vin d’Anjou. C'est celui que je préfère. ”

Ensuite, elle soupire, elle veut aller se coucher. Sa chambre, à Paris, est à l'étage, c'est tout un cirque pour arriver là-haut. Mathieu Donnay a fait installer avant la guerre un petit ascenseur sans parois qui défigure l'entrée, qui marche une fois sur deux parce les petites pestes le détraquent, qui met des éternités poussives à grimper trois mètres, avec des bruits de chaînes à donner la chair de poule. En plus, Mathilde ne peut pas s'en servir seule. Il faut qu'en bas on bloque les roues de son fauteuil et qu'on monte là-haut pour les débloquer, si l'on ne s'est pas endormi avant.

Souvent, comme ce soir, Mathieu Donnay a plus vite fait d'emporter sa fille dans ses bras jusqu'au lit. Il lui retire ses chaussures et ses bas. Le reste, une fois allongée, elle s'en débrouille. Mathilde est une contorsionniste-née. Si comme les petits bateaux elle avait des jambes, elle pourrait gagner sa vie dans les fêtes foraines.

Tout en lui massant les pieds et les chevilles, son père lui dit : « J'ai croisé Rouvière, tout à l'heure. Il venait de te voir. Il m'a complimenté pour ta bonne mine. »

« Qu'est ce qu'il t'a raconté ? »

« Rien. Que les temps sont durs. Que nous aurons un parlement de fer au deuxième tour des législatives. Mais toi ? De quoi voulais-tu lui parler ? »

« De timbre-poste », dit Mathilde.

Son père sait depuis toujours comme elle est cachottière, il ne s'en émeut plus.

« Tiens donc ; tu t’intéresses à une foule de choses, depuis quelque temps. La bicyclette, la boxe, le vin d'Anjou, maintenant les timbres."

“je m'instruis, dit Mathilde. Tu devrais essayer, toi aussi. Je suis sûre que tu serais incapable de me citer le nom d'un seul bateau faisant la traversée San Francisco-Vancouver en 1898. Ni de m'expliquer ce que c'est qu'une favouille, ni même comment on choisit le nom et le prénom des enfants trouvés."

Il rit. “Tu me fais marcher. Mais quel rapport avec les timbres-poste ? ”

“Alors là, c'est encore plus difficile, même pour moi. Tu ne vas pas me croire. ”

“ Mais oui, je vais te croire."

Et frotte, et frotte les petits petons.

“Eh bien, la semaine dernière, j'ai lu mot par mot, ligne par ligne, page par page, plus de la moitié d'un catalogue en anglais, gros comme ça, pour trouver sur quel timbre de la reine Victoria figure l'un de ses deux prénoms secrets, Penoe. ”

“Quel est l'autre ? ”

“ Anna. ”

Il sourit, les yeux vagues et grands de nostalgie, comme celui qui a fait de belles misères à une Anna mémorable, du temps de sa jeunesse pauvre, au quartier Latin.

“ Papa, tu es ridicule quand tu ne m'écoutes pas."

“ Alors, -je ne suis jamais ridicule. ”

“ Quatre jours entiers, ça m'a pris ! ”

C'est vrai. La semaine dernière, Mathilde a passé quatre jours à l'hôpital pour des examens dits de routine. Elle se plongeait dans les ivresses philatéliques entre deux tracasseries.

“Et tu as trouvé ? ”

“Pas encore. Je n'en suis qu'à la lettre L, dans 1e catalogue. À Leeward, exactement. Les îles Leeward, ou îles Sous-le-Vent, sont une colonie britannique dans la mer des Caraïbes, au nord de la Martinique, à l'est Puerto Rico. Tu vois que c'est instructif, les timbre-postes. ”

« Quel besoin as-tu de savoir une chose pareille ? ”

Il s'est arrêté de lui malaxer les orteils. Il regrette déjà sa question. Il connaît sa Matti, du moins le croit-il mieux que personne. Il sait que partie si loin - ce soir, aux îles Sous-le-Vent -, elle ne s'arrêtera plus, qu'il est temps de mettre à la cape. Au bout de la dérision qu'elle affiche pour tout, qui s'enfle et s'enfle si on la laisse aller, il n'y aura jamais que les larmes qu'elle retient.

