CHAPITRE IX
Quatre fois dans la nuit, l’alerte rompit leur mauvais sommeil. Des blocs de mille tonnes glissaient sur le moniteur de contrôle, agglutinations de collines de plus faible importance. L’une d’elles passa à moins de cent mètres de leur position, mais la nuit était si opaque que Lorin ne put rien deviner de sa trajectoire.
L’aube se leva sous des augures funestes. La veille, Ajo avait entamé la réception satellite, afin de recevoir la carte la plus récente du secteur. Mais l’écran était vide. Un clignotement rouge indiquait que la transmission s’était interrompue. Ajo démonta l’appareil. Une moisissure noire avait rongé les éléments électroniques.
— Le matériel est étanche, gronda Heidin. Cela sent le sabotage à plein nez.
Temb renchérit :
— Ouais, tu as raison. Pas la peine de se demander qui est à l’origine de l’incident.
Des murmures d’approbation s’élevèrent. Une flamme mauvaise dansait dans les yeux des soldats. Lorin essaya de dissimuler sa peur. Il s’était couché sous étroite surveillance, et ils savaient qu’il n’aurait jamais eu l’occasion de perpétrer un tel acte sans éveiller aussitôt leur méfiance. La peur parlait par leur bouche. Ils n’avaient aucune prise sur les collines, tandis que sur lui…
Encore un incident, et ils n’hésiteraient plus.
Dans la journée, une découverte macabre détourna leur colère.
En l’absence de directives supérieures, Ajo prenait automatiquement la tête des opérations. Il fit le point avec l’ancienne carte dont il disposait ; de nombreux repères ne correspondaient plus.
— Nous allons resserrer les intervalles, tout en poursuivant comme prévu. Nous finirons bien par tomber sur une patrouille dont le récepteur fonctionne.
Sa voix manquait d’assurance et ne laissait guère de doute sur ce qu’il pensait en réalité.
Ils s’enfonçaient dans le territoire des collines, garni de tapis d’algues gluantes qui favorisaient leur cheminement. Les premiers pas, ils firent attention à ne pas se casser la figure.
— On croirait marcher sur une nappe de cambouis, fit remarquer Wolf.
La végétation se réduisait à quelques touffes d’herbes, de la même teinte que la boue, qui s’aggloméraient en surface, en une peau rugueuse – celle d’un vieil éléphant à chair flasque, pleine de replis. Une cohorte de rats musqués disputait le territoire aux fels, les seuls animaux à pouvoir survivre dans ce milieu périodiquement laminé. Aucun soldat ne s’amusait plus à leur tirer dessus.
Vers onze heures, une colline se détacha de la brume, pour progresser dans leur direction : une gigantesque motte de beurre sale, à la surface luisante ; de profondes gerçures la faisaient ressembler à un morceau de pâte à modeler malaxée par un enfant.
Lorin et Dom-Dom durent s’écarter pour la laisser passer. Sa vitesse équivalait à celle d’un homme marchant d’un bon pas. Lorin aurait aimé la toucher, mais l’écume de boue et de débris végétaux qu’elle rejetait de côté, à l’instar d’un canot, l’en empêcha.
Une dizaine d’îlots mouvants croisa leur route au cours de l’après-midi. Parfois ils s’entrechoquaient, s’amalgamant ou se disloquant au gré de leur masse et de leur itinéraire, de même que des organismes élémentaires. Lorin observait ces morceaux nomades du paysage, empli tout à la fois de fascination et de répulsion.
La locomotion était l’apanage des créatures vivantes. N’y avait-il pas de la magie en ces êtres d’argile ? Une histoire du catéchisme, où il était question d’un golem, lui revenait en mémoire. Une statue de glaise sur le front de laquelle un homme avait gravé un des noms de Dieu, afin de l’animer. Le nom de Dieu avait peut-être été gravé par accident à la surface des collines, par un des débris charriés dans leur sillage ?
À trente mètres de Lorin, un appel retentit.
— Regardez, cette colline-là !
Lorin suivit des yeux l’index pointé de Wolf.
Un îlot oblong glissait par le travers. Et sur la face avant, saillant comme une figure de proue, UN CADAVRE PLANTÉ JUSQU’À LA TAILLE.
