LE BANLIEUSARD (1953)

 

Une petite histoire toute simple sur un thème cher à Philip K. Dick : la transformation radicale de l’univers quotidien par laquelle le héros perd peu à peu ses repères spatiaux et voit sa vie se désagréger, ses êtres les plus chers changer. Mais cette fois-ci, malgré le ton angoissant, l’ultime paragraphe marquera l’espoir que le changement n’apportera pas que des catastrophes et sera même producteur de vie. Nous sommes loin des dernières pages de En ce bas monde (1954), ces lignes terrifiantes où le héros, poursuivi par le cercle grandissant du changement voit chaque être autour de lui se fondre en une répétition uniforme, puis est lui-même objet de la catastrophe. Le ton est ici plus humoristique, proche de ce qu’aurait pu faire un Fredric Brown à l’époque.

Et, en effet, il paraît probable que Philip K. Dick avait l’Univers en folie sur sa table de chevet pendant la gestation du Banlieusard (1953). Nous n’en voulons pour preuve que le dernier paragraphe du texte, écho du dénouement de Brown. Pourtant, l’auteur ne pourra s’empêcher de marquer de sa griffe cet emprunt et il inaugurera ici un tour de passe-passe que d’autres reprendront plus tard comme le Robert Sheckley d’Échange Standard(24) Nous vous en laissons la surprise.

 

Le petit homme était fatigué. Il se fraya un passage difficile dans la foule tumultueuse du hall de gare, se rapprochant lentement du guichet. Il attendit son tour avec impatience, l’épuisement pesant sur ses épaules tombantes et sa veste brune affaissée.

— Au suivant, cria le vendeur de tickets, Ed Jacobson, d’une voix âpre.

Le petit homme posa un billet de cinq dollars sur le comptoir.

— Donnez-moi une nouvelle carte d’abonnement. La vieille est terminée.

Par-dessus l’épaule de Jacobson, il observa avec inquiétude l’horloge qui pendait au mur.

— Mon Dieu, est-il déjà tellement tard ?

Jacobson accepta l’argent.

— Très bien, monsieur. Une carte d’abonnement. Pour où ?

— Les Hauts de Maçon, l’informa son client.

— Les Hauts de Maçon.

Jacobson consulta son panneau.

— Les Hauts de Maçon. Pas d’arrêt de ce nom.

— Vous essayez d’être drôle ?

Le visage de l’homme s’était soudain durci.

— Je m’excuse monsieur, mais Les Hauts de Maçon n’existent pas.

— Que voulez-vous dire ? Je vis là-bas !

— Je m’en fous. Ça fait six ans que je vends des tickets à ce guichet et cet arrêt n’existe pas. Je ne peux pas vous vendre une place pour un lieu inexistant !

Les yeux du petit homme en tombaient presque de stupéfaction.

— Mais j’y ai une maison. Je rentre chaque soir et…

— Tenez (Jacobson poussa vers lui le panneau des mouvements), trouvez-le vous-même.

L’homme se plaça dans un coin et étudia frénétiquement l’horaire. Ses doigts tremblaient en explorant la liste des villes, tandis qu’il se rapprochait de la fin.

— Vous l’avez trouvé ? demanda Jacobson en posant les coudes sur le comptoir. Il n’y est pas, non ?

L’homme secoua la tête. Il semblait désespéré.

— Je ne comprends pas. C’est complètement insensé. Il y a une erreur quelque part. Une terrible er…

Il disparut soudain. Le panneau tomba sur le sol de ciment. Le petit homme s’était évanoui… retiré de l’existence.

— Jésus, Marie, le Saint-Esprit, Pierre, Paul, saint Jean-Baptiste, fit Jacobson ouvrant et refermant la bouche comme un poisson qui s’asphyxie. Le panneau faisait une tache immonde sur le sol, là où il n’aurait jamais dû être.

Le petit homme s’était dissous dans l’atmosphère.

 

— Et alors ? demanda Bob Paine.

— Alors, je suis sorti de ma cabine et j’ai ramassé le panneau.

— Le type avait vraiment disparu ?

