V

… tout vient peut-être de ma modestie. Comme il est stupide et inutile d’essayer de se leurrer, je dois bien incriminer ma modestie, c’est-à-dire ma médiocrité… Autrement, je l’aurais compris, et ses paroles, même les plus absurdes, les plus hostiles, les plus féroces, seraient parvenues à ébranler quelque chose en moi, vraie intelligence ou vraie rébellion. Pas la pitié, parce que la pitié va et vient, elle ne sert à rien. Mais une façon différente de concevoir le monde, la vie, de voir et de se réapproprier cette vie dans ses significations les plus secrètes, et rire de cette vie, rire en elle, avec elle, de son bien et de son mal, comme lui sait le faire, quoique atrocement… Peut-être ne suis-je qu’un pauvre individu sordide qui survit grâce au petit magot prétentieux de son bon sens et ne jouit même pas des élans, beaux ou perfides, de la jeunesse…

Voilà ce que je pensais. Le train filait dans la nuit ; lui était endormi dans son coin, la tête penchée, vibrant au rythme des secousses, la main droite sur ses genoux. Il avait trop bu, jusqu’à l’heure du départ, et pris des cachets une fois installé dans le compartiment.

Des sifflements stridents venus de la tête du convoi brisaient le calme noir de la nuit.

Je l’observai avec minutie, promenant un regard admiratif sur les cicatrices et les trous de son visage, le nœud impeccable de sa cravate, le fin poignet de sa main droite, la souplesse de ses genoux croisés. Le mouvement de la course soulignait le degré de sa grâce, la berçant avec une sobre langueur, et je m’aperçus que cette grâce constituait une enveloppe parfaite de la fureur désespérée qui l’habitait.

Je l’enviai obscurément pour le résultat qu’il avait su tirer de lui-même.

Puis des mots méchants qu’il avait prononcés, des attitudes de mépris qu’il avait adoptées se déversèrent dans ma mémoire et je les compris enfin – si drôles, si secrètement chargés d’échos différents, vraiment lisibles –, je pinçai les lèvres pour réprimer le rire qui se pressait dans ma poitrine.

Je me demandai à quoi ressemblait sa vie de tous les jours à la maison, avec cousine, chat, couloir, whisky dans l’armoire. Mais aucune hypothèse ne prit corps. J’étais incapable de l’imaginer, de le voir, dans une avenue, sur une place ou un quai turinois. Pour lui aussi, peut-être, ce voyage signifiait une fuite momentanée, loin des limbes d’habitudes figées les unes dans les autres.

Ne rien savoir me sembla miraculeusement beau.

J’allai dans le couloir. La vitre sombre me renvoya l’image d’une silhouette aux contours hésitants. Appuyé contre le verre, je tentai de scruter la nuit, un vide noir qui se fendit brusquement, pendant quelques fractions de seconde, en murs tristes, poteaux, grilles solitaires, panneaux découpés par des lumières vives, et se recomposa aussitôt.

Le front écrasé sur la vitre, j’observai dans le reflet ma paupière brillante et obscure, le grain de la peau dilatée, l’humidité de l’œil qui réapparaissait promptement à chaque battement de cils.

Et je le revis, lui, dans son lit, à l’hôtel, privé de lunettes, la tache violacée, sèche, chaotique, de son visage sur l’oreiller.

J’avais mangé, j’avais décidé de ne pas remettre mon uniforme, le costume neuf continuait de me réconforter, et la surprise de ce rire secret me donnait maintenant une certaine sérénité.

J’essayai d’élaborer une phrase aimable à lui adresser plus tard, ou le lendemain à Rome. Une gentillesse particulière nous aiderait peut-être, l’un et l’autre. Je ne trouvai ni geste ni mot, mais cette détermination confuse suffit à me réjouir.

Faire preuve de gentillesse, oui, ou d’esprit peut-être, voilà à quoi je devais me tenir pour favoriser notre voyage.

