14

En fin d’après-midi, l’orage se mit à gronder. Les roulements lointains du tonnerre annonçaient la bourrasque la nuit. Ces jours derniers, une chaleur accablante s’était abattue sur le Bergeracois, ça ne pouvait pas durer. Paul était pessimiste.

— L’été en avril ne vaut pas mieux que le gel en mai !

Il avait le sentiment que le temps se détraquait depuis quelques années. Les hivers passaient sans froid et, souvent, le soleil d’été chauffait insuffisamment pour que le raisin mûrisse correctement. Mais, pour Paul, la vigne et le tabac n’étaient que des compléments de revenus : il gagnait sa vie sur ses chantiers.

La nuit tombait lentement. Les éclairs surgissaient du cœur des nuages sombres qui montaient à l’assaut du village, ils illuminaient le clocher. Marguerite sortit sur le perron et écouta le vent.

— Mauvais, tout ça ! La grêle n’a jamais rien apporté de bon, grogna-t-elle en fermant la porte.

— Si ça commence si tôt, ce n’est pas prêt de finir, rétorqua Paul qui savait que le temps du printemps induisait souvent celui de l’été.

Assis en retrait, dans l’ombre, Arnaud regardait le profil de son grand-père, son front bombé, son nez large, la moue de ses lèvres serrées sur le mégot. À quoi pensait-il ? Son silence pesant laissait le gamin désemparé.

Paul aussi pensait au garçon. Qui était cet enfant boiteux à la voix si pure que lui-même, pourtant si peu sensible à la musique, ne pouvait l’entendre sans avoir la chair de poule ? D’où venait-il ? « Ce gosse a un regard de maçon, se dit l’artisan, il sait voir les pierres, c’est si rare ! » Ça l’irritait alors qu’il aurait dû s’en réjouir : il avait tant besoin d’un apprenti ! Depuis quelque temps, ses douleurs au bras gauche et à la poitrine ne le lâchaient plus. Parfois, elles étaient si fortes qu’il devait s’arrêter de travailler et s’asseoir pendant de longues minutes.

Le tonnerre roulait au-dessus du village. Arnaud frémit. C’était la première fois qu’il mesurait la puissance de l’orage. Quelque chose l’attirait dans ce déchaînement de forces : les éclairs montraient des nuages aux tentacules noirs si lourds qu’ils auraient pu écraser les maisons. Il rejoignit Justin dans la cour.

— Tu as vu, les nuages ont des cheveux blonds, dit le simplet.

Justin s’éloigna, la casquette rabattue sur les yeux. Arnaud le suivit de loin. Marguerite se dit qu’au premier coup de tonnerre le petit Parisien rappliquerait dare-dare. Justin entra dans la cabane de berger puis en ressortit presque aussitôt avec une grosse musette sur le dos. Il marchait, légèrement courbé en avant, en direction des collines et de la forêt. Arnaud se tenait un peu en retrait. Au bord de la rivière, le puissant bruit du tonnerre le fit hésiter. Justin, surpris de le voir là, lui demanda :

— Qu’est-ce que tu fous ~ign=retraiici ? Tu veux te faire foudroyer ?

Il braquait sur lui son regard d’animal. Un éclair fit surgir son visage osseux, différent de celui que le garçon lui connaissait. Une sorte de profondeur se lisait dans ses yeux noirs.

— Je t’ai vu, alors j’ai eu envie d’aller avec toi.

Comme tout le monde ici, Arnaud tutoyait Justin. Il ne lui serait pas venu à l’idée de vouvoyer ce grand-oncle sans âge qui, n’étant plus un enfant, ne serait jamais un adulte. Justin restait à l’écart des autres. On disait qu’il ne savait pas compter, mais il ne se trompait jamais sur la monnaie quand il vendait un lièvre ou des anguilles.

— Tu vas où ? demanda Arnaud en regardant la grosse musette.

— Ça te regarde pas.

— C’est à cause de l’orage ? osa Arnaud. Tu vas pêcher ?

Le simplet réfléchit un instant. Quelque chose chez ce gamin à la voix d’or lui plaisait.

— Tu chanteras pour moi ?

— Si tu veux !

— Bon, alors tu peux venir.

Il sortit une boîte en fer de sa grande poche.

— Tu vas m’aider à ramasser les limaces.

— Les limaces ?

— Oui, les limaces. On en trouvera contre le mur du parc. Il y a une source et de l’humidité même au plus sec de l’été. L’orage les fait sortir. Cette nuit, elles vont bouger, et comme elles sont attirées par l’eau, elles vont se baigner et les anguilles s’en régaleront.