Les hommes accoururent sur l’ordre d’Ajo.
Il s’agissait d’un indigène, auquel il était difficile de donner un âge. La peau grisâtre, maculée de boue craquelée, se tendait sur une carcasse ascétique. Sa tête était rejetée en arrière, la bouche béait sur des dents cariées. Les bras ballaient de chaque côté. La partie inférieure du corps était enfouie dans un carcan de mastic jusqu’au nombril, comme si la colline avait commencé à le digérer par le bas.
— De quel clan est-il, celui-là ?
Lorin s’interrogeait également, tenaillé par l’angoisse. Si cet homme appartenait au groupe de Soheil, cette dernière était-elle encore en vie ?
Ajo se frottait le menton.
— Il faudrait savoir de quoi cet indigène est mort. Cela nous apprendrait s’il s’agit d’un résident du marécage, ou d’un membre du clan de Jedjalim.
Malgré leurs efforts, ils ne purent installer le médikit sur le cadavre. La boue collante vouait à l’échec toute tentative de sauter d’un bond sur le bord de la colline. Un phénomène de succion rendait les abords dangereux, et l’on risquait de se trouver aspiré sous la butte mouvante. Ils durent se résoudre à laisser la colline disparaître.
Wolf frappa dans ses mains.
— Il suffirait de remonter la piste de la colline. Elle nous conduira jusqu’aux fuyards.
— Ou droit dans un fleuve de boue, riposta Temb. Tu as vu la posture de ce type ? On l’a fiché là comme une fleur dans un pot, dans l’intention de nous leurrer.
Lorin ne voyait pas des adolescents et des vieillards épuisés dépenser autant d’énergie pour fabriquer un piège aussi grossier. D’ailleurs, la trajectoire hasardeuse des collines et les nombreuses collisions auraient rendu pareil stratagème inefficace. Ils étaient au cœur d’une zone fluante. Non, il penchait plutôt pour un rite funéraire pratiqué par un clan du marécage, où le défunt accomplissait son dernier voyage.
Ajo non plus ne croyait pas à une ruse. Ils prirent le chemin tracé par la colline mortuaire, délimité par deux sillons de débris parallèles dans la boue. Heidin et Wolf marchaient en avant-garde, deux cents mètres en avant, fusil armé.
De loin en loin, des fontaines d’eau pétillante jaillissaient à hauteur de genou avec force glouglous. La profondeur du marécage oscillait entre un et trois pieds, mais des courants intérieurs d’eau salée provenant de l’océan creusaient des lits qu’ils étaient obligés de contourner. Dans ces gorges sombraient parfois des collines errantes. Lorin redoutait de distinguer une autre dépouille d’indigène.
Le soir, ils s’établirent à l’ombre d’une carcasse de crabe à demi effondrée, servant de nid à des rats musqués. Du dôme d’écaille ne subsistait plus qu’une dentelure chitineuse finement ciselée, formidable pièce d’orfèvrerie.
— On peut voir à travers, lança Dom-Dom. Un vrai napperon. Tout est rongé comme par de l’acide. Inutile d’essayer de dresser le camp, le premier choc d’une colline contre cette gaufre nous ferait passer à l’étage en dessous.
Sans l’assistance satellite, ils étaient incapables de trouver d’explication au mystère de la carapace corrodée.
Après la première alerte, ils renoncèrent à suspendre les sacs de couchage, pour se contenter de dormir accroupis.
Vers minuit, une colline bouscula la carapace, la fendant par le milieu. Les tentes furent remontées dans cette vaste cage naturelle aux allures de volière, et l’on consolida les points faibles à l’aide de cordes.
Ils n’eurent pas à redouter de nouvelles attaques, mais l’attente minait le moral. La perspective de retrouver Soheil entretenait Lorin, en même temps qu’elle le remplissait de frayeur. À Jedjalim, elle ne l’avait pas reconnu. Qu’en serait-il à la prochaine rencontre ? Avait-il tellement changé ?
Sans cesse, ces questions plantaient et replantaient leurs épines dans son cerveau.
La quatrième journée dans le marécage changea le cours de la traque. Pour la première fois, une piste sérieuse se présenta.
Elle se concrétisa par la découverte d’un banc de méduses.