— Complètement disparu. (Jacobson s’épongea le front.) J’aurais aimé que vous soyez là. Il s’est éteint comme une lumière. Totalement. Sans un bruit. Sans le moindre geste.

Paine alluma une cigarette en s’enfonçant dans son fauteuil.

— L’aviez-vous déjà aperçu auparavant ?

— Non.

— Quelle heure était-il ?

— À peu près la même qu’aujourd’hui. Cinq heures environ. (Jacobson se dirigea vers sa cabine.) Voilà la foule des banlieusards.

— Les Hauts de Macon. (Paine tourna les pages du guide des villes de l’État), ce nom n’est nulle part, même pas dans le livre complet. S’il se montre encore je veux lui parler. Faites-le entrer dans mon bureau.

— Pour sûr. Je ne veux rien avoir à faire avec lui. C’est quelque chose de pas naturel. (Jacobson entra et s’installa à son guichet.) Oui, Madame ?

— Deux aller-retour pour Lewisburg.

Paine écrasa sa cigarette et s’en alluma une autre.

— J’ai l’impression tenace d’avoir déjà entendu ce nom.

Il se leva et alla se planter devant la carte murale.

— Mais il n’est inscrit nulle part. S’il n’y est pas, c’est tout simplement que l’endroit n’existe pas, fit Jacobson à travers l’encadrement de la porte. Vous croyez que je pourrais rester ici six ans à vendre ticket après ticket, chaque jour, sans le savoir ? (Il revint à sa petite fenêtre.) Oui, Monsieur ?

— Je voudrais une carte d’abonnement pour Les Hauts de Maçon, fit le petit homme en jetant des coups d’œil nerveux à l’horloge sur le mur. Pressez-vous !

Jacobson ferma les yeux, se retint des deux mains à son comptoir. Lorsqu’il rouvrit les yeux l’homme était toujours là. Petit visage ridé. Cheveux clairsemés. Lunettes. Fatigué. Veste râpée.

Jacobson se retourna et courut vers le bureau de Paine.

— Il est encore là. (Jacobson déglutit, le visage livide.) C’est lui.

Les yeux de Paine s’écarquillèrent de surprise.

— Faites-le venir ici tout de suite.

Jacobson hocha la tête et revint à son guichet.

— Monsieur, pourriez-vous passer de ce côté un instant ? fit-il d’une voix aussi polie que tendue. Il montra la porte. Le vice-président désire vous voir quelques minutes.

L’homme se renfrogna.

— Que se passe-t-il ? Mon train va partir.

Marmonnant dans sa barbe, il poussa la porte et entra dans le bureau.

— Je n’ai jamais eu ce genre d’ennuis jusqu’à présent. Il devient de plus en plus difficile de se procurer une simple carte d’abonnement. Si vous me faites rater le train, je tiendrai la compagnie…

— Asseyez-vous, fit Paine en indiquant un siège en face de sa table de travail. Vous êtes la personne qui désire un abonnement pour les Hauts de Maçon ?

— Qu’y a-t-il d’étrange à cela ? Qu’est-ce que vous avez tous ? Pourquoi ne me vendez-vous pas une carte comme d’habitude ?

— Comme… comme d’habitude ?

Le petit homme se retint à grand-peine.

— Ma femme et moi avons emménagé aux Hauts de Maçon en décembre dernier. Depuis, j’ai emprunté votre train dix fois par semaine, deux fois par jour, six mois durant. Et chaque mois j’achète une nouvelle carte d’abonnement.

Paine se pencha vers lui :

— Dites-moi exactement quel train vous prenez, Monsieur… ?

— Critchet. Ernest Critchet. Le train B. Vous ne connaissez même pas vos propres horaires ?

— Le train B ?

Paine consulta le tableau du train B, le parcourant du crayon. Pas de Hauts de Maçon.

— Combien de temps dure le voyage ? Combien cela vous prend-il ?

— Exactement quarante-neuf minutes. (Critchet leva les yeux vers l’horloge.) Si je l’attrape.

