VI
L’orage déversait encore de brèves salves d’eau, mais les éclairs et le tonnerre s’éloignaient. De la fenêtre de l’hôtel, je vis un gardien de parking traverser en courant, courbé sous sa cape de Cellophane improvisée. Il se blottit à l’entrée d’un immeuble, où apparaissaient déjà des jambes et des chaussures de passants entassés à l’abri. De temps en temps, un visage de fille se penchait pour jeter un coup d’œil, glousser. Les murs jaunes affichaient de larges taches de pluie, les pavés et les toits en rangée asymétrique étaient parcourus de frissons d’argent serpentin, de vives auréoles violettes.
Un parasol coloré se balança lentement sur une terrasse, un dernier coup de vent le retourna.
« Tu ne m’as pas encore lu l’horoscope, maître », se plaignit-il, de son lit.
Dans la lumière grise, la chambre révélait toute la décrépitude des rideaux usés, des portières à fleurs passées. Les lits étaient en fer, dissemblables. Après un long et âpre coup de téléphone, la direction avait accordé un pauvre écran, maintenant placé entre les deux lits, qui réduisait encore espace et clarté.
« Travail : oscillations dans le domaine commercial, soyez prudents dans les achats et les ventes. Amour : tendez l’autre joue à l’offenseur. Santé : équilibre psychophysique, lus-je.
— Les pendre, grommela-t-il. Continue : le Capricorne.
— Vous n’êtes pas taillé pour les grandes ambitions, éliminez la moitié des idées qui vous viennent à l’esprit. Amour : soyez calme. Santé : ne vous fatiguez pas au travail. Pourquoi le Capricorne, monsieur ?
— Pour mon cousin prêtre, répondit-il d’un ton moqueur. Il pleut encore ?
— Presque plus.
— Dommage. Orages romains : ne durent pas. Attends-moi en bas. Fais appeler un taxi. Je dois m’enlever du pied l’épine du cousin, dit-il en commençant à se lever.
— Ne vaudrait-il mieux pas que j’attende ici ?
— Mais non. Je connais ce nid à puces depuis une éternité. Ils ne changent jamais rien. Pas même les trous dans les tapis. Descends. »
L’assiette de ses sandwiches était encore presque pleine ; la bouteille de saint-émilion, en revanche, vide.
Un groupe de vieilles Américaines encombrait le palier du second étage, affublées de capuches en plastique, les pieds glissés dans des sacs transparents. Elles riaient, se séparant et s’attroupant pour examiner de petites flasques, un foulard coloré, deux coquillages peints. Le réceptionniste était vieux, lui aussi. Très grand, il semblait se tenir sur d’invisibles béquilles ; du doigt, il instruisait son aide, un garçon moustachu et impassible à l’uniforme neuf.
Le taxi se faisait attendre.
Quand il descendit, le vieux portier se précipita vers lui, les bras tendus comme des ailes. Ils se serrèrent la main en bavardant avec de rapides sourires à fleur de lèvres.
Puis il sortit pour avaler de l’air propre.
« Le vieux cochon, fit-il, tout content. Il a au moins cent ans. Si tu lui plais, tu peux lui demander la lune. Sinon, il n’y a pas de pourboire qui tienne. »
Des nuages hauts couraient en découvrant des lambeaux de ciel ; l’odeur de l’eau, des pneus mouillés s’élevait des pavés.
Le chauffeur de taxi s’engagea à toute allure dans une première ruelle, puis dans une deuxième. La canne de bambou s’abattit sur son épaule.
« Si tu n’as pas le feu au cul, va moins vite !
— Bien sûr, monsieur. Vos désirs sont des ordres », répondit l’homme en riant.
Il avait une grande bouche édentée et sa nuque formait un bourrelet massif sur son col.
Nous filions le long du fleuve, de ses eaux troubles aux franges écumeuses et lasses. Les chevelures des arbres étaient encore lourdes de pluie. De l’autre côté d’un pont, le chauffeur de taxi traversa une place et prit une rue montante.
« J’aurais mieux fait de te laisser à l’hôtel. Ou en paix quelque part. Tu n’as rien à voir avec mon cousin prêtre, dit-il.
— Je vous accompagne volontiers.