Il y avait peu de passagers dans le train, deux ou trois par compartiment, à peine, et presque tous endormis. Une seule femme, au fond, âgée, un livre ouvert sur les genoux. L’odeur de vieille poussière, des poignées et autres objets en fer fraîchement huilés n’était pas désagréable. Nous nous arrêterions encore deux fois avant Rome, où nous débarquerions au petit matin.

J’évitai de consulter ma montre, content de me sentir suspendu, à l’abri, dans la coquille de ce voyage, dans l’idée de la ville à atteindre, dans ce silence qui libérait de toute nécessité. Je me promis d’envoyer de Rome au moins deux cartes postales chez moi.

En me retournant, je l’examinai encore une fois, immobile dans son coin, la main droite refermée sur le gant gauche, le menton qui opinait, obéissant au balancement du train. Tout me parut au bon endroit, élevé à un ordre supérieur.

Il se réveilla à cause d’une secousse plus brusque, et sa main partit aussitôt à la recherche de ses cigarettes.

« Ohé, Ciccio ! Encore en vie ? dit-il en bâillant.

— Vous n’avez pas beaucoup dormi.

— Je me suis trompé, vitamines et pas somnifère, bon sang. Je dois avoir trop bu.

— Et comment… », répondis-je en riant.

Il rit lui aussi, déglutissant pour chasser de sa bouche le goût amer du sommeil.

« Et toi ? Dormi ?

— Non. Mais je me sens bien. J’ai mangé aussi. Il n’y a pas beaucoup de monde, on est tranquilles.

— Même trop, acquiesça-t-il.

— Allons-nous rester longtemps à Rome ? Deux jours ont déjà filé. »

Il soupira. « Qui sait ! J’ai un cousin prêtre. Il n’arrête pas de m’écrire. Il faudrait que je donne des nouvelles. Avons-nous passé Pise ?

— Pas encore. »

Il eut une autre grimace pour récupérer langue et palais.

« Un bonbon. Voilà ce qu’il nous faudrait. À défaut… », dit-il en tirant la flasque de sa poche. Puis, gentiment : « Toi d’abord.

— Merci. »

Des lignes de lumière entrecroisées fragmentaient l’épaisseur de la pénombre ; Pise approchait peut-être ; un train nous croisa en poussant vers moi des souffles de vent chargés de couleurs vives.

« J’ai eu une petite amie qui avait des seins énormes. De vraies courges. » Il grommela d’un ton boudeur : « La nuit, quand elle se retournait dans le lit, elle me flanquait régulièrement des taloches à vous mettre KO avec un de ses machins. Quelle vie ! Tu imagines ? »

Nous commençâmes à rire. Il but encore, me tendit la flasque et ne la remit pas dans sa poche quand je la lui rendis.

« Et un de mes colonels… Ce sont ses propres mots, je le jure. Pendant la guerre, en Afrique ou en Russie, je ne m’en souviens pas, petit lieutenant bourré de dettes de poker, il se portait toujours volontaire pour les actions les plus tordues. Pour chacune, on donnait une récompense. De l’argent, rubis sur l’ongle, si l’on revenait en vie. Il crevait de peur, mais il aurait encore plus sûrement crevé sans son poker. Il a obtenu aussi deux médailles d’argent et un avancement. »

Le train ralentissait vers Pise. La nuit se brisa en écailles de lumière qui se mirent enfin à courir à nos côtés, de plus en plus denses et ordonnées. Dans une vallée trouble, une grande fumée rougeâtre de fonderie ou de cimenterie laissait apparaître de rudes flancs de collines.

« Eh oui ! C’est comme ça qu’il faudrait la mener, la vie », soupira-t-il en s’abandonnant à regret, les lèvres tremblantes.

 

Le monsieur qui monta à Pise portait une valise neuve. Il était grand et âgé, avait les cheveux blancs. Il s’assit et esquissa un sourire poli avant de feuilleter le journal.

