CHAPITRE XI
L’apparition d’arbres (des alames de dix pieds de haut, dont les branches n’allaient pas sans évoquer des cierges) confirma que la zone avait été désertée par les collines errantes. Le tapis d’algues gluantes avait lui aussi disparu. Ils ne tardèrent pas à comprendre pourquoi.
La base de chaque arbre se rétrécissait brusquement au contact de la boue, comme si cette dernière avait décidé de l’étrangler, garrottant inexorablement le tronc. Lorin passa sa main sur la surface jaunâtre ; elle suintait de sève crémeuse.
« L’eau-mauvaise », songea-t-il, se rappelant la dénomination de Boro.
Un craquement le fit sursauter.
— Attention !
Des branchages fouettèrent la boue, criblant Lorin de taches noires.
— Je l’ai à peine touché ! cria Heidin, à dix pas. Il est tombé pratiquement tout seul.
La plante gisait dans la vase. Wolf s’approcha d’un arbre et s’appuya contre l’écorce. Craquement et chute. Ils pouvaient déraciner les arbres à mains nues !
Rongés à la base, peu résistaient. Une fois, ils durent s’y mettre à deux, mais la plante ligneuse finit par s’abattre.
Lorin et Dom-Dom ne participaient pas à ce macabre divertissement. Ils portaient Ajo. Cumulant le poids du médikit et du brancard lui-même, l’ensemble était fort lourd et ils devaient se ménager des pauses régulières.
Au bout de dix minutes, tous les arbres des environs étaient à terre. Le départ s’effectua en silence, au milieu d’un champ de pieux enracinés. Ils se sentaient pénétrer dans un paysage radicalement étranger, sans savoir en quoi consistait cette altérité.
Ils rencontrèrent d’autres bois. Aucun soldat n’eut envie de recommencer le jeu. Chacun avait l’impression obscure d’avoir commis une faute.
Peu après, Temb, qui marchait en éclaireur, découvrit une dépouille humaine.
Dans une posture d’abandon, l’homme était recouvert d’un treillis en lambeaux. Lorin sentit l’odeur de la mort. Il souffla à Dom-Dom de ne pas approcher.
— Je n’en avais pas l’intention, gamin. Cela tourne à l’aigre.
Temb revint faire son rapport à Wolf. Il était livide.
— Je le connais. Migwel, un type de la deuxième section. Mort depuis deux jours minimum. Pour une analyse exacte, il faudrait utiliser le médik.
— Hors de question. Quoi d’autre ?
— Son treillis. Impossible qu’il se soit déchiré, à cause de la résille métallique. En me penchant, j’ai remarqué que le maillage n’avait pas disparu. J’ai failli m’y couper les doigts. Seule la toile s’est dissoute. Tout comme l’épiderme en dessous.
Lorin ne regrettait pas d’avoir réfréné sa curiosité. Cela lui avait permis d’échapper à la vision d’écorché qui avait bouleversé Temb.
Tous les visages reflétaient la même terreur superstitieuse. Lorin songea que Wolf aurait dû accepter l’offre de protection de Boro. Maintenant il était trop tard. L’eau-mauvaise était après eux.
Le reste de la journée, ses pensées planèrent au-dessus du marécage, à la recherche de Soheil. Boro était persuadé que les fuyards avaient péri, Wolf n’était pas loin de le penser. Quant au malheureux Migwel, si un soldat équipé pour se défendre s’était avéré incapable de protéger sa propre vie, qu’en serait-il du clan de Jedjalim ? Et de Soheil ?
Ils laissèrent le corps où il était. Au fur et à mesure de leur progression, des picotements se mirent à grouiller sur leurs jambes. Heidin se plaignit qu’on lui enfonçait des milliers d’aiguilles minuscules.
— La boue noircit. Elle nous délivre un avertissement. Il faut rebrousser chemin, tout de suite.
Cette fois, Wolf ne le rabroua pas. Tous essayaient de flairer un danger qui ne se montrait pas. Lorin nota que la peur commune faisait oublier aux hommes leur hostilité à son égard.
La deuxième nuit n’apporta rien de nouveau. Wolf se plongea dans l’étude de la carte récupérée sur Ajo. Avant de la déchirer rageusement :
— Toute notre foutue technologie ne sert à rien ici.
Au matin, la traque reprit sans conviction. L’état général d’Ajo restait stable grâce aux efforts constants du médikit mais il n’avait pas émergé du coma.
Personne ne parlait. Ils évoluaient dans un désert de limon stérile d’un pas mécanique. Leurs pensées ralentissaient se mettaient en sommeil. Ils se faisaient machines.
