Juin 1910

Mathilde a dix ans et demi. C'est un vendredi ou un samedi, elle ne se rappelle plus. Manech, lui, a treize ans depuis le 4. Il revient de l'école, en culotte courte et tricot de marin, avec son cartable sur le dos. Il s'arrête devant la grille qui entoure le jardin de Poéma. Il voit Mathilde pour la première fois, assise dans sa trottinette de l'autre côté.

Pourquoi il passe devant la villa cet après-midi-là, mystère. Il habite au-delà du lac d'Hossegor, il n'a aucune raison de faire ce détour. En tout cas, il est là, il regarde Mathilde à travers les barreaux, et puis il demande : “Tu peux pas marcher ?

Mathilde fait signe que non. Il ne trouve rien à dire, il s'en va. Une minute après, il revient. Il a l'air embêté. Il dit : “ Tu as des amis ? ” Mathilde fait signe que non. Il dit, en regardant ailleurs, trouvant tout cela très pénible : “Si tu es d'accord, moi je veux bien être ton ami." Mathilde fait signe que non. Il lève la main par-dessus la tête, s'écriant : “Eh, merde ! ” et il s'en va.

Cette fois, elle ne le revoit pas d'au moins trois minutes. Quand il est à nouveau de l'autre côté des barreaux, Dieu sait ce qu'il a fait de son cartable, il a les mains dans les poches, il se donne l'air tranquille et avantageux. Il dit : “Je suis costaud. Je pourrais te balader sur mon dos pendant tout le jour. Tiens, je pourrais même t'apprendre à nager. ". Elle dit, pécore : “ C'est pas vrai. Comment tu ferais ?” Il dit : “Je sais comment. Avec des flotteurs pour tenir tes pieds en haut." Elle fait signe que non. Il gonfle les joues et souffle de l'air. Il dit : “Je vais pêcher avec mon père, le dimanche. Je peux te ramener un merlu comme ça !” Il montre avec les bras un poisson comme une baleine. “Tu aimes le merlu ? ” Elle fait signe que non.“Le bar ? ” Pareil. “Les pattes de crabe ? On en ramène plein, dans les filets. ” Elle fait tourner son fauteuil et pousse sur ses roues, c'est elle qui s'éloigne. Il crie derrière elle : “ Parisienne, va ! Et moi qui allais me laisser prendre je sens peut-être trop la poiscaille pour toi, pas vrai ? ” Elle hausse les épaules, elle l'ignore, elle roule vers la maison aussi vite qu'elle peut. Elle entend Sylvain qui élève la voix, quelque part dans le jardin : “Dis donc, le drôle, tu veux que je te botte le cul, moi ?

Au soir, dans son lit, Mathilde rêve que son petit pêcheur la promène sur le chemin du lac dans la forêt et dans les rues de Cap-Breton, et les dames sur leur porte disent : “ Qu'ils sont beaux, tous les deux, regardez cette amitié infectible ! ”

Quand elle saura, par Maman, qu'infectible n'existe pas, elle sera très déçue, elle fera dire aux dames : “Regardez cette amitié infectieuse", et, plus tard “ Cet amour infecté."

Il revient le lendemain après-midi, à la même heure. Elle l'attend. Cette fois, il s'assoit sur le muret, de l'autre côté de la grille. Pendant un moment, il ne la regarde pas. Il dit : “J'ai plein d'amis, à Soorts. Je sais pas pourquoi je me dérange pour toi. ” Elle dit : “C'est vrai que tu saurais m'apprendre à nager ? ” Il fait oui avec la tête. Elle rapproche sa trottinette, elle touche son dos pour qu'il la regarde. Il a les yeux bleus, les cheveux noirs tout bouclés. Ils se serrent cérémonieusement la main à travers les barreaux.

Il a un chien et deux chats. Son père a un bateau de pêche sur le port. Il n'a jamais vu Paris, ni Bordeaux. La plus grande ville qu'il connaisse, c'est Bayonne. Il n'a jamais eu d'ami fille.

C'est peut-être ce jour-là, peut-être un autre que Bénédicte, sortie sur la terrasse, lui dit : “ Que fais-tu donc dehors ? Nous prends-tu pour des sauvages ? Le portail est ouvert, entre." Il répond : “Pour que le rouquin me donne un coup de pied au cul ?” Bénédicte rit. Elle appelle Sylvain, qui dit au garçon : “J'aime pas beaucoup qu'on me traite de rouquin, tu sais. Continue encore et c'est pour du bon que je te mets mon pied au derrière. Tu es bien le Manech des Etchevery de Soorts ? Alors, ton père me remerciera, il doit en avoir plus d'un, de coup de pied en retard. Allez, entre, avant que je change d'avis. ”

On dit que les amitiés qui commencent mal sont les plus infectantes. Bénédicte et Sylvain et même Pois-Chiche, qui a tout juste un an, ont vite fait d'attraper le virus. Presque chaque jour, Bénédicte sert à goûter. Elle trouve bien élevés les enfants qui ont de l'appétit. Sylvain reconnaît que Manech, qui passera son certificat d'études dans deux ans, a du mérite d'aider son père à la pêche et sa mère, qui est de santé fragile, à tous les travaux.

Les vacances arrivent. Quand il n'est pas en mer ou à scier le bois pour l'hiver, Manech emmène Mathilde au bord du lac. Ils ont un endroit préféré, sur la rive qui est le dos à l'océan, presque en face de l'auberge des Cotis. Jusqu'au sable, ce ne sont que des taillis, des arbres et des mimosas qui fleurissent même en été. On n'y voit jamais personne sauf, le dimanche, un étranger barbu, en vêtements de ville et chapeau de paille, qui a une cabane de pêcheur et une barque un peu plus loin. Manech l'appelle Croquemitaine, mais il n'est pas méchant. Une fois, Manech l'aide à retirer ses filets des eaux du lac et lui donne des conseils pour attraper plus de poisson. Croquemitaine est tout ébahi de la science d'un pêcheur aussi jeune et Manech lui répond, fier : “je suis né au fond de l'eau, pensez si je m'y connais." Ensuite, Croquemitaine est infecté, il se contente d'agiter la main et de demander si ça va quand il trouve Manech sur son territoire.

Le premier été, le second. Il semble à Mathilde que c'est au second qu'elle s'est décidée d'apprendre à nager. Manech a fabriqué des flotteurs en liège pour enserrer ses chevilles et il s'est avancé dans le lac, elle accrochée à ses épaules. Elle ne se rappelle pas avoir bu la tasse. Elle avait un sentiment de joie et de reconnaissance envers elle-même comme elle en a rarement ressenti. Elle était capable de flotter, d'avancer sur le ventre rien qu'avec ses bras, et même, rien qu'avec ses bras, de se retourner sur le dos et de nager encore.

Oui, c'est au cours du deuxième été avec Manech, celui de 1911 et de la grande vague de chaleur. Pendant qu'elle nage, Gustave Garrigou, “ l’Élégant" suivi de son fidèle mécano Six-Sous, gagne le Tour de France. Mathilde n'a pas l'ombre d'un néné, ni d'ailleurs de costume de bain. La première fois, elle va dans l'eau avec sa culotte intime, la poitrine nue. Et sa culotte est de coton blanc et fendue dessous pour faire pipi, on imagine la naïade. Ensuite, les autres jours, comme il faut cent sept ans pour que la culotte sèche, c'est aussi bien sans rien. Sans rien, Manech l'est comme on dit bonjour, avec son zizi en balancier, ses fesses à croquer dedans.