« Nous avons de la visite, Ciccio. »

Le monsieur leva les yeux, hasarda un sourire plus accentué de l’autre côté de son journal :

« J’ai vu que ce compartiment était presque vide, expliqua-t-il gentiment. Mais si je dérange…

— Pas du tout. Mettez-vous donc à l’aise. Voulez-vous boire un verre avec nous ?

— Pardon ? » murmura l’homme.

Il lui tendit la flasque.

« Je répète. Voulez-vous boire un verre avec nous ? Sommes-nous, ou non, en Toscane ? reprit-il sur le même ton.

— Ah, vraiment…, répondit l’homme en nous examinant rapidement. Écoutez, votre bouteille me semble presque vide. Merci. Je ne voudrais pas…

— Profitez, je vous en prie, dit-il sans lui laisser le choix. J’ai des réserves dans la valise. Des munitions de bouche. Rien que des marques de douze ans d’âge. »

Le passager remercia encore, saisit la flasque, la tint un instant dans la main, me fit un clin d’œil prudent en signe de complicité, la rendit en remerciant et ajouta :

« Excellent, vraiment. »

Lui, à son tour, but une gorgée.

« Bien. Voilà un tricheur, décréta-t-il.

— Comment, monsieur ? demandai-je.

— Nous avons un tricheur aux basques. Eh oui ! Il croit sans doute pouvoir se moquer de nous. Attention, Ciccio », répondit-il avec un ricanement triste.

L’homme eut un léger sursaut, mais garda le silence. Il agita son journal.

« Ne le laisse pas t’échapper, Ciccio. Sinon, sous prétexte que nous sommes ivres, monsieur le tricheur s’en ira.

— Bien, monsieur. »

L’homme replia son journal avec hésitation, l’air affligé, puis il tambourina du doigt sur sa tempe en m’interrogeant du regard.

Je secouai la tête.

Je dus accepter une nouvelle fois la flasque et avaler les dernières gouttes.

Le passager s’apprêtait à se lever quand il l’agrippa de la main gauche, le contraignant à l’immobilité.

« Je vous en prie, cher monsieur, dit-il. Vous ne voulez tout de même pas refuser un peu de conversation au débris ici présent. Toi, Ciccio, place-toi à la porte. Courage. »

Je fis coulisser la porte vitrée du compartiment et m’y appuyai. J’avais les idées un peu embrouillées, mais, dans le corps, je ne sais quelle urgence de rires, de mots, de gestes.

L’homme assis s’arma de patience. Sa face de beurre fondu se concentra.

« Avez-vous fait la guerre ? fut la question.

— Bien sûr. Éthiopie et puis…

— Pas moi. Seulement la paix, moi », interrompit-il avec un rire en soulevant sèchement sa main gantée à la hauteur de son visage.

Quelques gouttes de sueur perlaient sur ses lèvres.

« Pardonnez-moi, commença l’homme, j’ai beaucoup de respect pour votre condition. Je ne voudrais pas que…

— Ma condition ? Quelle condition ? J’ai une condition, Ciccio ?

— Je veux dire…, je comprends. Croyez-moi. Je suis assez âgé pour avoir vu le monde et comprendre que…

— Un Italien assez âgé ne peut cacher qu’un ancien cochon. Exact ? D’un jet. Hop là ! » s’exclama-t-il en riant.

Son rire se figea aussitôt sur ses lèvres, les contractant en une grimace pitoyable.

Le passager tenta encore une fois de trouver de l’aide dans mon regard. Avec un rictus méchant, je haussai les épaules. Mes gestes m’échappaient, surprenants de promptitude et d’autorité. L’odeur de whisky me piquait les narines.

« Écoutez, monsieur, reprit l’autre. Je ne vous connais pas et je suis désolé. Si vous le permettez…

— Pas de permission.

— Je voudrais seulement me présenter, dit l’homme sur un ton paisible.

— Et moi, j’entends ne pas connaître votre nom inutile. Gare à vous si vous le prononcez ! Restez anonyme ! C’est dans votre intérêt ! » cria-t-il.

