XII
Des fourmis grosses et brillantes avançaient en file sur un mince sentier de poussière, zigzaguant entre les herbes. Leur abdomen ondulait sous la poussée des pattes. Leur alignement se disloquait en manèges fébriles au pied d’un tronc, dans la trouée farineuse d’une racine.
« Va-t’en. Juste une minute. Sois gentil, m’avait-elle dit d’une voix trépidante. Je commence à le réveiller. Laisse-moi faire. Ensuite, je t’appelle. C’est moi qui t’appelle. »
Je levai les yeux au bruit d’un avion. Sa forme grise et triangulaire apparut dans le ciel, brillante, propre, et vira au loin en direction de la ville, déjà silencieuse, son vrombissement vite étouffé.
Il était huit heures. En m’allongeant, j’aurais peut-être réussi à m’assoupir un peu. Mais mon envie de dormir était à la fois forte et vague. Des pensées paresseuses encombraient et tourmentaient mon esprit, tardant à retomber : la nécessité de remettre l’uniforme, par exemple, ou le regret de n’avoir envoyé qu’une seule carte postale chez moi.
Les contours de mon père, de ma mère, du soldat sarde qui dormait à ma droite, à la caserne, ne constituaient pas une véritable apparence humaine, ce n’étaient que des points et des cercles fixes indiquant un lieu, certes, mais neutre, qui m’appartenait et me ressemblait de moins en moins.
Pas le moindre signe de vie ne s’échappait de la maison. Peut-être Sara n’était-elle pas encore parvenue à le réveiller, peut-être se contentait-elle de rester assise devant lui, sans le secouer, sans l’appeler. Ensorcelée, comme d’habitude, bien sûr, égarée par un seul coup d’œil, un poussin mouillé, que ferait-elle de sa belle résolution ?
Il n’est rien arrivé, personne n’est mort, je le sais, nous sommes juste hors du monde, mystérieusement expulsés, mais les ongles encore agrippés à cette dernière croûte de terre, ignorant encore que nous retournerons bientôt parmi les autres, que tout recommencera comme avant, que nous oublierons, nous oublierons. Ma permission a expiré, était-ce hier soir ou ce matin ? Je ferais mieux de remettre mon uniforme…
J’allumai une cigarette, j’avais la bouche encombrée, insensible au goût, la langue granuleuse, une tache d’origine inconnue sur ma manche. Je pris entre deux doigts une fourmi, choisie parmi les plus grosses ; tandis qu’elle agitait follement pattes et antennes dans le vide, la troupe poursuivait ses activités, dans la poussière jusqu’à la racine et retour.
« Va donc te faire pendre, toi aussi », dis-je en la laissant tomber, mais dans les broussailles les plus hautes, enchevêtrées.
Maintenant, je me lève et je vais là-bas, il vaut mieux les avoir à l’œil, ne pas les laisser seuls.
Encore une fois, je lançai un regard à la ronde, aux arêtes des maisons visibles parmi les caroubiers, à la mer lointaine et aplatie dans des vapeurs cendrées, au vert brillant des arbres.
Mon état d’épuisement m’apportait parfois une sensation agréable, il atteignait doucement chaque muscle, rendu plus accessible aux faiblesses, piqûres, tremblements.
Elle apparut devant la maison, les mains sur le visage.
Je me précipitai vers elle.
« Il ne veut pas de moi, sanglota-t-elle sans se découvrir. Il ne veut pas de moi. Il m’a chassée.
— Mais il va bien ? »
Elle acquiesça derrière ses mains : un sanglot aride.
« Vous avez parlé ? Il se souvient ? Il sait où nous sommes ? »
Elle haussa les épaules, recula à l’aveuglette jusqu’à la marche. L’ayant sentie derrière ses chevilles, elle s’y laissa tomber.
Il me fallut plusieurs secondes pour bouger, franchir le seuil. Ma tête était vide, elle résonnait, je savais que ce vide m’était hostile, mais je le fouillai en vain pour avoir deux mots sur les lèvres, dans la tête.
Il était encore sur les tapis, la couverture rejetée, la bouteille de café placée entre la main droite et l’estomac. Sara avait dû lui laver le visage avec le mouchoir mouillé que je vis, abandonné, dans le lavabo.
« C’est moi », dis-je doucement.