Pour arriver au territoire de Croquemitaine, c'est déjà l'aventure. D'abord, Mathilde s'accroche au dos de Manech. Il la prend sous les genoux pour la soulever. On laisse la trottinette sur le chemin de terre jusqu'où il peut sans danger la pousser. À travers les taillis, écartant les branches traîtres d'une main, il porte Mathilde jusqu'au bord du lac. Il la dépose sur le sable aussi commodément qu'ils le peuvent tous les deux. Ensuite, il retourne chercher la trottinette, pour la mettre à l'abri, des fois que quelqu'un se pose des questions et ameute les Landes jusqu'à Arcachon. Après la baignade, quand Mathilde a les cheveux secs, c'est le même cirque à l'envers.

Un soir, Maman qui donne à Mathilde un baiser dans le cou sent le sel sur ses lèvres, lui lèche le haut d'un bras et dit, effarée : “Tu es tombée dans l'océan ! ” Mathilde, qui ne ment jamais, répond :

“Pas dans l'océan, il y a trop de vagues. Dans le lac d'Hossegor. Je voulais me suicider, Manech Etchevery m'a sauvée. Tant qu'à faire, pour que je ne me noie plus, il m'a appris à nager. ”

Mathieu Donnay étant venu voir, effaré lui aussi, comment se débrouille sa fille, Mathilde hérite d'un costume de bain décent et Manech aussi, un blanc rayé bleu marine, à bretelles, avec un écusson sur le cœur qui dit : Paris, fluctuat nec mergitur. Quand Manech lui demande de traduire, elle qui fait déjà du latin, elle répond que c'est pas intéressant, elle enlève l'écusson du maillot avec ses dents et ses ongles. Après, on voit la trace, Manech n'est pas content, il prétend que ça fait acheté pas neuf.

Le latin. Après les vacances, Mathilde retourne suivre les cours des religieuses du Bon Secours, à Auteuil. C'est si près de la maison qu'elle pourrait y aller à trottinette, comme une grande, mais Mathieu Donnay, qui est né pauvre, fils de maréchal-ferrant, à Bouchain, dans le Nord, qui vient d'acheter “avec son propre argent” l'hôtel particulier de la rue La Fontaine, met son point d'orgueil à la faire conduire et reprendre par son chauffeur, surnommé Fend-la- Bise, elle n'a jamais voulu retenir son vrai nom. Elle est bonne élève en français, en histoire, en sciences, en arithmétique. Elle est au fond d'une classe, face à l'allée centrale, où l'on a placé un pupitre de deux pour elle toute seule. Les sœurs sont très gentilles, les filles supportables, elle regarde les récréations. Ce qu'elle déteste le plus, c'est quand une nouvelle arrive et veut lui montrer son bon cœur : “ Laisse-moi te pousser", “Tu veux que je t'envoie la balle ?” et gna-gna-gna.

Après un second séjour à l'hôpital de Zurich, en 1912, Mathilde réclame de vivre définitivement à Cap-Breton, avec Sylvain et Bénédicte, et Pois-Chiche, et déjà Uno, Due et Tertia. Deux professeurs se partagent la semaine à Poéma, trois heures par jour, un ancien séminariste qui a perdu la foi, monsieur Auguste du Theil, et une retraitée de l'école libre, revancharde de l'Alsace-Lorraine, anti-rouge au couteau, prude à cacher ses dents quand elle sourit, une mademoiselle Clémence - rien de commun avec la ni belle ni sœur de plus tard – qui demande, en rémunération de ses cours, un cierge à l'église pour chaque anniversaire de son trépas, dette à laquelle, quand le temps sera venu, Bénédicte et Mathilde ne failliront jamais.

Au début de l'été 1912, Manech passe son certificat d'études. Maintenant, il part en mer tous les jours, parce que les Etchevery ne sont pas riches et que les médicaments pour sa mère coûtent cher, mais dès qu'il rentre au port, il court d'une traite jusqu'à la villa pour “promener” Mathilde. Ils retrouvent leur bout de plage sur le lac, les mimosas et la cabane de Croquemitaine, qui leur permet d'utiliser sa barque. Manech, à la perche, emporte Mathilde en croisière jusqu'au canal, assise à l'arrière du navire, à même le plancher, les mains accrochées aux deux bords.

Quand l'automne arrive et l'hiver, elle voit Manech les jours où la mer est trop mauvaise pour la pêche. Quelquefois, avec la carriole de son père et l'âne Catapulte, il l'emmène chez les Etchevery. Le père est bourru mais brave homme, la mère est douce, très menue, elle a un souffle au cœur. Ils élèvent des lapins, des poules et des oies. Kiki, le chien de Manech, est un épagneul breton au poil blanc taché de roux. Il est beaucoup plus vif et plus intelligent que Pois-Chiche. Les deux chats, Mathilde les trouve très inférieurs aux siens, mais ils sont quand même beaux, gris-noir tous les deux, et elle est de parti pris.

Manech apprend à Mathilde à faire des nœuds de marin avec des bouts de cordages, le nœud de vache, de bouline, d'écoute, de cul-de-porc, d'anguille ou de trésillon. En retour, elle lui apprend des jeux de cartes que lui a montrés Sylvain, la Bouillotte, la Crapette, le Chien Rouge, le Binocle, et surtout le jeu qu'ils préfèrent tous les deux, la Scopa, quand tu as une carte qui fait exactement le nombre de points de celles retournées sur la table, tu rafles tout en criant :

“ Scopa ! ” et tu mets un gros marron à côté de toi, qui sert de jeton pour marquer. Quand Manech perd, il dit : “Ce jeu idiot pour macaroni”, et quand il gagne : “ Faut calculer vite, à ce jeu-là. ”

Une autre année - 1913 probablement, car les nénés de Mathilde poussent comme des pommes et elle a ses embarras -, ils trouvent une tortue exténuée sur le chemin du lac, sans doute partie en pèlerinage pour Saint-Jacques-de-Compostelle, ils l'adoptent et l'appellent Scopa. Malheureusement, ils la nourrissent trop bien et elle est encore plus dévote que mademoiselle Clémence. Sitôt rétablie, elle reprend la route de l'aventure.

Et l'océan, le grand, le terrifiant océan aux vagues de vacarme, aux explosions de neige et de perles, Mathilde y entre aussi, accrochée au cou de Manech, à l'étouffer, à l'étrangler, en criant d'effroi et de plaisir à tue-tête, bousculée, noyée, meurtrie, mais toujours avide d'y retourner.

Pour remonter les dunes, après le bain, Mathilde sur son dos, Manech n'en peut plus, il s'en veut de devoir s'arrêter pour la déposer sur le sable et reprendre haleine. C'est là, au cours d'une halte forcée, durant l'été 14, à quelques jours de la guerre, que Mathilde, voulant l'embrasser sur la joue, pour le réconforter, laisse glisser ses lèvres et, le diable aidant, l'embrasse sur la bouche. Elle y prend goût si vite qu'elle se demande comment elle a pu attendre si longtemps et lui, ma foi, il est rouge jusqu'aux oreilles, mais elle sent bien qu'il ne déteste pas la nouveauté.

