26La fillette courait le long de la Brède avec la légèreté que lui permettaient son corps menu et ses jambes grêles. Ses cheveux battaient des ailes. Parfois, elle se tournait et attendait Arnaud qui peinait à la suivre. Lilly était la seule à ne pas se moquer de lui, Lilly n’entendait que sa voix de papillon.
— Plus tard, tu seras un grand chanteur et tu auras beaucoup d’argent.
— J’aime pas chanter. J’aime pas qu’on me regarde. Je voudrais me cacher sous terre et vivre comme les taupes, dans le noir.
Arnaud était de mauvaise humeur. Depuis qu’il était rentré de l’hôpital, Paul qui avait retrouvé toute sa vigueur ne se préoccupait plus de lui. Était-ce parce que Jean était parti à la recherche de Marie ? Parce que les Lussacois disaient de plus en plus fort que Paul, le bon artisan et le bon voisin, était aussi le plus détestable des pères ?
— C’est idiot, s’emporta la fillette. Quand tu chantes, les gens sont heureux et ils te regardent pour te remercier. Pourquoi tu ne veux pas chanter pour moi ?
— Parce que ma voix va si loin que tout le monde l’entend. Et tout le monde dira que le boiteux fait son intéressant.
— Alors, tu n’es plus mon ami ! grogna Lilly, vexée.
Arnaud l’attira contre lui. Avec Lilly, il se permettait des familiarités qu’il n’aurait jamais osées avec quelqu’un d’autre. Lilly, c’était son double en fille, mais en plus beau. Il savait qu’elle ne le trahirait jamais.
— Viens ! fit la fillette en tirant le garçon par le bras.
Ils arrivèrent au noyer creux. Lilly regarda autour d’elle pour s’assurer qu’ils étaient bien se
Elle plongea son bras dans le tronc creux et en ressortit la vieille boîte métallique. Elle l’ouvrit : six billets s’y trouvaient pliés, avec des pièces qui faisaient un bruit métallique en glissant sur le fond.
— Tu as vu ? On en a beaucoup !
Arnaud s’étonnait. Comment Lilly avait-elle pu économiser autant d’argent ?
— T’en fais pas, avoua la fillette, personne ne saura que c’est moi. J’ai fait attention.
— Mais tu les as volés ?
Elle sourit et prit cette attitude espiègle qui lui allait si bien.
— Je les ai trouvés, alors au lieu de les laisser emporter par le vent, je les ai pris.
— Mais enfin, on peut pas faire ça, c’est pas bien ! Les voleurs vont en prison !
Lilly s’assit sur la grosse racine du noyer qui, partant du tronc, ondulait entre les herbes comme le corps d’un serpent monstrueux.
— Tu mériterais que je te dénonce, la menaça Arnaud.
— Je ne savais pas que tu étais aussi trouillard, se moqua Lilly en se levant de nouveau et en braquant ses grands yeux dorés sur le garçon.
Une larme perlait au coin de ses paupières. Ses lèvres se contractaient en une moue triste.
— J’aurais dû me douter que je ne pouvais pas compter sur toi.
— Écoute, répliqua le gamin, conciliant, je dirai rien à personne. Remets la boîte à sa place, je vais t’attraper des ablettes pour ce soir.
— Non, depuis que ma petite sœur s’est étranglée avec une arête, ma mère n’en veut plus, dit la fillette en s’animant. Et puis, c’est pas pour me faire un cadeau que tu veux me donner des poissons, c’est parce que tu aimes la pêche, parce que tu ne penses qu’à toi.
Il ne sut pas quoi répondre ; Lilly n’avait pas tort.
— Si tu veux, je vais chanter.
Lilly leva vers lui ses grands yeux étonnés. Un léger sourire étira ses lèvres.
— Tu proposes ça pour te racheter, mais je sais que tu n’as pas envie de chanter.
À son tour, Arnaud boudait.
— C’est bien ta faute ! Je chanterais si tu voulais te marier avec moi.
— Je t’ai dit que c’était pas possible !
Arnaud se cabra.
— Tu es bête comme une pie, s’écria-t-il.
