XV
Je ne peux pas ne pas me rappeler.
Tout s’était déroulé comme dans une longue-vue renversée. Essoufflé, je poursuivais sans fin visages, vues, ombres, éclats d’images aussitôt perdues, que seules les facultés mystérieuses du rêve auraient pu faire miennes.
Tout se conclut de cette façon.
Mais ce n’était pas un rêve.
Aujourd’hui, je me rappelle les gestes de Sara, sobres, réfléchis. Elle le nettoyait à l’aide d’un mouchoir mouillé, doucement, des tempes aux commissures des lèvres, passait à la main droite, ongle après ongle, ajustait son col, sa cravate.
Lui, docile, sans réalité.
Et Miccichè qui disait : « S’ils se dépêchaient un peu ? Mais où croient-ils donc aller ? À l’Opéra ? »
Ils étaient ensuite partis en voiture, et moi sur le siège arrière du scooter, agrippé à Miccichè.
Je ne saurais plus décrire la fatigue d’alors : le corps est bienheureux car il oublie. Mais je me souviens parfaitement de mon cerveau sourd, de son envie de tomber dans une sorte de tourbillon et de courir, de courir.
Tandis que nous les dépassions, les escortions, nous laissions dépasser à notre tour, je ne les vis jamais échanger un seul mot – elle, attentive au volant ; lui, penché en avant.
Une route toute en virages, l’air qui glissait des morsures enflammées entre ma peau et ma chemise.
Naples nous engloutit presque aussitôt.
Nos adieux furent très brefs.
« Adieu, Ciccio, articula-t-il avec une fausse énergie. Prends. Oublie. »
Je gardai mes papiers et rendis l’argent à Sara, qui le fourra dans sa ceinture.
« Saute dans ton train. Va. Gaiement, ajouta-t-il. Je te couvrirai. Quand c’est l’heure, c’est l’heure, je me rends. Les manuels de la tranchée le disent aussi. Et n’oublie pas, je raconterai la vérité. Si tu es obligé, raconte la tienne. »
Ce n’était plus un visage, mais une feuille morte.
« Salue notre ami », suggéra-t-il à Sara. Nous étions à un coin de rue. Le morceau de mer, au fond, me semblait voisin de la maison du lieutenant.
Sara ne parla pas. Elle me serra la main. Un instant plus tard, ils disparurent bras dessus, bras dessous.
Je me rappelle encore Miccichè, tout aussi taciturne.
Il se dirigea dans les rues et les ruelles jusqu’à la pizzeria qui lui plaisait, il voulut absolument payer l’addition avec ses quelques pièces. Un train à quinze heures trois, apprîmes-nous.
« Je peux t’écrire ? Tu me donnes ton adresse ? » J’entends encore sa voix : « Qu’as-tu laissé chez le lieutenant ? Un rasoir, un costume ? Je m’en occupe. Toi, pars, parce que tu dois partir. Je m’en charge, je t’enverrai tout ça. Aie confiance. »
Il m’accompagna à la gare, me suivit jusqu’au guichet, aux toilettes. Je lui offris un café au bar, sans plus prononcer un mot au milieu du bruit. Ses yeux étaient emplis de mélancolie comme à la fin d’une fête.
« Dommage. Je regrette vraiment. Mais tu ne peux pas rester. Cette fois, c’est comme ça », disait-il seulement.
Dans la frénésie de servir, de débarrasser, les serveurs se heurtaient durement derrière le comptoir.
Malgré le café, il me semblait avoir du sable dans la bouche.
Et si j’eus alors l’impression d’être un traître mesquin, je n’arrive toujours pas, aujourd’hui, à me pardonner cette fuite, si violemment, si absurdement rapide.
Je les avais encore dans les yeux, Sara et lui, ces derniers mètres parcourus avec élan, sans la moindre résignation, avant qu’ils ne tournent au coin.
« Je t’écrirai. Je t’enverrai tout. N’y pense plus », continuait Miccichè, appuyé au comptoir.
En vérité, nous ne savions pas quoi nous dire.
Soudain, l’esplanade de la gare avait été traversée par une longue file de jeunes gens munis de panneaux, de drapeaux. De l’autre côté des vitres, nous les vîmes avancer comme un gros poisson tacheté, la tête enflée et palpitante, la queue fine, qui s’attardait ici et là.
C’est Miccichè qui dit : « Ils sont beaux, hein ? Fous. Tu n’imagines pas Mademoiselle Sara jouer au chef devant eux ? Moi oui. C’est elle qui s’est trompée. »
Drapeaux et panneaux furent liquéfiés par la lumière, puis ils disparurent en rythmes ondulés.
Le train était vide, un four. Miccichè arpenta le couloir en baissant les vitres l’une après l’autre.
« Tu arriveras à faire un somme là-dedans ? ajouta-t-il avant de descendre, considérant avec soupçon le simili-cuir des banquettes. Un petit somme, c’est le seul remède dont tu aies besoin. »
Je le vis rapetisser au bout du quai.
Rasoir et costume sont arrivés à la caserne une semaine plus tard. J’avais déjà fait ma déposition à un adjudant des carabiniers venu m’interroger.
Ce fut ennuyeux et facile.
Rien n’a jamais filtré dans les journaux, et je crois fermement qu’il n’y aura pas de procès. Près de deux mois se sont écoulés. Ces derniers soirs, Turin sourit, dégage une douceur de pétale, et je n’ai pas encore réussi à apporter une seule réponse à mes questions.
Le capitaine était-il sincère en cédant à Sara ?
Ou la trompait-il pour aplanir son dernier tronçon de route ?
Et le lieutenant. A-t-il parlé ?
Je pourrais téléphoner chez Fausto G., quelqu’un me répondrait, et je glanerais des nouvelles, sûrement.
Mais ce genre de jeu ne se résout pas en avançant et en écartant un faible oui, un faible non sur l’échiquier.
Maintenant seulement, je comprends que si une jeune créature telle que Sara a gagné, je ne dois plus me faire de reproches. Ou plutôt, j’ai acquis des choses en quoi espérer, pour demain, pour moi-même.
Il faut de l’amour pour obtenir et accroître l’amour. Voilà ce que Sara m’a appris, ne fût-ce qu’inconsciemment, avec son intelligence sauvage. Et peu importe aujourd’hui que je sois fourmi ou cigale, lièvre ou chien, que le monde soit jugement biblique ou vil traquenard quotidien, pourvu que cet exemple offert par Sara me donne courage, un courage à moi, pour moi, pour la niche que je dois me creuser et réchauffer dans la vie.
De l’autre côté, il y a lui, ombre obscure…
Ce n’était peut-être pas son malheur, ce n’était peut-être pas son désespoir qui le poussaient à mourir. Peut-être donnait-il le nom de mort à un rendez-vous décisif avec lui-même, à la dernière reddition des comptes.
Car certains hommes ne peuvent s’expliquer qu’en mourant.
Mais s’il est près d’ici, ou ailleurs, et si, malgré la noire captivité qui l’enserre depuis des années, il continue d’actionner son briquet, fouette l’air avec sa canne en bambou, se moque, blesse et boit – Sara à ses côtés –, alors même la vie la plus difficile reste vie. La sienne et la mienne. Celle de tous ceux qui sauront la reconnaître, l’accepter, la cultiver.
Et l’espace blanc qui suit n’est pas encore la mort.