CHAPITRE VII

La nuit pâlissait lorsque les chars d’assaut s’amassèrent devant l’entrée du camp. Les questions des soldats alignés fusaient dans l’air froid. Des havresacs de survie furent distribués. Jelal ne tarda pas à paraître. Son poing serrait une liasse de papiers d’imprimante.

— Il est en rage, souffla quelqu’un à côté de Lorin. On dirait que la veine à son cou va exploser.

Le colonel fit mettre le bataillon au garde-à-vous face au casernement.

— REGARDEZ BIEN VOTRE DORTOIR, VOUS N’ÊTES PAS PRÊTS DE LE REVOIR ! Cette nuit, le relais orbital de la Porte nous a transmis des clichés de la dératisation de Jedjalim. Ils montrent qu’un groupe de rebelles est parvenu à s’enfuir. Il serait en ce moment en route vers le Sest. Les tanks vous laisseront à Jedjalim. De là, vous vous débrouillerez pour les retrouver. L’adjudant-chef Silas répartira les sections. Je ne vous souhaite pas bonne chance, vous ne sauriez pas en profiter.

Lorin écouta à peine le discours de l’aumônier. Soheil faisait partie des villageois poursuivis. Elle subirait le même sort, s’il ne la retrouvait pas avant les autres.

Les soldats entraient dans les compartiments des chars en grommelant. Dom-Dom dut tirer son camarade par la manche pour le faire embarquer.

— On se retrouve dans le même groupe, gamin. Crois-moi, je suis le seul à qui ça fasse plaisir. Les autres n’ont pas du tout confiance en toi.

— Les autres ?

— Ajo, Wolf, Heidin et Temb.

Lorin connaissait la plupart d’entre eux. Wolf le conducteur de camion, Temb le soldat aux amulettes.

— Pourquoi Jelal en veut-il tellement à ces pauvres bougres ? Ils ne sont pas dangereux. Pourquoi ne pas les laisser en paix ?

— Tu déconnes ou quoi ? Les seuls décès dénombrés à Camp-Polcher sont dus aux exercices de combat. Il y a un an, un hélico a largué trop bas vingt bonshommes du bataillon aéroporté au-dessus du terrain d’entraînement. Ils se sont tous éclatés sur le ciment avant que les parachutes ne se soient ouverts. Grande cérémonie pour en mettre plein la vue aux familles, les victimes étaient des fils de colons. En ce qui nous concerne, on ne fait pas tant de chichis. Ces morts-là, pour Jelal, comptent moins que la sentinelle abattue par les sauvages. Le colonel Jelal est vexé. Aux pouilleux de payer pour ça.

— Ils ne sont pas responsables de ce qui arrive.

Dom-Dom le regarda de travers.

— Dans quel camp es-tu ?

Lorin préféra se taire. Il n’aurait pu jurer savoir avec certitude pour quel camp il œuvrait. Il n’aimait pas les Vangkanas, ni ce qu’ils représentaient. À cause d’eux, les villages s’étaient vidés de leur substance humaine, et la terre se retrouvait seule, sans personne pour la célébrer. Mais Lorin était comme un bâton : quoi qu’il fasse, il avait deux bouts, et, même brisé, il aurait toujours deux bouts. Une extrémité de Lorin appartenait à Soheil, l’autre aux Vangkanas.

Le reste du trajet s’effectua dans un silence seulement troublé par la trépidation du moteur. Les passagers essayaient de gagner quelques heures de sommeil.

Ils furent crachés à proximité des ruines de Jedjalim. Le sergent Ajo distribua des sachets étanches renfermant des pilules, que les soldats glissèrent dans leur poche de poitrine.

— Les friandises, fit Temb en s’approchant de Lorin. Des cachets de méthamphétamines, pour tenir dans les conditions difficiles. Les gradés ne les distribuent qu’avant les opérations. Si on nous les laissait en permanence, il y a belle lurette que nous serions tous accros.

Son ton changea quand il apprit que Lorin faisait partie de la section d’Ajo.

— On va se retrouver ensemble, mais ne te fais pas d’illusions. Tu n’es pas des nôtres, tu ne le seras jamais. Tiens-le toi pour dit, et ne t’approche pas de moi. Un accident est vite arrivé.

