IV
De la pointe de sa canne, il effleura les revers du pantalon, l’un après l’autre, les parcourant lentement jusqu’au renflement de la chaussure.
« Ils tombent bien ? Trop courts ?
— Parfaits », répondis-je.
Il tourna sur lui-même. Dans la vague de soleil qui pénétrait par la fenêtre, le lin était d’une blancheur excessive.
Avec sa cravate sombre, ses lunettes, sa main inerte plaquée sur l’estomac, il me parut irréel, une image photographique en négatif jaillie des choses du monde dans le seul but de les railler, les aplatir, les éloigner.
Il haussa les épaules, palpa les bords des manches d’où sortaient les poignets de la chemise bleue.
« Tu es certain que je n’ai pas l’air d’un marchand de glaces ? D’un infirmier ? dit-il en se redressant, satisfait.
— Vous êtes très bien. Vraiment. »
Il eut une grimace.
« Oui. Mais les costumes en lin se portent un peu froissés. C’est la règle. »
Il retrouva le lit, s’y coucha et s’agita énergiquement d’un côté puis de l’autre, détendant et contractant les genoux en coups de pédale rapides.
« Et maintenant ? fit-il, de nouveau debout.
— Très bien.
— C’est tout ce que tu sais dire, protesta-t-il avec méfiance.
— Mais vous êtes très bien. Comment devrais-je m’expliquer ?
— Allons-y, décida-t-il. Tu dois être content, toi aussi, d’être débarrassé de l’uniforme qui engonce ! Dehors, dehors ! Filons.
— Oui, monsieur. »
Il n’était calme et gai qu’en apparence : les contractions subites de ses lèvres, la gentillesse forcée de sa voix trahissaient son anxiété.
« Un verre. Un café. Et prêts à tout », déclara-t-il dans un rire pendant que nous attendions l’ascenseur.
Un quart d’heure plus tard, nous remontions une rue étroite, parallèle au port, entre petits bars à l’aspect humide et sombre, antres de boutiques, trattorias qui soufflaient une haleine d’huile brûlée. Par terre, des restes de légumes jaunis et des papiers, après le marché du matin ; en haut, une bande de ciel qui avançait à l’oblique entre les contours des toits. Des postes de radio répandaient des voix et des musiques à travers les trous noirs des fenêtres. Une vieille femme qui portait une grappe d’appareils photo fit mine de se détacher d’une porte, mais elle nous examina avec prudence et préféra demeurer à l’abri, ramassée et tordue comme une racine.
« Rien ?
— Pour le moment. Deux seulement. Horribles, répondis-je.
— Ce n’est peut-être pas la bonne heure. Les gens mangent. Serions-nous venus trop tôt ? » demanda t-il d’une voix perplexe.
Jugeant que ce n’était pas une vraie question, je gardai le silence.
Il s’immobilisa brusquement. ;
« Écoute. Ça ne me plaît pas. C’est absurde, articula-t-il. Trouve-moi un café. Je t’attends. Toi, tu fais le tour. Puis tu reviens me chercher. D’accord ?
- C’est peut-être mieux. »
Je l’abandonnai au comptoir d’un bar. Il était en nage, comme privé de forces, derrière sa cigarette.
« Pas de discussion sur l’argent. Et dis la vérité », me recommanda-t-il encore dans un souffle.
Je parcourus toute la rue, marchant de plus en plus vite sous l’effet de l’irritation qui me brûlait le corps. Au fond des ruelles escarpées qui, à ma droite, se précipitaient tristement vers le port, apparaissaient les bandes d’une mer lointaine et décolorée.
Parmi les nombreux cafés, j’en choisis un qui éructait un grand vacarme de musique. Trois ou quatre filles me jaugèrent dès que j’entrai. Elles ne me parurent pas convenir. J’attendis que l’une d’elles prenne l’initiative.
Soudain, mon irritation s’évanouit, je me sentis concret et déterminé. Lucide, décidé à ne pas me tromper.
