Le lendemain, de bonne heure, après le déjeuner, je repris mon bâton pour retourner à Phalsbourg. Zeffen et Baruch voulaient me retenir, mais je leur dis :
– Vous ne pensez pas à la mère, qui m’attend. Elle n’a plus une minute de repos, elle monte, elle descend, elle regarde à la fenêtre. Non, il faut que je parte. Maintenant que nous sommes tranquilles, Sorlé ne doit pas rester dans l’inquiétude.
Zeffen alors ne dit plus rien et remplit mes poches de pommes et de noix, pour son frère Sâfel. Je les embrassai tous de nouveau, les petits et les grands ; puis Baruch me reconduisit jusqu’au bas des jardins à l’endroit où les chemins de la Schlittenbach et de Lutzelbourg se séparent.
Toutes les troupes étaient parties, il ne restait plus que les traînards et les malades. Mais on voyait encore la file de charrettes arrêtées dans le lointain, au haut de la côte, et des bandes de journaliers en train de creuser des fosses au revers de la route.
L’idée seule de repasser là me troublait. Je serrai donc la main de Baruch à cet embranchement, en lui promettant de revenir avec la grand’mère, pour la circoncision, et je pris ensuite le sentier de la vallée, qui longe la Zorn à travers bois.
Ce sentier était plein de feuilles mortes, et durant deux heures je marchai sur le talus, rêvant tantôt à l’auberge du Soleil, à Zimmer, au maréchal Victor, – que je revoyais avec sa haute taille, ses épaules carrées, sa tête grise, et son habit couvert de broderies. Tantôt je me représentais la chambre de Zeffen, le petit enfant et la mère ; puis la guerre que nous risquions d’avoir, cette masse d’ennemis qui s’avançaient de tous les côtés.
Je m’arrêtais quelquefois au milieu de ces vallées, qui s’engrènent à perte de vue, toutes couvertes de sapins, de chênes et de hêtres, et je me disais :
« Qui sait ? les Prussiens, les Autrichiens et les Russes passeront peut-être bientôt ici ! »
Mais ce qui me réjouissait, c’était de penser :
« Moïse, tes deux garçons Itzig et Frômel sont en Amérique, loin des coups de canon ; ils sont là-bas, leur ballot sur l’épaule, ils vont de village en village et ne courent aucun danger. Et ta fille Zeffen peut aussi dormir tranquille ; Baruch a deux beaux enfants, et tous les ans il en aura, jusqu’à la fin de la guerre. Il vendra du cuir pour faire des sacs et des souliers à ceux qui partent, mais, lui, restera dans sa maison. »
Je riais en songeant que j’étais trop vieux pour devenir conscrit, que j’avais la barbe grise, et que les recruteurs n’auraient aucun de nous. Oui, je riais, en voyant que j’avais agi très sagement en toutes choses, et que le Seigneur avait en quelque sorte balayé mon sentier.
C’est une grande satisfaction, Fritz, de voir que tout va bien pour notre compte.
Au milieu de ces pensées, j’arrivai tranquillement à Lutzelbourg, et j’entrai chez Brestel, à l’auberge de la Cigogne, prendre une tasse de café noir.
Là se trouvaient Bernard, le marchand de savon, que tu n’as pas connu, – c’était un petit homme chauve jusqu’à la nuque, avec de grosses loupes sur la tête, – et Donadieu, le garde forestier du Harberg. Ils avaient posé, l’un sa hotte et l’autre son fusil contre le mur, et vidaient une bouteille de vin ensemble. Brestel les aidait.
– Hé ! c’est Moïse, s’écria Bernard. D’où diable viens-tu, Moïse, de si bonne heure ?
Les chrétiens, en ce temps, avaient l’habitude de tutoyer tous les juifs, même les vieillards. Je lui répondis que j’arrivais de Saverne, par la vallée.
– Ah ! tu viens de voir les blessés, dit le garde. Que penses-tu de cela, Moïse.
– Je les ai vus, lui répondis-je tristement, je les ai vus hier soir, c’est terrible !
– Oui, tout le monde est là-haut maintenant, dit-il, parce que la vieille Grédel des Quatre-Vents a découvert sur une charrette son neveu Joseph Bertha, le petit horloger boiteux, qui travaillait encore l’année dernière chez le père Goulden ; ceux de Dagsberg, de la Houpe, de Garbourg croient qu’ils vont aussi déterrer leurs frères, leurs fils ou leurs cousins dans le tas !
Il levait les épaules d’un air de pitié.