Le troisième jour, ils découvrirent un squelette humain imbriqué dans une carcasse de scara. L’ensemble était si rongé qu’il tomba en poussière au premier contact. Cette fois, nul ne se risqua à émettre d’hypothèse. Le danger devenait plus présent, sans se préciser davantage.
Wolf s’arrêta pour faire le point.
— Tout ce que nous savons, c’est que nous approchons du Thore. Il suffit de maintenir le cap.
— Comme c’est simple, ricana Temb dans son dos. La deuxième section était sûrement aussi confiante. Et on n’a retrouvé que Migwel.
Depuis un moment, Lorin se grattait machinalement les genoux. Ses mollets le cuisaient. Ces derniers jours, ses jambes avaient été à rude épreuve. Sa circulation sanguine devait s’en ressentir.
Ses compagnons avaient le même problème. Mais ses pensées engourdies ne parvinrent pas à s’enchaîner pour en tirer une quelconque déduction.
Un nouveau soir tomba sur le marécage. Ils s’endormirent tout habillés dans leur duvet. Le lendemain, des plantes avaient remplacé les alames. D’une souplesse de jonc, leur tronc présentait des villosités humides, de teinte rosâtre.
— Elles ont l’air tapissées de parois stomacales, grommela Dom-Dom, se refusant à les toucher.
Ces sortes de manches sécrétaient une substance gluante. Grâce à elles, les plantes souples n’avaient pas subi le même sort que les arbres.
— Nous, nous ne sommes pas comme ces plantes, réalisa subitement Temb.
Il prit appui sur une plante, et retira sa botte. Lorin regarda. La peau était blême et gonflée, comme de la chair de poisson. Le soldat approcha sa main du mollet, grimaça.
— C’est très sensible. Merde, dans quoi est-ce qu’on patauge ?
Heidin lança un rire méchant.
— Un estomac, mon vieux. L’estomac de cette planète. Si nous continuons tout droit, cette soupe va nous dissoudre en commençant par les pieds.
— Nous digérer, plutôt. Tu as vu le tas d’ossements, tout à l’heure ?
Wolf se secoua.
— Silence, vous deux. Au retour, je signalerai vos réflexions dans mon rapport. À ce rythme, c’est le conseil disciplinaire qui vous attend. Il ne faut pas se laisser aller aux conclusions hâtives. Rien n’a véritablement changé : nous nous rapprochons des fuyards.
Les soldats se regardèrent sans rien dire. Mais à partir de cette révélation, la poursuite s’accéléra. Ils savaient qu’ils jouaient contre la montre. L’eau s’irisait de couleurs âcres, d’où s’exhalaient des effluves toxiques qu’ils étaient obligés de contourner. Dom-Dom grimaça.
— Les rejets de la colonie lourde. Voilà ce qui est à l’origine de l’eau-mauvaise.
Lorin le dévisagea sans comprendre.
— Le complexe industriel du Thore, précisa Dom-Dom. Toute la pollution qu’il génère aboutit ici. Je préfère ne pas imaginer dans quel état nous allons retrouver les habitants de Jedjalim, qui macèrent dans ce bouillon de culture depuis des jours…
Lorin ferma brièvement les yeux. Lui aussi évitait d’y songer. Un bloc d’angoisse s’était installé entre ses poumons, comprimant le cœur. Les soldats n’osaient plus se gratter les jambes qui les dévoraient, de peur de voir leur épiderme se déchirer comme du carton mouillé. Et Soheil ne disposait même pas de la protection d’un battle-dress.
La nuit précédente, il avait rêvé qu’il retrouvait Soheil à l’agonie. Il ne parvenait pas à discerner son visage ; c’était ainsi depuis son engagement dans la Milice Coloniale.
Le paysage évoluait. La mer de boue baissait, laissant apparaître des chenaux presque plats. Les arbres alternaient avec des pylônes de guingois, si rongés que l’on aurait pu les déraciner aisément. La vie animale se résumait à des rats eux aussi recouverts d’une pellicule à l’allure de muqueuse – comme écorchés vif.
Wolf décida de suivre un viaduc envasé, aux solives de béton corrodées, tapissées de mollusques rocailleux. L’édifice avait dû soutenir des pipe-lines, mais à présent, il paraissait utopique de vouloir l’emprunter.
Le pont traversa un cimetière d’ossements métalliques proches de la dissolution complète. Les bottes des soldats foulaient une chaussée de valves de mollusques vides. Leurs jambes étaient des masses de bois insensibles, comme si la boue avait brûlé leurs terminaisons nerveuses.