« Je répète, elle est descendue tout exprès. Elle s’appelle Mirka. Les noms habituels. Une de ses amies est allée la chercher, et elle est venue se montrer. Maintenant, elle attend. La porte donne sur cette rue, à environ vingt mètres.
— Celle d’hier ? Tu en es certain ?
— Oui, je vous assure, mentis-je.
— D’accord, d’accord. Allons-y », dit-il dans un soupir, très las.
Il ne prononça pas un seul mot jusqu’à ce que nous ayons gravi les deux étages d’un escalier trop étroit. Des voix étouffées roulaient de l’autre côté des murs.
« J’ai dû lui promettre tant », et je précisai le chiffre.
Il m’effaça d’un geste de colère.
« Ici. C’est la seule porte, annonçai-je en m’arrêtant.
— Un moment. » Il s’agita, haletant, tandis que jaillissait de sa poche un gant de fil blanc qu’il enfila sur la main gauche en lissant nerveusement chaque doigt.
« Suis-je présentable ? Dis-moi.
— Bien sûr, voyons, bien sûr.
— Ce n’est pas vrai. Trop chaud, rétorqua-t-il, épuisé. Saleté de mouchoir, pourquoi ne veut-il pas sortir ? Sonne. Qu’est-ce que tu attends ? Sonne. »
Il se battait avec son mouchoir en voulant essuyer sa transpiration.
La femme ouvrit et posa sur nous des yeux soupçonneux. Son odeur nous inonda lourdement.
« Toi, tu restes ici », dit-elle en m’indiquant la cuisine. Puis elle éleva la voix : « Barbara, où es-tu, Barbara ? Viens tenir compagnie à ce beau monsieur ! »
Je m’assis à une table, devant une cuisinière à gaz bien astiquée. Des fils de soleil se cognaient aux parties métalliques. J’entendis un bruit sourd à côté : il avait sans doute heurté un meuble.
Sur le balcon, un œil m’épiait, puis je vis la frimousse d’une fillette au torse nu.
Elle vint vers moi, l’air méfiant, ses petits bras bien serrés derrière son dos.
« Tu ne m’as pas apporté de glace, dit-elle.
— Je ne savais pas que je te rencontrerais, répondis-je en riant. Je t’en apporterai une la prochaine fois. Demain.
— C’est ce que tout le monde dit, mais si ma maman ne m’achète pas de glace, je n’en mange jamais », protesta-t-elle, la mine maussade.
Elle se balança gravement sur ses pieds, puis elle opta pour la familiarité et me rejoignit, posant sur la table le menton et la pointe de ses doigts. Elle sentait le talc.
« En septembre, je verrai les lézards. Tu sais ?
— Vraiment ?
— Vraiment. Je ne raconte pas de mensonges. » Elle continua : « En septembre, nous irons à la mer, mais loin, à une mer propre, pas comme ici. Nous irons dans un village qui a les murs pleins de lézards.
— Bien. Et que fais-tu avec les lézards ?
— Rien. » Elle rit. « Ils ne se laissent pas attraper.
— Parfois, oui. Tu en prends un, tu l’attaches à une ficelle et tu l’emmènes se promener.
— Idiot ! lança-t-elle, en colère. Les lézards ne se laissent pas attraper. Ce ne sont pas des chiens.
— Eh oui ! C’est vrai.
— Ne dis pas à maman que je t’ai traité d’idiot. Tu ne le diras pas, hein ?
— Non.
— Tu le jures sur ton cœur ?
— Je le jure. »
En vertu de cette amitié soudaine et en guise de récompense, elle se mit à rouler les yeux et à hocher la tête.
« Si tu me donnes cinquante lires, je te montre ma croûte, recommença-t-elle en exhibant un genou orné d’un sparadrap.
— Si tu enlèves le pansement, tu ne guériras pas.
— Aujourd’hui, je l’ai enlevé deux fois dans la cour. Pour dix lires. Mais la deuxième fois, un garçon est parti à toute vitesse après avoir regardé, sans me donner l’argent. Je ne veux plus jouer avec lui. »
J’allumai une cigarette. Aussitôt, elle courut, très agitée, dans la cuisine et finit par dénicher un minuscule cendrier.