L'été de la guerre. Pour son frère Paul, marié depuis quelques mois, un premier moutard déjà commandé, c'est l'intendance au fort de Vincennes. Il est lieutenant de réserve. À table, la ni belle ni sœur est péremptoire : elle sait, par un charcutier qui livre son boudin à un gros képi de l`Etat-Major - “vous comprenez certainement qui je veux dire” -, que la paix est prévue pour dans un mois jour pour jour, sans qu'on se soit battu, Guillaume et Nicolas ont déjà signé un pacte secret approuvé par le roi d'Angleterre, l'archiduc d'Autriche et Dieu sait qui encore, le Négus peut-être, tous ces bruits de tambours n'ont été déclenchés que pour sauver la face. Même Pois-Chiche, qui ne pète pas encore à tout bout de champ, sinon la réponse serait cinglante, préfère aller voir ce qui se passe dans le jardin.

En août aussi, Sylvain s'en va, quartier-maître, mais aux approvisionnements de la marine et pas plus loin que Bordeaux. Une fois par mois jusqu'en 1918, il pourra venir à Poéma se faire dire par Bénédicte qu'il est bel homme, surtout sous son bachi à pompon rouge.

Le père de Manech est trop vieux pour la guerre, le père de Mathilde aussi, et même sans être bête comme la Clémence de Paul, personne ne peut croire qu'elle durera assez longtemps pour que Manech, qui vient d'avoir dix-sept ans, doive un jour y aller.

L'été 14 reste pour Mathilde celui des premiers baisers, des premiers mensonges. Devant Bénédicte et Maman, elle joue avec Manech les enfants attardés, ils ne se parlent que de petits bonheurs futiles ou ne se parlent pas du tout, ils partent avec Catapulte qui jamais ne les dénonce.

L'été 15 est celui de la jalousie, de la terreur, car Mathilde n'est pas longtemps sans savoir par sa gazette des Landes que Manech se montre sur la grand-plage de Cap-Breton avec une blonde anglaise de Liverpool, nommée Patty, de cinq ans son aînée, déjà divorcée, avec qui il joue probablement à d'autres jeux que la Scopa ou les embrassements furtifs. Bénédicte, avec une naïve cruauté, affirme qu'un garçon de son âge doit faire son apprentissage, qu'il n'en sera plus tard que meilleur époux auprès d'une fille du pays, et que Mathilde ne peut lui en vouloir s'il vient moins souvent “ la promener". “ Que veux- tu”, dit-elle en repassant son linge, “il a grandi, et cela m'étonnait un peu, joli comme il est, qu'il n'ait pas encore fait parler de lui."

Quand Mathilde reproche à Manech de n'être pas venu de toute une semaine, il détourne la tête, penaud, il dit qu'il a beaucoup de travail. Quand elle veut l'embrasser, il détourne aussi la tête, il dit qu'il ne faut plus, qu'il a honte de tromper la bienveillance des parents de Mathilde. Quand elle l'accuse de fricoter avec une chipie anglaise, il se ferme, il ramène Mathilde à la maison sans prononcer un mot et repart avec la mine sombre.

Reste à Mathilde, dans son lit, de se délecter des supplices qu'elle voudrait infliger ou voir infliger à la vilaine femme. Un jour, la croisant sur le pont de bois d'Hossegor, elle fonce sur elle avec sa trottinette, lui écrase les pieds et l'envoie se noyer dans le canal. Un autre jour, elle va la trouver à l'Hôtel du Parc, elle la tue avec le gros revolver de Sylvain. Mais la fois la plus belle, c'est quand, dissimulant sa rancœur, elle la convainc par de douces paroles de passer les lignes allemandes pour servir Sa Majesté. La Patty Patate, dénoncée par son ex-mari, est arrêtée comme espionne par les uhlans à tête de mort, torturée à grands cris, violée dix fois, défigurée au sabre et finalement écartelée par quatre chevaux du régiment, comme Mathilde a lu que ça se faisait, dans son livre d'Histoire.

Heureusement pour les chevaux et la tranquillité du sommeil de l'implacable justicière, août se termine, la blonde pauvre chose disparaît avant que ces projets soient mis à exécution. En septembre, les Anglaises se font rares, Manech revient à Mathilde qui préfère ne plus parler de ce qui fâche. Ils retrouvent tous les deux le droit chemin des mimosas. Manech oublie ses scrupules, il recommence à l'embrasser comme elle aime, et un soir aussi, il embrasse ses seins, qu'il trouve très beaux. Entre honte et délice, Mathilde croit mourir.

Ce n'est pourtant que dans les premiers jours d'avril 1916, lorsque Manech vient d'apprendre que sa classe est appelée sous les drapeaux, qu'ils se libèrent, dans un désespoir commun, des simulacres d'une amitié enfantine déjà bien corrompue. Enlacés sur le sable, malgré un vent frisquet, ils pleurent, ils se jurent qu'ils s'aiment et s'aimeront toujours, que rien ne pourra les séparer, ni le temps, ni la guerre, ni les interdits bourgeois, ni l'hypocrisie des blondes, ni la traîtrise des escabeaux à cinq marches.

Un peu plus tard, à la marée montante de tout, Manech emporte Mathilde dans la cabane de Croque-mitaine, qu'on ne voit plus depuis deux ans, qui doit être sur le front, lui aussi. Il l'étend sur des filets de pêcheurs qu'on appelle des sennes, il la déshabille un peu, elle s'affole un peu, sans oser rien dire tant le moment lui paraît solennel, il l'embrasse partout, elle a le feu aux joues et lui aussi, ensuite elle a mal comme elle l'appréhendait dans ses divagations nocturnes, mais pas si mal quand même, et ensuite encore, elle est bien comme elle l'espérait aussi, et même mieux.

Un autre soir, ils reviennent dans la cabane, ils font l'amour trois fois, ils rient beaucoup entre chaque fois - de tout, de rien -, et puis ils rajustent leurs vêtements, ils se recoiffent l'un l'autre avec les doigts, et Manech emporte Mathilde dehors dans ses bras. Il l'assoit dans sa trottinette et lui déclare que désormais ils sont fiancés, à brûler en enfer s'ils se mentent, et elle dit d'accord, et ils se jurent de s'attendre et de se marier quand il reviendra. Pour sceller leur promesse, il sort son canif, une lame avec un tas d'accessoires qui ne servent à rien, et il saute dans les taillis et fraie son chemin jusqu'à un grand peuplier argenté qui pousse au milieu de la jungle. Pendant un moment, il grave quelque chose sur le tronc. Mathilde demande quoi. Il dit : “ Tu vas voir. ” Quand il a fini, il arrache la broussaille pour faire un sentier où la trottinette puisse passer. Il est comme un sauvage, en sueur, la figure et les cheveux couverts de brindilles, les mains striées d'écorchures, mais il est heureux. Il dit : “Je m'en vais piquer une tête dans le lac, après ça !

Il pousse Mathilde à son tour jusqu'au peuplier. Il a gravé sur le tronc :

M M M

pour qu'on puisse lire, à l'envers comme à l'endroit, que Manech aime Mathilde et que Mathilde aime Manech.

Maintenant, il arrache sa chemise et court piquer une tête dans le lac. Il crie waouh, que c'est glacé, mais il s'en fiche, il ne craint plus la mort. Il nage. Dans le silence du soir, dans le grand calme qui envahit tout ce qui l'entoure et son cœur aussi, elle n'entend plus que les battements réguliers des bras et des jambes de son amant. Elle touche du doigt que Manech aime Mathilde sur l'écorce du peuplier.