– Ces choses sont tristes, dit Brestel, mais elles devaient arriver. Depuis deux ans, le commerce ne va plus ; j’ai là derrière, dans ma cour, pour trois mille livres de planches et de madriers. Autrefois cela me durait six semaines ou deux mois, aujourd’hui tout pourrit sur place ; on n’en veut plus sur la Sarre, on n’en veut plus en Alsace, on ne demande plus rien, et l’on n’achète plus rien. L’auberge est dans le même état. Les gens n’ont plus le sou, chacun reste chez soi, bien content d’avoir des pommes de terre à manger, et de l’eau fraîche à boire. En attendant, mon vin et ma bière aigrissent à la cave et se couvrent de fleurs. Et tout cela n’empêche pas les traites d’arriver : il faut payer ou recevoir la visite de l’huissier.
– Hé ! s’écria Bernard, c’est la même chose pour tout. Mais qu’est-ce que cela peut faire à l’Empereur, qu’on vende ou qu’on ne vende pas des planches ou du savon, pourvu que les contributions rentrent et que les conscrits arrivent ?
Donadieu vit alors que son camarade avait pris un verre de vin de trop, il se leva, remit son fusil en bandoulière, et sortit en criant :
– Bonjour, la compagnie, bonjour ! Nous recauserons de cela plus tard.
Quelques instants après, ayant payé ma tasse de café, je suivis son exemple.
J’avais les mêmes idées que Brestel et Bernard ; je voyais que mon commerce de fer et de vieux habits n’allait plus, et, tout en remontant la côte des Baraques, je pensais : « Tâche de trouver autre chose, Moïse. Tout est arrêté. On ne peut pourtant pas consommer son propre bien jusqu’au dernier liard. Il faut se retourner… il faut trouver un article qui marche toujours… mais lequel marche toujours ? Tous les commerces vont un temps et puis s’arrêtent. »
Et, rêvant à cela, j’avais traversé les Baraques du Bois-de-Chênes. J’arrivais déjà sur le plateau d’où l’on découvre les glacis, la ligne des remparts et les bastions, quand un coup de canon m’avertit que le maréchal sortait de la place. En même temps je vis à gauche, tout au loin, du côté de Mittelbronn, la file des sabres qui glissaient comme des éclairs entre les peupliers de la grande route. Les arbres étaient dépouillés de leurs feuilles, on découvrait aussi la voiture et ses postillons, qui couraient comme le vent au milieu des plumets et des colbacks.
Les coups de canon se suivaient de seconde en seconde, les montagnes rendaient coup pour coup jusqu’au fond de leurs vallées ; et moi, songeant que j’avais vu cet homme la veille, j’en étais saisi, je croyais avoir fait un rêve.
Enfin, vers dix heures, je passais le pont de la Porte-de-France. Le dernier coup de canon tonnait sur le bastion de la poudrière ; les gens, hommes, femmes, enfants, descendaient des remparts en se réjouissant comme pour une fête ; ils ne savaient rien, ils ne pensaient à rien, les cris de Vive l’Empereur ! s’élevaient dans toutes les rues.
Je traversais la foule, bien content d’apporter une bonne nouvelle à ma femme, et je murmurais d’avance : « Le petit va bien, Sorlé ! » quand, au coin de la halle, je la vis sur notre porte. Aussitôt je levai mon bâton en riant, comme pour lui dire : « Baruch est sauvé… nous pouvons rire ! »
Elle m’avait déjà compris, et rentra tout de suite ; mais dans l’escalier je la rattrapai, et je lui dis en l’embrassant :
– C’est un solide gaillard, va ! Quel enfant… tout rond et tout rose ! Et Zeffen va très bien. Baruch m’a dit de t’embrasser pour lui. Où donc est Sâfel ?
– Il est sous la halle, en train de vendre.
– Ah ! bon.
Nous entrâmes dans notre chambre. Je m’assis et je me remis à célébrer l’enfant de Zeffen. Sorlé m’écoutait dans le ravissement, en me regardant avec ses grands yeux noirs et m’essuyant le front, car j’avais marché vite et je ne respirais plus.
Et notre Sâfel tout à coup arriva. Je n’avais pas eu le temps de tourner la tête, qu’il était déjà sur mes genoux, les mains dans mes poches. Cet enfant savait que sa sœur Zeffen ne l’oubliait jamais, et Sorlé voulut aussi mordre dans une pomme.
Enfin, Fritz, vois-tu, quand je pense à ces choses tout me revient, je t’en raconterais tellement que cela ne finirait jamais.