« Maman crie quand elle voit du désordre, expliqua t-elle en appuyant de nouveau le menton sur la table. Et tu sais ce qu’elle dit ? Que les hommes sont tous des salauds.
— Ah ! Je comprends.
— Elle le dit toujours. Tous des salauds. Et elle dit aussi : tu es Barbara, mais quand tu seras grande tu n’auras pas de barbe. C’est drôle.
— Barbara est un joli prénom.
— Je préfère Maria. Tu sais, quand je serai morte, je deviendrai Madone. Mais la vraie Madone, pas une statue. »
Elle commença à se gratter délicatement l’estomac de la pointe d’un doigt.
« Cette nuit, j’ai été piquée par un moustique. Ici. Ça se voit ? demanda-t-elle en se penchant.
— Non.
— N’empêche, il m’a piquée. Quand ils me piquent, maman me met de la crème. Une crème froide qui fait frissonner.
— Ne te gratte pas.
— Eh ben si, je me gratte ! » Elle tira la langue.
« Alors tu ne deviendras pas une Madone.
— Bien sûr que si, rétorqua-t-elle en tapant du pied. Après ma mort. Et toi, quand est-ce que tu mourras ?
— Je ne sais pas, répondis-je en riant.
— Tu n’as pas de poil aux joues. Tu n’es pas assez vieux pour mourir. »
Je levai la main pour la caresser, mais elle bondit en arrière.
« Je ferai un tas de miracles ! s’écria-t-elle. Tu verras tous les miracles que je ferai une fois que je serai nommée Madone.
— Bien.
— Cent millions de miracles. Je serai couverte d’or et j’aurai mille saints autour de moi, poursuivit-elle en écarquillant et en roulant les yeux.
— Bien sûr.
— Mais les salauds d’hommes, je les enverrai tous en enfer, conclut-elle avec satisfaction.
— Moi aussi ?
— Je ne sais pas. » Elle fronça le nez. « En attendant, tu ne m’as pas apporté de glace. »
Je me levai. Immédiatement, elle recula jusqu’à la porte du balcon.
« Tu t’en vas ?
— Pas encore. »
Je fis quelques pas vers la pièce voisine et tendis l’oreille.
« La porte est fermée à clef, la porte est fermée à clef, chantonna la fillette.
— Eh oui !
— Ma maman ferme toujours à clef quand il y a un monsieur. Tu es venu avec un monsieur ?
— Oui.
— Alors, il faut que tu attendes que maman sorte. Si tu veux, je crie. Quand je crie, elle vient tout de suite.
— Non. » Je me rassis. « Restons bien sages ici. »
Elle revint à la table, dans un rayon de soleil qui éclairait le bout de ses tresses presque blondes.
Une question me vint à l’esprit : « Tu vas à l’école ?
— Oui, mais je tombe malade. Chaque fois, je tombe malade et j’ai de la fièvre, répondit-elle, contrariée. Ma maman ne veut plus m’y envoyer. Elle dit que cette année, je resterai avec mémé. Et moi, cette mémé, je ne l’aime pas, tu sais ?
— Aïe, aïe, aïe.
— Oui. Exactement. Elle est vieille, elle n’arrête pas de prier et elle ne comprend rien. Elle ne m’a jamais fait de cadeau. Elle pleure tout le temps. Ma maman, elle, m’achète plein de poupées. Tu sais combien ? Devine.
— Je ne sais pas. Voyons un peu… dix, hasardai-je.
— Quinze ! s’écria-t-elle en s’esclaffant. Personne ne devine jamais. Quinze. Une très grande, plus grande que moi, même. Et une brune, toute noire, mais comme je ne l’aime pas, je ne la compte pas. Avec la noire, je ne dors jamais. »
J’entendis des bruits d’eau, l’écho de quelques mots, la femme apparut avec un soupir.
« Va sur le balcon, Barbara, dit-elle.