Ils ont encore quelques moments pour s'aimer dans la cabane, elle ne les a pas comptés, elle ne se rappelle plus. Peut-être six ou sept jours. Il s'en va au dépôt de Bordeaux un mercredi, le 15 avril 1916. Parce qu'il part très tôt, vers quatre heures du matin, et qu'il a promis de venir l'embrasser à Poéma, Mathilde ne veut pas dormir, elle passe la nuit dans son fauteuil. Bénédicte, avant quatre heures, est debout pour préparer le café. Manech vient. Il porte un pardessus de son père, il tient à la main une valise en osier. Quand il embrasse Mathilde pour la dernière fois, Bénédicte voit bien comme elle était naïve, mais elle se détourne sans rien dire, et qu'est-ce que ça fait ?

Manech espérait se retrouver dans la marine, comme son père et ses oncles jadis, comme Sylvain, mais ce sont les fantassins qui manquent le plus, en 1916. Il est trois semaines en instruction, à Bourges, puis envoyé au front. D'abord en renfort à Verdun, ensuite en Picardie. Mathilde, chaque jour, écrit une lettre, attend une lettre. Le dimanche, les Etchevery viennent à Poéma, plus vieux de dix ans, au pas de Catapulte. On fabrique ensemble un colis où l'on voudrait tout mettre, le manger, le boire, le toit, le feu, le lac, le vent de l'Atlantique qui ramènerait les Américains, tout, jusqu'aux paquets de cigarettes à bouts dorés que la mère s'entête à enfoncer dans les chaussettes qu'elle tricote, parce que même si Manech ne fume pas, cela lui permettra toujours de se faire des amis.

Il écrit que tout va bien, que tout va bien, qu'il attend une permission, que tout va bien, une permission pour bientôt, que tout va bien, que tout va bien, ma Matti, tout va bien, jusqu'en décembre où brusquement sa voix se tait, mais Mathilde continue de se persuader que tout va bien, il n'a pas écrit mais c'est qu'il n'avait pas le temps, tout va bien, et Noël passe, et c'est janvier 1917, elle reçoit enfin une lettre qu'un autre a écrite pour lui, elle ne comprend pas, il dit des choses si belles mais si étranges qu'elle ne comprend pas, et un matin, le dimanche 28, Sylvain est là, qui arrive de Bordeaux, il embrasse Bénédicte et il embrasse Mathilde, si tristement, avec tant de mal à s'exprimer qu'il fait peur, il a rencontré à la gare quelqu'un qui revient de Soorts et lui a dit une chose terrible, et il doit s'asseoir et il a son bachi à pompon rouge qu'il fait tourner entre ses mains, et Mathilde voit ses yeux soudain emplis de larmes, il la regarde à travers des larmes et il essaie de dire, il essaie de dire -

Sage, Matti, sage.



Janvier 1921.

Il n'étonnera personne, après l'évocation de ces brûlants étés, que Mathilde, majeure depuis trois jours, s'empresse d'acheter, sans discuter le prix, “ avec son propre argent” - principalement la thésaurisation avaricieuse, depuis l'enfance, de ses étrennes de Nouvel An et le produit des tableaux qui fleurissent maintenant les bureaux du banquier de Papa - un hectare d'un terrain mis en vente sur les bords du lac d'Hossegor : le territoire de Croquemitaine, disparu dans la tourmente, une jungle dont, malgré les mimosas, les trois sœurs du défunt sont bien aise de se séparer.

Elle apprend du même coup que Croquemitaine s'appelait lui aussi Manex, de la grande famille des Puystegui de Bayonne, qu'il était poète, auteur des Vertiges du Courant d'Huchet, qu'il haïssait les gendelettres quels qu'ils fussent, mais surtout ceux déjà sous un vrai toit à Hossegor, Justin Boex dit Rosny Jeune et plus encore Paul Marguerite. Il est tombé devant Verdun, sous les avalanches de gaz toxique, du printemps 16. Envers et contre tous, il s'était refusé de raser sa barbe. Son masque, disent ses trois sœurs, était une passoire.

Mathilde n'a fait qu'apercevoir monsieur Rosny, mais son père l'a emmenée souvent, quand elle était enfant, à la villa Clair Bois de Paul Marguerite. Elle trouve Croquemitaine très intransigeant, tant en ce qui concernait ses confrères plus fortunés que les exigences de la fierté virile. Elle se dit qu'on ne peut néanmoins juger quelqu'un qui vous a prêté sa barque.

À peine l'acte signé chez le notaire, à Cap-Breton, l'argent donné, les trois sœurs embrassées avec reconnaissance, Mathilde se fait conduire par son père et Sylvain sur les lieux de ses amours adolescentes. La cabane est là, du moins ce qu'il en reste, et le peuplier, argenté entre tous, a résisté à tous les vents. Mathilde, maintenant qu'elle est adulte, se ferait fort de tout raconter. Mathieu Donnay dit : “Epargne-moi tes souvenirs. Ce qui me plaît ici, ce sont les mimosas et cet arbre avec ce triple M sentimental qui me masque un peu ce que beaucoup de pères, je ne suis pas le seul, ne souffrent pas d'imaginer. Et puis, ils s'y font."

Il a porté jusque-là Mathilde dans ses bras, Sylvain s'est chargé de la nouvelle trottinette, plus solide et plus pratique que celle d'avant, un fauteuil roulant inventé pour les paralysés de la guerre. Comme quoi, prétend celle des deux Clémence qui a la cervelle en chewing-gum, la guerre sert toujours à quelque chose.

Il fait beau et froid. Mathilde est assise près du peuplier, sa couverture écossaise sur les genoux, son père va et vient à travers les broussailles, Sylvain est allé jusqu'au bord de l'eau pour les laisser seuls. De temps en temps, Mathilde touche du doigt qu'elle aimera toujours Manech. Les mouettes se rassemblent sur les bancs de sable que le reflux a découverts au milieu du lac, sans souci des humains.

“Après tout, pourquoi pas ?” s'exclame Mathieu Donnay au bout d'une longue concertation avec lui- même. Il revient vers Mathilde et lui dit qu'il fera construire en cet endroit une grande villa entièrement conçue pour qu'elle y vive heureuse avec Sylvain, Bénédicte et les chats. Il laissera Poéma, si elle est d'accord, à Paul et à sa famille. Mathilde est d'accord, mais qu'on ne touche pas aux mimosas, ni évidemment au peuplier. Son père hausse les épaules. Il lui dit : “Il y a des moments, ma fille, tu es vraiment une favouille. ”

Elle rit, elle lui demande : “Comment sais-tu ça ?” Il répond qu'il a des Provençaux, parmi ses ouvriers. Ils lui ont expliqué que le mot favouille désigne un petit crabe pas très malin, ce qui est rare chez nos ancêtres supposés les plus reculés, et qu'à Marseille, à Bandol ou aux Saintes-Maries-de-la-Mer, on nomme ainsi quelqu'un qui n'a guère d'entendement.

Après quoi, il appelle Sylvain. Il lui dit son projet de faire bâtir une nouvelle maison, sans toucher au peuplier argenté et sans que, les travaux achevés, il manque une seule racine des mimosas. Lui qui est un jardinier d'expérience, qu'en pense-t-il ? Sylvain répond : “Les mimosas, on peut les déplacer. Le peuplier, il est trop au bord du terrain pour qu'on ait besoin de l'abattre. ” Mathieu Donnay lui donne une bonne poignée de main. Mathilde dit : “ Merci, Papa. Au moins, à Noël comme en été, je n'aurai plus à supporter la femme de mon frère et tes monstres de petits-fils." Et Sylvain ajoute, sans malice : “Matti a raison. C'est Bénédicte aussi qui va être contente. ”

Le lendemain, Mathilde et Sylvain, par le train, accompagnent la famille à Paris. Le 6 janvier, par la route, ils vont à Péronne, dans la Somme, la ville la plus proche du cimetière militaire d'Herdelin, où Manech est enterré. Depuis cinq mois qu'ils y sont venus pour la première fois avec Pierre-Marie Rouvière, les traces de la guerre se sont encore effacées, pourtant elle paraît plus présente dans tout le paysage, sans doute parce que c'est l'hiver.