La brume atténuait la lumière diurne, réduisant les soleils à deux globes pâles et tièdes. Leurs pas soulevaient des gerbes effervescentes qui laissaient un sillage mousseux.
Lorin avait rencontré des galères des marais, méduses dont les filaments s’étendaient à trente mètres à la ronde. Un filament pouvait infuser assez de venin pour tuer un homme adulte.
Les méduses qui glissaient à leur rencontre avaient une taille bien plus importante que toutes celles qu’il avait pu voir auparavant. Mais le plus surprenant était que la face supérieure de chaque méduse contenait un être humain.
Les soldats s’immobilisèrent de concert. Tout d’abord ils crurent à une espèce de méduse non répertoriée, absorbant ses victimes à la façon des amibes. Il leur fallut une minute pour remarquer que les corps vivaient. Ils étaient assis dans la position du lotus, au sein d’une dépression de la masse gélatineuse. Une pellicule en ombrelle les recouvrait jusqu’au cou, succession de couches transparentes disposées à la façon d’un oignon.
Lorin entendit le bruit d’armement d’un Baz. Suivi de l’injonction d’Ajo :
— Ne tirez pas !
— Mon Dieu, quelle horreur…
— Ces gens sont susceptibles de nous aider à retrouver ce que nous cherchons. Et nous ne savons pas de quoi ils sont capables.
Il y avait des hommes, des femmes et même des adolescents tout juste sortis de l’enfance. Une vingtaine au total – un clan familial. Tous nus et glabres, sans aucun poil. Les adultes étaient chétifs ; leur corps lisse avait quelque chose d’asexué. Lorin remarqua le plus âgé du groupe qui les épiait, l’arcade sourcilière froncée par la réflexion.
Ajo s’avança, l’arme baissée. Son salut resta sans réponse. Alors qu’il recommençait, les méduses entamèrent un mouvement de repli. Le centre de leur anatomie translucide se mit à pulser plus rapidement.
— On dirait qu’elles sont dotées d’une turbine naturelle, murmura Dom-Dom aux côtés de Lorin. Quand on racontera ça, personne ne voudra nous croire. En tout cas, les passagers n’ont pas l’air de vouloir coopérer.
— Quelle horreur, répétait Temb en se crispant sur la crosse de son arme. Il faudrait tous les exterminer, il est impossible que ce soient des créatures de Dieu !
Les méduses prenaient le large. Dans quelques minutes, elles les auraient distancés. Ajo ordonna à la section de se mettre à leur poursuite. La course se révéla épuisante. Lorin parvenait à peine à soutenir le rythme, alourdi par le médikit ballottant contre son flanc.
Très vite, le banc disparut dans la brume. Puis une colline errante les contraignit à rebrousser chemin sur une centaine de mètres. Ils s’arrêtèrent, à bout de souffle, sur un tertre émergeant de la boue.
— Accordons-nous une pause, proposa Ajo. Le temps de faire le point.
Wolf remit son fusil à l’épaule.
— Ils nous ont bel et bien semés. Ces hommes et ces femmes paraissaient commander aux méduses. La peau les enrobait entièrement.
— Non, leur tête restait découverte. Ils avaient l’air normaux.
— Qu’entends-tu par là ?
Heidin haussa les épaules sans répondre. Lorin déposa le médikit sur le sol visqueux. Il ne sentait plus le besoin de parler depuis qu’on le tenait à l’écart, les discussions avaient lieu sans lui. Cependant, il comprenait les dernières paroles d’Heidin. Les Vangkanas modifiaient la nature à leur profit. Ils se comportaient en cela comme des enfants qui croient que tout leur appartient, et les religions vangkanes les confortaient dans ce sentiment.
Les clans procédaient dans le sens contraire. C’est eux-mêmes qu’ils avaient pour but de transformer. Le résultat était à chaque fois différent, car les conditions naturelles variaient selon le lieu. Les religions vangkanes combattaient les cultes des clans pour cette raison : elles ne voulaient pas que la nature de l’homme change. Et la répulsion éprouvée par les soldats vis-à-vis des hommes-méduses n’était pas si éloignée de celle que leur inspiraient les scaras, ces êtres mi-mécaniques mi-organiques : l’horreur et l’incompréhension devant ce qui se trouve à cheval entre deux états.
