XI

Je courais dans l’escalier quand le second coup retentit, plus sourd que le précédent.

Tandis que se perdaient les piailleries et les cris des filles en fuite de l’autre côté de la porte, tandis que je sentais Sara inquiète derrière moi, je me rendis compte nettement, pendant un instant, que tout cela – les coups de feu, ma course, la pénombre, l’heure et lui, là-haut – ne pouvait pas ne pas arriver.

Mais, sur le palier, mes mains se troublèrent, et Sara m’arracha rageusement les clefs.

Elle gémissait, la bouche fermée, en tâtant la porte.

« J’aurais dû le savoir, je le savais, je l’ai toujours su, imbécile que je suis ! » crus-je entendre.

Le noir du couloir nous arrêta.

« Vite ! » cria Sara.

Des volets claquèrent dans la cour, ainsi qu’une voix, me sembla-t-il, mais aussitôt étouffée.

À l’intérieur de la pièce qui jouxtait le salon, le lieutenant était effondré dans son fauteuil, la tête de travers. Un filet de sang coulait de son oreille. Et lui, à deux pas de là, était debout, les bras pendants, les lèvres défaites, déformées comme une ride. Noir, le revolver gisait sur le tapis, dans les quelques centimètres qui séparaient le fauteuil de ses chaussures.

Les épaules et les genoux en plomb, je ne parvins pas à entrer. Je vis Sara l’approcher en tremblant, lui saisir un bras puis l’autre avec force et désespoir, pour l’entraîner, l’arracher à cet endroit.

« Fais quelque chose ! Toi, là ! Quelque chose ! » s’écria-t-elle.

Le souffle gelé entre les dents, je ne pouvais pas lui répondre. Ce n’était pas de la peur, non, mais une inertie invincible, infinie, qui lestait veines et imagination, me rendait étranger à ce lieu, à toute souffrance possible.

La masse de Vincenzo V., entre les deux accoudoirs, semblait enflée, amas gélatineux, blanc et gris.

Encore tremblante, Sara le poussa, lui, jusqu’au chambranle de la porte, où il demeura appuyé, aussi raide et tordu qu’un pantin, sans respirer pour ainsi dire.

« Toi et ton Dieu, pourquoi ne bougez-vous pas ! hurla-t-elle, ses yeux écarquillés braqués sur les miens.

— Non. Ce n’est pas vrai. Non… », articula-t-il à grand-peine, la bouche paralysée.

Mais Sara avait déjà réussi à glisser dans sa main droite un verre, qu’il porta à ses lèvres avec une obéissance machinale et vida. Le choc violent de la toux faillit le ranimer, le réveiller, cependant le verre vide échappa lui aussi à ses doigts aussitôt retombés.

« Ses affaires. Vite ! » cria Sara en le soutenant des deux mains contre le mur.

Je courus en tous sens sans réfléchir pour revenir avec une brassée de vêtements, mon uniforme, des flacons de médicaments dans mon calot retourné, la canne en bambou, cherchant et récapitulant désespérément dans mon cerveau tous les objets inaccessibles que je laissais entre les deux chambres et la salle de bains.

« Imbécile. La valise ! » ordonna Sara d’une voix glaciale en prenant un flacon dans le calot.

Tandis que, hébété, je remplissais la valise dans le couloir, je la vis lui ouvrir la bouche, y introduire le somnifère de ses doigts sûrs, le faire boire de nouveau.

À pleins bras, elle essayait de l’entraîner jusqu’à la porte.

« Vite ! me lança-t-elle, étouffée contre lui.

— Et l’autre ? Comment pouvons-nous ? Où crois-tu pouvoir aller ? Il n’y a rien de plus bête ! parvins-je enfin à dire.

— Il doit déjà être mort ! s’exclama-t-elle dans l’effort. On s’en fiche. Tu ne veux pas ? À ta guise ! »

Encore penché sur la valise, je jurai au fond de moi, à perte : je ne bouge pas, qu’ils sortent, après leur départ j’appelle quelqu’un, ou je téléphone, ce soir mon train.

J’entendis Sara gémir sur le palier.

Je lui apportai la valise. Elle me regarda avec pitié. Lui, complètement affaissé entre le mur et cette étreinte.

« Jusqu’à la porte en bas. Seulement jusqu’à la porte. Je t’en supplie. Aide-moi ! Ensuite, je prends la voiture. Et tu oublies tout ça, tu ne t’en occupes plus », dit-elle en sanglotant.

