CHAPITRE V
Une heure avant l’aube, un hélicoptère de transport décolla en mode furtif. Très vite, il prit de l’altitude, emplissant les oreilles de bourdonnements. Des dix passagers assis de chaque côté de la soute, Lorin ne connaissait que Dom-Dom. Les autres provenaient des bataillons Tri et Kvar. L’arme entre les genoux, ils le considéraient avec méfiance. Un mutisme pesant régnait dans la soute. Des ballots noirs gainés de caoutchouc étaient fixés contre le cockpit par des câbles. Lorin enfonça les mains dans les poches de son treillis, et dilua son regard dans un hublot ouvrant sur le néant. Il ne savait pas encore ce qui allait survenir, mais cela lui faisait par avance horreur. Mieux valait enfouir le nom de Soheil tout au fond de son esprit.
La nuit se délaya. L’appareil entamait sa descente vers le littoral. Lorin aperçut une bande bleu sombre défilant rapidement. Le bleu envahit le hublot.
— L’hélicoptère dépasse la côte, remarqua Lorin sans comprendre.
— Il fait un vol de reconnaissance, ensuite nous serons largués à cinq cents mètres de la cible.
Lorin ne comprit pas comment on pouvait les abandonner en pleine mer. L’expression de Dom-Dom le fit renoncer à poser des questions. Le silence retomba. À présent, une sourde excitation agitait les hommes sur leur siège, comme si des humeurs les travaillaient. Au bout d’une demi-heure, la voix du pilote grésilla d’un haut-parleur.
— Un Radeau en vue. Environ trente familles, pirogues sorties.
Un des soldats siffla entre ses dents.
— Trente, ça fait une bonne vingtaine de pièces. Une belle récolte, pour un commencement.
L’appareil descendait au niveau des flots. Comme répondant à un signal, les hommes se levèrent et s’activèrent autour des ballots. Ils les déployèrent l’un après l’autre, étalant d’épaisses nappes de caoutchouc noir. Elles commencèrent à gonfler.
Un soldat manœuvra l’ouverture de la porte arrière, qui s’affaissa en une sorte de rampe. Un vent froid couvrit Lorin de chair de poule. Deux hommes tirèrent l’une des masses de caoutchouc noir vers la sortie.
— Premier canot à l’eau !
Dom-Dom poussa Lorin d’une bourrade entre les épaules.
— C’est à nous. Grimpe à bord.
Il imita son compagnon. Un troisième soldat les rejoignit, une grossière sacoche de toile en bandoulière. Sa brosse de cheveux était si pâle qu’au premier abord, on pouvait croire avoir affaire à un chauve.
Aussitôt, le canot glissa sur la rampe. Lorin s’agrippa au boudin le plus proche. Il eut la surprise de constater qu’il était dur comme de la pierre. Une seconde plus tard, le canot pneumatique touchait l’eau dans une grande gerbe d’éclaboussures. Une bourrasque chargée de sel les gifla.
— C’est parti, beugla le troisième soldat. Direction les pirogues. Accrochez-vous.
L’embarcation se souleva dans une embardée, manquant de renverser Lorin. Elle sortit du cercle d’eau creusé par les pales de l’hélicoptère. Déjà, un deuxième équipage était lancé.
Le canot gonflable filait sur l’eau, propulsé par une petite turbine. Le sol souple frappait la crête des vagues en succession rapprochée. Dom-Dom pilotait à l’aide d’une télécommande de poing. Les contours du Radeau se profilaient au-dessus de la mer, évoquant une île.
— Moi c’est Ijssel, lança à l’adresse de Lorin le soldat à la sacoche. C’est ta première traque, je ne t’ai jamais vu.
— La ferme, retourna Dom-Dom de mauvaise humeur. La voix porte sur l’eau.
Le Radeau avait déjà repéré les cinq canots lancés à toute allure. Un bouillonnement l’environnait, comme s’il se trouvait au-dessus de la gueule d’un volcan sous-marin.
Le canot s’approchant, Lorin distingua sa configuration : un assemblage de ponts imbriqués les uns dans les autres, où des huttes de jonc s’ancraient sans ordre apparent. Il était difficile d’établir des frontières nettes entre huttes, passerelles, plates-formes et jardins suspendus, sur lesquels broutaient des oiseaux-vaches. La construction centrale surélevée s’entourait de potagers constitués d’algues et de jacinthes de mer, retenus par des filets sous-marins. Vu de haut, l’ensemble du Radeau devait ressembler à une fleur démesurée, dont les étranges jardins auraient composé les pétales.
— La pollution du littoral les a obligés à aller pêcher au large, raconta Dom-Dom alors qu’ils contournaient la cité flottante. Ils ont fini par s’y accoutumer, on prétend qu’ils ne mettent plus pied à terre qu’une fois par an. Ils se font tirer par des crabes palmés.