Paine fit un calcul mental. Quarante-neuf minutes. À peu près cinquante kilomètres. Il se leva et se dirigea vers la grande carte murale.

— Quelque chose ne colle pas ? demanda Critchet d’une voix soupçonneuse.

Paine traça un cercle de cinquante kilomètres sur le plan. La ligne rencontrait plusieurs villes, mais Les Hauts de Maçon n’apparaissaient nulle part. Et sur la ligne B, il n’y avait absolument aucune ville et pas même la plus petite bourgade.

— À quoi ressemblent Les Hauts de Maçon ? demanda Paine. Combien d’habitants en gros ?

— Je ne sais pas exactement. Je dirais cinq mille. Je passe la plus grande partie de mon temps ici. Je suis comptable dans les Assurances Bradshaw.

— Les Hauts de Maçon doivent être une ville nouvelle, non ?

— Elle est assez récente, si j’en juge par les bâtiments. Nous avons un petit deux-pièces, vieux de deux ans. (Critchet s’agitait nerveusement sur son siège.) Et ma carte d’abonnement ?

Paine répondit lentement :

— J’ai peur de ne pas pouvoir vous en vendre une.

— Et pour quelle raison ?

— Nous n’avons pas de service pour cette ville.

Critchet sauta sur ses pieds :

— Qu’entendez-vous par là ?

— L’endroit n’existe pas. Regardez vous-même sur la carte.

Critchet resta bouche bée, le visage parcouru de tics. Puis il se tourna furieux vers la carte et l’étudia avec attention.

— C’est une situation très curieuse, Mr Critchet, murmura Paine. Votre ville n’est ni sur le plan ni sur l’annuaire de l’État. Nous n’avons aucune ligne qui l’inclut. Aucune carte d’abonnement n’a été préparée à son nom. Nous ne…

Il s’interrompit. Critchet avait disparu. Il était là à l’instant en train d’étudier la carte murale, et le moment d’après, nulle part. Évaporé. Soufflé comme une bougie.

— Jacobson ! aboya Paine. Il est parti !

Jacobson avait les yeux exorbités, la sueur coulait à grosses gouttes sur son front.

— Encore une fois, murmura-t-il.

Paine était plongé dans d’intenses réflexions, les yeux fixés sur la place vide qu’aurait dû occuper Critchet.

— Il y a quelque chose, fit-il dans un souffle. Quelque chose de pas catholique.

Il attrapa brusquement son manteau et se dirigea vers la porte.

— Ne me laissez pas seul ! implora Jacobson.

— Si vous avez besoin de moi, je suis à l’appartement de Laura. Le numéro se trouve quelque part sur mon bureau.

— Ce n’est pas le moment de s’amuser avec les filles.

Paine ouvrit la porte du hall.

— J’ai peur que ce ne soit pas un amusement, fit-il d’une voix sombre.

Paine grimpa quatre à quatre l’escalier qui menait chez Laura Nichols. Il appuya sur la sonnette jusqu’à ce qu’elle se décide à ouvrir.

— Bob !

Laura eut un mouvement de surprise.

— Qu’est-ce qui me vaut cette…

Paine la poussa pour entrer et dit :

— J’espère que je ne te dérange pas.

— Non, mais…

— Une grosse histoire. J’ai besoin d’un peu d’aide. Puis-je compter sur toi ?

— Sur moi ?

Laura referma la porte derrière lui. Son appartement meublé avec goût était dans la pénombre. Une simple lampe de chevet était allumée à une extrémité du divan profond, couleur vieux vert. Les lourds rideaux étaient tirés. Une stéréo chantait doucement dans un coin.

— Je suis peut-être en train de devenir fou. (Paine se jeta sur le canapé moelleux.) Mais je veux d’abord en être sûr.

— Que puis-je faire ?

Laura s’approcha d’un mouvement langoureux, les bras croisés, une cigarette au coin des lèvres. Elle secoua la tête pour rejeter ses longs cheveux de devant ses yeux.

— Qu’avais-tu en tête ?

Paine adressa à la fille un grand sourire d’approbation.