« Une chose pareille ne s'invente pas », répond Mathilde. « Et les choses que ne s'inventent pas sont très pratiques pour reconnaître le vrai du faux. En octobre quand je suis allée voir Pierre-Marie, si j'avais su celle-là, je lui aurais tout de suite cloué le bec »

Elle fait signe à son père de se rapprocher. Il s'assoit près d'elle, au bord du lit. Elle veut qu'il se rapproche encore, qu'il la prenne dans ses bras. Il la prend dans ses bras. Lui aussi sent l'eau de lavande et le tabac blond, mais elle aime bien c'est rassurant.

Elle dit, les yeux au plafond : « Un professeur d'Histoire envoie une lettre à un négociant en vin de Bordeaux. Dans cette lettre figure l'énigme : quel est l'origine du timbre-poste où le second prénom de la reine Victoria est dévoilé ? Or Pierre-Marie, d'emblée, affirme que la lettre est un faux, que le pinardier se l'est envoyé à lui-même. »

« Il faut comparer les deux écritures » ; dit Papa.

« Je l'ai fait. Elles ne se ressemblent pas. Mais je ne connais l'écriture du professeur d'Histoire que par cette lettre. Si le pinardier avait simplement déguisé la sienne ? ”

Mathieu Donnay réfléchit, la joue de sa fille contre son épaule, et puis il dit : “ Tu as raison, Matti. Si ton pinardier n'est pas un fondu des timbres-poste, la lettre est bien du professeur d'Histoire et Pierre-Marie est un âne. ”

Maman frappe à la porte de la chambre et entre sur ces belles paroles. Elle dit à son mari : “Tu n'as même pas fini ton dîner. Nous sommes comme des santons de Provence à t'attendre pour le dessert. ” Et à Mathilde : “Qu'est-ce que vous êtes en train de mijoter derrière mon dos, tous les deux ?” Elle a répété cela toute sa vie pour exorciser les incertitudes, les culpabilités idiotes qui la tourmentent, simplement parce que sa fille, à trois ans, est tombée d'un escabeau.

Plus tard, seule dans son lit, tout près du sommeil, Mathilde entend des éclats de voix, en bas. Il lui semble reconnaître son père et Sylvain, mais ce n'est pas possible, jamais ils ne se sont disputés. Elle doit déjà rêver. Les voix s'estompent. Elle perçoit l'agonie du feu, dans la cheminée. Elle rêve d'un champ de blé immense et jaune jusqu'à l'horizon. Un homme la regarde, vers qui elle va. Elle entend le craquement de ses propres pas qui écrasent les blés, mais ce ne sont maintenant, autour d'elle, que des fleurs, des grandes marguerites jaunes qui se multiplient et qu'elle écrase en marchant. L'homme a disparu. Les tiges des fleurs sont devenues si épaisses qu'elle ne peut plus rien voir. Elle comprend l'erreur qu'elle a faite, elle n'aurait jamais dû s'avancer ainsi, c'était des tournesols, elle le sait bien maintenant, des tournesols plus hauts qu'elle, l'entourant de tous côtés, dont elle casse rageusement les grosses tiges qui saignent blanc à coups de pied, mais elle ne pourra jamais, elle est sans force, elle ne pourra jamais, sa robe blanche est toute sale, elle ne pourra jamais.

Au matin, juste en ouvrant les yeux, ayant rêvé qu'elle ne pourrait pas quelque chose, ce qui n'est guère ses habitudes, et aussi beaucoup d'autres bêtises dont elle ne se souvient plus, elle voit un objet nouveau dans la pénombre de la chambre, posé sur la table où elle dessine, écrit et pleure quelque fois : la maquette bien malade d'un voilier qui allait de San Francisco à Vancouver, quand elle n'était pas née le Samara.

Sa tête retombe souriante sur l'oreiller. Elle se dit Seigneur, que pour son père et Petit Louis la nuit n'a pas dû être triste.



Dans l'après-midi, elle charge Sylvain de rapporter le voilier au bar de la rue Amelot, avec un mot pour remercier l'ancien boxeur de le lui avoir prêté pendant quelques heures, et surtout d'avoir permis à son père de la surprendre une fois encore.

Sur le chemin du retour, Sylvain fait un crochet par la rue Gay-Lussac et s'arrête devant la maison meublée où Mariette Notre-Dame est descendue avec son petit Baptistin en février 1917.