Lorin était subjugué par la magnificence du village marin. Les crabes géants expliquaient les remous environnants. Les habitants des cités marines mettaient à profit la phase aquatique des crustacés, en les utilisant comme animaux de trait. Quand leur taille augmentait, les crabes sortaient de l’eau, perdaient leurs palmes et entamaient une grande migration à travers le désert de pierre. Ils ne retournaient à la mer que pour se reproduire et mourir.
— Cinq pirogues à onze heures, annonça Dom-Dom en portant la main à son récepteur d’oreille.
— Chacun la sienne, jeta Ijssel avec satisfaction.
Les yeux de Lorin se plissèrent, et une bouffée d’aversion impuissante le submergea. Le canot incurva sa course.
Les pirogues étaient incrustées de coquillages de coloris différents. Un homme debout sur la poupe barattait l’écume à l’aide d’un aviron en pivot derrière le genou.
Un canot à moteur les dépassa, les éclaboussant. Ijssel émit un juron sonore.
— C’est à celui qui aura la plus belle prise. Grouillons-nous. Celle de la pirogue jaune a l’air potable. Elle fera l’affaire.
La pirogue était occupée par un couple. L’homme, petit et gras, devina leurs intentions et pesa sur son aviron. Mais il ne pouvait lutter contre la turbine. La poursuite fut brève. Ijssel n’eut qu’à se pencher pour saisir sa compagne trop effrayée pour se débattre. Il la jeta au fond du canot.
— N’oublie pas le petit cadeau.
Ijssel ouvrit sa sacoche et lança des cigarettes, un pot de cocafé, une breloque au fond de la pirogue. Le prix de la jeune femme. Lorin eut le temps d’apercevoir un filet enroulé autour d’un pieu de bambou, et un bol d’argile noircie, sans doute destiné à faire du feu. Puis Dom-Dom accéléra.
— Et d’une. Lorin, garde un œil sur elle, on ne sait jamais.
Le jeune homme hocha la tête. La femme, les yeux dilatés, était trop terrifiée pour songer à bouger. Elle se terrait, les bras ramenés sur des seins flasques. D’une vingtaine d’années, petite et laide, elle semblait sortie du même moule que l’homme. Elle était pourtant désirable.
« Je le fais pour Soheil », ne cessait de se répéter Lorin. Son élan de culpabilité se perdait dans le vide. Quand Ijssel s’était emparé de la femme, un plaisir pervers l’avait gagné à son insu. Jusqu’où était-il prêt à s’abaisser, pour retrouver Soheil ? Celle-ci demeurait silencieuse en lui.
Il se pencha vers la femme tassée. Son visage, à demi caché par un brouillon de cheveux filasses, arborait deux scarifications parallèles soulignant la fente des yeux.
— Comment se nomme ton clan ?
Elle le regarda sans comprendre. Lorin la crut idiote. Elle finit par répondre d’une voix minuscule :
— Je suis des Arorae.
C’est tout ce qu’il parvint à lui soutirer.
Chacun des canots avait rempli sa mission. Ils revinrent vers le Radeau. Puis commencèrent à décrire des cercles autour de lui. Lorin remarqua que les cercles se resserraient en une spirale convergente.
— Vous comptez les aborder ?
Ijssel ricana.
— Ce ne sera pas nécessaire. Leur village est très fragile. Ils dépendent des potagers pour l’essentiel de la nourriture, et des crabes palmés pour se déplacer. Quelques balles explosives tirées dans les poches natatoires d’un crabe peuvent envoyer un village par le fond en moins de trois minutes. Quant aux potagers, deux ou trois passages de canots à travers suffisent à les émietter. Ils ne prendront pas ce risque. Il suffit d’attendre.
Ce ne fut pas long. Quand Dom-Dom rappela l’hélicoptère, quatre jeunes filles se pelotonnaient au fond du canot. Le transbordement ne fut l’affaire que de quelques minutes.
Dans la journée, trois autres raids furent effectués. L’horreur et l’écœurement remplacèrent la fièvre de l’action. Le schéma se répétait à l’identique. Les indigènes ne disposaient en guise d’armes que de poinçons servant à détacher les tarets des pontons, et des hampes à crochets des conducteurs de crabes.
Par bonheur, ils ne furent pas obligés d’utiliser les « mesures d’encouragement » mentionnées par Dom-Dom.
Quand l’hélicoptère repartit vers la côte, il était bondé. La récolte avait été fructueuse. Un fourgon de transport civil attendait sur une des interminables routes défoncées par les tombereaux, qui faisaient une navette permanente entre les villes minières, le complexe de production du Sest et l’astroport. Les filles furent transbordées à la va-vite, dans un bruit de piétinement. Dom-Dom prit la carte d’immatriculation de Lorin, s’absenta quelques instants derrière le camion.