Ces choses se formulaient plus simplement dans l’esprit de Lorin. Son contact avec les Vangkanas lui avait aussi appris que l’approche des clans primitivistes n’était pas la bonne. Que, sous des prétextes de stratégie économique, ils seraient massacrés en réalité à cause du dégoût qu’ils provoquaient. En se fondant dans l’environnement, ils en devenaient tributaires et se privaient du même coup des moyens de combattre les Vangkanas.
Après une demi-heure de repos, ils repartirent.
L’eau moussait autour de leurs jambes.
— L’eau pétille, s’exclama Wolf.
— J’ai lu sur la carte que le terrain est calcifère. L’eau doit être saturée d’une substance qui dissout cet élément. Voilà qui explique pourquoi les squelettes de crabes que nous avons vus étaient dépourvus de calcaire, réduits à un bretzel de chitine.
L’échange en resta là. À présent qu’ils avaient pris contact avec un clan, ils savaient le marécage habité. Sans s’être concertés, tous respectaient la consigne de silence. Bien sûr, les instruments leur assuraient toute sécurité, mais les indigènes pouvaient sûrement se dissimuler dans la marne, faire corps avec elle.
Le marécage prenait une texture laiteuse. Lorin imaginait que l’eau dissolvait les os de ses jambes, drainant son calcaire, le laissant aussi mou qu’un poulpe. Serait-il contraint de rejoindre les rangs d’un clan d’hommes-mollusques, qui se cachaient peut-être sous leurs pieds ? Non, c’était stupide. Contrairement aux crabes-jardins, son squelette était à l’abri d’une triple couverture de chair, de graisse et de peau. Mais il fut surpris de constater que cette éventualité ne l’emplissait d’aucun dégoût.
La section reprit la formation de traque. Une flore et une faune parvenaient à survivre au milieu des collines laminoirs : des algues souples ressemblant à des roseaux, des batraciens gros comme le pouce, et des poissons-lanières ressemblant aux algues. Sans doute également des animalcules, mais il était impossible d’en être sûr sans instruments.
Ils débusquèrent en outre quelques raies, qui filèrent en glissant au ras de la surface.
En fin d’après-midi, le radar repéra une colline de taille négligeable, à un kilomètre et demi. Ils étaient habitués et personne n’y prêta attention, jusqu’à ce qu’Ajo s’aperçoive que la colline avait changé de direction. Le sergent resserra la formation.
— Un clan serait capable de commander aux collines ?
— Attendons voir, dit simplement Ajo.
Les compagnons de Lorin hochèrent la tête. Depuis des jours, ils avaient l’impression de tourner en rond, et le seul clan débusqué leur avait échappé. Enfin, quelque chose désirait prendre contact avec eux.
— Trois cents mètres, annonça Ajo. Cela devrait bientôt être visible.
Lorin sentit ses mains devenir moites sur la crosse de son arme. Le poids du médikit l’handicapait, et il redoutait un problème qui l’obligerait à fuir. Alourdi de la sorte, il serait rattrapé sans peine.
La colline errante perça le brouillard. Des silhouettes se dessinaient. Autour, mais également au-dessus de la colline.
Wolf colla les yeux sur sa paire de jumelles.
— Ce n’est pas une colline, les gars. Mais un crabe.
— Impossible ! s’exclama Dom-Dom du tac au tac. Les crabes-jardins ne peuvent pas vivre ici, leurs carapaces fondraient comme un sucre dans un gobelet de café.
Les effluves marins charriés par le vent dissipèrent leurs derniers doutes. Wolf et Dom-Dom avaient raison. Il s’agissait bien d’un crabe géant, mais dépourvu de carapace. Ce qui constituait une impossibilité. Sans carapace, un crustacé ne pouvait se véhiculer – ni même se nourrir.
La solution résidait sans doute dans les hommes vivant sur le crabe.
— Doucement les gars, murmura Ajo. Je vais leur parler. Ne tirez que sur mon ordre, compris ?
Il s’avança vers l’étrange équipage. Un homme nichait dans un repli derrière la tête de l’animal – une grosse boule de chair flexible d’où saillaient deux tubes oculaires, pourvue d’une bouche à multiples lèvres dressées comme des appendices. Les bras du cornac disparaissaient dans cet amas mal déterminé. Le crabe s’affaissa, rentrant ses pattes sous lui.