— Qui sait ? De gustibus, dit-il de mauvais gré. On ne peut pas dire qu’il soit antipathique. Au contraire. Jeune. Puits de science. Mais prêtre de la tête aux pieds.
— Un peu de sainteté ne fait jamais de mal, hasarda le chauffeur.
— Tu es un malin, toi, répondit-il en se penchant promptement. Tu sais quoi ? Pour se sanctifier vraiment, chaque petit Italien devrait se rendre à Rome avec l’autorisation d’étrangler un Romain. Pas vrai ?
— Hé, répliqua l’homme avec un rire, l’air déconcerté. Vous parlez des ministres ou des vrais Romains ?
— Au choix. Au hasard.
— Rome est grande, rétorqua le chauffeur dans un soupir maussade.
— Grande et menteuse.
— Je suis ignare et je le sais. Je ne peux pas vous tenir tête », dit le chauffeur en nous jaugeant dans le rétroviseur. Ses mâchoires ruminaient les mots : « Pourtant, j’ai mes petites idées. Des idées propres.
— Voyons voir.
— Justement. Mais j’ai appris à fermer mon clapet. Par décence. Et de cette façon je ne l’ouvre plus.
— Mieux vaut la bouche que les yeux, chef. » Telle fut, glaciale, la réponse.
Nous nous extirpions d’un encombrement de maisons tordues, violemment colorées, séparées par des bandes de jardins, quelques arbres, des grilles prétentieuses. Au fond, l’église était basse et neuve, de pierre claire, le clocher minuscule. La place sèche, comme s’il n’y avait pas plu.
« Vous préférez vraiment que je vienne ? Je pourrais vous attendre ici. Il y a un bar, dis-je.
— Bar ? Miracle ! Un café tout de suite, pour nous nettoyer la voix avant l’eau sainte. » Il s’anima. « M’attendre ? Non, il vaut mieux que tu m’accompagnes. S’il perdait la tête et voulait me confesser, hein ? Comment ferais-je pour déguerpir ? »
Le mouchoir de poche que constituait le jardin, derrière l’église, était absurde, avec ses allées de gravier, où l’on aurait pu cultiver des tomates, et ses pots de plantes grasses enfouis en désordre. Il y avait un banc coloré contre le mur, une table en fer ; un gros géranium débordait généreusement de son bac.
« Asseyons-nous ici, proposa le prêtre avec des gestes timides, il fait plus frais. Vous avez entendu l’orage ? Ici, nous n’avons eu que quelques gouttes. Toujours comme ça. »
Il était grand et maigre. Ils se ressemblaient tous les deux.
Les premières questions, les saluts s’étaient envolés avec quelques faibles rires, des rougeurs subites aux joues du prêtre.
Il leva sa canne et le toucha entre les genoux.
« Hé ! Tu portes encore la soutane.
— Non, non, se hâta de répondre l’autre. J’ai aussi un costume. Mais je ne le mettrai qu’en voyage. Tu sais ce que c’est.
— Je ne sais rien. Pourquoi ? Tu as honte ? »
Le prêtre rougit encore.
« Non. C’est à cause des gens. Comme j’ai l’air jeune, ils me jugeraient défavorablement. Je préfère éviter », répondit-il avant de me lancer, les yeux à demi fermés : « Et toi, ne m’appelle pas père, ou monsieur le curé. Mais Fausto. Oui, comme lui. Nous sommes presque jumeaux, tu sais ? Et tutoie-moi.
— Va doucement avec les jumeaux, intervint-il. Moi, je suis Verseau, toi Capricorne.
— Mais on ne doit avoir que vingt jours de différence, dit le prêtre en souriant.
— Sur votre calendrier. Pas dans les constellations. »
Le prêtre rit encore, plus légèrement, ses doigts embarrassés ne cessant de s’entrelacer.
« Diable ! Mais où est-ce que je te retrouve ? Il y a quelques mois, tu m’écrivais d’un pensionnat. Tu as été déclassé au rang de curé, si je ne me trompe. Tu étais étudiant, non ? Qu’est-il arrivé ? »
Une vieille dame coiffée d’un petit chapeau fleuri avança sur le gravier craquant et déposa un plateau. Une bouteille d’eau, trois verres avec un doigt de menthe.
« Merci, madame. À demain. Merci pour tout.