Je me sentais privé d’émotion, de peur, de pitié, je le regardais comme un débris, un étranger dans une chambre d’hôpital.
« Ciccio », se contenta-t-il de répondre.
Et ses muscles se relâchèrent.
Je me baissai, allumai une cigarette, la plaçai à portée de ses lèvres. Il se pencha avec avidité.
« Ami », fit-il encore.
Sa voix était rauque de somnifère. Il écarta la cigarette pour tousser, boire une gorgée de café, tousser de nouveau en une longue libération.
Il ne restait plus, au fond de la bouteille, que deux doigts d’un liquide boueux.
« Ciccio, répéta-t-il.
— Oui, monsieur. Me voici. Vous allez bien ? »
La cigarette, après avoir roulé lentement entre ses lèvres d’une commissure à l’autre, pendait maintenant, comme s’il n’en voulait plus.
« Qui est-ce ? Il y a quelqu’un ?
— Personne, monsieur. Seulement nous. »
Il esquissa un faible sourire de reconnaissance.
« Des glaçons. Donne-moi des glaçons. À mâcher. Mais vite, prononça-t-il à grand-peine.
— Il n’y a pas de glaçons. Pas ici.
— Non ? » Il s’anima un peu. « Et pourquoi ? Que se passe-t-il ? Ici ? Que signifie ici ? »
Je commençai à lui parler en m’efforçant d’être bref, le ton de plus en plus bas, comme s’il s’agissait d’une histoire très lointaine, sans importance, à raconter de la manière la plus succincte possible, une petite annonce, voilà.
Il avait appuyé la nuque contre le mur. Un instant, la fumée de la cigarette s’échappa plus vite de ses narines, et quand j’eus terminé, il garda le silence. La cigarette se consuma jusqu’au dernier centimètre, je tendis deux doigts et lui ôtai le mégot. Il se laissa faire docilement.
« Il faut prendre une décision, dis-je un peu plus tard.
— Hein ? Qui est là ? Toujours toi ?
— Oui, monsieur, repris-je avec nervosité. Sara et moi. Nous avons attendu. Que vous vous réveilliez. Pour prendre une décision. Il est tard. Presque neuf heures.
— Neuf heures », fit-il en un écho.
Les sillons que formaient les deux rides entre le nez et les joues s’étaient creusés comme des traits de crayon. Il me tendit la bouteille de café et je lui donnai celle de whisky. Il la posa contre sa joue, la faisant rouler pour en capter la fraîcheur, mais il renonça à la porter à sa bouche, la repoussa avec un mouvement de refus, la main droite parcourue de tremblements.
« Dois-je appeler Sara ? Lui dire quelque chose ? » recommençai-je.
Il secoua la tête, le front plissé.
« Elle est dehors. Elle pleure. Elle est à bout de nerfs. Ne vaudrait-il mieux pas que nous… », continuai-je.
Il avança la main, j’en sentis l’étreinte autour de mon bras, mais tourmentée, pas forte.
« Donne-lui quelque chose à faire. Ou renvoie-la. Si elle ne s’en va pas, qu’elle ait une occupation. Qu’elle ne pense pas. Qu’elle ne me tourne pas autour, murmura-t-il d’une voix hachée et inquiète.
— Mais nous, monsieur…
— Il ne faut pas qu’elle reste ici. Je ne veux pas, continua-t-il, luttant désespérément contre le mélange visqueux qui encombrait sa gorge. C’est moi qui dois m’en aller. M’en aller, disparaître, mourir. Tu comprends ? Je n’ai pas pu cette nuit, que Dieu me maudisse ! Mais j’y arriverai maintenant. Maintenant. Tu es un ami. Tu l’es toujours, n’est-ce pas ? Aide-moi. »
Ses doigts ne cessaient de me chiffonner convulsivement du poignet jusqu’au coude.
« Monsieur, mais je…
— Tais-toi. Pitié. Tais-toi. Pas un mot. Je ne peux pas avoir honte. Même pas honte », interrompit-il. Sa toux aiguisée traînait aux aguets derrière chacun de ses mots. « Je ne suis pas un lion. Je croyais, mais non. Je ne le suis pas. Pauvre cher Vincenzo, je t’ai mis dans de beaux draps… »
Plus tard, ayant réussi à le persuader, je glissai entre ses doigts la canne en bambou, l’aidai à se lever pour faire, au moins, quelques pas en plein air.