— Tu vas être étonnée. Je veux que tu descendes en ville demain matin à la première heure et…

— Demain matin ! Tu ne t’en souviens peut-être pas, mais j’ai du travail. Et le bureau commence toute une série d’enquêtes cette semaine.

— Je m’en fous. Prends ta matinée. Descends à la bibliothèque municipale. Si tu ne trouves pas l’information là-bas, va au cadastre ou au palais de justice et fouille dans le registre des impôts. Continue à chercher jusqu’à ce que tu trouves.

— Trouver quoi ?

Pensif, Robert Paine alluma une cigarette.

— La mention – n’importe laquelle – d’un endroit appelé Les Hauts de Maçon. Je sais que j’ai déjà entendu ce nom quelque part. Il y a des années. Tu vois ce que je veux ? Passe en revue les vieux atlas. Les journaux des dernières années alignés dans la salle de lecture. Les anciens magazines. Les rapports d’enquêtes. Les projets de lois. Les propositions qui transitent par la préfecture.

Laura s’assit lentement sur l’accoudoir du divan.

— Tu plaisantes ?

— Non.

— Jusqu’à quelle année faut-il remonter ?

— Dix ans si nécessaire.

— Bon Dieu ! Je vais peut-être avoir à…

— Ne reviens pas sans le renseignement. (Paine se leva brusquement.) Je te verrai plus tard.

— Tu t’en vas ? Tu ne m’emmènes pas dîner quelque part ?

— Désolé. (Paine se dirigea vers la porte.) Je vais avoir beaucoup de travail. Vraiment beaucoup.

— Mais quoi ?

— Je vais visiter Les Hauts de Maçon.

 

À l’extérieur du train défilaient d’interminables prairies ; ligne éternelle brisée seulement de temps à autre par une petite ferme. Des pylônes téléphoniques désolés se dressaient solitaires, dans le crépuscule.

Paine jeta un coup d’œil à sa montre. Il ne restait plus longtemps à attendre. Le train passa dans une bourgade. Deux pompes à essence, quelques camionnettes à sandwiches, un dépôt de télévisions. L’omnibus s’arrêta à la gare dans un vacarme de freins strident. Lewisburg ! Quelques banlieusards descendirent, dans leurs longs manteaux, le journal du soir sous le bras. Les portes claquèrent et le train repartit.

Paine s’enfonça de nouveau dans son siège, plongé dans ses pensées. Critchet avait disparu dès qu’il avait regardé la carte murale. La première fois, quand Jacobson lui montrait la liste des arrêts. C’est-à-dire après la démonstration de la non-existence des Hauts de Maçon.

Était-ce un indice ? Une sorte de signe d’irréalité, une logique de rêve ?

Paine regarda au-dehors. Il était pratiquement arrivé… si l’endroit existait vraiment. À travers la vitre, l’herbe brune continuait à succéder à l’herbe brune. Collines douces et calmes vallons. Immuables poteaux télégraphiques. Automobiles qui filent sur l’autoroute fédérale, minuscules grumeaux noirs se pressant dans la lumière déclinante.

Mais aucun signe des Hauts de Maçon.

Le train continua son chemin en grondant. Paine consulta encore sa montre. Plus de cinquante et une minutes. Il n’avait rien vu. Rien que des champs.

Il remonta le couloir du wagon, pénétra dans la locomotive et s’assit près du machiniste, un vieil homme aux cheveux argentés.

— Avez-vous jamais entendu parler d’un endroit appelé Les Hauts de Maçon ? demanda-t-il.

— Non, Monsieur.

Paine lui montra sa plaque d’identification.

— Vous en êtes absolument sûr ?

— Pour ça oui, Mr Paine.

— Vous travaillez depuis combien de temps ?

— Onze ans, Mr Paine.

Paine attendit l’arrêt suivant, Jacksonville. Il descendit et prit le train B qui retournait vers la ville. Le soleil s’était couché et le ciel était déjà presque noir. À travers la vitre il apercevait vaguement le paysage.

Tendu, il retint sa respiration. Encore une minute. Quarante secondes. Y avait-il quelque chose ? Des champs, toujours des champs. Des poteaux noirs dans les ténèbres. L’étendue dénudée laissée à l’abandon séparant les bourgades.