Nouveau soir. Dom-Dom repéra une solive écroulée, sur laquelle ils pouvaient installer le campement. Temb se laissa tomber sur l’amas de béton fissuré. Il entreprit d’enlever son pantalon.
— Au moins, nous dormirons au sec – oh, mon Dieu…
Il contemplait ses jambes déformées. La peau était tendue à craquer sous la distension de la chair, gonflée comme par de la levure. Une pellicule de lymphe et de sang dilué la rendait visqueuse. Un ulcère bordé de croûtes jaunes s’était ouvert sur le mollet. D’énormes ganglions enflaient son aine. Épouvanté, Temb remit son treillis. Mais tous avaient vu. Après la distribution des rations hydratantes, Heidin et Dom-Dom furent pris de vomissements.
Temb s’en prit à Wolf.
— Il faut foutre le camp ! Les fuyards n’ont pas pu survivre à des conditions pareilles, il n’y a rien à manger ici.
L’adjudant le toisa.
— Dans ce cas, va chercher leurs cadavres et rapporte-les à Jelal.
— Jelal n’est pour rien dans cette folie. C’est toi. C’est toi qui veux aller jusqu’au bout.
Wolf se leva, furieux, mais la sonnerie d’alerte du médikit l’interrompit. L’appareil indiquait une nette dégradation de l’état du patient. Heidin lut le bilan sur l’écran de contrôle.
— Fibrillations auriculaires. Les fonctions vitales cafouillent. À quoi bon gaspiller la batterie du médik pour lui ? À moins que tu n’aies l’intention d’activer la balise ?
Wolf secoua la tête.
— Ajo tiendra le coup. Et nous aussi. Nous sommes les seuls à pouvoir les retrouver, vous entendez ? Les seuls.
Les soldats comprirent qu’il n’en démordrait pas. Il n’y avait rien à faire contre un supérieur hiérarchique ; ils risquaient la cour martiale en cas d’insubordination.
Wolf eut une idée. Il fouilla le treillis d’Ajo et en ressortit le sachet de méthamphétamines, ce que les soldats appelaient « friandises ».
— Cela va le remonter, jusqu’à ce que nous ayons accompli notre mission.
Il introduisit deux pilules dans sa bouche, mais Ajo n’avait plus de réflexe de déglutition, et les comprimés se délitèrent sur sa langue. De colère, Wolf écrasa le sachet dans sa main. Puis il alla se coucher. Personne ne lui fit observer qu’il avait oublié la séance de prières.
La fièvre fit grelotter Lorin toute la nuit.
Au matin, nul ne trouva la force de manger, et ils repartirent sitôt la tente démontée. Lorin était trop faible pour porter le brancard. Chaque pas provoquait un élancement violent entre les cuisses. Convaincu par son teint terreux et ses yeux cernés, Wolf le remplaça par Heidin et lui rendit son fusil. Temb fut le seul à protester.
— Vous ne comprenez pas le piège ? Lorin n’est pas en si mauvaise santé. Pourquoi lui redonner son Baz ?
— Tu délires. Son flingue est vide de munitions. Libre à toi de le trimbaler, si ça te chante.
Le tatoueur s’enferma dans un silence boudeur. Chacun ruminait sa fatigue, l’arme pesant comme un boulet au bout de la bretelle. Le pont bifurqua vers l’est. Il s’effondrait sur de larges tronçons. Des montagnes de détritus apparurent à l’horizon. Wolf décréta qu’ils devaient fouiller les environs.
Temb et Heidin s’insurgèrent :
— Tu veux que l’on s’enfonce dans ces nappes toxiques ? Alors que nos jambes sont poreuses comme de vieux pneus et transpirent du sang – tu es dingue ! Notre barrière biologique est foutue, bientôt la boue du marécage circulera dans nos veines. Si nous restons dans les parages, nous allons tous crever.
— Vous refusez d’obéir ?
Tout en parlant, Wolf arma son Baz et le dirigea vers la poitrine du tatoueur.
— Il y a un moment que tu me gonfles, Temb. Ce n’est pas l’envie qui me manque de te plomber là, tout de suite. Ne m’en donne pas l’occasion.
Le visage couturé du petit homme brun blêmit.
— Tu te goures de cible. Je suis de ton côté. Il n’y en a qu’un dont on doit se méfier, c’est le traître que les scaras ont épargné.
Wolf rabaissa le canon de son arme. Il passa une main lasse sur son front. Ses yeux clignèrent, comme s’il se réveillait.