Ils dorment à l'Auberge des Remparts, où Pierre-Marie les avait conduits en août. Au matin du 7 janvier, date du pèlerinage que Mathilde s'est juré de faire tous les ans tant qu'il lui en restera les forces, ce qui n'exclut pas d'autres visites, le ciel est bouché, il pleut de la neige fondue sur Péronne et les champs de bataille. À Herdelin, où les maisons reconstruites côtoient les ruines, la route est un torrent de boue. Les drapeaux, dans le crachin, pendent sans gloire ni couleur à l'entrée du cimetière. Presque en face, de l'autre côté de la route, le cimetière militaire allemand n'a pas meilleure mine.

L'année dernière, sous le soleil de l'été, à travers les branches des saules fraîchement plantés, la rectitude des allées, les pelouses impeccablement tondues, les cocardes tricolores accrochées aux croix, les fleurs pimpantes de la nation dans les vasques simili-antique, tout semblait à Mathilde hypocrisie et lui donnait envie de crier son dégoût. La pluie, le vent glacé qui souffle des Flandres, l'espèce de torpeur sans espoir qui écrase tout le pays vont mieux au teint des Pauvres Couillons Du Front. Combien ils sont, là, qui lui donneraient tort ?

La première fois, elle a cherché d'abord la croix blanche de Jean Etchevery, 19 ans, mort pour ce qu'elle se refuse désormais à prononcer, parce que c'est un mensonge. C'était un mensonge aussi sur la croix qu'elle a trouvée ensuite, dans la même allée : Kléber Bouquet, 37 ans. Et encore, quelques rangées plus loin, sur celle de Ange Bassignano, 26 ans, le voyou marseillais, sous laquelle était une coupe de fleurs, en perles de couleur qui dessinaient un nom, Tina, preuve que Mathilde, en dépit de ses efforts, avait quelque retard sur une fille de la Belle de Mai. Dans une autre allée, renversée sur la tombe par les intempéries, tenant par des fibres vermoulues, était la croix de Benoît Notre-Dame, 30 ans. Pierre-Marie Rouvière est allé chercher un gardien, qui avait déjà signalé la chose et lui a promis que la croix allait être remplacée.

Mathilde se faisait pousser par Sylvain dans tout le cimetière, à la recherche de Six-Sous. Il reposait près d'un mur d'enceinte, profitant de l'ombre, sans fleurs ni couronne, mort pour la même raison, l'obscénité d'une guerre qui n'en avait pas, sinon l'égoïsme, l'hypocrisie, et la vanité de quelques-uns. Les choses sont ainsi.

Aujourd'hui, sous un grand parapluie, assise sur sa trottinette pour estropiés, Mathilde se trouve devant Manech. La cocarde sur la croix est un peu fanée, pour le reste Sylvain fait le ménage. Jean Etchevery, 19 ans. Elle est maintenant plus vieille que son amant. Elle a, des bords du lac d'Hossegor, apporté pour lui un brin de mimosa, qui n'est pas flamme quand elle le sort de son sac et déplie le papier qui l'enveloppe, mais Sylvain déclare : “L'intention y est. ” Mathilde répond : “J'aimerais que l'intention soit dans la terre, juste devant la croix. ” Il creuse avec ses grandes mains de rouquin qui n'aime pas se l'entendre dire, il place le mimosa au fond du trou, délicatement. Avant qu'il le renferme, Mathilde lui donne un paquet de cigarettes à bouts dorés. Elle lui dit : “Mets ça aussi, sa mère serait contente. On ne sait jamais. Où qu'il soit, même s'il ne fume pas, il pourra toujours se faire des amis."

Ensuite, Sylvain s'en va sous la pluie, à pas lents dans les allées, coiffé d'une casquette trempée qu'il avait avant ses noces, qui ne rajeunit pas plus que lui. Il veut laisser un moment Mathilde seule, il a sa pudeur.

Elle raconte à Manech ce qui se passe. D'abord que Germain Pire n'a retrouvé ni Tina Lombardi, ni Célestin Poux. Que le fil qu'elle tenait jusque-là lui semble rompu, qu'il ne mène peut-être nulle part, mais que ce n'est pas grave, elle ne renonce pas. Ensuite, elle lui dit que ses parents, les Etchevery, vont bien. Elle est allée les voir. Ils l'ont embrassée tous les deux. La mère lui a fait un œuf battu dans du lait, comme autrefois, quand il l'emmenait chez lui avec Catapulte. Enfin, elle lui dit qu'elle a acheté le territoire de Croquemitaine au bord du lac, avec ses économies, et que son père va faire construire là une maison qu'elle veut avec deux terrasses, l'une vers l'océan et l'autre vers le lac. Elle dit : “ Notre chambre donnera sur le lac. Chaque matin, par les fenêtres, je pourrai voir notre peuplier." Elle ajoute, après un long silence : “Je reste sur l'idée qu'un de vous cinq n'est pas mort. Je crois ce que m'a écrit la mère d'Urbain Chardolot. Je n'ai pas de certitude, il faudrait pour cela que je retrouve un des soldats de Bingo Crépuscule, et le seul nom que j'ai, c'est Célestin Poux."

Elle est penchée en avant sur sa trottinette, protégée par ce méchant parapluie qui bascule tout le temps, elle ne veut rien cacher à Manech. Elle lui dit : “ Quelque chose aussi me trouble. Tina Lombardi avait un code avec son Nino. Pourquoi pas les autres avec leur femme ? J'ai lu et relu les lettres de l'Eskimo et de Six-Sous et de Cet Homme. Je ne vois pas de code. Même dans celle de ce Nino, je n'ai pas compris. Pardonne-moi, Manech, de n'être que moi."

Quand Sylvain revient, parce qu'il en a assez de vagabonder sous la pluie, il dit : “Au moins, ils ont tenu parole. Ils ont donné une croix neuve à Benoît Notre-Dame." Mathilde, comme en août, voudrait faire tout le tour du cimetière, mais elle n'ose pas le demander. Sylvain dit : “Tu sais, Matti, pendant que tu pensais à Manech, j'ai regardé les autres tombes. Sur celle de Bassignano, il y a toujours les fleurs en perles. Sur les autres, rien. Si tu veux aller voir toi-même, je veux bien, c'est pas du tracas." Elle fait signe que non. Elle dit : “S'il te plaît, retourne voir Ange Bassignano. Regarde bien partout s'il n'y a pas un indice que cette Tina est revenue."