— J’ai fait ce que vous aviez demandé, monsieur le curé. Il n’y a rien de prêt. Voulez-vous que je dise un mot à la crémière ? Cela ne me prendra qu’un instant, dit la dame.
— Merci, madame, je m’en occuperai. Ce n’est pas important. Ça va très bien. Bonsoir. À demain, répliqua le prêtre, troublé.
— Qui est-ce ? La bonne du curé ? Et tu l’appelles madame ? demanda-t-il aussitôt d’une voix intriguée.
— Chut. Sois gentil, murmura le prêtre en s’agitant. C’est une brave femme qui m’aide un peu. Elle habite tout près. Je n’ai pas de bonne. Je dois me débrouiller tout seul.
— Un hôtel de première classe. Compliments.
— Voyons. S’il te plaît. J’ai demandé moi-même à réintégrer une paroisse. Aujourd’hui, il est plus important de faire que de penser. »
Il avait une voix grave et humble, ponctuée de sursauts subits et de notes aiguës.
Nous bûmes. La menthe était trop sucrée et l’eau presque tiède.
« Je n’entends pas les poules.
— Mais, Fausto, qu’est-ce qui te prend ? demanda le prêtre avec un rire étonné. De quelles poules parles-tu ?
— Paroisse égale poules. Tout au moins, bonne du curé et poules, non ? insista-t-il. Et je n’en entends pas ici. Mais où t’ont-ils flanqué ? Tu es puni ?
— Je viens juste de te dire que…, répondit le prêtre, renonçant aussitôt dans un soupir.
— C’est joli, ici, hasardai-je.
— Oh oui, acquiesça l’autre. Et le soir, j’ai Rome à mes pieds. Un spectacle dont je ne cesse de m’émerveiller. Oh, pardon, Fausto. »
La réponse sonna placidement : « Pardon de quoi ? Je me contrefiche de Rome. Pour moi, c’est la capitale de la Turquie.
— Tu es toujours le même, dit le prêtre en riant, une main devant la bouche. Comme je suis heureux de t’avoir ici ! Dieu te bénisse, tu es toujours le même.
— Pas toi, en revanche. Tu as dû faire une bêtise. Je suis prêt à le parier. Tu pourrais me le dire. Autrement, on ne t’aurait pas enterré et flanqué à la porte.
— Enterré ? Flanqué à la porte ? Pourquoi ? demanda le pauvre homme d’une voix faible et hachée. Je suis bien ici. Je suis enfin bien. Je suis utile. On fait des études sans fin, mais ce n’est que de l’ambition. Les problèmes demeurent, l’humanité est là, qui attend. Alors autant se rendre utile au prochain. Pardon, je ne sais pas m’expliquer.
— Tu t’expliques, et très bien… Mais tu débites un tas d’idioties. Utile. Humanité. Le prochain. Des lubies de vieille fille. Tant qu’à faire, autant devenir curé de campagne. Mais un vrai curé de campagne, avec ventre, ferme, grenier plein de saucissons et ainsi de suite. »
Le prêtre se cacha le visage dans les mains comme pour chasser une sorte de fatigue. Puis il dit tout bas :
« Tu veux savoir une chose, Fausto ? Je t’envie. Je t’ai toujours envié. Tu diras que je blasphème, mais je pense que tu as de la chance car ta souffrance est avec toi, à chaque instant. Elle te stimule. Elle te libère. Fais-moi taire, s’il te plaît, ne me laisse pas parler.
— Non, non, continue. » Il respira profondément. « Vas-y, parle.
— Vraiment, je n’ai pas tort ? Je n’aimerais pas… Si tu savais combien j’y ai pensé au cours de ces années… »
Il tremblait légèrement tandis que ses mains tourmentaient joues, tempes.
J’eus envie de me lever, mais le gravier ne m’aurait pas permis de m’éloigner dans le silence désiré.
« Allez. Parle, dit-il en riant doucement. Plus rien ne me fait d’effet. Alors parle.
— Ne dis pas ça, s’attrista le prêtre. Je te connais. Tu essaies de te défendre avec ton orgueil, mais…
— Mais ? Courage.