— Les anguilles ?

— Tu ne connais pas ? C’est comme un serpent, mais c’est un poisson et c’est très bon à manger.

Une lumière bleutée agitée par les éclairs flottait à hauteur d’homme. Justin marchait vite, la tête rentrée dans les épaules, comme s’il avait voulu se fondre dans l’obscurité des arbres. Derrière, Arnaud peinait à le suivre, mais ne se plaignait pas. Ils arrivèrent en haut des vignes d’Henri Charron. À cet endroit, la rivière faisait un coude très large et s’étalait en une sorte d’étang naturel. C’est là que Justin venait traquer les grosses carpes. Mais ce soir, il ne regardait pas la surface de l’eau. Il s’arrêta devant un tertre couvert de plantes aux larges feuilles grasses et s’accroupit.

— C’est là qu’elles sont, dit-il en s’agenouillant pour braquer le faisceau de sa lampe sous les feuilles.

Arnaud s’accroupit à son tour et remarqua, dans la lumière jaune, des limaces rouges, énormes, qui laissaient derrière elles une bave blanche visqueuse et écœurante. Justin les ramassait avec sa grosse main. Ses doigts glissaient sur les corps froids et mous à l’apparence caoutchouteuse.

— Alors, tu m’aides ? Il en faut beaucoup pour ce qu’on va faire. Tu choisis les plus grosses et les plus rougeses t=". Ce sont celles que les anguilles préfèrent.

Avec une grimace de dégoût, Arnaud saisit la première limace. Le contact avec cette peau gluante et froide le rebutait, mais il avait conscience que c’était un réflexe de citadin, que, dans la nature, rien n’était écœurant.

Quand la boîte fut pleine d’une vingtaine de belles limaces, Justin l’enfouit dans sa musette.

— Viens.

— C’est pas ici que tu pêches ?

— Non. On va où personne va. Là où les anguilles sont si grosses qu’il faut une corde pour les sortir de l’eau.

Ils traversèrent les vignes ; l’humidité laissée par l’orage révélait une odeur de soufre et de sulfate de cuivre. Les hulottes s’appelaient dans la forêt voisine. Justin s’arrêta au bord du sentier et tourna la tête en direction d’un bruit étrange, une sorte de sifflement long et triste.

— Les grives…, dit-il en reprenant sa marche.

Arnaud traînait sa patte, mais pour rien au monde il n’aurait laissé sa place. Il soufflait, faisait rouler les cailloux. Justin s’emporta :

— Fais moins de bruit. Pense que le garde est là, en train de nous surveiller.

Ils longèrent le mur du parc jusqu’à un fourré. Là, le mur écroulé laissait un passage. Justin s’accroupit et se glissa à l’intérieur de la propriété d’Henri Charron. Arnaud hésitait.

— Alors, tu viens ? Je t’avertis, si le garde arrive, tu te débrouilles, moi je file.

Ils se dirigèrent vers l’étang.

— Tu diras que tu t’es perdu.

Au bord de l’étang, le grondement du tonnerre les surprit comme si la surface de l’eau l’amplifiait. Le vent s’était levé.

— Faut faire vite, murmura Justin. L’orage n’est pas loin.

Justin sortit une ligne de sa musette.

— Tu attaches un caillou au milieu de la corde et le bout à un arbre pour que le poisson ne l’emporte pas. Ensuite, la limace. Tu la piques ici, en travers, du côté de la queue. Bon, tu as vu, maintenant, tu vas te mettre derrière ces noisetiers. Tu me laisses faire.

Justin lova la ligne dans sa main et lança le caillou vers l’eau noire qu’on devinait. Il y eut un petit bruit, puis plus rien. Le braconnier se déplaça de quelques mètres et recommença l’opération. Arnaud ne perdait rien de ses gestes, conscient d’assister à quelque chose d’interdit.

Une bourrasque les secoua. Le tonnerre claqua si près qu’Arnaud rentra la tête dans les épaules. De grosses gouttes de pluie s’abattirent soudainement sur l’eau avec un grésillement de friture. Justin avait disparu. Le garçon courut sur la berge, tomba plusieurs fois dans la vase, se releva. Comment retrouver son chemin ? Où était la brèche dans le mur d’enceinte ?

Les trombes d’eau l’aveuglaient. Il marcha au hasard et s’arrêta en bordure d’une allée. Un homme se tenait devant lui, sous les branches basses d’un arbre. Une voiture noire dont les phares allumés éclairaient la façade du château était arrêtée un peu plus loin.