Je le sentais léger et tremblant à mes côtés, un pantin de papier crépon, à l’allure hésitante et maladroite. Sa canne avait renoncé à explorer l’espace qui l’entourait.
Quand il posa le pied sur la marche, il sursauta.
Ce n’étaient ni le soleil ni la lumière qui semblaient l’avoir frappé, mais l’haleine immonde, le frottement de je ne sais quelle bête féroce.
« Non », parvint-il tout juste à dire.
Cependant, il s’abandonnait contre moi, déséquilibré.
Je l’entraînai avec précaution à l’ombre d’un arbre. Sara surgit aussitôt de derrière la maison. Apeurée, elle se mordait les phalanges, attentive au moindre de nos mouvements, à lui qui fléchissait les jambes lentement, frêle, s’asseyait dans l’herbe, mais, là encore, dépourvu de la curiosité qui l’aurait poussé auparavant à tâter l’écorce de l’arbre contre son épaule, le terrain hérissé tout autour.
J’essayais de m’expliquer par gestes en écartant les bras, en bougeant les doigts. Mais Sara ne me regardait même pas. Immobile, elle n’était attirée que par lui.
Quand elle se décida à me répondre, elle fit un signe triste, privé de sens, puis elle s’accroupit sur ses talons, sans plus oser l’approcher.
De très longues minutes s’écoulèrent, mes yeux étaient fascinés par l’aiguille des secondes tournant vertigineusement sur le cadran de la montre. Soudain, une cigale solitaire brisa le silence derrière nous.
Il respirait à grand-peine, son enrouement pareil à un grincement vitreux accompagnant chaque bouffée d’air.
« Pas d’excuse », dit-il en frissonnant.
Je dus le soutenir pour éviter qu’il perde son appui contre l’arbre. Il retrouva sa position sans participer consciemment au mouvement de ses muscles.
« Ça va mieux, monsieur ? demandai-je tout bas.
— Ah, toi. Dis-moi que je ne suis pas là. Disparais, fais-moi sentir que je ne suis pas là », lança-t-il entre ses dents.
Je vis Sara se lever, avancer vers notre arbre sur la pointe des pieds avec soin et légèreté, un doigt sur les lèvres, libérée de ses doutes.
Elle s’assit à côté de lui.
Je fus touché, presque blessé, par la douceur avec laquelle elle parvint à lui fléchir une épaule, à adoucir la tension de son corps. Et enfin à accueillir cette tête sur son épaule. Lui, il avait d’abord levé sa main droite pour s’y opposer, avant de la laisser retomber faiblement.
« Non, gémissait-il, non.
— S’il te plaît, répétait Sara avec un filet de voix propre à le bercer. S’il te plaît. Ne pense plus à rien. Ne pense plus. »
Blême, elle lui arrangea les cheveux du bout de ses doigts apeurés, elle lui effleura le front, comme on le fait aux enfants malades, puis referma les bras autour de son visage.
Je m’écartai sur l’herbe pour échapper à leur proximité.
« Pas ça, disait encore le gémissement. Non.
— Chut, murmurait-elle, le regard perdu au loin. S’il te plaît. Pourquoi souffrir ? C’est terminé. Terminé… »
Elle le berçait.
« La vie s’en va. Tu entends ? Elle s’en va. » Les mots brisés qu’il prononçait se mêlaient en enchevêtrement aux « chut » de Sara. « Ça fait mal. Mais je le mérite. Je le mérite… Je suis un lâche, un…
— S’il te plaît, continuait-elle doucement, lui coupant la parole. Il ne faut pas penser. Il ne faut pas.
— J’ai eu peur…
— Nous avons tous peur. Sois gentil. Repose-toi, mon ange. » Un instant, ses yeux sombres s’égarèrent sur moi, et me contournèrent aussitôt comme un obstacle gênant.
Désormais, je n’étais plus ému, seulement effrayé, sans ressources. Je revins jusqu’à la marche, devant la maison. Déjà, le soleil s’enflammait.
Ils formaient une unique tache blanche, que l’ombre de l’arbre colorait, peignait délicatement. Et moi, j’étais exclu, repoussé, enfoui dans la misère.
Je rentrai pour passer mon uniforme.