— Je ne sais pas. Je ne sais plus rien. » Le prêtre sembla céder. Il était blême, je voyais l’ombre de ses cernes vibrer sous la trame de minuscules veines. Puis sa voix claqua comme s’il essayait de se convaincre : « J’ai l’impression que ta croix t’illumine. Qu’elle est, qu’elle peut être ta raison de vivre. C’est-à-dire ton salut. Tu es sauvé, toi. Voilà pourquoi je t’envie. Parce que tu es déjà pardonné. J’envie les fous, les débiles, les malades, les enfants innocents. Ils sont les seuls à comprendre et à voir. Plus que moi. »
Pendant que le prêtre parlait, il avait allumé une cigarette et filmait en la laissant se balancer à sa lèvre.
« Crois-tu au diable, cousin ? » lança-t-il ensuite d’une voix suave.
Le prêtre haussa vaguement les épaules. Ses mains abandonnèrent les tempes pour frotter les yeux.
Lui : « Tu ne le sais pas. Eh oui, poursuivit-il, le profil de pierre, sans écarter sa cigarette. Et pourtant, tu devrais y croire. Tant que le monde a craint le diable, les choses étaient différentes. Il y avait de bons démons et de méchants démons. Des brigands et des carabiniers, en somme, la vieille histoire. Je dis des bêtises ? Une fois les méchants disparus, les bons ont perdu la face. Le diable s’envole, et les miracles s’évanouissent sur-le-champ. Je me trompe ?
— S’il te plaît, Fausto, s’il te plaît, murmura le prêtre.
— Tu vas dire que je raisonne comme un rustre, mais…
— Ce sont justement les raisonnements les plus difficiles. Qui rendent malade, protesta l’autre.
— Si tu m’envies tant, je peux t’aider, j’ai un revolver à l’hôtel, dit-il avec un rire doux.
— Je t’en prie.
— Bien sûr, la cécité est une chance, admit-il en martelant méticuleusement chaque mot. Tu sais pourquoi ? Parce qu’on n’imagine plus rien. Tout au moins, c’est mon cas. Je n’imagine et ne me rappelle rien. Bel avantage. Un avantage diabolique, ou presque. Si je pouvais revoir le monde ici, maintenant, je ne regarderais que les pierres, les déserts. Pas même les arbres ou les animaux. Moi aussi, je suis une pierre. Voilà pourquoi, selon toi, je serais sauvé et pardonné ? Écoute, parfois le noir est agréable. Je le jure. J’y suis bien. C’est rare, mais cela arrive. C’est difficile à expliquer. Oh, ça suffit maintenant ! Tu vois, j’ai pensé, moi aussi. Pour faire réfléchir un capitaine, il fallait qu’une bombe lui éclate au visage. Je parle trop ? Mais toi, si tu as tellement envie de martyre, prends tes affaires et va en Afrique. Le monde est plein d’Afriques et d’asiles d’aliénés. Conçus dans le seul but de consoler vos âmes tourmentées. »
Il se débarrassa du mégot d’un mouvement de la lèvre.
« Mon Afrique est ici, soupira le prêtre. Mon asile d’aliénés est ici. Il suffit de comprendre les choses. De regarder autour de soi. Si tu savais… Ne me laisse plus parler. Il ne faut pas que je m’affaiblisse ainsi. »
Je tentai prudemment de pivoter sur le banc pour les soustraire à ma vue un moment. Là-haut, le ciel très net, pur, bleu, presque phosphorescent. Au loin, le bruissement de la ville, tout juste perceptible.
« Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous à Naples ? Donne un tour de clef et disparais deux ou trois jours, dit-il.
— Je ne peux pas.
— Mais si. Nous ferons la fête. Tiens, je te fournis même un alibi moral. Un ami m’attend à Naples. Tu sais, celui qui a eu l’accident avec moi, réduit lui aussi à l’état de vieille taupe. Viens. Tu nous consoleras. Tu nous feras un sermon. Tu t’occuperas de nos péchés. Et nous te le rendrons à coups de spaghettis et de coques. N’est-ce pas une bonne idée ? Décide-toi.
— Impossible. Je ne dois pas quitter mon poste.
— Messe et confessions ?
— Tais-toi, s’il te plaît. Ne parlons pas de ces choses-là. Les confessions. Elles me tuent, dit le prêtre en se cachant les yeux.