Quelqu’un sortit du château en s’abritant sous un parapluie. Arnaud reconnut la haute silhouette d’Henri Charron, cet homme si impressionnant que le gamin n’osait pas lever les yeux vers lui quand il le croisait. Le châtelain s’arrêta devant la voiture. L’inconnu qui s’abritait sous l’arbre s’approcha de lui. Ils n’échangèrent ni salut ni poignée de main.

— J’attends toujours l’argent, dit l’homme d’une voix distincte.

— Je refuse.

— Sachez que les documents compromettants dont je vous ai parlé se trouvent chez quelqu’un qui a ordre de les transmettre à la presse s’il m’arrivait quelque chose. Si vous vous obstinez, tout ce que vous voulez cacher sera étalé au grand jour.

— Je n’ai plus rien. J’ai tout dépensé après la guerre pour moderniser mon chai, entretenir mes bâtiments et refaire la toiture du château qui prenait l’eau.

— Ce n’est pas mon affaire. Il me faut cinq cent mille francs pour mon silence.

— Je ne peux pas vous payer, répliqua Charron en abaissant le parapluie sur sa tête.

— Débrouillez-vous, mais il me faut cet argent avant une semaine.

Henri Charron souleva son parapluie.

— Qui êtes-vous ?

— Cela ne vous regarde pas.

— Je n’ai aucune preuve que vous possédez les documents dont vous parlez.

— Aucune preuve que vous, capitaine Fulban, avez dénoncé à la Gestapo et fait arrêter Marie Bussières, elle-même résistante ? Aucune preuve que vous avez fait capturer plusieurs résistants, vos camarades de combat, pour obtenir la libération de votre fils arrêté après l’assassinat d’un certain Jérôme Duvalet, marchand de tableaux à Paris ?

— Duvalet était un collaborateur : il pillait les propriétés des Juifs arrêtés pour vendre des œuvres d’art aux officier allemands.

— Peut-être, mais sans votre intervention, votre fils aurait fini avec douze balles dans la peau ! Vous avez trahi votre camp pour le sauver. Je vous ferai savoir où me remettre l’argent.

L’homme remonta dans sa voiture et sortit du parc en marche arrière. Henri Charron rentra dans le château, la porte claqua. La lumière extérieure s’éteignit. Le tonnerre s’éloignait : une fois de plus, sainte Pauline avait protégé Lussac et ses vignes. Les Lussacois ne manqueraient pas d’exprimer leur ferveur lors de la prochaine fête, les culs-bénits comme les communistes, à qui il ne viendrait pas à l’idée de se dispenser d’assister à une cérémonie religieuse aussi importante pour leurs affaires. Il ne pleuvait presque plus. Les nuages se déchiraient et la lune sortit sur une campagne mouillée. Arnauuil à d n’aurait pas de mal à retrouver son chemin.

 

Marguerite s’emporta :

— Regarde dans quel état sont tes vêtements ! Mais franchement, tu crois que j’ai rien d’autre à faire qu’à m’occuper de toi ?

— J’étais avec Justin. On est allés au bord de la rivière.

— Qu’est-ce que tu faisais avec Justin ? Demain, tu iras voir le curé comme ça, tout sale !

Paul jeta un regard contrarié à Marguerite. Pourtant, il ne s’opposerait pas à ce qu’Arnaud chante le jour de la Sainte-Pauline. Il ne croyait pas en ces fadaises, mais on ne savait jamais : un malheur était si vite arrivé !

— Ce petit a une voix qui vient du ciel, précisa Marguerite.

Elle avait mis tant de conviction dans son propos que l’enfant en eut chaud au cœur.

 

Le lendemain, Arnaud se leva très tôt. L’image de M. Charron sous son parapluie ne cessait de le préoccuper. Dans la cuisine, il trouva Justin en train de casser la croûte. Le simplet lui demanda :

— Alors, t’étais où ? Je t’ai cherché partout.

— Je me suis perdu dans la forêt.

Marguerite entra dans la cuisine, un paquet de linge à la main.

— J’ai nettoyé tes vêtements, maugréa-t-elle, mais gare à toi si tu recommences !

— Viens voir, dit Justin, la pêche a été bonne.

Il emmena le garçon jusqu’au bac de pierre où buvaient les moutons. Dans l’eau peu profonde, de longs poissons noirs ondulaient comme des serpents.

— Les anguilles, expliqua Justin. Ce soir, je vais les apporter à qui me les a commandées.