Il y avait une vingtaine de femmes, d’enfants et de vieillards sur son dos. Et presque autant d’hommes, qui marchaient à côté. Ils étaient armés de lances très longues, à bout recourbé en cimeterre, qui devaient être de peu d’efficacité au lancer. Mais l’expérience montrait qu’il ne fallait pas minimiser les ressources des clans. Leurs membres étaient protégés d’épais manchons de terre cuite couleur ardoise, qui les gainaient étroitement.
« Des chevaliers en armure, songea Lorin. Les chevaliers des crabes mous…»
Ces cuirasses soulevaient un paradoxe, car au moindre choc, elles devaient voler en éclats. Elles auraient dû porter la mention « Fragile », pensa-t-il encore. Il se promit de découvrir la clé de ce mystère.
Ses yeux scrutaient les visages, à la recherche d’un indigène qui aurait pu appartenir au clan de Jedjalim. Mais leur morphologie n’avait rien de commun avec ce dernier ; les hommes avaient un corps maigre, une tête chafouine, des pieds très larges et de grandes mains.
Le crabe lui-même ne tarda pas à accaparer toute son attention.
Une enveloppe à l’aspect de cuir cireux remplaçait la carapace. Blême et comme criblée de taches de vieillesse, elle empaquetait un abdomen bouffi de ruminant. L’ensemble donnait l’impression malsaine d’une extrême fragilité.
Le dos bombé était dépourvu de la moindre trace de végétation. En revanche, des auvents avaient été érigés au centre, agglutinés pour former une sorte de palais en réduction.
La voix de Heidin emplit son oreille.
— Les pattes, regardez les pattes.
Des attelles de bois emmaillotées de bandes brunes soutenaient les pattes ambulatoires du crustacé. Mais oui, bien sûr. L’eau avait également dissout le squelette externe des pattes, les condamnant à l’élasticité. Les hommes du clan avaient pallié cette déficience en offrant à l’animal une armature de secours, des béquilles sur lesquelles il pouvait se véhiculer.
Ils assuraient sa locomotion, en contrepartie de la protection qu’offrait sa masse.
Ajo parlementait avec un homme, peut-être le chef si le clan en possédait, qui portait deux chapeaux enfoncés l’un sur l’autre. La discussion s’anima. Ajo dirigea son arme vers une butte émergeant de la boue à une cinquantaine de pas, et la fit exploser.
Au bout d’un quart d’heure, il recula pour revenir au niveau de Lorin.
— Ce sauvage s’appelle Boro. Il prétend avoir vu ceux que nous recherchons. Mais les sauvages sont tous les mêmes, il ne veut pas nous refiler le tuyau pour rien. Il propose un échange de service.
« Ainsi, ils ont survécu aux collines », songea Lorin avec un sentiment de soulagement passager. Wolf fit claquer son arme.
— Pourquoi ne pas en abattre deux ou trois ? Les autres ne feraient pas de difficultés, ensuite, à nous fournir tous les renseignements que nous voulons. C’est ce que ferait Jelal. Il affirme que nous ne devons pas nous abaisser à traiter avec ces hérétiques.
Ajo parut balancer. Il finit par secouer la tête.
— Mieux vaut avoir des alliés que des ennemis. Nous avons autant besoin de leur bonne volonté que d’informations précises. Mais je ne sais pas encore quel genre de service nous sera demandé.
Ils n’eurent pas à patienter longtemps pour le savoir. Boro enferma les femmes dans les huttes et fit monter ses invités par une échelle rudimentaire ancrée sur une éclisse. Au passage, Lorin remarqua les attelles polies et huilées, à bouts arrondis pour ne pas blesser l’épiderme nervuré de veines bleutées des articulations. Des cordes – des algues tressées ? – comprimaient la chair en dessous, mais le crabe ne paraissait pas en souffrir.
Lorsque ses pieds foulèrent la surface caoutchouteuse, Lorin eut l’impression d’escalader une bouée géante. Boro leur expliqua d’un air important qu’il dirigeait le clan parce qu’il honorait six épouses à lui tout seul.
« Au moins, voilà qui est clair », marmonna Dom-Dom entre ses dents.