— Non, non et non, rétorqua la fillette.
— Tu veux un café, toi aussi ? » proposa la femme sans me regarder. Déjà, elle s’affairait autour de la cuisinière. « Dis-moi, il est du genre nerveux, ton ami. Il te parle ?
— Il est juste un peu bizarre.
— Bizarre ? Ah ça oui ! Un malheureux, lui aussi », fit-elle en vissant la cafetière. Elle avait de grandes mains et des ongles pâles, sans vernis. « Mais c’est un monsieur. Tout ce que tu veux, mais un monsieur. Et bien pourvu. Je veux dire riche. Barbara, va sur le balcon.
— Non, répondit la fillette d’une voix hargneuse. Je reste ici. Et je ne bouge pas.
— Obéis, sinon j’appelle le sorcier », gronda la femme.
Elle avait un dos puissant, des bras hâlés et pleins, qui sortaient des manches de son peignoir. Lentement, la fillette avait reculé jusqu’au seuil du balcon.
« Je ne crois plus au sorcier. Et même pas au père Noël. Je n’y crois pas, ça non ! s’exclama-t-elle de toutes ses forces.
— Et toi, jeune homme, tu ne veux pas passer un peu de temps avec moi ? » La femme sourit en se retournant, son regard noir toujours aussi critique. « Dix minutes, hein ? Tu as peut-être honte à cause de ton ami ?
— Pas aujourd’hui, répondis-je, troublé.
— Comme tu veux. Mais tu te trompes, pauvre de toi aussi. De toute façon, je ne suis pas du genre à insister, ajouta-t-elle avec un petit rire. Voici le café. Cet engin n’en fait qu’une tasse et demie. Une demi-tasse, ça te suffit ?
— Oui, merci.
— Je le lui apporte. Bon, puisque tu ne restes pas, vous repartirez vite. Et toi, Barbara, gare à toi ! Si tu bouges ou si tu cries comme tout à l’heure, tu ne regarderas pas la télévision ce soir. »
Devant la porte, elle se retourna et demanda en baissant la voix : « Ce n’est pas un blessé de guerre, hein ? Trop jeune. Alors quoi ? Bon, ça ne fait rien, c’est ce monde dégueulasse. Pourquoi il ne se marie pas ? Il doit avoir une belle pension. »
Avant de me lever, j’esquissai un salut de la main, mais la fillette claqua la porte vitrée et me scruta du balcon sans répondre, tout assombrie.
Nous marchâmes longuement – lui indifférent à la chaleur, le visage levé vers le ciel, sa canne de bambou non plus lancée en avant, mais serrée sous l’aisselle.
Je n’avais pas envie de parler, je m’amusais à regarder les bonds précipités des gens, prompts à nous céder le trottoir, à se plaquer contre les murs. Nous fîmes le tour d’une immense place rectangulaire, dont le centre était occupé par un maigre jardin. Je me sentais étourdi ; les bruits de la circulation s’envolaient sans me gêner.
Le revolver dans la valise, me rappelai-je dans ma torpeur : pourvu qu’il ne choisisse pas justement ce voyage pour se tirer une balle dans la cervelle. Le diable seul sait ce qu’il a dans la tête !
« Pourquoi ne vous mariez-vous pas ? demandai-je quand nous fûmes assis devant deux glaces.
— Hein ? » Il réprima un élan de colère froide, puis redevenu calme, de nouveau aux aguets : « Qu’est-ce qui te prend ? Tu débloques ?
— Je disais ça comme ça, ce serait logique.
— Logique. » Il ricana en montrant les dents. « Idioties. Se marier. On dirait ma cousine.
— Je ne comprends pas pourquoi.
— L’amour, ce n’est pas de la bouillie. Marie-toi et tu riras ensuite. Mieux vaut se marier que de se pendre, continua-t-il, ironique. Tu es ma cousine-tante tout craché, qui se nourrit de proverbes. Mais elle, elle a soixante-dix ans. Tu n’as pas honte ? »
Il avait encastré la coupe entre les doigts légèrement recourbés de sa main gauche, privée du gant de fil blanc. Il arrêta de remuer la glace avec sa cuiller.