Elle attend de longues minutes. La pluie se fait neige. Elle a froid sous sa couverture. Elle dit à Manech : “Tu es vraiment contrariant, tu sais. On serait bien mieux dans les Landes." En août, à sa première visite, elle a demandé à Pierre-Marie s'il serait possible de faire transférer le cercueil au cimetière de Soorts ou de Cap-Breton. Il a répondu : “Les démarches peuvent être longues, je n'en sais rien, mais il me semble qu'on devrait y arriver. Je me renseignerai. ” Il n'avait pas fini sa phrase qu'un sentiment d'angoisse effroyable a envahi Mathilde, elle en avait la gorge serrée à ne pouvoir articuler un mot. Exactement comme si Manech, du fond d'elle-même, criait non, non, qu'il ne voulait pas. Et quand elle a été capable d'articuler un mot, elle a dit précipitamment à Pierre-Marie, d'une voix entrecoupée : “Non, ne faites rien. Il faut que je réfléchisse. ” Et aussitôt, doucement, l'angoisse a disparu. Elle renaît, maintenant, rien qu'à l'idée de demander à Manech s'il n'a pas changé d'avis. Elle lui dit : “D'accord, je ne veux pas t'embêter avec ça. Après tout, de venir ici, ça me change, ça me fait voir du pays. ”

Ensuite, Sylvain revient, le pas lourd, la casquette de travers, les mains couvertes de boue. Il les tient en l'air pour que la pluie les lave. Il a l'air d'un prisonnier de guerre résigné aux fantaisies d'une Mathilde casse-machins. En s'approchant, il lance : “Je n'ai rien vu qui dise qu'elle est revenue." Et debout devant elle : “ Mais je le pense quand même, je ne sais pas pourquoi. J'ai creusé autour de la croix, des fois que cette femme te ressemble. Il n'y a rien. Maintenant, j'ai soulevé la coupe de fleurs. Elle est en marbre, elle pèse dix tonnes, on comprend pourquoi personne ne l'a volée. Il n'y a rien dessous qui l'indique d'où elle vient, mais il m'est venu une idée. Je l'ai reposée plus loin, sur une autre tombe. On verra peut-être la prochaine fois ?



Germain Pire

(Le reste de l'en-tête est rayé.)

Lundi, l6 juin 1921.

Très chère enfant,

Jamais je ne me suis senti aussi humilié. Il faut néanmoins que je vous avoue l'échec complet de mes recherches et que je renonce désormais aux hortensias qui devaient embellir ma chambre. Voyez-vous, Valentina Lombardi est aussi insaisissable que si elle n'avait jamais existé. J'ai entendu parler d'elle à Toulon, à La Ciotat ou à Marseille, mais toujours du bout des lèvres, par des bourgeois qui ont pignon sur rue. L'essentiel, seul l'univers qu'elle fréquentait pouvait me le dire et cet univers ne parle pas. Puisque vous me l'avez expressément demandé, je ne suis pas allé importuner madame Conte, ni ses amies madame Isola et madame Sciolla. De toute manière, je n'aurais rien appris d'elles qui puisse me servir.

J'ai souvent, dans mes enquêtes, l'impression très forte de connaître presque fraternellement ceux que je recherche ou que j'épie. Il n'en est rien pour Valentina Lombardi. Mon sentiment est qu'elle est un être noir, marquée par la malédiction des enfances meurtries, subjuguée par le seul amour qui lui ait fait croire qu'elle valait les autres, et que, cet amour massacré, elle est devenue infiniment cruelle et dangereuse pour qui se rattache au massacre. Je vous le dis d'instinct, il serait plus sage, chère enfant, de l'oublier, de ne rien tenter désormais qui puisse exciter la bête.

Ses traces s'arrêtent dans un village du Morbihan Sarzeau, en février de cette année. Je me suis rendu sur place. Elle n'a fait qu'y passer. .On se souvient de sa violence mal contenue, de son air sombre. Si je l'ai perdue là, c'est peut-être après tout qu'elle est morte, et je n'irai pas m'en attrister.

En ce qui concerne Célestin Poux, dont mon frère Ernest s'est occupé, nous devons renoncer également encore qu'il soit tout le contraire. Dans l’île d'Oléron chacun nous l'a décrit comme un garçon heureux de vivre, débrouillard, serviable, mais terriblement fantasque. Il est reparu au pays pendant trois mois en automne 19. Jusque-là, il était resté, avec le grade de caporal, en occupation de l'autre côté du Rhin. On lui a donné le poste d'éclusier au lieu dit Le Douliet, sur la commune de Saint- Georges. Il dormait sur les lieux de son travail. Pour famille, il ne lui reste que de vagues cousins, nés Poux comme lui qui n'ont rien à dire sinon qu'ils ne le fréquentaient pas. En tout état de cause, il est sorti vivant de la guerre. Il a quitté Oléron en janvier 1920 pour disait-il, acheter un garage de réparations auto-mobiles en Dordogne. La Dordogne est vaste. Mon frère a fouillé de son mieux sans le trouver. La dernière fois où Quelqu'un l'a rencontré c'est sur le bac qui le ramenait au continent. Il avait un sac de marin sur une épaule, une bourriche d'huîtres de l'autre côté. Il a dit que les huîtres étaient pour un fou qui avait parié avec lui sa moto d'en manger vingt douzaines.

Je suis désolé, ma gentille enfant, et honteux plus que je ne peux l'exprimer de devoir joindre ma note de frais à cette lettre. Je l'ai faite, croyez-le bien, plus honnête pour vous que pour moi. Vous verrez d'ailleurs qu'il ne s'y trouve que des chambres d'hôtel modestes, des transports en troisième classe et rien d'autre. Considérez que je ne me nourris que du plaisir de connaître des artistes comme vous.

Je vous quitte, avec l'espoir que le hasard ou le temps me permettra de découvrir quelque chose qui vaille la peine de vous déranger à nouveau. Je reste, quoi qu'il advienne, votre ami et votre fidèle admirateur.

Germain Pire.



Cette lettre suit Mathilde à New York où, dans celle de ses vies qui l'amuse le moins et lui fait perdre le plus de temps, elle est venue se faire opérer par un jeune professeur juif, Arno Feldmann, qui a rendu à trois handicapés comme elle une partie de leurs mouvements. C'est un fiasco sans intérêt, sauf que cessent les douleurs qui la tuaient au niveau des hanches et qu'elle est au bord de tomber amoureuse du chirurgien, mais il est marié, père de deux gamines aux joues rondes, criblées de tâches de rousseur, il n'est même pas beau, et comme chacun sait, si l'on oublie des inconnus sans visage qui la tourmentent quelquefois dans des rêveries regrettables, Mathilde ne trompe jamais son fiancé.

Et puis aussi, il faut le dire, Maman est là, qui a vomi jusqu'à son âme pendant la traversée, qui s'ennuie de déambuler dans Central Park et les magasins de la Cinquième Avenue, harassée par la chaleur. Mathilde ne voudrait pas ajouter aux tracas qu'elle occasionne. Donc, le Arno Feldmann, elle ne le regarde plus qu'à la dérobée dans les reflets de sa fenêtre, très lointaine, tu vois, très indifférente.

Elle retrouve Poéma en octobre, aux derniers feux d'un été qui s'éternise, et tout le monde en bon état, les bêtes et les gens. On a une nouvelle auto, une Delage mieux suspendue et plus confortable que l'ancienne. Elle est jaune et noir, mais c'était paraît-il les seules couleurs disponibles. Sylvain conduit Mathilde presque chaque jour à Hossegor voir avancer les travaux de la villa. L'architecte de Papa, Bruno Marchet, la trouve assommante. Elle discute de détails avec les ouvriers, elle n'est jamais contente, elle s'imagine qu'on la déteste. Elle promet à son père de n'y plus retourner jusqu'au temps des finitions.

