8Chaque fois qu’il le pouvait, Arnaud se rendait au bord de la Brède. Juste en dessous du mur du parc, l’eau claire coulait sur du sable blond. Des dizaines de chevesnes et de vandoises nageaient dans le courant. Il s’asseyait en retrait et restait de longs moments à les observer.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
Justin, la casquette abaissée sur ses yeux d’animal, s’approcha en souriant, montrant ses dents noires et mal jointes.
— Viens voir.
Justin s’éloigna prestement. Arnaud tentait de le suivre en sautillant sur sa jambe valide. Son pied de travers lui faisait mal dès qu’il forçait un peu.
— Tu arrives ? s’inquiéta Justin sans se retourner.
Devant la cabane qui se trouvait en bordure de la rivière, le simplet montrait un jet de bambou noir posé contre le mur.
— Ta canne à pêche !
Arnaud contempla, émerveillé, le bambou dont l’écorce fine brillait au soleil. Au moins quatre mètres de long ! De quoi aller chercher les poissons au milieu de la Brède, là où se trouvaient sûrement les plus gros !
— Et le bouchon ?
— Regarde.
Justin inclina la pointe flexible du scion vers le garçon, qui vit, attachés au bout, la ligne en bon fil et le bouchon à l’antenne rouge.
— J’ai mis un petit hameçon pour les ablettes. Il faut que tu commences par ça. Mais tu devras encore chanter.
— Promis, répondit l’enfant, ravi.
— Alors, viens, je vais te montrer comment on fait.
Justin était considéré comme un simplet parce qu’il n’avait pas pu apprendre à lire et qu’il avait été refusé à l’armée. Les femmes disaient qu’il s’approchait d’elles avec un drôle de regard et qu’il lui arrivait de baisser son pantalon. Il braconnait les brochets dans la rivière et dans l’étang du château, il posait des pièges à la saison pour attraper les palombes, des collets pour les lièvres. Marguerite ne cessait de le réprimander parce qu’il faisait souvent des remarques désagréables, mais Arnaud pensait qu’il était gentil. La preuve : cette canne à pêche, le plus beau cadeau qu’il pouvait espérer.
— Alors, tu vois, poursuivit Justin en ouvrant une petite boîte métallique usée à force de frotter dans son pantalon, ce sont des petits vers de terre que j’ai ramassés dans le fumier des poules. Ça pue, mais c’est ce qu’il y a de mieux pour l’ablette et le gardon.
Justin posa sur sa main un ver qui se tortillait et, du bout de l’ongle, le coupa en deux.
— Tu en prends juste un tout petit bout et tu le piques sur l’hameçon, comme ça.
Arnaud sortit sa boîte d’hameçons et constata qu’ils étaient beaucoup trop gros.
— Jamais je ne pourrai pêcher avec ça, murmura-t-il.
— T’en fais pas, on fera un échange. J’en ai des petits que je peux pas prendre pour pêcher les gros poissons qui m’intéressent, je te les donnerai. Ça te vaudra de chanter une fois de plus.
Arnaud s’étonna :
— Mais pourquoi tu veux que je chante tout le temps ?
L’homme leva vers lui ses yeux sombres et se gratta les cheveux sous sa casquette.
— Je sais pas. Ça me met de la lumière dans la tête. Je vois des fleurs partout, et pas des fleurs comme celles-là, non, des fleurs tellement grosses et tellement belles qu’elles ne peuvent pas exister !
Arnaud s’arrêta en face d’un banc de poissons qui gobaient des moustiques à la surface de la rivière.
— Ils ne s’intéressent qu’à ce qui vole, décida Justin. Il faut monter au gour où il y en a des gros.
Ils arrivèrent à l’endroit où la rivière faisait un grand arc de cercle, un peu en aval du pré où Arnaud gardait les moutons. L’eau noire était calme. Sur une branche basse, une bergeronnette gazouillait.
— Regarde, poursuivit Justin en allongeant la canne au-dessus de la surface et en laissant tomber la ligne. Tu pinces le nombre de plombs qu’il faut pour que le flotteur dépasse à peine, sinon les poissons le sentent.
— J’ai pas de plombs !
— Je vais t’en donner une boîte.
Tandis qu’il parlai Suvais t, le flotteur se posa sur l’eau et commença sa lente dérive en suivant le courant. Tout à coup, il disparut. Arnaud poussa un petit cri pendant que Justin soulevait la canne dont la pointe pliait. Il ramena le poisson qui gesticulait au bout du fil invisible et le posa sur l’herbe aux pieds du gamin, qui tentait de le prendre dans ses mains.
— C’est un gardon. À toi, maintenant. Tu vas voir, c’est facile.
Tremblant, Arnaud prit timidement la canne et lança maladroitement la ligne. Le flotteur resta couché à la surface de l’eau.
— Tu as dû t’accrocher. Recommence, il faut que le flotteur soit bien droit.
Arnaud souleva la ligne quand il sentit des secousses dans son poignet. Un poisson pris tentait de s’échapper. Surpris, Arnaud tira vivement, et le gardon se décrocha.
— Le fil a cassé. Il faut que tu prennes ton temps. Tu dois laisser le poisson tourner dans le courant et user ses forces. Si tu l’arraches comme ça, tu le perdras à tous les coups.
Il fallait réparer la ligne. Avec patience et minutie, Justin montra au gamin comment fixer l’hameçon sur le crin, puis il lui donna la boîte de vers.
— Maintenant, tu te débrouilles. J’ai autre chose à faire.
Finalement, Arnaud n’était pas mécontent que Justin s’en aille. Il voulait être seul pour savourer le plaisir de pêcher, qui ne se partageait pas. Il piqua un morceau de ver sur l’hameçon et lança la ligne en retenant son souffle. Et le miracle se produisit : le flotteur s’enfonça sous l’eau, il ferra, mais trop fort. Quelques secondes plus tard, une nouvelle touche fut couronnée de succès. Arnaud était tellement absorbé qu’il n’avait pas entendu Lilly s’approcher.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Lilly se pencha sur le gardon qui sautillait dans l’herbe.
— Le pauvre ! Il va mourir.
— Emporte-le chez toi, tu vas le manger. Je vais t’en prendre d’autres ! dit Arnaud, insensible à la douleur de l’animal vaincu.
— Tu as peut-être raison, répondit la fillette. Si ce n’est pas moi qui les mange, ce sera le brochet !