— Tiens ! Et moi qui les croyais amusantes.
— Assez, Fausto, je t’en prie. »
Il siffla un refrain entre ses dents, alluma une nouvelle cigarette.
« Bon, j’ai compris. » Puis : « Je vous croyais maintenant tous modernes, tous malins, vous autres prêtres. Et au lieu de ça, tu souffres, tu as l’âme mystique, vieux jeu. Essaie au moins de ne pas trop penser. Penser vous change en bêtes furieuses. N’as-tu donc pas un patronage ici ? Des enfants qui viennent pour le catéchisme, pour jouer au football ? Bref, ces choses de prêtre.
— Pas encore. C’est un nouveau quartier, répondit l’autre en se redressant un peu.
— Tu pourrais enseigner.
— J’ai essayé. Je recommencerai peut-être en octobre, répondit le prêtre avec une sécheresse voulue. Et toi ? Que feras-tu après le service militaire ? Tu te marieras ? »
Il me regardait, regrettant peut-être les confidences précédentes. Son œil limpide se dilata pour surmonta sa timidité.
Je n’eus pas le temps de répondre.
« Ciccio est un homme libre. Sûr de lui. Voilà tout ce dont les jeunes rêvent aujourd’hui. D’une immense liberté. Mais une liberté sans argent, que croient-ils que ça peut être ? fit-il dans un nuage de fumée.
— Si tu es libre, tu es seul, martela le prêtre en détournant les yeux. Marie-toi, mon garçon. Dès que tu le pourras. C’est encore la chose la plus sainte. La vie. Elle, oui, elle est divine.
— Et ceux qui font trop d’études deviennent fous. Nos vieux le disaient.
— Ton père. Quel brave homme. Si droit », dit le prêtre. Son visage s’éclaira tendrement.
Il fut aussitôt rembarré : « Droit tant que tu veux, mais avec une belle dose de mauvaise graine dans le corps, s’il te plaît. Un jour, je me rappelle, je devais avoir dix ans, une femme est venue à la pharmacie. Gémissante, collante, méfiante comme le sont seulement certaines paysannes. Elle dit à mon père : docteur, mon petit garçon ne mange plus, ne joue pas, ne rit pas, ne réclame rien, que dois-je faire ? Il n’a pas de fièvre, n’y aurait-il pas par hasard un remède ? Et mon père, dur, les pouces dans le gilet : il ne rit pas, ne mange pas, ne réclame rien, ne joue pas ? Quel phénomène ! Jetez-le tout de suite sous le train.
— Fausto…, hoqueta pitoyablement le prêtre en s’efforçant de ne pas rire.
— C’est la vérité. Pas des bobards. Bon, maintenant, assez. Tu n’aurais pas un alcool fort ? N’importe lequel. Cette menthe… Pardi ! Si tu deviens dépressif ! »
Il se leva, et nous l’encadrâmes aussitôt – moi, comme toujours étonné par la façon dont il réussissait à s’orienter en un éclair, se rappelant le gravier d’un peu plus tôt, sa canne prête à découvrir, tâter le bac du géranium.
Le prêtre voulut nous accompagner jusqu’à la place. Les toits et les pierres des maisons commençaient à se fondre en une tendre ombre violette.
« Juste derrière…, une borne de taxis, conseilla une voix faible.
— Tu n’écris plus tes petits articles ? questionna t-il encore tandis que sa canne tournoyait dans l’air. Je n’ai jamais pu les lire, évidemment. Mais je sais que tu y tenais. Voilà un moment que cette revue n’arrive plus. La cousine bigote ne comprend pas. Pour elle, tu es un pur génie.
— Non. Assez. Terminé, répondit l’autre à grand-peine. Ce n’étaient que des vanités, des misères.
— À moins qu’on ne t’ait censuré.
— Que vas-tu imaginer ? protesta le prêtre dans un murmure, le regard flottant sur la place déserte. C’était de l’ambition. De la prétention. Je croyais savoir. Puis j’ai compris.
— En d’autres termes, ton évêque t’a gracieusement illuminé. Au bouchon et à l’étrille.
— Je t’en prie, ne sois pas méchant.