Nous le traînâmes dans l’escalier, il était aussi léger et désarticulé qu’un fagot de branches mortes. Dans la cour, elle fut prompte à scruter les balcons et les volets, mais tout semblait fermé, désert.

J’entrouvris la porte, l’appuyai contre le chambranle.

« Juste une minute. Même pas. » Elle courut en arrachant avec rage l’humidité de ses cernes.

« Monsieur, hasardai-je. Vous m’entendez ? »

Je le soutenais, la main glissée sous son aisselle, immobile contre le bois rêche de la porte.

Sa tête se balança, privée de pivot, tandis qu’un souffle lourd et vaincu s’échappait de ses narines.

Une pensée me foudroya l’esprit : les trois filles. Où s’étaient-elles précipitées ? À l’heure qu’il était, elles avaient sans doute réveillé pères, mères, familles, et tout raconté. Et les gens de la cour, ces volets claqués, cette voix…

J’entendis la voiture crisser.

« À l’arrière. Ici, à l’arrière. Attention. Doucement », murmura Sara en repliant les dossiers pour faire de la place.

Sur la banquette, je vis une bouteille de whisky, une couverture.

Il se recroquevilla là, comme un pauvre chien encombrant, le teint d’une blancheur absurde.

Ses lunettes glissèrent, mais la main de Sara les arrêta et les lui replaça sur les yeux d’un geste prudent et doux.

« Toi, va-t’en maintenant. Bon Dieu, va-t’en et n’y pense plus ! dit-elle en s’asseyant au volant.

— Mais où ? Et toi ? Où vas-tu ?

— Je sais ce que j’ai à faire », répondit-elle sans me regarder, le moteur en marche, ses doigts osseux et pâles sur le volant.

La rue vide et brillante se dévidait en virages serrés, encore sombre, mais les phares blêmissaient, déjà braqués sur le poids d’un ciel plus clair.

« C’est une erreur. Il est inutile de s’enfuir. C’est pire. Tu ne comprends pas ? » tentai-je de la raisonner.

L’image du lieutenant dans son fauteuil, ce filet rouge derrière l’oreille, tournoyait devant moi.

« Tu vas partir, oui ou non ? hurlait-elle en maîtrisant quand même sa voix. Personne ne t’a rien demandé. Va-t’en. Va-t’en ! Ce sont mes affaires, ce sont nos affaires. »

Je rouvris la portière.

« C’est moi qui l’ai accompagné. C’est moi le responsable, protestai-je violemment. Tu lui as fait avaler un somnifère alors qu’il est ivre mort. Il pourrait crever ici, maintenant, tu te rends compte ? »

Elle acquiesça faiblement, mais comme si elle avait entendu des mots sans importance. Si son menton tremblait, elle avait réussi à arrêter ses larmes.

« Peu importe ce qui s’est passé, dit-elle. Emmenons-le quelque part, loin d’ici. Là-bas, il pourra se réveiller, expliquer. Réfléchir en paix. À son réveil, il décidera. C’est lui qui décidera. Nous pouvons le faire, au moins ça. Pour lui. »

Sa voix s’éteignit dans sa gorge.

« Où le conduis-tu ?

— Ne t’en mêle pas. »

Mais aussitôt après, quoique réticente : « Dans une maison qui appartient à ma mère. Pas loin. Elle est vide, personne n’y vit. Viens. Jusqu’à ce qu’il se réveille.

— Pourquoi ? Je ne te comprends pas. Pourquoi veux-tu faire ça ? Nous sommes les deux plus grands imbéciles que… »

Je ne trouvai pas d’autres mots.

« Mon ange, mon pauvre ange. J’aurais dû le savoir, le savoir… », murmurait-elle en fixant la rue.

Mes jambes, épaules et bras s’étaient ébranlés indépendamment du néant inerte et aride qui m’habitait.

Je me rendis compte que je m’asseyais, que je refermais la portière.

La voiture bondit.

Ébouriffé derrière nous, il toussait, la bouche ouverte. Après la toux, son souffle se changea en râle.

« Bon sang, tu vas lui desserrer cette maudite cravate, oui ou non ? Qu’il respire, au moins ! m’ordonna-t-elle d’une voix méchante.