Une des fameuses épouses les fit asseoir dans une hutte minuscule empestant l’animal. Son regard ne s’allumait d’aucune flamme de curiosité vis-à-vis des étrangers. Un cruchon de liqueur très sucrée passa de bouche en bouche.
Boro se répandit tout d’abord en lamentations sur la pince de combat de leur crabe, qui s’était infectée et qu’il avait fallu trancher avant que la gangrène ne gagne le reste du corps. Depuis trois mois, le clan des méduses ne respectait plus les marques territoriales. De plus, les autres crabes se moquaient d’eux, mettant la perte de la pince sur le compte d’hypothétiques déficiences viriles de Boro.
— Les méduses s’approprient les plus beaux champs d’algues. Bientôt, nous n’aurons plus rien à mâcher pour notre crabe…
Ajo supporta, stoïque, ce déluge de jérémiades. Ils n’étaient plus à Camp-Polcher mais sur le territoire de leur interlocuteur. Ils ne devaient pas le brusquer.
Lorin n’écoutait pas. Il regardait avec perplexité les tuyaux de terre cuite enveloppant les mollets, les cuisses et les avant-bras peu musclés du chef, à l’instar d’une carapace. Ils n’étaient dotés d’aucun système de fermeture. Comment s’y prenait-il pour les enlever, puis les remettre ?
Boro daigna enfin aborder l’objet de leur recherche. Lorin mourait d’envie de lui demander s’il avait aperçu Soheil parmi les indigènes.
— Quand était-ce ? s’enquit Ajo.
— Il y a un demi-cikl de trois jours. Nous les avons accompagnés jusqu’aux confins de notre territoire, vers l’eau-mauvaise. Ils étaient mal en point et nous avons dû en soigner quelques-uns. En échange, j’ai honoré une de leurs femmes.
Le ventre de Lorin se crispa. S’il l’avait seulement touchée…
« J’aurais préféré la sorcière aux yeux multicolores, mais elle est enceinte, donc sacrée. Je lui ai proposée de rester avec moi pour lui faire d’autres enfants. Mais elle commandait aux autres et elle a décidé de s’en aller. J’ai menacé de tuer ses compagnons puis de la garder de force. Ses yeux de flammes m’ont fixé et elle m’a dit qu’elle me jetterait un sortilège. Une sorcière enceinte est deux fois plus puissante. Comme je ne pratique pas la magie et que je craignais pour mon clan, je l’ai laissée partir, elle et les siens.
Par-delà l’exagération, Lorin percevait la déception du chef de n’avoir pas su retenir la jeune femme. Mais celui-ci disait-il la vérité en affirmant que les fuyards étaient conduits par Soheil ? ou bien n’était-ce qu’une affabulation supplémentaire ?
— Avez-vous vu des sections semblables à la nôtre ? questionnait Ajo.
Boro secoua la tête. Ajo et lui s’entretinrent des modalités du « service » à fournir : il s’agissait d’effrayer les méduses, en donnant un aperçu de leur pouvoir. Lorin comprit à demi mot. Boro promit des femmes à tous si l’un d’entre eux acceptait de rester avec eux, pour assurer son emprise sur les autres clans. Le soldat déclina l’invite.
Lorin suivit les autres qui sortaient. L’alcool avait allumé un feu dans son estomac, et laissait un goût de vase sur la langue.
Les habitants du crabe mou les observaient à distance. Tout en eux leur était étranger, des habits aux armes et jusqu’à la couleur des cheveux.
Wolf cracha par-dessus le rebord du crabe.
— Tu te rends compte que nous pourrions devenir les rois de cette contrée. Il suffirait d’expédier ce gros lard de Boro, et tous se prosterneraient à nos pieds.
Ricanement de Heidin.
— Tu n’es pas sérieux. Régner sur un empire de boue, non merci. Être contraint au nomadisme sur son propre territoire… Et puis, tu as vu la gueule des femelles ?
Lorin n’en entendit pas davantage. Il descendit par une échelle et se dirigea vers la tête de l’animal. La cicatrice de la pince de combat faisait un bourgeon de chair rose qui donnait curieusement envie de mordre dedans. De l’autre côté de la bouche dotée d’un fouillis de tentacules, pendait une pince atrophiée, de la taille et de la forme d’un bras humain – mais à la main grossière, réduite à un pouce sans ongle et un doigt opposable trop large. L’espace d’un instant, Lorin envisagea un véritable bras greffé sur ce corps, dans le but dérisoire de pallier l’amputation.
