19Jean Charron marchait sur le sentier près de la Brède. Il laissa sa voiture dans la clairière, là où la route s’arrêtait, et s’éloigna à pied sur le sentier près de la rivière. Ce qu’il avait dit cet après-midi devant les Lussacois réunis sur la colline Saint-Clair prenait sa véritable dimension à cette heure où les formes s’évanouissaient, où les premières étoiles s’allumaient dans le ciel. L’occasion avait été trop belle de rappeler à tous que Marie et lui avaient été sacrifiés par leurs familles respectives. Bien sûr, Arnaud n’était pas son fils : Marie n’avait jamais été à lui. Les deux adolescents étaient bien trop pudiques pour outrepasser les frontières de l’interdit. L’attente sublimait leur désir dans la certitude d’un paradis dont ils ne voulaient pas ouvrir trop vite les portes. Ce ne fut qu’après leur séparation que Marie se mit à faire n’importe quoi, comme si plus rien n’avait d’importance.
Quand il faisait beau, ils se rendaient à vélo sur les bords de la rivière, à l’emplacement d’un ancien pont dont il ne restait que les piles rongées par le lierre. Ils s’asseyaient dans les hautes herbes et passaient l’après-midi, tout au bonheur d’être ensemble, à côté d’un peuplier où ils avaient gravé leurs initiales. Ils faisaient des projets : Marie voulait quitter Lussac pour aller vivre dans une grande ville. Jean, qui ne s’entendait déjà pas avec son père, voulait créer une affaire de négoce de vins en que er Charente.
— Ma mère possède une grande maison à Angoulême, c’est là que nous nous installerons.
Ils s’étaient séparés un jour semblable à celui-là, avec le même soleil, les mêmes cris joyeux sur la place de l’église et les mêmes rengaines d’accordéon. Ils s’étaient assis sur la pierre plate qui est toujours à la même place. Pour la première fois, la jeune fille avait délaissé Jean pour passer l’après-midi avec un groupe de jeunes gens.
— Je n’en peux plus, lui avait-il reproché. Tu me délaisses.
— Qu’est-ce que tu vas t’imaginer ?
— Ils ne veulent pas qu’on reste ensemble et toi, tu leur donnes raison.
Elle avait éclaté d’un rire léger, presque moqueur, et avait retiré sa main de la sienne.
— Parfois, tu parles comme un enfant ! lui avait-elle reproché. Franchement, on ne dirait pas que tu as quatre ans de plus que moi.
— Mais qu’est-ce qu’ils t’ont raconté pour que tu me parles de la sorte ?
Elle avait embrassé ses lèvres humides. Ce soir encore, il sentait la douceur de ce baiser, un des derniers qu’elle lui avait donnés.
— Je ne peux plus rester ici, avoua-t-elle. Mon père est insupportable. Il faut que je parte, que j’aille voir ailleurs. Je t’en supplie, laisse-moi un peu de temps.
— C’est donc une rupture. Tu ne veux plus de moi ?
— Je n’ai pas dit ça. Faisons semblant de leur donner raison. Je vais partir. Tu me rejoindras.
— Partons ensemble pour bien leur montrer qu’ils ne peuvent pas nous empêcher de nous aimer !
— Tu n’y penses pas ? avait répliqué Marie. Mon père serait capable de me faire rechercher par la police. Et ton père lui donnerait un coup de main. Laisse-moi un peu de temps. Il faut aussi que je me mesure au monde.
Elle avait rabattu sa jupe sur ses genoux et s’était enfuie sans ajouter un mot.
Ils s’étaient séparés fâchés. Jean, au comble du désespoir, s’était mêlé aux fêtards. Il avait tellement bu qu’il n’avait pas pu rentrer au château et s’était endormi dans le parc, au pied d’un charme.
Pendant ce temps, Marie dansait et répondait aux sourires des jeunes gens. Paul s’en était montré tellement satisfait qu’il avait payé une tournée générale. Mais très vite, il avait déchanté : Marie ne mit pas longtemps à se faire la pire des réputations. On la voyait chaque dimanche avec un garçon différent, et les mauvaises langues ne manquaient pas de répéter que la plus belle fille de Lussac se laissait rouler sur l’herbe par n’importe qui. Désespéré, Jean décida de devancer son appel et partit à l’armée.
Attristé par ces mauvais souvenirs, il rejoignit sa voiture. La nuit était tombée, pleine d’étoiles et de musique. Il posa sa tête sur le vtêjusolant et laissa aller ses pensées. Insensiblement, il glissa dans un sommeil agité.
Quand il se réveilla, c’était déjà le matin, les oiseaux chantaient, le soleil montait au-dessus des arbres. Un rêve étrange s’était imposé à lui, si fort qu’il le voyait encore avec précision. Il se trouvait dans un grand établissement, une sorte d’hôpital. Assis sur des bancs, des hommes et des femmes regardaient dehors par d’immenses baies vitrées. Marie était là ; il n’aurait pas pu dire si elle était debout ou assise, il ne voyait que son visage, étrangement fatigué et pâle. Ses lèvres ne bougeaient pas, pourtant Jean l’entendait l’appeler au secours, lui demander pardon. Et cette voix, toujours la même, toujours présente en lui : « Je voulais voir le monde et la vie. Comme j’ai pensé à toi ! Dans les pires moments, tu m’as donné la force de survivre. »
Jean dérangea un chevreuil qui s’éloigna à toutes jambes. Il fit démarrer sa voiture et traversa le village jusqu’à la dernière maison. Barbet se mit à aboyer. La lourde silhouette de Marguerite apparut sur le perron. Elle ne s’était pas coiffée, ses cheveux volaient en boucles désordonnées sur sa large tête. Elle leva sa main au-dessus de ses yeux car le soleil l’éblouissait.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Léa à l’intérieur de la maison.