— Pourquoi pas ? J’y réussis si bien. Et puis au diable ! s’emporta-t-il. Je te flanque dans ma succession. Si je ne dilapide pas tout avant, ce qui est mathématique, il te restera quelques centimes. Comme ça, tu pourras jeter ta soutane aux orties.
— Fausto, miséricorde…
— Une fois la soutane jetée, qu’est-ce qu’on découvre ? poursuivit-il implacablement. Que tu es le milliardième cas d’hystérisme par dépression nerveuse, rien de plus. Exact ? »
Je regardais le prêtre avec un peu de honte. Son front contracté en rides de douloureuse impatience, il ne nous fixait plus, il pointait les yeux vers le lointain.
Je compris que, de toutes les forces qui lui restaient, il désirait seulement nous voir disparaître.
Il me tendit trois doigts faibles et moites sans répondre à ma poignée de main.
Tiède et silencieuse, leur étreinte.
« Envolé ? grogna-t-il aussitôt après, découpant l’air avec sa canne. Whisky d’urgence. Dose de choc. Malheur à toi, Ciccio. Tu n’as pas ouvert la bouche. Un bien beau secours.
— Il me faisait tellement de peine.
— De la peine ? Oui. Mais quel rustre ! »
Nous traversâmes la place pour aller tout droit au bar.
« Ce soir, il nous faut bien manger », avait-il décidé au terme de la promenade dans le centre-ville à travers places et jardins.
Nous nous étions immobilisés sous les arbres pour écouter le battement doux des chevaux au galop sur une piste. Une cavalière blonde était passée à quelques centimètres de moi, fouettant gaiement sa bête couverte d’écume.
Nous remontions maintenant une grande rue de cafés et de restaurants que je lui décrivais minutieusement l’un après l’autre, n’oubliant pas les lumières, les vestes et les coups d’œil des serveurs, les têtes et les bustes déjà installés aux tables.
« Plus loin, à un coin de rue, il devrait y avoir un certain bar. Avec des fauteuils larges et confortables. Cent trente marques de whisky. Une patrie », dit-il. Il souriait paisiblement.
Nous nous étions abandonnés au pas de la foule le long du trottoir, dans la vague d’une suave paresse. L’abondance du ciel, des couleurs, la sombre masse luxuriante d’un jardin lointain – autant de sensations qui pénétraient sous ma peau et me rendaient plus vif, plus dispos.
Je trouvai le bar, tranquille et austère, comme ses fauteuils. Mais il voulut s’asseoir en plein air, s’amusant à discuter de mixtures alambiquées avec un vieux serveur. Des paroles indulgentes, d’autres ironiques fleurirent en nombreuses cabrioles.
« Et puis, ouste ! Pas de restaurants stupides ce soir. Une bonne vieille trattoria. Avec guitares. Voilà ce qu’il nous faut », dit-il, savourant cette perspective et soupesant son verre.
Un léger sourire le transformait en image d’une autre époque.
« Vous avez vraiment l’impression d’être une pierre ? Avant, c’était juste pour parler, n’est-ce pas ? hasardai-je pour tester sa familiarité.
— Voyons ! Je ne pense jamais. C’est là tout le secret : ne penser à rien et rire. Un grand éclat de rire en toutes circonstances. Ne deviens pas ennuyeux, Ciccio. »
Il secoua la cendre de sa cigarette d’un large geste hautain.
« Vouliez-vous vraiment que votre cousin nous accompagne à Naples ? demandai-je encore.
— Seigneur ! Je l’ai dit en touchant du bois. Pour qui me prend-on ? Une œuvre de bienfaisance ? » Il avala goulûment le contenu de son verre. « Pour faire une bonne action, je devrais lui tirer un coup dans la citrouille. Sûr. Vu son état, le malheureux, ce serait une libération. Tu ne me crois pas ?
— Non, monsieur. »
J’étais prêt à subir son rire ou je ne sais quelle moquerie, mais il répondit d’un ton étrangement étudié et prudent :
« Tu as raison. Et puis il se peut qu’il fasse semblant. Je ne dis pas qu’il interprète un rôle, pauvre curé. Il ne sait même pas qu’il feint. Mais ses chagrins sont des chagrins inventés. Tu ne crois tout de même pas à l’âme, toi. Qu’elle existe ou pas, ce n’est certainement pas l’âme qui fait mal. »