L’homme retrouva à grand-peine une ombre de sourire et tenta de contourner le discours : « Très bien. Bref, disons-le ainsi, je suis, semble-t-il, embarqué dans une véritable aventure nocturne. Un peu d’imprévu ne gâche rien.

— Ciccio, monsieur réclame de l’imprévu. » Et immédiatement : « Vous, anonyme, vous connaissez Ciccio ? Célèbre comme la terreur des deux mers. »

Il était maintenant à quelques centimètres du visage pâle de l’homme. Celui-ci redressa le dos pour s’écarter un peu.

« Je suis soûl, Excellence. »

Le passager parut se ranimer :

« Mais c’est bien. Très bien. C’est nécessaire de temps en temps. Cela détend. Je dis toujours…

— Vous, rien. Vous ne dites pas. Vous ne pouvez pas dire. »

L’homme se laissa aller contre le siège, tentant laborieusement de récupérer un infime espace de liberté. Il était en nage, et ses paupières rugueuses tremblaient, désormais incontrôlables.

« Moi, je vais vous dire une chose. Vous savez quoi ? Nous sommes dans un sale pays.

— Un sale monde, tant qu’à faire, renchérit l’homme d’une voix stridente avec un élan de soulagement.

— Je vous le concède. Mais surtout dans un sale pays. Où votre sale race est plus abrutie qu’ailleurs, cria-t-il.

— Maintenant, je comprends. Vous n’êtes pas italien, et alors…

— Non, vous avez raison. Je suis seulement turinois », conclut-il, fatigué.

Son menton tressautait de manière désordonnée. Il agita lentement la main droite avant de parvenir à prononcer d’autres mots et il se recroquevilla dans son coin.

« Levez bien haut les beaux drapeaux pour qu’ils ne sentent pas la puanteur de vos mains », exhala-t-il à grand-peine.

L’homme se leva avec précaution, prit en silence sa valise, son journal, et s’engagea dans le couloir, le pas subitement précipité.

Lui me tendit la bouteille vide et indiqua la valise. Je montai sur la banquette, fouillai le bagage à tâtons et finis par trouver du whisky.

« Va-t’en, Ciccio », me lança-t-il. Il toussait, ses doigts hésitants aux prises avec le bouchon métallique. « Va dire quelque chose d’intelligent ailleurs. N’y a-t-il donc jamais de filles dans ces maudits trains ? C’est pour toi que je le dis. Moi, je dois dormir maintenant.

— Nous nous sommes bien amusés.

— Comment ? » Il leva la tête avec un sourire égaré. « Oui.

— Il s’est enfui comme un lièvre. » Je hasardai encore : « Comme le contrôleur d’hier. Je me demande ce qu’il racontera, lui aussi, à propos de ce voyage. »

Il eut un geste vague pour effacer les mots dans l’air.

« Ouvre, dit-il en me tendant la bouteille.

— Ne vaudrait-il mieux pas que…

— S’il te plaît, gémit-il avec désespoir. Ouvre. C’est tout. Pas de sermon. »

Je dévissai la bouteille et la lui rendis. Il la tint contre sa poitrine.

« Tu es encore là ? Dehors, dehors. Je dois essayer de dormir. Rien d’autre. Et toi, ne pense pas. S’il te plaît. »

Je regagnai le couloir. Des fissures et des taches d’une clarté timide s’ouvraient dans le noir.

Les forces malignes m’avaient abandonné, une paix insipide me ramollissait les muscles et les pensées.

La campagne ne tarderait pas à s’élargir en ondulations féminines. Je verrais peut-être des chevaux et des bœufs aux longues cornes, libres dans le dessin des champs. Et les cônes des meules de paille au sommet de pentes douces.

Les deux syllabes du mot Rome roulèrent sous mon palais comme une bouchée précieuse, très nourrissante.

Je n’eus plus le courage de me retourner, de l’épier là-dedans.