Séparant ? Le train poursuivait sa course cahotante dans l’obscurité. Paine essayait de distinguer quelque chose dans le néant externe. Les yeux plissés par la concentration. N’y avait-il pas une forme floue près de l’accotement ?

Flottant au-dessus des champs, une longue masse de fumée translucide empêchait toute vision. Une matière homogène étirée sur plus d’un kilomètre. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ? La fumée de la locomotive ? Mais c’était un Diesel. Provenant d’un camion sur l’autoroute ? Un feu de broussailles ? Mais la végétation semblait intacte.

Soudain, le train commença à ralentir, mettant instantanément Paine en alerte. La machine s’arrêtait. Sa vitesse était de plus en plus faible. Les freins crissèrent. Les wagons roulèrent un court instant, bougeant à la recherche d’un équilibre. Puis ce fut le silence.

De l’autre côté du compartiment, un homme se leva, mit son chapeau et se dirigea rapidement vers la porte. Il sauta du train sur le sol meuble. Paine le regardait faire, fasciné. L’homme partit rapidement dans le champ obscur, marchant d’un pas assuré vers la ligne de brouillard grisâtre.

L’homme s’éleva. Il marchait à un mètre au-dessus du sol, foulant l’air avec aisance. Il tourna à droite, s’éleva de nouveau… à deux mètres cinquante maintenant. Un moment il suivit une route parallèle à la terre, s’éloignant toujours du train, puis il disparut dans le nuage opaque : il n’était plus là !

Paine courut le long du couloir. Déjà le train gagnait de la vitesse. Le décor fuyait devant les vitres. Il avisa le machiniste, un jeune au visage en forme de lune grêlée qui se tenait appuyé contre la paroi.

— Écoutez, grinça Paine, qu’est-ce que c’était que cet arrêt ?

— Je vous demande pardon, monsieur ?

— Cet arrêt ! Où étions-nous ? Putain !

— Nous nous arrêtons toujours là.

Lentement, le machiniste fouilla sa veste et en sortit une poignée d’horaires. Il les regarda, puis en passa un à Paine.

— La ligne B s’arrête toujours aux Hauts de Maçon. Vous ne le saviez pas ?

— Non !

— C’est écrit sur l’horaire. (Il reprit la lecture de sa bande dessinée.) Nous y étions. Nous y sommes. Nous y serons toujours.

Paine ouvrit l’horaire, manquant arracher la page de garde. C’était vrai. Les Hauts de Maçon étaient là, entre Jacksonville et Lewisburg. À cinquante kilomètres exactement de la ville.

La nuée grise lumineuse. L’énorme nuage en train de prendre rapidement forme. Comme si quelque chose venait à la réalité. Et en fait, quelque chose était vraiment en train d’apparaître.

Les Hauts de Maçon !

 

Il retrouva Laura dans son appartement, le lendemain matin. Elle était assise à sa table, moulée dans un tricot rose pâle et un pantalon foncé. Devant elle s’étalaient une pile de notes, un crayon et une gomme, ainsi qu’un verre de lait malté.

— Comment t’en es-tu tirée ? demanda Paine.

— Bien. J’ai ton information.

— Alors ? Quel est le fin mot de l’histoire ?

— Il y avait beaucoup de matériel là-dessus. (Elle tapota la liasse de feuilles griffonnées.) Je t’ai fait un résumé des points principaux.

— Vas-y de ton résumé.

— Il y aura sept ans, au mois d’août prochain, que le conseil municipal aura voté pour savoir si l’on devait autoriser la construction de trois villes nouvelles en banlieue. Parmi celles-ci, les Hauts de Maçon. Il y eut des discussions sévères car les commerçants de la ville s’opposaient à ces implantations, prétextant qu’elles entraîneraient une trop grande partie de leurs clients vers des magasins locaux.

— Oui, continue.

— La bataille a été longue. Ils parvinrent finalement à un compromis donnant le feu vert pour la construction de deux villes nouvelles, Waterville et Bosquets de Cèdres, mais s’opposant à celle de la troisième : Les Hauts de Maçon.