C’était un vendredi, veille du sabbat ; la schabbès-Goïé{2} devait venir dans l’après-midi. Pendant que nous étions encore seuls ensemble à dîner et que je racontais, pour la cinq ou sixième fois, comme Zimmer m’avait reconnu, comme il m’avait introduit dans la présence du duc de Bellune, ma femme me dit que le maréchal avait fait le tour de nos remparts, à cheval, avec son état-major ; qu’il avait regardé les avancées, les bastions, les glacis, et qu’il avait dit, en descendant par la rue du Collège, que la place tiendrait dix-huit jours, et qu’on devait l’armer tout de suite.
Aussitôt l’idée me revint qu’il m’avait demandé si nous voulions nous défendre, et je m’écriai :
– Cet homme est sûr que les ennemis viendront. Puisqu’il fait mettre des canons sur les remparts, c’est qu’il sait déjà qu’on aura besoin de s’en servir. Ce n’est pas naturel d’ordonner des préparatifs qui ne doivent servir à rien. Qu’est-ce que nous deviendrons sans commerce ? Les paysans ne pourront plus entrer ni sortir, que deviendrons-nous ?
C’est alors que Sorlé montra qu’elle avait de l’esprit, car elle me dit :
– Ces choses, Moïse, je les ai déjà pensées ; le fer, les vieux souliers et le reste ne se vendent qu’aux paysans. Il faudrait entreprendre un commerce en ville, pour tout le monde : un commerce où les bourgeois, les soldats et les ouvriers soient forcés de nous acheter. Voilà ce qu’il faut faire.
Je la regardais tout surpris. Sâfel, le coude sur la table, écoutait aussi.
– C’est très bien, Sorlé, lui répondis-je, mais quel est le commerce où les soldats, les bourgeois, tout le monde soit forcé de nous acheter… quel est ce commerce ?
– Écoute, dit-elle, si l’on ferme les portes et si les paysans ne peuvent plus entrer, on n’apportera plus d’œufs, ni de beurre, ni de poisson, ni de rien sur le marché. Il faudra vivre de viandes salées et de légumes secs, de farine et de tout ce qui se conserve. Ceux qui auront acheté de cela pourront le revendre ce qu’ils voudront : ils deviendront riches !
Et, comme j’écoutais, je fus émerveillé :
– Ah ! Sorlé ! Sorlé ! m’écriai-je, depuis trente ans tu as fait mon bonheur. Oui, tu m’as comblé de toutes les satisfactions, et j’ai dit cent fois : « La bonne femme est un diamant d’une eau pure et sans tache ! La bonne femme est un riche trésor pour son mari ! » Je l’ai répété cent fois ! Mais en ce jour, je vois encore mieux ce que tu vaux, et je t’en estime encore davantage.
Plus j’y pensais, plus je reconnaissais la sagesse de ce conseil. À la fin, je dis :
– Sorlé, la viande, la farine, et tout ce qui se conserve est remisé dans les magasins de la place, et longtemps ces provisions ne peuvent manquer aux soldats, parce que les chefs y ont pourvu. Mais ce qui peut manquer, c’est l’eau-de-vie qu’il faut aux hommes pour se massacrer et s’exterminer dans la guerre, et c’est de l’eau-de-vie que nous achèterons. Nous en aurons en abondance dans notre cave, nous la vendrons, et personne n’en trouvera que chez nous. Voilà ce que je pense.
– C’est une bonne pensée, Moïse, fit-elle ; tes raisons sont bonnes, je les approuve.
– Je vais donc écrire, lui dis-je, et nous mettrons tout notre argent en esprit-de-vin. Nous y mettrons de l’eau nous-mêmes, en proportion de ce que chacun voudra payer. De cette façon, le port coûtera moins que si nous faisions venir de l’eau-de-vie, car on n’aura pas besoin de payer le transport de l’eau, puisque nous en avons ici.
– C’est bien, Moïse, dit-elle.
Et nous fûmes d’accord.
Comme je disais à Sâfel :
– Tu ne parleras point au dehors de ces choses !
Elle répondit pour lui :
– Tu n’as pas besoin, Moïse, de lui faire cette recommandation ; Sâfel sait bien que ces paroles sont entre nous, et que notre bien en dépend.
Et l’enfant m’en a longtemps voulu d’avoir dit : « Tu ne parleras point de cela ! » il était déjà plein de bon sens et se disait :
« Mon père me prend donc pour un imbécile ! »
Cette pensée l’humiliait. Plus tard, après des années, il me l’a dit, et j’ai reconnu que j’avais eu tort.
Chacun a sa sagesse. Celle des enfants ne doit pas être humiliée, mais relevée au contraire par leurs parents.