— Ouais, je sais. Dom-Dom et Lorin, vous allez contourner ces collines de déchets. Dom-Dom, garde un œil sur lui, on ne sait jamais. Nous vous attendons jusqu’à midi.
Lorin serra les dents. Ne plus porter le brancard lui avait redonné quelques forces. Il se mit en marche sans un mot.
La première colline se dressait à une dizaine de mètres de hauteur. Un quart d’heure leur fut nécessaire pour y parvenir, mais ils ne purent approcher tant la pestilence était puissante.
Dom-Dom plaça une main en visière au-dessus de ses sourcils.
— Ils nous observent à la jumelle. Nous ferions mieux de nous dépêcher, gamin. C’est à cause de toi qu’ils m’ont envoyé ici. Je commence à regretter de te fréquenter.
— Tu regrettes vraiment ?
Dom-Dom évita son regard.
— Peut-être ont-ils raison à ton sujet. Si tu avais une explication à me donner sur le motif pour lequel les scaras t’ont laissé sain et sauf, cela lèverait mes doutes. (Lorin secoua la tête.) Bon, grouillons-nous.
De grandes mouettes perchées sur le tas d’ordures les aperçurent. Elles crièrent en battant des ailes, et quelques-unes s’envolèrent. Chaque battement d’ailes produisait un « clang » tapageur, comparable au bruit de deux boîtes de conserve frappées l’une contre l’autre. Ils firent le tour de la colline.
Le versant caché était couvert de ces espèces d’huîtres rocailleuses qui ne craignaient pas la toxicité et paraissaient même la rechercher. Lorin se souvenait vaguement des paroles d’un gamin du crabe mou, à propos de coquillages qu’il appelait ostres. Il prétendait qu’ils étaient dangereux. Sans doute avait exagérait-il.
Ils gravirent un monticule de coquilles vides. Dom-Dom siffla entre ses dents.
— Il y en a des milliers. Je me demande de quoi ils se nourrissent. Il ne doit pas y avoir…
Une ombre passa sur son visage. Suivie d’un sifflement.
— Une mouette. C’était une mouette !
Dom-Dom porta la main à son front, la ramena gluante. Un trait de sang s’élargissait sur son front.
— Cette saloperie m’a attaqué !
Un second volatile fondit sur eux. Lorin se baissa. L’ombre lui rasa l’oreille en chuintant. L’espace d’un éclair, il devina que les ailes coupaient comme des rasoirs.
— Baisse-toi dès que tu entends leur sifflement !
Ils esquivèrent trois passages. Dom-Dom essaya de les viser, mais les mouettes paraissaient douées d’un sixième sens qui les avertissait dès qu’elles étaient prises pour cible. Elles viraient alors à angle droit. Dom-Dom comprit l’inutilité de gaspiller ses balles.
Ils revinrent en courant vers le pont envasé. Les mouettes les suivirent jusqu’à ce que Wolf en abatte une. L’oiseau tomba comme une pierre. Avant qu’il n’ait touché le sol, deux mouettes s’étaient précipitées ; elles l’ouvrirent en vol. Dom-Dom suivit des yeux les prédateurs volants, qui emportaient les morceaux tranchés net.
— Leurs ailes sont de vrais couperets, j’ai eu de la chance de ne pas être décapité. Au moins, nous sommes certains que les fuyards n’ont pas trouvé refuge dans ces collines.
Ils continuèrent leur chemin à l’ombre du viaduc effondré. Lorin et Temb portaient le brancard. À nouveau, des carcasses à demi fondues parsemaient la plaine, stagnant au milieu de flaques rouges ou jaunes. Dans un tel état de délabrement qu’il était impossible d’identifier leur provenance. Sans doute d’anciens drones agricoles, que l’on avait rassemblés et oubliés là des années auparavant.
Le paysage devenait lunaire. Heidin racontait :
— Mon père travaille encore à la colonie lourde. Les usines de traitement chimique des minerais donnent sur le Sest. Et les déchets sont acheminés dans le marécage. Nous traversons une décharge à l’échelle d’un pays. Ce n’est pas dans l’estomac de Felyos que nous voyageons, mais tout au fond de son gros intestin.
Ils foulaient un pavé de coquilles d’ostres. Lorin remarqua que certaines tentaient de se retourner lorsqu’ils posaient le pied dessus, comme si elles ne supportaient pas de se laisser fouler. Sur le moment, il trouva l’idée amusante. « La révolte des cailloux », songea-t-il.
Il lui faudrait peu de temps pour déchanter.
De longues tubulures crevées parcouraient la plaine. Vers le milieu d’après-midi, Heidin tomba dans un trou d’eau bordé d’ostres. Celles-ci, sagement alignées, formaient comme le pavement d’un puits. Quelques-unes se détachèrent pour venir se coller sur le treillis du soldat.
