7Le curé Beaufort, qui partait pour sa promenade quotidienne, tendit l’oreille : la voix d’enfant qu’il entendait tout à coup était si pure, si claire que l’amateur de musique en lui en eut le frisson. Il sortit de son jardin par le petit portail de fer qui s’ouvrait dans le lierre F: l du mur et traversa le village de son pas pressé. Il longea le parc du château jusqu’à la dernière maison, celle des Bussières, puis s’engagea sur le sentier qui conduisait à la rivière. Il vit, assis dans l’herbe sous un saule aux branches basses, le jeune Arnaud qui examinait avec attention le contenu d’une minuscule boîte. L’enfant se tourna vivement.
— N’aie pas peur, dit le curé. Je passais par là et je t’ai entendu chanter.
Arnaud leva un regard méfiant vers le prêtre qui lui souriait.
— Dis-moi, qui t’a appris ces belles chansons ?
— Personne, répondit le gamin en rangeant sa boîte d’hameçons dans sa poche. J’ai entendu ces airs dans la rue à Paris quand je vendais mes journaux.
— Tu chantes vraiment très bien. À l’école, es-tu bon élève ?
— J’aime pas l’école, alors j’écoute pas. Je rêve à des tas de choses, je suis toujours ailleurs.
— Ce n’est pas bien, ça ! lui reprocha le curé, toujours souriant. Tu aimerais continuer de chanter ?
— Non.
L’homme de Dieu s’éloigna. Arnaud regrettait d’avoir chanté pour Justin, qui avait promis de lui fabriquer une canne à pêche. Il n’était pas pressé de rentrer chez sa grand-mère : comment Marguerite allait-elle réagir en découvrant qu’il avait déchiré son pantalon en se bagarrant avec un grand qui avait dit des choses affreuses sur sa mère ?
Il suivit le sentier bordé d’ajoncs qui conduisait au Rigal, près de l’ancienne maison de son grand-père. Le mur nouvellement construit, avec son arc souverain dressé au-dessus de la vallée, lui plaisait par sa démesure.
Paul était là. Arnaud se dissimula dans le taillis pour ne pas attirer l’attention de son grand-père. Un lilas sauvage embaumait. Arnaud ne quittait pas du regard le maçon, qui avait choisi une pierre et la positionnait sur le mur.
Barbet vint tourner autour du garçon. Paul fit volte-face et aperçut son petit-fils derrière une aubépine. Il cligna des yeux un moment, comme s’il cherchait ses mots.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je vous regarde. Et puis j’aime l’arcade avec ses grosses pierres. On se demande comment elles peuvent tenir, elles sont si lourdes !
Paul ne s’attendait pas à cette réponse. Le boiteux, le fils honteux de sa fille s’intéressait donc à la maçonnerie !
— J’aimerais bien apprendre à construire un mur, ajouta l’enfant.
— C’est pas pour toi, grogna Paul en reprenant son travail.
Arnaud mesurait le rejet que contenaient ces paroles. Il s’éloigna aussi vite que sa patte folle le lui permettait. Près de la rivière en contrebas, le calme et la fraîcheur de l’endroit l’apaisèrent un peu. Il n’aurait su dire pourquoi, mais Paul l’attirait, Paul et son silence derrière lequel Arnaud pressentait d Kpreapaisèes pensées tendues comme autant de cordes prêtes à se rompre.
Il dut se résoudre à rentrer à la maison. En remarquant la déchirure de son pantalon, Marguerite leva les bras au ciel.
— Tu crois que j’ai rien de mieux à faire que réparer tes bêtises ? Tu t’es encore battu ?
Arnaud, la tête basse, attendait la taloche. C’était le tarif courant chez sa gardienne, mais Marguerite n’était pas Mme Garin, et certaines paroles de sa grand-mère lui faisaient plus mal qu’une gifle.
— Bon, ajouta Marguerite en baissant le ton, pour ta peine, tu vas emmener ton arrière-grand-mère faire sa promenade.
— Et les moutons ?
— Ils sont déjà dans un pré bien fermé.
Arnaud ressentait une espèce de répulsion chaque fois qu’il s’approchait de Léa, comme si l’aïeule était un animal repoussant, une salamandre.
— Viens, je vais te montrer comment tu dois faire, dit Marguerite avant de s’adresser à sa belle-mère : Votre arrière-petit-fils va vous emmener à la promenade.
Léa sourit. Son visage de vieille pomme se couvrit de rides. Sa bouche édentée donnait plus de volume à son menton plat, parsemé de poils blancs.
— Ça, c’est une bonne idée ! dit la vieille femme, qui n’avait pas souvent l’occasion de prendre l’air.
À l’intérieur, elle se dirigeait seule, mais depuis sa chute dans l’escalier du perron elle n’osait plus descendre jusqu’au petit banc sous le tilleul, où elle aimait tant passer les après-midi d’été.
Marguerite l’aida à descendre les cinq marches.
— Vous allez donner le bras à Arnaud qui vous conduira.
Léa prit le bras du garçon. Le plaisir dessinait un léger sourire au milieu de ses rides.
— C’est pas pour aller et venir, dit-elle, je me débrouillerais seule. Mais c’est à cause des voitures et de ces gens malfaisants qui s’arrangeraient pour me faire tomber.
Ils partirent sur la route. Arnaud claudiquait ; le bras de l’aïeule pesait sur le sien.
— C’est pas là-bas que je veux aller, protesta-t-elle. Tu vas me conduire chez moi.
D’autorité, elle obliqua sur la droite et se dirigea vers le chemin creux du Rigal. Arnaud était étonné par l’extraordinaire sens de l’orientation de son arrière-grand-mère, qui marchait d’un pas léger et sûr. Quand ils arrivèrent au sommet de la colline, le vent les surprit. Paul n’était plus là.
— Ce vent qui vient de Bordeaux… Ce vent de mes vingt ans ! Aide-moi à m’asseoir sur la pierre qui doit se trouver à cet endroit.
Il y avait en effet une pierre. Arnaud y guida la vieille femme qui s’assit et inspira profondément.
— Laisse-moi, grogna-t-elle. Il faut que je sois seule pour sentir ce vent.
— Je peux pas vous laisser !
— Si, juste quelques minutes pour me rappeler le bon vieux temps. Quand tu auras mon âge, tu verras que les souvenirs ont plus d’importance que tout le reste.
Arnaud alla s’asseoir en retrait, près d’un buisson fleuri où s’activaient les abeilles. Tout à coup, un cri rauque retentit. Il se précipita. Léa avait voulu se relever seule et avait buté contre une pierre. Le front égratigné, elle tournait vers la lumière ses yeux blancs. Arnaud l’aida à se redresser.
— On est bien malheureux quand on ne voit pas où on pose les pieds, dit Léa sur un ton fataliste.
Une goutte de sang avait roulé de l’écorchure des rides du front. Léa prit le bras du garçon et ils descendirent lentement.
— Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Vous êtes tombée ? s’étonna Marguerite en regardant sévèrement Arnaud.
— C’est pas de sa faute, trancha Léa. C’est moi qui ai voulu remonter le temps.