En janvier 1922, pour son pèlerinage au cimetière d'Herdelin, le ciel est bleu, il fait froid, la coupe de fleurs artificielles, déplacée par Sylvain, est à nouveau à sa place, sous la croix de Ange Bassignano, mais cela ne veut pas forcément dire, pense Mathilde, que Tina Lombardi est revenue. Le gardien, qui n'est pas toujours là, voit passer trop de monde quand il y est, il ne sait rien. À Péronne pourtant, dont Sylvain fait le tour, un hôtelier, patron du Prince de Belgique, accepte de dire qu'une jeune femme à l'accent du Midi est descendue chez lui à l'automne précédent, seule, buvant beaucoup, fumant à table de petits cigares, insultant les dîneurs que cela indisposait. Il a été bien content qu'elle ne reste qu'une nuit. Elle s'est esquivée au petit matin sans même régler sa note. Le nom qu'elle avait donné, que Sylvain peut voir par lui-même sur le registre, est Emilia Conte, de Toulon. La date est la nuit du 15 au 16 novembre

En revenant à Paris, Mathilde transmet l'information à Germain Pire, mais il refuse poliment de reprendre ses recherches. En un an et demi, il a beaucoup vieilli. Il porte toujours le melon, la lavallière et les guêtres blanches, mais un deuil, sur lequel il ne trouve pas utile de s'étendre, l'a frappé, le cœur n'y est plus.

Les deuils, pendant cette année 1922, Mathilde va en connaître aussi. Meurent les parents de Manech, à trois semaines d'intervalle, dans la moiteur de juin, la mère dans son sommeil, d'une crise cardiaque, le père retrouvé noyé dans le lac, près de son parc à huîtres. On dira, pour que le curé accepte son cercueil à l'église, que c'était un accident. Pourtant, il a laissé, la dernière nuit, une enveloppe pour Mathilde, que le docteur Bertrand, de Soorts, le premier appelé par les pompiers, lui a remise sans l'ouvrir. C'était quelques lignes au crayon violet, d'une écriture presque illisible :



Ma petite Matti,

Je n'ai plus le courage de rien. On m'avait pris la moitié de ma vie, maintenant j'ai perdu l'autre Ma seule consolation du malheur, c'est que grâce à toi nous avons pu voir l'an dernier, avec ma pauvre Isabelle, la tombe de notre fils. Mes affaires sont en ordre. Je t'ai laisse par devant le notaire tout ce que nous avons gardé de Manech. Je n'ai pas le courage non plus de tuer le chien, je te demande de le recueillir. Il te connaît, il aura moins de misère.

Je t'embrasse comme ma fille.

Etchevery Ambroise.

La seule famille du pauvre homme est une sœur, employée des postes à Saint-Jean-de-Luz. Elle vend la maison et le parc à huîtres pour s'installer avec son mari dans un commerce de bonneterie. Sylvain rapporte dans la Delage le chien Kiki et les affaires, en vrac, de Manech : ses vieux vêtements, ses livres et ses cahiers d'écolier, des Fantomas qu'il lisait avant de partir à la guerre, des jouets qu'il s'était fabriqués, le fameux costume de bain rayé bleu marine, auquel il manque l'écusson, mais la trace ne se voit plus.

En septembre, malgré tous les soins, Kiki se laisse mourir, puis Tertia et Bellissima, saisies par la toux, succombent en une seule nuit. En novembre, on enterre à Labenne mademoiselle Clémence, le professeur d'autrefois. Et encore, avant que l'année finisse, le chat de Bénédicte, Camembert, parti courir la gueuse, ne revient pas. Sylvain le retrouve trois jours plus tard, écrasé par un camion, déjà mangé par la vermine, à plus de cinq kilomètres de Cap-Breton.

L'année 1923 ne commence pas mieux. C'est une lettre de Marseille, en février, qui apprend à Mathilde la mort de madame Paolo Conte. La fidèle amie, madame Isola, lui écrit qu'elle s'est éteinte sans souffrir, le cœur usé. Elle n'avait pas revu sa filleule.

La villa MMM d'Hossegor, avec plusieurs mois de retard, est terminée au printemps. Mathilde s'y installe avec Sylvain et Bénédicte, elle voit le peuplier de ses fenêtres, les mimosas sont en fleur dans le jardin, avec les rosiers, les rhododendrons et les camélias que Sylvain a plantés. Mathilde a son atelier à côté de sa chambre. Tous les sols de la maison sont en marbre lisse, doux à ses roues, et dehors, pour qu'elle puisse déambuler à sa guise, les allées ont été bitumées. Pendant l'été, elle peint le matin sur la terrasse devant le lac, l'après-midi à l'ouest. Elle peint beaucoup, pour oublier les choses tristes et que le temps passe sans rien apporter à son coffret en acajou, pour s'oublier elle-même.

En hiver, elle expose ses toiles à Biarritz puis à Paris, cette fois encore aux “Lettres de mon moulin". La dame aux petits fours a toujours bon pied, bon œil, le livre d'or s'enrichit de quelques jolies choses. Une femme écrit : “Vos fleurs parlent." Et un visiteur suivant, juste au-dessous : “Disons qu'elles balbutient. ”

Mathilde profite de ce séjour pour faire publier à nouveau son annonce dans L'Illustration, La Vie parisienne et les mensuels d'anciens combattants. Elle y raye les noms de Benjamin Gordes, Chardolot et Santini, au seul profit de Célestin Poux, et donne sa nouvelle adresse dans les Landes.

Au printemps, un heureux événement se produit à MMM, dans lequel, superstitieuse quand ça la rassure, elle voit le présage que la sortie du tunnel est proche, que l'année 1924 lui ménage de grandes surprises et pansera bien des plaies. À l'âge mûr, comme on le prétend de certaines femmes, Durandal, la chatte jadis si hautaine de Sylvain, veuve de Camembert, est saisie d'une véritable frénésie de débauche. N'arrivant pas à choisir entre Uno, Due, Voleur et Maître Jacques, elle jette son dévolu sur les quatre, soit parce qu'ils ne sont pas trop d'un quatuor pour la contenter, soit parce qu'elle a le louable souci d'éviter les zizanies dans la maison. Comme il lui arrive en outre de sortir en ville ou même en forêt, de n'en revenir qu'à la nuit tombante avec des airs passablement alanguis, bien malin qui peut dire, le samedi 26 avril, l'auteur des cinq délicieux petits chatons tigrés qu'elle met au monde. Bénédicte et Sylvain fêtent ce jour-là leurs cinquante ans - elle est son aînée de deux jours - et leur trentième anniversaire de mariage. Les cadeaux sont vite faits. Mathilde reçoit D'Artagnan et Milady, Sylvain Porthos, Bénédicte Athos, qu'elle s'obstine à prononcer Camembert, et Maman hérite d'Aramis. Après quoi, Durandal, guérie des passions amoureuses et repentie de ses péchés, se consacrera désormais tout entière à l'éducation de ses enfants.

En relançant l'hameçon par une nouvelle parution de son annonce, même sans les espoirs débiles qu'elle avait mis dans la première, Mathilde ne s'attendait pas à ce que la pêche fût si maigre. Quatre lettres en tout, dont la plus instructive n'est d'ailleurs pas liée à cet appel et lui arrive adressée à Poéma.

Des trois autres, deux sont pour revendiquer la paternité du surnom “Bingo Crépuscule".

Un caporal de la coloniale, dans les rangs de ceux qui ont pris la tranchée aux Allemands en octobre 1916, a trouvé dans un abri déserté à la hâte une peinture sur bois, probablement celle d'un soldat anglais ou canadien à ses moments de loisir, dont le verso constituait une excellente surface pour une pancarte, il y a fait inscrire le nouveau nom des lieux conquis.

Un correspondant de Château-Thierry, signant seulement “un soldat de Mangin ”, affirme huit jours plus tard avoir tracé de ses mains et de son propre chef, à la peinture noire, en lettres bâtons, “Bing au Crépuscule” sur le verso d'un tableau.