À califourchon sur le cou réduit à des plis cutanés, le cornac le considéra en rentrant son animosité. Mais il avait vu ce dont était capable son armement ; il répondit aux questions qu’il lui posait.
Comme Lorin le subodorait, la fonction des armures de terre cuite se révélait moins guerrière que religieuse. Elles symbolisaient le devoir de chaque homme envers le crabe. Une alliance s’était conclue entre le clan et l’animal : en échange de nourriture et d’assistance, ce dernier fournissait un abri permettant d’échapper aux collines errantes.
— Sur le dos d’un crabe, plus de collines à craindre. Nous sommes en sécurité. C’est cela, ou servir de pâture au marécage.
Lorin se retint d’évoquer les méduses, qui paraissaient tout aussi à l’aise qu’eux pour évoluer dans ce milieu.
Tous les ans, les adultes brisaient leurs armures de poterie pour la mue rituelle. Ils allaient récolter des galets de phosphore au pied de « gueules brûlantes », qui servaient à cuire les nouvelles armures à même le corps. Une épaisse couche de graisse empêchait la peau de frire en dessous pendant l’opération – et après, le temps pour la chaleur de se dissiper. Cette méthode expliquait l’absence de joints de fermeture. Les adultes vivaient en permanence engoncés dans ces étranges tubes ébréchés.
Boro sortit de la hutte et harangua son clan d’une voix de fausset. Il était question d’étrangers invoqués par son autorité, d’expédition punitive contre les méduses qui les avaient insultés et menaçaient leur souveraineté. Lorin ne se donna pas la peine d’entendre le discours ampoulé. Il contourna le crabe, pour tomber sur Wolf et Temb en pleine discussion.
— … de Lorin.
Le garçon s’immobilisa. Les deux soldats ne l’avaient pas vu. Il se rencogna entre deux arcades formées par des pattes repliées.
— Cette salope l’a ensorcelé, chuchotait le tatoueur. Sinon, pourquoi aurait-il pris le risque de trahir, à Jedjalim ? Elle a des yeux multicolores, des yeux d’arc-en-ciel. Et elle dirige le groupe de fuyards. Tous ces points sont autant d’indices d’une emprise diabolique.
— Tu vois des signes partout, protesta Wolf.
Mais son ton indiquait son embarras. Comme tous les soldats du bataillon, il n’avait pu éradiquer un vieux fond de superstition, et il était près de s’abandonner aux convictions de son compagnon qui insistait :
— Dans quelques jours, nous les aurons rattrapés. Elle, il faut la tuer. Boro a raison, sa grossesse la rend plus dangereuse encore. Le démon est en elle.
— Lorin ne nous laissera pas faire.
— J’ai mon idée. Tous sont d’accord, sauf Dom-Dom qui est persuadé que Lorin est devenu un soldat comme nous. Cet imbécile oublie que les scaras l’ont épargné. Mais il ne nous trahira pas, et il a promis de ne rien tenter pour nous empêcher d’agir. Il sait ce qu’il lui en coûterait.
Une chape de glace se referma sur l’échine de Lorin, et il eut de la peine à retenir le gémissement qui montait des tréfonds de sa gorge.
Son premier réflexe fut d’aller se confier à Dom-Dom. Mais à quoi bon ? Il savait déjà tout cela. Et il avait choisi son camp.
Le temps leur était compté car les renseignements de Boro ne resteraient pas longtemps valables. En trois jours, les fugitifs avaient pu parcourir une distance non négligeable. Les sections de chasse, au nord et au sud, les contraignaient cependant à rester dans les limites d’une latitude déterminée.
Il était trop tard pour entreprendre l’expédition punitive souhaitée par Boro. La brume se teintait d’encre tandis que le grand et le petit soleils se diluaient dans l’éther.
Les soldats auraient préféré attaquer de nuit, mais le clan du crabe mou ne pourrait pas assister au spectacle et l’effet en serait amoindri.
Il fut décidé de lever le camp le lendemain à la première heure.