— C’est le somnifère que tu lui as fourré dans la gorge. Et tout ce qu’il a bu. Il va très mal. Nous devrions…

— Rien. Nous ne devrions rien. »

Elle conduisait nerveusement, le visage contracté, fermé comme un poing. Les taches noires de ses cernes lui avaient dévoré la moitié des joues. Elle scrutait le rétroviseur, s’en remettant à ses seules mains pour le choix des rues. À un carrefour, nous fîmes une terrible embardée sur un nœud de rails, évitant je ne sais comment l’arrêt d’un tram.

« Dans deux minutes, nous serons arrivés, annonça-t-elle.

— Et puis ? Arrivés pour quoi faire ?

— Arrivés, arrivés ! s’écria-t-elle, soudain au bord des larmes. L’important, c’est d’être là-bas. De lui donner du temps.

— Tu es folle. Et moi…

— Je ne veux pas savoir. Tais-toi, ne dis rien ! cria-t-elle encore en se penchant puis en s’arrachant au volant. Je n’ai pas besoin de toi ! Personne ne t’a rien demandé ! Qui es-tu ? Pourquoi n’as-tu pas filé, comme tu le voulais ?

— Oh, Sara ! » hurlai-je à mon tour.

Elle déglutit, raidit les muscles de ses bras, de son buste, pour se donner de nouvelles forces et se maîtriser.

« Oui, dit-elle tout bas. Oui. Quoi ?

— Rien. Rien. »

De nouveau, tout s’était éloigné de mon cœur, tout était insaisissable. Dans les yeux, cette enfilade de murs, de ruelles, sous un ciel désormais tiède et hostile.

« Parle. Excuse-moi.

— Juste une chose : il faut que tu fasses attention. Que nous fassions attention », déclarai-je sans conviction, d’une voix qui s’était détachée de moi. « Qu’allons-nous faire ? N’aggravons pas son cas. Tu crois l’aider. Moi aussi, je suis là pour ça. Mais si… »

Elle ne m’écoutait pas. « Pourquoi deux coups de feu ? interrompit-elle. Tu as compris pourquoi ? »

Une anxiété soudaine agita les brumes de mon cerveau.

« Ils ont peut-être raté le premier. À moins qu’ils n’aient tiré pour essayer le revolver, tentai-je d’expliquer.

— Pourquoi dis-tu “ils” ? Qui ? Lui. Seulement lui. C’est lui qui a tiré, essayé, peut-être raté l’autre coup. Contre lui-même. Ils avaient pris la décision ensemble, mais lui seul a tiré, lança-t-elle, essoufflée.

— Décision ? Ils voulaient se tuer ensemble ? »

Un gémissement lui échappa.

« Tu crois qu’ils s’étaient mis d’accord ? Que tout était prévu ? » demandai-je encore.

Elle acquiesça, les lèvres closes.

« Ce n’est pas à cause de l’alcool, plutôt ? Le reste aussi, mais surtout de l’alcool qu’il a bu cette nuit…

— Mais non, rétorqua-t-elle d’un ton las. Ils étaient préparés. Maintenant, tout s’explique. La fête aussi. Ils s’étaient entendus. Voilà pourquoi il est venu. Pour ça. Et moi, maudite idiote, je n’ai pas compris, pour mon malheur…

— Et lui alors ? Pourquoi n’a-t-il rien ?

— Il a dû se tromper. Le revolver lui a peut-être glissé des mains. Et nous sommes arrivés trop tôt, suggéra-t-elle confusément.

— Ou alors, il était trop soûl. Il n’arrivait même pas à tenir sa cigarette. Ou encore la peur.

— La peur, non.

— Pourquoi pas ? Au dernier moment…

— La peur, non. Pas lui ! » s’écria-t-elle de nouveau.

Je n’avais plus de force pour discuter. Et tout me semblait insignifiant. J’avais encore dans la tête ces coups de revolver, et dans les yeux le corps du lieutenant sur le fauteuil, vivant ou mort. Mais c’étaient des images et des sons privés de poids, seulement excessifs, seulement superflus : ils n’avaient rien à voir avec ma vérité, la nôtre, sa vérité à lui, anéanti dans le sommeil.

« Nous y sommes. Juste là, derrière », annonça-t-elle avec froideur en accélérant.

C’est alors que je vis la petite route à virages escarpés, taillée entre des murs écaillés et des trouées d’un vert foncé, des jardins séparés par des ceintures de fils de fer.