— Te voilà plus riche de deux cents équors, gamin. Un beau début, et je m’y connais.
Lorin se contenta de hocher la tête.
*
* *
Personne ne leur posa de questions. On considérait à présent Lorin avec moins de défiance. Une certaine jalousie s’instaura à la place. Le soir, Jelal l’informa que la permission de la journée serait décomptée de sa solde.
Il ne put se résoudre à dormir. Sans cesse, les scènes de la journée repassaient devant ses yeux ouverts sur le néant. Au-dessus du lit étaient punaisées des images sacrées – Vierge de Fraad, Saint Iscopal martyrisé –, mais il faisait trop noir pour les voir. Pour la première fois, il discernait en lui un contentement secret à obéir. Il ressemblait à Dom-Dom, se satisfaisait de joies infirmes et bornées : les blagues viriles, les images animées des programmes satellites, les prostituées. Il était incapable d’éprouver quoi que ce soit d’autre. Rien d’autre. Il n’en était pas à mépriser les indigènes. Pas encore. Les yeux multicolores de Soheil s’étaient éteints en lui. Jour après jour, l’espoir faiblissait.
Il se redressa, les nerfs à fleur de peau. Une dizaine de secondes lui furent nécessaires pour comprendre ce qui l’avait alerté. La sentinelle n’était pas passée devant la porte du dortoir, comme elle le faisait à heure fixe, avec une régularité de métronome.
Lorin se leva, tout à fait réveillé. Ce n’était qu’un retard, mais… Négligeant la fatigue rongeant ses os, il enfila son pantalon et se posta à la fenêtre. La silhouette d’un guerrier se glissait contre le flanc d’un bloc d’habitation. Une courte sagaie dans une main, une machette dans l’autre.
Lorin s’aperçut que sa gorge n’avait plus une goutte de salive. Le guerrier avait disparu de son champ de vision, mais il ne parvenait pas à s’arracher du sol. Camp-Polcher était attaqué. Son esprit s’emballait. Les clans restants avaient dû se coaliser pour former un commando. Celui-ci était passé entre le maillage de surveillance satellite et les défenses du camp. Les fous ! Qu’espéraient-ils ? Ils n’avaient aucune chance face à des fusils d’assaut.
Une impulsion le fit quitter la fenêtre. Il fallait qu’il parle à l’un d’eux. Les enjoindre de renoncer, si cela était encore réalisable.
Il attrapa son treillis et son poignard. Le Baz était inutile. Il n’avait pas l’intention de s’en servir.
Pas un de ses camarades ne remua sous ses couvertures quand il poussa la porte du dortoir. La nuit le happa.
En un instant, il repéra un guerrier à l’angle du bloc. Maculé de noir, ce dernier serrait une sagaie à manche de corne. Des plaques d’écorce battue recouvraient ses avant-bras et ses pectoraux. Lorin le héla à voix basse. L’homme se statufia – puis il se jeta sur lui.
Sans volonté consciente de la part de Lorin, le poignard se retrouva dans son poing. L’odeur aigre de l’action emplit ses narines. Le guerrier projeta la lance dans le prolongement de son bras, de sorte que Lorin ne la vit pas venir. Il ne sentit qu’une brûlure au niveau du cœur, alors qu’elle ripait sur une côte sans parvenir à entamer le tissu renforcé du battle-dress. Emporté par son élan, l’agresseur vint ficher son ventre dans le poignard jusqu’à la garde. Son souffle âcre suffoqua Lorin qui tomba en arrière.
Les reins meurtris, il repoussa le corps comprimant sa poitrine, puis rampa à l’écart. Le guerrier fut agité d’une convulsion, avant de s’immobiliser. Sonné, Lorin contempla le poignard gluant de sang. Il devait faire quelque chose. Donner l’alerte.
Il se releva pesamment, et rejoignit l’entrée de son bloc. Oui, donner l’alerte était la seule solution pour éviter le bain de sang.
Cinq minutes plus tard, une sirène lança son ululement. Des projecteurs s’allumèrent. Le camp se mit à grouiller.
— Ce n’est pas un exercice, hurla quelqu’un. Les munitions, il n’y a pas de munitions !
Un groupe se rendit à l’arsenal. Ils durent attendre la venue de l’officier responsable.
Celui-ci arriva en trottant, débraillé.
— Il me faut un ordre émanant de votre supérieur, opposa-t-il d’un ton catégorique.
— C’est tout de suite que nous avons besoin de ces putains de balles, cria un soldat. Ces salauds se taillent…
L’officier se montra inflexible.
— Il me faut un ordre émanant de votre supérieur, comme stipulé dans le règlement.