— Je vois, murmura Paine qui réfléchissait.

— Les Hauts de Maçon ont donc vu leur projet abandonné. Les deux autres cités ont été immédiatement construites, tu le sais. Nous sommes passés une fois par Waterville. Un joli petit coin.

— Mais pas de Hauts de Maçon.

— Non. La bourgade a été rayée de la carte prévisionnelle.

Paine se frotta le menton.

— Voilà donc l’histoire.

— Toute l’histoire. J’espère que tu te rends compte que j’ai perdu la paye de toute une demi-journée à cause de ça ? Tu dois m’inviter à sortir ce soir. Je ferais peut-être bien de me trouver un autre type. Je commence à croire que j’ai tiré le mauvais numéro.

Paine approuva d’un air absent.

— Sept années.

Une pensée soudaine lui vint à l’esprit.

— Le vote ! A-t-il été serré ?

Laura consulta ses notes.

— Le projet a été abandonné à une seule voix de majorité.

— Une petite voix, il y a sept ans de cela.

Paine ressortit dans le hall.

— Merci, chérie. Cela commence à prendre un sens. À être même logique !

Il attrapa un taxi devant l’immeuble qui le conduisit à toute vitesse à travers la ville en direction de la gare. Dehors, les enseignes et les rues passaient rapidement derrière la vitre. Gens, boutiques, voitures.

Son intuition ne l’avait pas trompé. Il avait déjà entendu ce nom. Un débat local qui avait fait les gros titres dans les journaux régionaux. Une lutte âpre qui avait vu la défaite et l’oubli rapide des Hauts de Maçon.

Mais maintenant, la ville fantôme revenait, sept ans plus tard, réclamer son droit à l’existence. Elle et une tranche de réalité à l’ampleur indéterminée. Pourquoi ? Quelque chose avait-il changé dans le passé ? Était-ce une altération d’un continuum antérieur ?

Cela semblait être l’explication. Le vote extraordinairement serré avait étouffé une ville presque née. Certaines portions du passé étaient peut-être instables. Ou alors la période très particulière d’il y a sept ans était-elle critique. Ou encore, les événements de cette époque n’avaient pas complètement « gelé ». Idée bizarre que celle d’un passé qui changerait après être arrivé.

Soudain, les yeux de Paine se fixèrent sur un objet dans la rue. Il colla sa tête contre la vitre. De l’autre côté, dans un bloc de maison, se trouvait une enseigne au-dessus d’un bâtiment discret. Paine put lire lorsque le taxi passa devant :

 

ASSURANCES BRADSHAW

(OU)

NOTAIRE PUBLIC

 

Il réfléchit. C’était l’employeur de Critchet. Était-il lui aussi en existence alternative, clignotant à la vie comme une lumière un jour d’orage ? Ou avait-il toujours été là ? Quelque chose derrière cette enseigne le rendait mal à l’aise, mais il n’arrivait pas à savoir quoi.

— Pressez-vous, ordonna-t-il au conducteur. Accélérez, qu’on se bouge un peu.

 

Lorsque le train stoppa aux Hauts de Maçon, Paine se leva d’un bond et se fraya, dans le couloir encombré, un passage vers la sortie. Les roues n’avaient pas fini de gémir qu’il était déjà sur le quai de gravier brûlant. Il regarda autour de lui.

Dans la lumière crue de cet après-midi, les Hauts de Maçon brillaient de tout leur éclat. Rangées de maisons blanches étincelantes sous le soleil, étirées dans toutes les directions. Vers le centre de la ville s’élevait la marquise d’un théâtre.

Ils avaient même un théâtre ! Paine prit la rue principale qui menait à la ville. Il traversa un parking qui faisait face à la gare. Puis longea une pompe à essence et suivit un trottoir bordé de boutiques de plus en plus nombreuses.

Quelques minutes plus tard, une double rangée de magasins s’étendait devant Paine. Une quincaillerie, deux pharmacies, un monoprix, un grand magasin.