Nous tournâmes dans un sentier de terre battue. En descendant de voiture, j’aperçus les arêtes de maisons basses, éparses parmi les caroubiers. La plaque immobile de la mer gisait au loin, encore grise. Il faisait jour, une lumière poudrée prenait de vitesse le soleil, se hâtant de déchiffrer, de distinguer les vides et les pleins entre les arbres voisins, les minuscules points enflammés des tomates mûres dans les potagers, les toits brouillés de la ville éteinte, couchée en bas.

La maison était à l’abandon, sans chaises ni meubles, il manquait aussi les portes intérieures. Seul un rouleau de vieux tapis poussiéreux gisait le long du mur de la plus grande pièce. Une faible clarté blanchâtre pénétrait par les volets clos. Je humai des odeurs de chaux, de bois moussu.

« Par là, dans le couloir. Qu’est-ce que tu attends ? » me lança-t-elle en indiquant les tapis.

Elle voulut l’installer près de la salle de bains, assis sur ces rouleaux, le dos au mur, enveloppé dans la couverture des chevilles jusqu’au ventre. D’un geste timide et bref, elle effleura son front, arrangea ses cheveux sur les tempes. Elle ouvrit à fond le robinet de la baignoire, celui du lavabo et laissa l’eau couler. Puis elle plaça la bouteille débouchée à quelques centimètres de sa main droite.

Enfin, elle le contempla, ses poings croisés sous ses bras.

« Pauvre ange. Au moins l’eau, n’est-ce pas ? l’entendis-je murmurer faiblement. Et toi, bon Dieu, si tu voulais… »

J’allai m’asseoir sur une marche, à l’extérieur. Un fil électrique sans ampoule pendait de la porte, et les quelques mètres de terre qui s’étendaient devant la maison étaient envahis d’herbes, de broussailles jaunes, brûlées par la chaleur.

Tout autour, je voyais grandir dans le silence la menace de la lumière du matin ; des bourdonnements lointains filtraient déjà à travers l’air, un gazouillement d’arbres, cependant j’étais trop empoisonné par la fatigue pour m’interroger.

 

Ce n’était pas un mur, mais une sorte de palissade métallique, immense et croulante, peut-être des centaines et des centaines de têtes de lit, que je devais escalader, épouvanté à l’idée de me casser le cou ; mes pieds en ciment refusaient d’agir, de m’obéir. Du sommet, un soldat me criait quelque chose en se balançant ; une bulle de bandes dessinées, privée de texte, s’échappait des mouvements vains de sa bouche…

Je me réveillai.

Un coup d’œil à ma montre m’apprit que j’avais dormi moins d’une demi-heure. Bien que l’air fût déjà tiède, je frissonnai. La conscience se ressaisit obscurément de moi.

Elle était assise, elle aussi, sur la marche, les coudes et le front ramassés sur les genoux.

Les cigarettes, oui. Mais pas une allumette. Avec prudence, j’allai jusqu’au couloir, écartai la couverture, fouillant ses poches à la recherche de son briquet.

Sa respiration était plus régulière, son front embué d’une ombre de sueur.

En me promenant autour de la maison, je ne vis qu’un tas de détritus, des morceaux de bois, un seau sans fond. Le terrain s’élevait, vite escarpé, entre de rares arbres au tronc couleur de rouille, et rejoignait une construction en partie cachée par le vert, les branches, de grands draps reprisés, étendus. Un chien errant au poil fauve m’examina de loin, sa queue agitée par le doute. Il disparut en une course boiteuse derrière la courbe de la petite colline.

Elle m’accueillit en redressant un peu la tête.

« Pourquoi aurions-nous fait une erreur, d’après toi ? »

Elle était épuisée, livide. Mes pensées aussi s’enfuyaient en éclats privés de vie.

Je m’assis sur l’herbe, prenant soin d’éviter le spectacle de ses cernes.

« Tant qu’à filer, nous aurions dû tout emporter. Les affaires, le lieutenant, répondis-je avec hésitation. Tu sais ce que nous avons oublié ? Les chaussures, le revolver, une autre valise. Alors, à quoi bon prendre la fuite ? »

Mais les mots que je prononçais m’alourdissaient l’un après l’autre : une pierre tombant dans l’obscurité d’un puits, voilà ce que j’étais.

De nouveau cachée dans ses bras jusqu’aux cheveux, ses épaules à peine soulevées par sa respiration, elle ne répondit pas.