Lorin ne répondit pas à cet excès d’animosité. Ajo le chargea de porter l’unité médikit, une mallette kaki, horriblement lourde, décorée d’une croix rouge. Le bataillon se fragmenta en une dizaine de groupes, qui ne se mélangeaient pas et ne tardèrent pas à s’éloigner les uns des autres. Tous cependant se dirigeaient vers le nord, barré par le Sest qui dressait un obstacle infranchissable à la fuite des indigènes. Avec l’appui orbital balistique, ils n’avaient aucune chance de passer au travers du filet.

Au cours de la journée, les marées de lumière déployèrent leurs draperies polychromes dans le ciel.

— Cela rappelle la mire du réglage de réception satellitaire, murmura Heidin à court de comparaisons.

Les dieux avaient déversé leur palette de couleurs sur l’horizon. Le ciel flamboyait de mille feux. Les explications du cours d’instruction générale n’avaient qu’à moitié convaincu Lorin :

« Le couple felyan est une étoile double. Lossheb a huit masses solaires, Fraad une et demie. Lossheb mûrira plus vite. En explosant, une partie de sa masse sera aspirée par son compagnon, qui enflera à son tour. À ce moment-là, toute vie sur Felya aura cessé. Les marées de lumière résultent d’un transfert de masse minime, de flux de gaz chauds polarisés par les rayons solaires. Elles constituent une répétition de la fin du monde. »

Les Vangkanas avaient probablement raison. D’ailleurs, le prêtre escopalien l’avait confirmé. Cependant, une partie de son esprit qu’il ne contrôlait pas se rebellait à cette idée. Felyos, le Serpent cosmique, permettait aux deux soleils de s’unir deux fois l’an. Leur union était encore inféconde, mais un jour, un dieu naîtrait de leur accouplement, qui restituerait les principes du bien, du mal et de l’ogoun dans leurs justes proportions. Une nouvelle ère commencerait dans l’univers, les hommes changeraient de nature sous l’action du troisième principe.

— Poursuivre cette tribu pendant les marées de lumière nous portera malchance, grommelait Temb. Ce phénomène tient du Diable.

Les autres réagirent par des mouvements d’épaules agacés, mais certains se signèrent discrètement.

Des averses locales se déchaînèrent sur leurs têtes, vannes s’ouvrant au hasard dans le ciel, s’évaporant sitôt tombées. S’ils marchaient trois jours vers l’ouest, ils atteindraient les limites de la Carapace – aride et nue ainsi qu’une écaille de pierre, où sévissaient les tempêtes de poussière dont ils apercevaient, à la faveur des rayons du crépuscule, les sculptures étincelantes danser jusque dans la haute atmosphère. Les plus vastes renvoyaient les feux du couchant à l’instar de véritables miroirs, ou fonctionnaient à la manière de loupes, grossissant tel ou tel relief. Mais ils poursuivaient vers le nord.

Aux dires de Wolf, cet effet de réflexion était dû à des particules de silicates en suspension, orientées dans le même sens sous l’action de flux magnétiques naturels. À l’aide de jumelles puissantes il était possible, prétendait-il, de suivre sur des kilomètres un lapin-rat courant dans la prairie.

— C’est ainsi que les villageois de la bordure de la Carapace repèrent leurs ennemis.

Des foyers éteints depuis peu, dans plusieurs villages déserts, les maintenaient sur la piste des fuyards. À chaque fois, Ajo piétinait les cendres froides.

— Ils ont trop d’avance, et le marécage du Thore n’est plus loin. Là-bas, plus question d’appui héliporté. S’ils passent l’embouchure du Sest, ils entreront dans la zone protégée, et ce sont les colons que nous aurons sur le dos.

— C’est le marécage qu’il faut craindre, déclara Heidin. Et les déchets chimiques que la colonie lourde y déverse.

Ajo releva la tête, mais il ne répondit pas.

La steppe s’étendait en un océan de dunes basses. La prairie l’avait recouverte d’une couche de verdure qui s’effilochait sur les crêtes, à l’instar d’un vêtement craquant sur des os saillants. Elle évoquait une mer houleuse figée par le gel, que la verdure aurait colonisée en dépit du bon sens.

— Un astéroïde est à l’origine de ce relief en montagnes russes, racontait Dom-Dom féru de ce genre d’histoire. Au moment de l’impact, la terre s’est comportée comme la surface d’un tambour. Elle s’est réchauffée en se plissant. Puis elle a durci, sûrement sous l’action d’une pluie froide ou de la neige. La corrosion a eu raison du cratère, voici tout ce qui reste de l’onde de choc.