« C’est ma chance, me retrouver avec un garçon bien pensant et démodé, dit-il.
— Je ne suis pas démodé. Je réfléchis. Du moins, je le crois. Voilà tout.
— Tu réfléchis, ergo, tu emmerdes. Il vaudrait mieux que tu aies une case en moins, dit-il avec un ricanement sec. J’aurais préféré l’analphabète de service, ou même le type bizarre. Eh bien non, on me flanque le réfléchi, qui débite un chapelet de balourdises chaque fois qu’il ouvre la bouche. »
Je préférai encaisser. À une table voisine, deux garçons levèrent la tête au-dessus de leurs pailles, leur attention attirée.
« Et pourtant, le monde regorge de gentilles filles, dis-je.
— Ah oui ? Eh bien, gardez-les et savourez-les, coupa-t-il court sans baisser le ton.
— Il n’est pas nécessaire de passer des annonces dans les journaux pour trouver la bonne », ne pus-je m’empêcher de rétorquer.
La cigarette, encore éteinte, tournait nerveusement entre son index et son pouce.
« Tu dis ça parce que tu m’as vu complètement abruti, reprit-il, hésitant. Tu es libre de penser ce que tu veux. Totalement libre. Si tu y tiens, je te dirai que ces filles-là m’ont toujours fait cet effet. Les bordels, c’était mieux. Mais toi, tu ne peux même pas l’imaginer. Quel pays que le nôtre ! À crever de rire ! Rien ne marche, et qu’est-ce que le gouvernement fait ? Il ferme les maisons. Sa seule et véritable institution de bienfaisance. »
Les deux garçons de la table voisine s’étaient placés de biais pour nous regarder. Ils éclatèrent de rire.
« Tu sais pourquoi je ne me suis pas encore tué ?
— Non, monsieur.
— Parce que ma mort n’emmerderait personne », s’écria-t-il sur une note aiguë. Mais aussitôt après : « Cette glace était une belle saleté. Dès qu’on quitte Turin, il n’y a plus de desserts. Pas un seul chou à la crème convenable. Écris-le dans ton journal.
— Vous ne mourrez jamais, monsieur.
— Comment ?
— Je sais que cette idée paraît stupide. Mais c’est ce que je pense. Je suis incapable de m’expliquer. J’ai l’impression que vous ne mourrez jamais, dis-je en me troublant.
— Un bien beau compliment. Un bien beau souhait, répondit-il, déconcerté. Tu ne portes pas malheur, j’espère, hein, Ciccio ?
— J’ai vu le revolver », avouai-je tout bas.
Il sursauta.
« Oui, monsieur. Cette nuit. Vous dormiez. J’ai regardé dans votre valise et j’ai vu le revolver.
— Sale petit lâche, murmura-t-il, le visage tendu.
— Je regrette d’avoir fouiné, mais j’ai bien fait, ajoutai-je, incapable de me résigner.
— Traître. Salaud », dit-il, avec un effort pour dominer son anxiété. Sa main droite avait saisi le bord de la nappe et le tordait en plis fins.
« Vous pouvez me dire ce que vous voulez, me défendis-je en essayant de maîtriser le tremblement de ma voix. Mais je ne regrette pas. Il faut bien que je sois responsable de quelque chose.
— Tu n’as aucune responsabilité. Aucun droit. Rien, s’écria-t-il d’un ton glacial. Je vais te faire ta fête. Je vais m’occuper de toi.
— Vous ferez ce que vous jugerez bon de faire, me forçai-je à dire. Mais je ne suis pas votre ordonnance. Votre paratonnerre non plus. Je ne peux pas tout subir. »
Il s’autorisa un petit rire.
« Tu subiras, dit-il en martelant les syllabes. Et comment ! Je veillerai à te faire griller. Tu n’as qu’un seul moyen de te sauver. Tu sais lequel ? Déguerpir. Pédaler.