Paine se promena lentement, les mains dans les poches, se laissant pénétrer par l’atmosphère des Hauts de Maçon. Un immeuble moderne se dressait haut vers le ciel, troué de rangées de fenêtres identiques. Son concierge lavait à grandes eaux les marches du perron. Tout avait l’air neuf. Les maisons, les boutiques, le trottoir, comme le bitume de la rue. Les parcmètres. Un policier en uniforme brun dressait une contravention. Des arbres poussaient à intervalles réguliers, bien taillés et émondés.

Il passa devant un gros supermarché. Sur le parking des vendeurs avaient installé une charrette des quatre-saisons pleine d’oranges et de grappes de raisin. Il détacha un grain et mordit dedans.

Le raisin avait le goût de la réalité. Un beau gros muscat, doux et juteux. Et vingt-quatre heures auparavant cet endroit n’était qu’une étendue désolée.

Paine entra dans un drugstore qui proposait les produits les plus divers. Au coin librairie, il feuilleta quelques magazines, puis s’assit au comptoir. Il commanda une tasse de café à la petite serveuse aux joues rouges.

— La ville est sympathique, lui dit-il tandis qu’elle le servait.

— Oui, n’est-ce pas ?

Paine hésita.

— Depuis… Depuis combien de temps travaillez-vous ici ?

— Trois mois.

— Trois mois ?

Paine étudia la petite blonde potelée.

— Vous vivez ici, à Maçon ?

— Oh, oui.

— Depuis longtemps ?

— À peu près deux ans.

Elle s’éloigna pour servir un jeune soldat qui venait de s’installer sur un tabouret.

Paine resta là à boire son café et à fumer, tout en observant paresseusement les passants. Des gens ordinaires. Hommes et femmes. En majorité des femmes. Quelques-unes portaient des sacs à commissions, l’une d’elles poussait un landau. Des automobiles roulaient doucement dans les deux sens. La petite ville de banlieue typique, à moitié assoupie sous le soleil. Moderne, de classe moyenne aisée. Le coin un peu chic, sans bidonville, fait de rangées de maisons pimpantes, encadrées de magasins sélects aux vitrines inclinées et éclairées au néon.

Des lycéennes firent irruption dans le drugstore ; elles riaient en se donnant des coups. Deux des filles, aux tricots richement colorés, s’installèrent près de Paine et commandèrent des limonades. Elles bavardaient gaiement ; des bribes de conversation parvenaient à ses oreilles.

Il les examina, plongé dans une réflexion morne. Elles ne pouvaient être que réelles, pas de doute à cela. Rouge à lèvres et ongles carminés. Pulls et brassées de livres scolaires. Des tas de gosses remplissant à ras bord le magasin de leur présence bruyante et avide.

Paine s’épongea le front d’un geste fatigué. Cela ne semblait pas possible. Peut-être était-il devenu fou ? Mais la ville était réelle. Complètement. Elle avait dû toujours exister. Une cité tout entière ne pouvait émerger comme cela du néant ou d’un brouillard grisâtre. Cinq mille personnes sans compter les maisons, les magasins ou les rues !

Magasin ? Les assurances Bradshaw.

 

L’idée le frappa comme un couteau de glace, pénétrant son être d’une présence congelante. Il comprenait soudain. Le changement s’étendait. Dépassait Les Hauts de Macon pour atteindre la ville qui, elle aussi, se transformait. Les assurances Bradshaw. Le lieu de travail de Critchet.

Les Hauts de Maçon ne pouvaient exister sans déformer leur environnement. Tous deux étaient en relation trop étroite. Les cinq mille personnes venaient de la ville où elles assuraient un travail. La ville influençait leur vie et cette influence ne pouvait que se doubler d’une contrepartie.

Mais quelle était l’extension de la contrepartie ? L’étendue des transformations que subissait la ville en ce moment ?

Paine jeta une pièce sur le comptoir et sortit du drugstore en courant. Il fallait absolument atteindre la gare le plus vite possible, rentrer à la maison. Vers Laura. Le changement… Était-elle encore là ? Lui-même était-il en sécurité dans ce monde en réorganisation ? Y avait-il encore une place ; lui ferait-on l’aumône de l’existence ?