Parvenus au sommet d’une crête, ils se laissaient déraper le long de la pente, plus abrupte que la montée. Au début, cela ressembla à un jeu de fête foraine, éclairé par les phares irisés des marées de lumière. Le havresac sous les jambes, comme la proue d’une luge, l’on se contentait de se lancer en hurlant ; l’herbe grasse facilitait la glissade. Lorin trouva le moyen de modifier sa trajectoire en utilisant la crosse du Baz comme gouvernail.

Puis les trous se creusèrent en rouleaux de dix mètres de profondeur, qu’il fallait escalader. Wolf avait coutume de se lancer le premier, suivi de près par Lorin.

Au milieu d’une descente, Wolf poussa un cri et porta un bras à sa poitrine. Lorin n’eut que le temps d’infléchir sa route à l’aide du Baz.

Arrivé au creux du couloir, Wolf se releva en grimaçant. Du sang gouttait de son avant-bras.

— Une saillie m’a lacéré. Le treillis a tenu, mais la peau s’est déchirée en dessous. Le muscle a peut-être souffert. J’aurais besoin du médikit.

Lorin se délesta de la mallette. Ajo l’ouvrit et l’activa. Un fouillis d’organes grêles – palpeurs, tentacules contondants, microseringues – se déplia en bourdonnant, pour recouvrir le membre dénudé. Il se retira au bout de cinq minutes.

Lorin jeta un coup d’œil sur les agrafes. Le résultat ne différait pas tellement de ce que les guerriers du clan faisaient faire par des fourmis légionnaires. Il suffisait de les approcher de la blessure ; une fois qu’elles avaient refermé leurs mandibules sur la plaie et en avaient ainsi rapproché les lèvres, il suffisait d’arracher le thorax et l’abdomen ; il ne restait plus que la tête, pinces refermées, qui faisaient office d’agrafes.

Wolf fit jouer son bras avec précaution.

— C’est engourdi, mais je ne ressens aucune gêne. Je pourrais me servir de mon bras tout de suite, s’il le fallait.

— Sur Spica III, les forces gouvernementales ont exterminé tous les adorateurs de l’Isothermie Céleste, au terme d’une guerre terrible. Ces fanatiques croyaient que les trois degrés du rayonnement fossile étaient l’écho du Verbe de Dieu, et que l’on peut le déchiffrer à l’aide d’instruments sophistiqués. Les médikits parvenaient à remettre sur pieds les moribonds. J’ai vu des culs-de-jatte tout juste raccommodés monter à l’assaut en rampant, des manchots courir vers l’ennemi, une grenade défensive dégoupillée entre les dents…

Ajo fit taire Heidin et ils se remirent en marche. Plus question de faire de la luge. Jusqu’au soir, les vagues s’aplanirent, restituant sa platitude primitive à la steppe.

Les tentes furent dressées, pendant qu’Ajo faisait son rapport radio quotidien. Les groupes s’étaient dispersés afin de couvrir la largeur la plus importante possible, de la côte au désert de pierre. Celui d’Ajo était le mieux placé pour retrouver le clan.

— Ils doivent marcher jour et nuit pour maintenir leur avance, soutint Wolf en s’asseyant devant le feu de briques combustibles. Quand nous mettrons la main dessus, ils ne seront plus de taille à résister.

Lorin réprima l’envie de rétorquer que le clan était constitué en majorité d’individus inoffensifs : des femmes et des enfants, pour l’essentiel.

Son regard rencontra celui de Dom-Dom assis de l’autre côté du foyer, et il crut s’être trahi malgré lui. La mise en garde de Temb devait être prise au sérieux, il le savait.

Le repas s’éternisait dans les derniers feux des marées de lumière. Ils firent leurs prières. Une léthargie nauséeuse ne tarda pas à s’emparer de Lorin.

Il rêva que sa vie se dévidait par sa bouche, telle une pelote de laine. Des voix lui posaient des questions dans une langue inconnue, et il répondait de même, sans comprendre. Les souvenirs se détachaient de son esprit, barques aux amarres rompues s’engouffrant malgré lui dans le flot de paroles.

Les voix s’effacèrent. L’indolence s’empara de lui, entrecoupée de crises d’angoisse qui le laissaient proche de la syncope, avec l’impression que son duvet avait rétréci autour de lui, le condamnant à l’étouffement. Il n’avait aucune souvenance de s’être couché.