— Rien, répondit Marguerite en descendant les marches.
Elle s’approcha de la voiture, toujours sur ses gardes. La présence de Jean dans cette cour était tellement insolite que l’endroit en était chamboulé, presque méconnaissable. L’homme sourit, tendit la main à Marguerite qui la prit vivement, et la relâcha comme si elle venait de se brûler.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-elle d’une voix bourrue.
— Vous parler.
— On n’a rien à se dire.
— Si. Hier, j’ai voulu choquer les gens et contrarier mon père et Paul. Je ne suis pas le père d’Arnaud. Je voulais que vous le sachiez.
Marguerite se détendit et esquissa un sourire attendri.
— Ce gredin, murmura-t-elle. Ce matin, il est parti à l’école avec son pantalon troué, ça lui apprendra à faire attention à ses vêtements !
— Je voulais vous parler de Marie, poursuivit Jean.
— C’est du passé.
— On est du même côté tous les deux.
— Bon, qu’est-ce que vous avez à me dire ?
— La femme qu’on a trouvée morte dans le parc du château connaissait Marie. Ce sont les policiers qui me l’ont dit. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée avec une chevrotine en tirant le sanglier. C’est quelqu’un d’autre.
— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ?
Marguerite cria au chien d’arrêter d’aboyer.
— Cette femme est venue poe etifur me parler et quelqu’un l’en a empêchée, poursuivit Jean.
— Je ne veux pas me mêler de vos histoires. J’ai mieux à faire, rétorqua Marguerite, qui redoutait de se faire manipuler. Ici, on ne s’occupe pas des affaires des autres. On a assez de mal à faire bouillir la marmite.
— Écoutez, j’ai la certitude que Marie est vivante et qu’elle ne peut pas revenir.
— Qu’est-ce qui l’en empêcherait ? Son père ? Il a beaucoup réfléchi.
— Quelque chose de beaucoup plus grave. Elle est peut-être malade. Elle nous attend.
— Qu’est-ce qu’on y peut ? rétorqua Marguerite sur un ton qui n’était plus aussi assuré.
— Je veux seulement que vous me disiez ce qui pourrait m’aider à comprendre. Vous avez donné toutes les lettres aux policiers ?
Il avait la certitude que Marguerite avait gardé ce qui ne pouvait pas être lu par tout le monde. Ici, dans le Bergeracois, la pudeur empêchait de dévoiler certaines choses. La femme hésita, puis se décida :
— Attendez-moi ici, je reviens.
Elle entra dans la maison. Jean regardait les poules gratter la poussière à l’ombre de la grange. Jamais il n’avait été aussi déterminé. Ses errements l’avaient enfin mené quelque part.
Marguerite descendit lentement l’escalier et s’approcha en baissant la tête, comme si elle regrettait déjà ce qu’elle allait faire.
— Tenez, dit-elle. Elle m’a écrit juste avant d’être arrêtée.
Jean prit l’enveloppe que la femme lui tendait, la glissa dans sa poche.
— Merci, murmura-t-il.
Marguerite sourit légèrement. Ils se comprenaient. Elle n’avait jamais oublié sa fille et mesurait l’étendue de sa lâcheté.
— C’est tout ce que vous avez ?
Elle hésita un instant.
— Pas un mot à Paul, murmura-t-elle. C’est l’Assistance qui m’a avertie que Mme Garin ne pouvait plus garder le petit. Alors, j’ai dit que je le prenais ici, sans me préoccuper de ce que dirait Paul.
Jean s’éloigna. La lettre dans sa poche, la dernière que Marie avait écrite, le plongeait dans une sorte de frénésie qui le poussait à agir. Au bord de la Brède, il gara sa voiture à l’endroit où ils avaient l’habitude de se retrouver, Marie et lui. Pour lire les derniers mots de la jeune femme, il voulait marcher dans les pas anciens, sur le sentier de leurs promenades, et il s’arrêta sous le peuplier où ils avaient gravé leurs initiales. Il contempla un long moment l’enveloppe et l’adresse qui ne mentionnait que Mme Bussières Marguerite. C’était bien l’écriture de Marie, ronde, déliée, régulière.
Il glissa ses doigts dans l’enveloppe, sortit la feuille qui avait dû être lue de nombreuses fois : les coins étaient cornés, le papier jauni parpies Marguer le frottement des doigts de Marguerite. Il n’y avait pas de date, pas de lieu où la missive avait été écrite.
Chère maman,
Je pense beaucoup à toi. Ici la vie est difficile. Ne montre pas cette lettre à mon père qui se mettrait en colère. Si tu vois Jean Charron, dis-lui que je n’ai rien oublié et que je lui demande pardon.
Bouleversé, Jean laissa son regard se perdre dans le courant. Cette fois, il ne reculerait pas.