« Ta sœur, les autres, elles ont certainement tout raconté à un tas de gens, repris-je. Espérons-le, puisque nous avons été aussi stupides. Espérons que le lieutenant n’est pas mort, que quelqu’un l’a sauvé. C’est tout ce que je peux te dire.

— Bref, tu regrettes. Dans ce cas, qu’est-ce que tu fais ici ? Ne t’ai-je pas supplié ? Va-t’en retrouver le lieutenant, va où tu veux ! répliqua-t-elle, mais sans rage, enfermée dans son refuge.

— Je ne vois pas le rapport. Tu pourrais arrêter. Je suis là, non ? Alors, ça suffit », rétorquai-je à contrecœur.

Elle bâillait, abandonnait la marche, étirait les bras. Son chemisier blanc était tout froissé.

« Mon Dieu, si au moins j’avais un peigne ! dit-elle en essayant de rire. J’ai la sale habitude de me promener sans sac. Tu penses qu’on viendra nous chercher ? Jusqu’ici ?

— Comment puis-je savoir ?

— Combien de temps dure l’effet du somnifère ?

— Pas longtemps. Presque rien. Jamais très longtemps, me semble-t-il. Il n’arrête pas d’en avaler.

— Oui. Il est vraiment intoxiqué. Alors il se réveillera vite. Et il prendra la bonne décision. Tu verras. »

Elle marchait devant moi, deux pas vers la voiture, deux pas vers la maison, les herbes crissaient sous ses pieds, je la voyais aller et venir en frottant ses bras engourdis, en se tâtant le visage, les cheveux sur la nuque.

« S’il voulait mourir, comme tu le prétends, sera-t-il encore capable de prendre une décision ? » demandai-je.

Elle s’arrêta. Le bout de sa chaussure creusait paresseusement dans la poussière.

« Je n’ai pas peur, moi. Pas du tout, dit-elle tout bas. Je rebrousserais chemin tout de suite si cela lui était utile. Pouvions-nous vraiment le laisser là-bas ? Pour qu’il souffre toutes les peines de l’enfer ? Que pouvions-nous faire d’autre ? Pour toi, c’est différent, je le sais.

— Je devrais être dans le train, moi. Ma permission est terminée. Si la situation ne dégénère pas, j’aurai seulement droit à la prison. Ça te va ? »

Elle rit.

« Ce n’est rien pour un soldat. Dedans ou dehors, ça ne fait pas de différence, n’est-ce pas ? Dis-moi, est-ce que tu as de l’argent ?

— Pourquoi ?

— Avant que les gens déboulent sur la route, expliqua-t-elle rapidement, nous avons intérêt à acheter quelque chose. Du café, des cigarettes, des brioches si tu en trouves. Tu veux bien ? Il y a un magasin, tout de suite à droite après le sentier. Ils ont tout. En cinq minutes, tu auras fait l’aller-retour.

— Pourquoi moi, et pas toi ? »

Le bout de sa chaussure poussiéreuse s’impatienta, se remit aussitôt à creuser.

« Je ne le quitte pas, répondit-elle d’une voix calme. Là où il est, je suis. Et puis, dans le coin, on se souvient de ma mère. Il vaut mieux qu’on ne me voie pas. D’accord ? Mais si tu ne veux pas, n’y va pas. Je n’ai pas l’intention de t’y obliger.

— Maintenant ? » J’étais près de céder.

« Essaie donc. Qu’est-ce que ça te coûte ? Ici, les gens se lèvent tôt, ce sont des paysans. Imagine, un bon café. Cela ferait du bien à tout le monde. »

Je me levai, mes muscles tiraient sous la peau.

« Une bougie aussi, ajouta-t-elle en hâte. Il vaut toujours mieux en avoir une. »

 

La vieille femme, son bras gris et ridé à l’œuvre, n’en finissait plus de s’affairer autour de la machine à café, ce qui ne l’empêcha pas de m’adresser un petit sourire.

« Patientez. L’eau n’est pas encore chaude. En attendant, jetez un coup d’œil. Vous avez peut-être oublié quelque chose. Ici, nous avons tout. Comme en ville. »

Un rideau fermait la boutique au fond. Les quelques mètres carrés étaient encombrés de boîtes et de petites vitrines ; des bocaux entassés en pyramide reposaient sur les étagères. Une grande balance à main était abandonnée sur des paniers de légumes.