Le matin le trouva faible et désemparé, plus épuisé que la veille. Des bleus constellaient son torse. Avait-il été battu ?

Les soldats mangèrent dans un silence gris. Lorin chercha Dom-Dom. Celui-ci l’écarta, comme si son voisinage l’incommodait.

— On dirait que ma présence te fait peur. Que s’est-il passé cette nuit ? J’ai la sensation d’avoir été drogué. Oui, c’est cela. Drogué.

Après une seconde d’hésitation, Dom-Dom opina.

— Oleg m’a donné le véridral. Les pontes de la FelExport s’en servent pour tester la fidélité de leurs cadres. Certains pensent que ce n’est pas toi que les scaras ont rendu après ton accident mais un autre, fabriqué à partir des éléments de ton cadavre. C’était le seul moyen de leur prouver le contraire. Je sais que tout cela n’est pas très scientifique, mais il n’y a rien à faire contre la superstition. Les scaras font peur, des dizaines d’histoires courent sur leur compte. Beaucoup de clans leur immolent des animaux, même des enfants. Le clan d’Honua n’a pas d’autre origine.

Lorin n’écoutait plus.

— Ils savent tous, murmura-t-il enfin.

— Tu vas passer en conseil disciplinaire, pour avoir permis aux villageois de s’échapper. Ce que tu as fait à Jedjalim constitue une trahison caractérisée. Te voilà dans de sales draps, gamin. Temb et Wolf voulaient statuer sur ton sort sur-le-champ, t’exécuter séance tenante. Ajo s’y est opposé. Jelal voudra t’interroger.

Le quart d’heure de confidences était terminé. Dom-Dom se retrancha dans le silence. Lorin comprit qu’il désirait interrompre toute relation compromettante.

Il n’osait penser à ce qu’il adviendrait de ses compagnons, une fois les fugitifs retrouvés. Il serait sans doute forcé de les tuer. Mais ils se méfieraient. Et il n’était pas certain d’être capable de tirer de sang froid sur Dom-Dom. Tout se jouerait dans les dernières heures.

Le terrain s’affaissa en une succession de balcons naturels d’un kilomètre de large, incurvés comme les gradins d’un amphithéâtre, et sur lesquels poussait une forêt drue, qui semblait vouloir compenser la perte de niveau en rehaussant ses cimes.

— Les terrasses du Tamalomé, annonça Ajo qui lisait et relisait le graphique craché par l’imprimante du portable de liaison. Nous quittons le plateau central pour entrer dans la grande fosse du Thore.

Les alames montaient à cent pieds de hauteur. Malgré leur forme de peupliers, il s’agissait de tigerouges décolorés, paquets de racines inextricablement nouées sur lesquelles poussaient directement des feuilles.

Ils longèrent la première corniche pour trouver un passage. Le ciel avait repris une teinte bleu cendré.

Dans l’après-midi, un troupeau de crabes-jardins géants en maraude leur coupa la route. Ils venaient de la côte et une odeur de vase les accompagnait. Le plus petit mesurait cinq mètres de diamètre. Les poches qui leur permettaient de flotter clapotaient à présent de liquide. Leurs pinces monumentales tranchaient dans l’humus des pans d’herbe et de fougères arborées comme dans un monstrueux gâteau, laissant à la place des portions de roche nue. Ils en garnissaient la face supérieure de leur carapace, usant de leurs appendices comme de pelles.

— On dirait, laissa échapper Ajo… On dirait qu’ils s’habillent pour l’hiver.

Il se trompait : les tourteaux se disposaient à traverser le désert de pierre. La couverture végétale avait pour but de préserver leur carapace poreuse du dessèchement. Mais Lorin n’osa le contredire.

Les eaux de ruissellement avaient creusé d’innombrables lits dans les talus, que les années avaient transformé en sentiers escarpés, envahis de ronces. Le seul moyen cependant de passer d’un niveau à l’autre sans escalade.

Le camp fut dressé sur la troisième terrasse.

Des relents de vase et de moisissure montaient par bouffées du marécage. Lorin s’aperçut que les hommes se relayaient pour le surveiller. Il n’avait pas été dépouillé de son arme, et son implant oculaire indiquait qu’elle était chargée. Pour le moment, Ajo n’avait pas décidé d’avertir l’état-major.

Pourquoi, et pour combien de temps ?