Jelal apparut. C’était la première fois que Lorin le voyait courir. Les munitions distribuées, le camp se réorganisa. Les guerriers s’étaient évaporés comme par enchantement. On découvrit trois tunnels juste assez larges pour livrer passage à un homme. Les sondeurs sismiques n’avaient rien enregistré.
Une sentinelle fut retrouvée morte, le cou tranché. Une vingtaine de soldats garrottés, jarrets coupés, des bataillons Duo et Tri. Il faudrait employer la chirurgie pour les remettre d’aplomb.
Jelal écumait. Deux camions furent préparés en hâte, mais les guerriers s’étaient fractionnés en groupes minuscules, et seulement l’un d’eux fut aperçu, malgré les auxiliaires électroniques. Ils revinrent bredouilles.
— Nous ne pouvons pas laisser cette attaque impunie, cracha Jelal, les yeux luisant de haine. Dans deux heures, cinq chars doivent être prêts à partir.
Lorin ne comprenait pas un tel acharnement. Il avait tué un guerrier. Cela aurait dû suffire à venger le meurtre de la sentinelle. Quant aux autres, ils n’étaient que blessés.
Jelal ne l’entendait pas de cette oreille. Un troupeau de chars se rangea à l’entrée de Camp-Polcher. Il était question d’investir Jedjalim, le seul village non évacué au nord.
— Ils vivent au milieu de colonies de scaras, expliqua sans enthousiasme Dom-Dom. Près des anciennes mines. Même dans un char blindé, on n’est pas à l’abri de ces saloperies. Rien ne leur résiste, elles découperaient les parois comme des ouvre-boîtes.
Lorin et une dizaine d’autres furent entassés sur des bancs recouverts de toile plastifiée, dans le compartiment arrière d’un tank d’une nudité de cellule. La fermeture de la porte à volant étouffa les sons, comme un couvercle rabattu sur le monde extérieur. Une veilleuse les éclairait, sculptant les reliefs en rouge. Le départ de l’engin se fit sentir par un tassement brusque.
— Au moins, soliloqua le soldat face à Lorin, la suspension active du train chenillé nous épargne les cahots.
Un ricanement lui répondit.
— Espèce de con. Tu as lu la notice, mais on voit que t’as jamais été trimballé dans un char.
Le trajet dura un peu plus de trois heures. L’atmosphère prenait un goût de tôle surchauffée et d’huile chaude. Une thermos remplie d’alcool passa de bouche en bouche. Lorin ne coupa pas d’une rasade, qui lui mit le feu au fond de la gorge. Dans une sorte de stupeur, il entendait les conversations de l’équipage par une petite fenêtre à glissière.
« — La parabole n’arrête pas de coincer, il faut que tu me fixes ça.
« — De toute façon, leur putain de dispatching va encore foirer. Tu vas voir qu’on va se retrouver à trois sur la même cible. Les IA du traitement d’image ne sont pas foutues de distinguer un moricaud des épouvantails qu’ils installent partout pour nous tromper. Tout ce truc n’est qu’une boîte de conserve.
« — Ce truc est plus intelligent que toi.
« — À force de vivre dans une boîte de conserve, on finit par penser comme une sardine.
« — Le système tactique indique que nous sommes presque sur l’objectif. Où ça en est, à l’épiscope ?
« — La caméra thermique corrobore. Village en vue, palissade de pieux. On passe au travers, et on lâche les singes. »
La suspension absorba intégralement le choc frontal. La palissade avait dû voler en éclats. Un instant plus tard, le char s’arrêta.
— Mettez vos Baz sur tir automatique, Jelal a décidé de raser l’endroit. Pour l’exemple.
Dom-Dom boucla son gilet pare-balles.
— Cette saloperie pèse dix livres. Pour se protéger de sagaies tordues…
L’écoutille s’ouvrit sur une tornade de feu et de sang.
« Situation tactique confuse », braillait Ajo, vrillant l’écouteur d’épaule de Lorin. Des ordres fusaient. Les autres chars avaient déjà dégorgé leurs soldats. Ceux-ci zigzaguaient entre les huttes d’alame, tirant dans les ouvertures, criblant les murs qui s’effondraient dans des craquements mats. Lorin se retrouva en train de courir. Un indigène se profila dans l’entrebâillement d’une hutte. Lorin leva son fusil. L’espace d’un instant, son index se crispa sur la détente. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque, et il fit un pas en arrière. La forme disparut.
« J’ai failli tirer, songea-t-il. Je suis en train de devenir comme eux. »
La voix de Dom-Dom retentit derrière une habitation en flammes.
— Faites gaffe ! Vos tirs se croisent, j’ai failli me faire trouer.
La voix décrut. Lorin dépassait des huttes sans tirer, prenant de l’avance. Quand il arriva à la palissade de derrière, il était seul. Un mouvement sur sa gauche le fit se retourner.
Pour tomber nez à nez avec Soheil.