— Tirez-moi de là, bon Dieu !
Temb lui tendit la main en protestant :
— Ne blasphème pas. Il faudra te confesser, quand…
Sa main glissa, provoquant une nouvelle chute de Heidin. Quand sa tête émergea, une ostre adhérait à son crâne.
Temb éclata de rire.
— Pas mal, ton couvre-chef. Ce serait une mode à lancer.
Heidin s’était hissé hors du puits. Les traits convulsés, il essayait de crocher le mollusque rivé sur le haut de son front, comme si sa vie en dépendait. Lorin s’approcha, intrigué. L’image des cicatrices constellant le cuir du crabe lui revint en mémoire.
— Il faut le lui enlever tout de suite. Les ostres sont dangereuses.
Dom-Dom fronça les sourcils.
— Les ostres ?
— Le clan du crabe mou les appelait ainsi. Elles doivent concentrer les sucs du marécage et s’en servir pour leur propre usage. Il faut se dépêcher, elles n’ont besoin que de quelques minutes pour forer un trou dans la peau.
Les yeux de Heidin devinrent blancs, puis ses genoux se dérobèrent sous lui. Temb se précipita pour le soutenir. Une écume rosâtre bavait autour du mollusque, flétrissant la peau à toute vitesse. Avec les doigts, il tenta de soulever la valve. Pour les retirer aussitôt.
— Ça me brûle ! Elle a commencé son travail de taraudage. Le médik, vite !
— Cette saloperie va lui bouffer la cervelle !
Il était déjà trop tard pour l’arracher. Lorin songea à appliquer le canon de son fusil contre la coquille, et de tirer selon un angle qui épargnerait le crâne de Heidin. Mais ses munitions lui avaient été confisquées. Avant qu’il n’ait pu formuler sa proposition, Wolf l’exécuta.
Une détonation mate plissa la surface du marécage. Des débris d’écaille furent projetés en tous sens. Le contrecoup fit partir le crâne de Heidin en arrière.
Aussitôt, Temb allongea le soldat inconscient. Dans la trousse de première urgence, il piocha un ruban autostérile. Puis il nettoya sommairement la plaie, retirant du bout du pouce et de l’index des fragments sanguinolents fichés dans la chair et dans l’os.
« Ça va aller, mon vieux », murmurait-il en boucle.
L’enfant du clan du marécage n’avait pas exagéré : l’attaque de l’ostre avait été foudroyante. La pulvérisation de l’ostre révélait une boîte crânienne profondément entamée. Lorin s’attendait à voir luire le cerveau d’un éclat de porcelaine, à travers la plaie ruisselante de sang.
Tout le ruban autostérile y passa. Temb se releva. Il était livide.
— Sans le médikit, il mourra sans aucun doute.
Lorin s’accroupit près du corps. Le bandage était déjà imbibé de sang. Une dizaine d’ostres s’accrochaient à son treillis. Il les retira l’une après l’autre, dans un affreux bruit de déchirement. À l’endroit où elles avaient adhéré, le tissu était rongé, mettant à nu la résille de renfort.
Wolf fixa Temb dans les yeux.
— Le médik maintient Ajo en vie. Si je le débranche, tu sais ce qui se passera.
Lorin, Temb et Dom-Dom lui retournèrent son regard. La chose la plus raisonnable à faire serait d’activer la balise. Mais ce serait reconnaître leur échec. Wolf ne l’avait pas fait jusqu’à présent. Il irait au bout.
— Temb, tu vas débrancher Ajo. Le temps pour le médik de soigner Heidin.
Le visage fermé, le tatoueur réalisa le transfert. Durant une heure, les tentacules du médikit s’activèrent autour de la plaie, si vite qu’ils en devenaient transparents. Ils nettoyèrent le trou ovale de la boîte crânienne, puis introduisirent une sonde endoscopique.
L’attention de Lorin oscillait entre Ajo et Heidin. Allaient-ils s’en sortir tous les deux ? Wolf n’avait pas voulu trancher. Le médikit s’en chargerait peut-être.
Au bout d’une heure, le médikit remit le bandage en place. Temb le réinstalla sur le corps d’Ajo, qui reposait sur son brancard.
Les tentacules palpèrent la poitrine, puis le cou. L’un d’eux se faufila dans une narine.
Une minute plus tard, une annonce s’inscrivit sur l’écran de contrôle.
FONCTIONS VITALES INTERROMPUES. PATIENT DÉCÉDÉ.