— Ce n’est pas mon genre.
— Bien sûr que si. Idiot. Allez, lève-toi. Déguerpis. Pédale. Montre ton courage. Je jure que je ne me mettrai pas à crier. Je ne te courrai pas derrière. Mademoiselle ! »
Il agita sa canne. Les deux garçons nous fixaient attentivement, hésitant entre l’amusement et la compassion. La canne retomba sur la table.
« Courage ! Qu’est-ce que tu attends ? File. Tu te crois nécessaire ? Tu es plus inutile qu’un poids mort. Décampe.
— Je ne ferai pas une pareille vacherie.
— Ce ne serait pas une vacherie. Ce serait du courage. Un mot que tu n’as jamais entendu prononcer. Tu apprécies le oui-monsieur. Et fouiller en cachette comme les domestiques malhonnêtes. Alors, tu débarrasses le plancher, oui ou non ?
— Non.
— Je sais ce que tu penses. Que tu partiras quand cela t’arrangera. Voilà ce que tu penses.
— Comme vous voulez, monsieur. »
Il rit à petits hoquets laborieux.
« Pauvre crétin. J’ai mille pensées d’avance sur toi. Fais donc attention. Il se peut que je déguerpisse le premier. Pour t’obliger à me courir après en tirant la langue. »
Déchiré entre la crainte d’avoir été trop loin et la satisfaction amère d’avoir enfin réussi à dire ce que je pensais, je m’abstins de répondre. Il continuait de faire ondoyer sa canne, respirant avec effort.
Les deux garçons s’étaient levés. Avant de s’éloigner, ils nous lancèrent encore un long regard. J’y répondis par un geste insolent de la main, qui les persuada d’entrer dans le jardin. Je les entendis s’esclaffer au loin.
« Nous devrions regagner l’hôtel. Pour les valises », me décidai-je à proposer au bout d’un moment.
Il se leva et nous reprîmes notre chemin d’un pas rapide, incapables de débusquer le moindre mot.
Je me sentais très fatigué, la tête échauffée et pesante, mais je réussis à ne pas ralentir l’allure. Son bras, sous le mien, tentait de me ramener à un état normal et désespérant de pitié ; cependant je sus me distraire, résister, même si les raisons confuses de cette absurde résistance me remplissaient de honte.
À un carrefour grouillant de monde, nous nous heurtâmes l’un à l’autre, mais je ne m’attirai ni imprécations ni reproches. Je n’eus pas le courage de lui présenter mes excuses.
La ville accueillait de nouveaux bruits, qui enflaient en un long et pénible grognement, l’air de l’après-midi finissant s’écoulait, plus épais, enflammé, malgré l’accélération électrique du soir imminent qui vibrait dans les pas, dans les gestes de tous les passants. Sous les arcades, je me surpris à regarder avec gourmandise les grandes affiches colorées d’un film, la forme floue et brumeuse d’une femme armée d’un fusil-mitrailleur, prise dans la lumière jaune et ondulante d’une grosse pagode.
Il sifflait, les lèvres pincées, le menton tendu, puis il s’interrompit et fut secoué par un rire silencieux, qu’il étouffa dans sa poitrine.
Le son d’une sirène, au port, se fraya un chemin à travers les murs et l’épaisseur sourde de la ville.
Au bar de l’hôtel, il se percha sur un tabouret et, indigné par l’absence de serveurs, se mit à taper sur le comptoir de sa main gauche. Les derniers rayons du soleil, qui pleuvaient à travers une vitre lointaine, brillèrent sur ses lunettes, son front et ses cheveux.
« Dégage, me dit-il dès qu’il put se pencher sur son verre de whisky. Moi, je reste ici. Jusqu’à l’heure du train. Toi, flanque-toi là où tu en as envie. »
Sa main tremblait. Il but la première gorgée avec une avidité mal maîtrisée. Son costume en lin formait des plis le long du dos.
Je m’enfonçai dans un fauteuil de la salle voisine, désormais étranger à toute image.