Ils sont au moins tous les deux d'accord sur le sujet de l'œuvre d'art en question. En joignant leurs deux témoignages, Mathilde arrive à se figurer, debout devant la mer, un officier britannique en train de contempler un flamboyant coucher de soleil, tandis que son grand cheval gris ou noir, à ses côtés, broute paisiblement l'herbe rare, un palmier indiquant que la scène pourrait se passer en Orient.

La troisième lettre est anonyme elle aussi, et d'une concision étonnante :



Mademoiselle,

Célestin Poux est mort au Chemin des Dames, en avril 1917, c'est plus la peine de dépenser votre argent. Je l'ai bien connu.



L'enveloppe porte le cachet de Melun. L'écriture et la couleur rosâtre du papier laisse supposer à Mathilde qu'il s'agit d'une dame d'un certain âge.

Reste la lettre qui n'est pas une réponse à l'annonce. Elle vient de loin. Elle lui est envoyée par Aristide Pommier, le résineux à lunettes qu'elle a traité de mange-merde à son mariage, le jouteur qui avait plaisir à tomber à l'eau.



Aristide Pommier,

550, côte des Neiges,

Montréal, Canada.

18 juin 1924.



Chère mademoiselle Mathilde,

Vous savez peut-être qu'en désaccord avec mon beau-père, on a fini par se taper, j'ai préféré m'exiler au Québec, faisant venir après six mois mon épouse et mes deux filles. Une autre est née ici. Je ne m'occupe plus des arbres, je suis devenu chef cuisinier dans un restaurant de Sherbrooke, une des artères du centre les plus fréquentées. Je gagne bien ma vie mais ce n'est pas pour me vanter que je vous écris.

Je vous écris pour vous dire que j'ai parlé à un client, il y a quelques jours, qui est de Saint John's, sur Terre-Neuve, et qui s'est installé après la guerre au Québec. Son nom est Nathanaël Belly, on lui dit Nat, il a une entreprise de chauffage. Il est âgé d'environ trente-cinq ans. Il était à table avec sa femme et un couple d'amis. Il a tenu à m'offrir quelque chose à la fin du repas, pour me féliciter de ma cuisine, et c'est comme ça que j'ai su qu'il a été sur la Somme, en janvier 17, et qu'il connaît la tranchée où Manech est mort. Je ne voudrais surtout pas raviver de terribles souvenirs, mais je crois qu'avant tout vous voulez savoir. Alors voilà, j'ai hésité de vous écrire mais tant pis.

D'après ce Nat Belly, qui aime la bière mais qui avait toute sa tête, une patrouille de Terre-Neuve dont il faisait partie, le matin du lundi 8 janvier 1917, est arrivée la première sur le terrain de la bataille, parce que les Britanniques remplaçaient les nôtres dans le secteur, comme ils l'ont fait après sur tout notre front jusqu'à Roye. Nat Belly dit qu'ils ont enterré sous une bâche cinq Français tués, qui avaient des pansements à leurs mains. Leurs numéros de régiment, tous leurs insignes avaient été arrachés, probablement par les Boches pour ramener des souvenirs chez eux. Nat ne se souvient malheureusement plus de leurs noms, pourtant ils avaient encore leurs plaques et le chef de patrouille les a notés “au cas où ”, mais il ne se souvient plus. Ce qu'il se rappelle, c'est que l'un des cinq était très jeune, dans les vingt ans, avec les cheveux bruns et le corps assez grand et mince, et je pense que c'était notre malheureux Manech.

Voilà, je voulais vous le dire. Maintenant, Nat Belly m'a dit qu'il croit pouvoir retrouver le chef de patrouille, nommé Dick Bonnaventure, un fils de Québécois né à Saint John's lui aussi, mais par hasard, pas un niouffi comme on appelle ici ceux de Terre-Neuve, c'est un coureur des bois du lac Saint-Jean qui a écrit des poèmes et des chansons, et Nat Belly sait qu'il revient chaque automne à Chicoutimi. S'il le retrouve, il aura toutes les précisions sur cette affaire, parce que l'autre doit avoir meilleure mémoire et avoir fait plus attention. Nat Belly s'excuse auprès de vous, il dit que forcément il n'a pas regardé à tout, ce matin-là, parce que ça recommençait à chier des marmites et qu'ils voulaient bien, tous, obéir à Dick Bonnaventure et perdre quelques minutes pour enterrer les Français, mais pas trop. Je suis passé par ces choses, je peux comprendre.

En tout cas, ce dont il se souvient parfaitement, c'est que c'était le matin du 8 janvier 1917, et qu'il y avait de la neige épaisse où on enfonçait jusqu'aux dessus des chevilles, et ils ont trouvé ces cinq soldats morts et dispersés partout. Alors, ils ont rassemblé les corps dans un grand trou, ils les ont protégés avec une bâche de la tranchée évacuée par les Boches et ils ont pelleté en vitesse pour les recouvrir.

J'espère, mademoiselle Mathilde, que cette lettre ne vous rendra pas plus triste que vous n'êtes déjà.

Je sais que vous êtes quelqu'un qui préfère savoir. J'espère aussi que vous vous portez bien et que vous avez toujours vos parents. Ma femme et mes filles sont avec moi pour vous souhaiter malgré vos tourments bonne santé et prospérité. Si j'avais d'autres détails, vous vous doutez que je vous écrirais aussitôt.

Très amicalement à vous en souvenir du passé,

Aristide Pommier.



Cette lettre ne rend pas Mathilde plus triste qu'elle ne l'est depuis la mort de Manech. Pierre-Marie Rouvière, il y a presque quatre ans, lui a déjà dit que les cinq condamnés avaient été sommairement enterrés par des Britanniques avant d'avoir leurs cercueils et leurs croix blanches à Herdelin. Elle est troublée néanmoins par certains termes : “les corps dans un grand trou ”, “ pelleté en vitesse” et surtout, le plus terrible, “ morts et dispersés partout". Elle se force d'entendre qu'on a trouvé les corps en des endroits différents de la terre de personne, que l'Aristide écrit comme il peut, c'est-à-dire comme un cochon et le mange-merde qu'il est toujours, mais toute une nuit elle ne dort pas, elle reste prisonnière d'une vision de carnage.

Heureusement juillet s'avance et c'est au plein cœur de l'été que débouche le tunnel.

Le dimanche 3 août 1924, en fin d'après-midi, alors que les chatons, déjà lestes et indisciplinés, vont gaillardement vers leur quatrième mois, Mathilde est sur la terrasse à l'ouest, à tenter leur portrait, réunis dans une corbeille, mais passée une minute sage ils se battent ou ils se lassent et, malgré les efforts de leur mère pour les ramener à la pose, ils veulent aller vivre leur vie.

Le soleil, Mathilde s'en souvient encore, touche la cime des pins quand elle entend venir au loin une moto, lancée a toute allure sur le chemin de terre qui contourne le lac, et qu'elle se redresse brusquement, le pinceau en l'air. Et puis, il est là, dans l'encadrement du portail ouvert, immobilisant sa machine sur une béquille, enlevant ensemble son bonnet de cuir et ses lunettes, les cheveux blonds, plus haut et plus robuste qu'elle ne l'a imaginé, mais elle est sûre que c'est lui, Célestin Poux, et tandis qu'il parle avec Sylvain venu à sa rencontre, elle pense : “Merci, mon Dieu, merci, merci", et elle crispe ses mains l'une contre l'autre pour s'empêcher de trembler ou de pleurer, d'être une bécasse qui fait honte.