Je vis, derrière une petite tour d’emballages colorés, le téléphone et l’annuaire pendant à une chaîne.

Candida, me dis-je aussitôt. D’Inès, j’avais oublié le nom de famille. Ou le domicile du lieutenant. Il suffit d’entendre une voix, n’importe laquelle, pour comprendre. Naturellement, raccrocher sans dire un mot. Ou serait-ce, là aussi, une erreur ?

Un instant, mon imagination lasse me jeta sur les traces d’ombres inconnues qui arpentaient ces pièces.

« Ce n’est pas encore parfait. Mais si vous voulez goûter… », me proposa la vieille femme en posant sur le comptoir une tasse de café.

Tandis que je buvais, je sentais toutes les fibres de mon corps se concentrer langoureusement sur ces quelques gouttes de chaleur.

Les journaux, pensai-je encore.

« Journaux ? Non. Plus tard. Pas avant midi, et parfois bien après, se désola la femme avec une grimace édentée. Il y a eu des choses graves ? D’autres guerres ? Où finira ce monde ? Dites-le-moi, vous qui savez. »

J’emportai le paquet ; la bouteille de café brûlait et il me fallait sans cesse la changer de main.

L’heure semblait très longue, un espace sans frontières, plus sec et plus blanc que ce ciel déjà ensoleillé. Mais ailleurs, dans cet appartement en désordre, plein d’assiettes et de verres, à la caserne et dans mon train vers le Nord, la même heure filait en se consumant trop vite, me dépouillait et m’accusait.

Le sentier en terre battue était si escarpé que je me demandai comment Sara avait réussi à en venir à bout. La voiture et la maison réapparurent derrière un virage en épingle à cheveux.

Elle était encore sur la marche. Me voyant avec paquet et bouteille, elle agita une main comme pour me féliciter.

« Il dort encore, dit-elle en se levant. J’aurais dû essayer de le réveiller ? Ce serait mieux ?

— Attendons. Une heure de plus. Il est tôt.

— Une heure », accepta-t-elle, convaincue.

Elle s’empara de la bouteille et la déboucha avec avidité.

« Pas un seul verre. Une maison et une créature minables », gronda-t-elle.

Elle but en appuyant la main sur sa poitrine pour résister à la brûlure.

« Il est bon. Il sera encore chaud à son réveil. C’est quoi, ces massepains ? Il n’y avait pas de brioches ? »

Elle semblait de nouveau impatiente d’agir, de s’occuper. Je la regardai de manière à lui faire comprendre que j’étais épuisé. Elle haussa les épaules et détourna les yeux.

« Qui viendra, d’après toi ? dit-elle tout bas. Carabiniers ou police ? Mieux vaut les carabiniers, non ? »

Personne ne viendra, entendis-je au fond de moi comme une réponse sourde, il ne s’est rien passé, Vincenzo n’est pas mort, rien n’a changé, et nous continuerons d’arpenter sans raison cet air sec, pareils à des mouches, à des grains de poussière.

Pour briser le silence, je dis : « Les carabiniers. Mais qui les conduirait ici ?

— Ma mère. Ma sœur. Elles seules. Personne d’autre n’y penserait », soupira-t-elle.

Elle avait glissé les mains dans sa ceinture, comme un adolescent gauche.

« La fatigue est mauvaise conseillère, poursuivit-elle. Ne nous inquiétons pas. Nous sommes ici, et ici nous attendons.

— Oui. Exact.

— Exact. » Elle esquissa un sourire.

« Peut-être avons-nous encore du temps devant nous. Qui sait ? murmurai-je sans conviction.

— Mais oui. Oui ! répondit-elle immédiatement, heureuse de cet appui. Il arrangera tout. À son réveil, il s’occupera de tout. Je le vois déjà. J’en jurerais.

— Il arrangera les choses si le lieutenant est en vie. Sinon, que reste-t-il à arranger ?

— Il est sûrement en vie. Les imbéciles ne meurent jamais. Pas même quand on leur tire dessus, rétorqua-t-elle d’une voix hostile.

— Sara… »

Elle leva les yeux sur moi.

« D’accord, d’accord. Tu as raison, dit-elle d’un ton déjà indifférent. Je sais bien que je pense et agis mal, de plus en plus mal. Je le sais. Si ma mère me voyait, la pauvre femme. Elle m’emmurerait vivante. Tu ne peux même pas l’imaginer. »