Les propriétaires se souviennent parfaitement d'elle, même si elle n'est restée chez eux que trois ou quatre semaines. Elle avait sa chambre au premier étage. On lui permettait d'utiliser la cuisine pour préparer les repas du bambin. Plusieurs fois, ils l'ont invitée à leur table mais elle n'a jamais accepté.

Mariette Notre-Dame, telle qu'ils la décrivent, était une très jeune femme - guère plus de vingt ans - aux cheveux clairs en chignon, aux grands yeux tristes, assez jolie mais ne faisant rien pour le montrer. Elle venait de perdre son mari à la guerre et, sauf de le dire à son arrivée, elle n'en parlait pas. Elle n'était pas bavarde. Ses mains disaient seules qu'elle venait de la campagne et avait travaillé dur depuis le plus jeune âge. Elle ne sortait que pour acheter son nécessaire ou promener l'enfant au jardin du Luxembourg. Baptistin, qu'elle appelait Titou, avait onze mois et marchottait déjà. À deux occasions, emportant son fils, Mariette est partie pour la journée “chez des amis”. Ce sont les seules fois où les propriétaires l'ont vue dans une autre robe que celle, grise et noire, qu'elle portait d'habitude.

Elle a donné son congé dans les premiers jours de mars, disant que ses amis lui avaient procuré du travail et l'hébergeraient le temps de se trouver un logis. Le matin où elle a quitté la maison, insistant pour payer “le dérangement de la cuisine", elle a demandé un taxi pour la gare de l'Est mais elle n'a pas dit où elle allait, ni laissé d'adresse où faire suivre son courrier, “ ne la sachant pas encore". De toute façon, elle ne recevait pas de courrier. Le conducteur du taxi a encordé une malle sur le toit de l'auto, rangé des valises et des sacs où il pouvait, elle est partie avec son enfant et n'est jamais revenue.

Deux mois plus tard, en mai, une lettre pour elle est arrivée de Dordogne. Les propriétaires l'ont gardée longtemps, plus d'une année, se disant que, Mariette Notre-Dame, par hasard dans le quartier passerait peut-être les voir, puis ils se sont décidés à l'ouvrir. C'était le faire-part officiel de la mort de son mari, trente ans, tué à l'ennemi. Ils ont pensé que c'était bien triste, oui, bien triste, mais que la pauvre dame était suffisamment informée de son malheur, la lettre a fini dans le fourneau de la cuisine.



Dans le train qui la ramène avec Sylvain vers Cap-Breton, Mathilde arrive à la lettre M de son catalogue anglais de timbres-poste. Elle renverse la tête sur le dossier de la banquette. Elle a une sensation de froid, comme toujours quand son cœur bat plus vite, mais c'est bon, c'est meilleur que de gagner une partie de cartes, elle est submergée d'orgueil et de reconnaissance pour elle-même. Elle regarde avec une confiance toute neuve, à travers la vitre, venir vers elle le soleil des Landes.

Sylvain a été séparé de Bénédicte pendant six semaines. Il la regrettait de plus en plus et leurs chamailleries aussi. Ils sont presque intimidés de se retrouver. Bénédicte lui dit : « J'en avais oublié que tu étais si bel homme ! » Et lui, qui est un gaillard, ne sait que faire de son grand corps, arrache son col dur avec la cravate, lisse sa moustache roussâtre d'un revers de la main, le sourire niais, les yeux partout mais pas sur elle.

Mathilde retrouve ses chats, qui ne sont pas intimidés le moins du monde, qui se contentent de la suivre où vont les roues de son fauteuil. Elle retrouve aussi le goût du vent salé, la vue des dunes, par-delà les fenêtres, où Manech l'embrassait, serrée fort contre lui, désireuse, désirée, pareille aux autres.

Cette nuit du retour, assise à sa vraie table, dans sa vraie chambre, Dieu merci de plain-pied, entourée de ses photographies et de ses chats, elle écrit sur une feuille à dessin :



Variété du numéro 4 de l’île Maurice, un 2 pence bleu imprimé par planches de douze, en 1848. C'est le septième timbre de la planche qui présente l'erreur d'orthographe, due à l'embardée du burin du graveur, PENOE au lieu de PENCE.

Neufs ou oblitérés, ces deux petits sous valent aujourd'hui une fortune.



Et plus bas, sur sa feuille :



Un état des pertes se trafique. S'en tenir désormais à la lettre du capitaine Favourier. À l'aube du dimanche, ils sont encore tous les cinq vivants.