Ils se séparèrent, fâchés. Arnaud se jura qu’il ne reviendrait pas la chercher. Qu’elle aille jouer la pimbêche ailleurs, il ne voulait plus la voir ! Il prit sa canne à pêchcaniqua le gae dans l’abri de berger, ramassa quelques vers de terre et s’approcha de la petite avancée où l’herbe avait été piétinée. Les ablettes étaient là sous la surface, à moins de un mètre du bord. Il voyait leurs corps marron onduler avec grâce dans le courant. Il accrocha un morceau de ver à l’hameçon et lança sa ligne. Ses yeux ne quittaient plus le bouchon rouge qui dérivait avec le courant. D’un geste sec et parfaitement dosé, il ferra un premier poisson imprudent.
Il ramena l’ablette jusqu’à lui, la prit dans sa main, la regarda un long moment. Les soubresauts du poisson éveillaient en lui un sentiment de pitié. Si c’était lui le poisson, si un géant le tenait ainsi dans sa main, ne l’aurait-il pas imploré de le relâcher ?
Il jeta l’ablette dans l’eau, posa sa canne au milieu du sentier sans penser qu’on pouvait la lui voler ou qu’un promeneur risquait de marcher dessus. Il s’éloigna de la rivière pour échapper à la pensée que la pêche qui lui procurait autant de joie était un acte monstrueux. Un pressentiment l’étreignait : il avait remarqué que, depuis quelques jours, les rides de son grand-père s’étaient creusées et que son regard paraissait de plus en plus sombre.
En arrivant au Rigal, il resta en retrait du chantier et s’étonna de ne pas voir son grand-père sur l’échafaudage. Il s’approcha et découvrit Paul au pied de son mur, couché dans l’herbe, comme s’il faisait la sieste. Un peu de bave blanche coulait au coin de ses lèvres.
— Ah, c’est toi ! fit le grand-père en s’animant. Comme je suis content ! Je t’ai appelé dans ma tête et tu as entendu.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Ça va pas…
Lilly, qui avait suivi Arnaud de loin, s’approcha à son tour. Arnaud se pencha sur le malade qui grimaçait.
— T’appuie pas sur ma poitrine. Ça me fait trop mal !
Arnaud se dressa et demanda à Lilly :
— Va chercher le docteur. Dis-lui que mon grand-père est très mal.
La fillette partit en courant.
— Le docteur, grogna le malade, qu’est-ce que tu veux qu’il fasse ? Me ramener à l’hôpital ? Ça a bien servi à quelque chose, la première fois !
Ses yeux ne se fixaient sur rien. Il grinçait des dents, un bruit insupportable. La bave coulait toujours au coin de ses lèvres. Quelque chose s’était coincé dans sa poitrine.
— Tu vois, il avait raison, le salopard du château. Il m’avait dit que le jour où on l’enterrerait, je ne tarderais pas à le suivre !
— Grand-père…
Paul leva ses yeux pleins de sang sur cet enfant de personne qui était aussi son petit-fils et murmura :
— Ta mère…
Dans cet ultime instant, il n’avait de pensée que pour sa fille, le drame de sa vie, sa plus grosse faute.
— Je voulais son bien. Je te jure que je voulais son bien.
Son regard se tourna vers l’échafaudage et le nouveau mur au milieu des ruines.
— C’était pourtant un grand château, placé au meilleur endroit. Écoute…
Arnaud se pencha vers la bouche ouverte d’où sortait un raclement bruyant :
— Tu le finiras, tu as le sens des pierres !
— Je te le jure, grand-père Paul…
Arnaud se tournait anxieusement vers le chemin toujours désert. Tout à coup, Paul se contracta, tout son corps devint dur. Il voulut parler encore ; ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Sa tête roula sur le côté, ses muscles se détendirent. Dans le chemin enfin, des cailloux roulaient sous des pas pressés. Justin arriva, puis Marguerite. Et enfin le gros médecin qui peinait dans la côte. Il s’approcha de Paul, écarta l’enfant et s’accroupit devant le corps. Marguerite restait en retrait ; ses larmes se mêlaient à la sueur sur ses joues.
— Il est mort ! dit le Dr Marcellin.
Justin recula, comme s’il cherchait à s’enfuir, puis son visage se resserra en une horrible grimace. Il s’écroula en sanglots sur un tas de pierres. Les autres le regardaient : on croyait que Justin, réputé pour son insensibilité, sa manière de tuer les lapins pris au filet d’un seul mouvement du genou, ne savait pas pleurer.
— Il faut le redescendre, dit le Dr Marcellin. Allez chercher du renfort.