La peur lui tordait les intestins. Laura, ses biens, ses projets, ses espoirs, ses rêves. Il fallait retourner en ville pour savoir, même le pire. Les Hauts de Maçon n’avaient plus d’importance. Sa vie était en danger et ses organes internes le lui disaient à leur manière douloureuse : tu dois t’assurer que tu vis encore, que ta place perdure, préservée du cercle de changement s’élargissant et dont le centre est Maçon.

— Où s’qu’on va, mon pote ? demanda le chauffeur de taxi, comme Paine débouchait de la gare, les yeux exorbités.

Paine lui donna l’adresse de l’appartement de Laura. Le véhicule se lança dans la cohue de la fin de journée. Paine se laissa aller sur la banquette en se forçant au calme. Derrière les vitres, les immeubles et leurs enseignes semblaient identiques à son souvenir, mais il ne prêtait habituellement pas grande attention à son environnement. Des employés de bureau sortaient déjà du travail, se répandant sur les trottoirs pour s’agglutiner à chaque carrefour.

Qu’est-ce qui était changé ? Il concentra toute son attention sur une rangée d’immeubles. Le grand magasin était-il là hier ? Et la petite échoppe du cordonnier d’à côté ? Il lui semblait que non.

 

MAISON DAMEUBLEMENT NORRIS

 

Et ça ! Il n’en gardait aucun souvenir. Mais comment en être sûr ? Son esprit sombrait dans la confusion. Il ne se rappelait plus rien. Peut-être le changement commençait-il d’ailleurs à le toucher ?

Le taxi le déposa devant l’immeuble de Laura. Il resta là un long moment, immobile, incapable de se décider à monter. Au coin du pâté de maisons, le propriétaire de la charcuterie italienne déroulait son store. D’où sortait cette charcuterie ?

Il hésitait, raclant les fonds de tiroirs de sa mémoire pour en tirer des souvenirs.

Mais où donc était passé la grosse boucherie qui tenait l’angle ? Il ne restait plus que de jolies petites villas à l’aspect déjà patiné par les ans. La boucherie avait-elle jamais existé ? Les maisons semblaient bien solides.

En face, scintillait la hampe striée d’un coiffeur inconnu. Inconnu ? Peut-être ; et peut-être pas. Tout bougeait dedans comme dehors. Des formes venaient à l’existence, d’autres disparaissaient. Le passé se transformait donnant naissance à un présent différent et à de nouveaux souvenirs. Comment se fier à la mémoire ?

La terreur l’étreignait. Laura !

Paine courut enfin vers le perron et ouvrit la porte à toute volée. Il monta rapidement l’escalier moqueté jusqu’au second étage. La porte de l’appartement était ouverte. Il entra lentement, le cœur battant, une prière de mécréant aux lèvres.

Le salon était sombre et silencieux. Les volets à moitié tirés. Il tourna la tête de tous côtés. Le divan bleu clair, les magazines sur l’accoudoir. La table basse de chêne clair. La télévision. Tout était là. Mais la pièce était vide.

— Laura ! cria-t-il.

Elle sortit rapidement de la cuisine, les yeux écarquillés d’inquiétude.

— Bob ! Que fais-tu à la maison ? Il est arrivé quelque chose ?

Paine se détendit, le corps flasque de soulagement.

— Salut chérie.

Il l’embrassa, la tenant très fort serrée contre lui. Elle était chaude et bien vivante. Personne n’aurait pu douter de sa réalité.

— Non, tout va bien. Très bien.

— Tu es sûr ?

— Absolument sûr.

Paine enleva sa veste sans pouvoir s’empêcher de trembler et la laissa tomber sur le divan. Il fit une tournée d’inspection du mobilier, examinant tout soigneusement, de plus en plus confiant au fil des minutes. Son bon vieux divan bleu, brûlé par les cigarettes. Son tabouret vétuste. Le bureau où il terminait le travail en retard. Les cannes à pêche alignées contre le mur, derrière la bibliothèque.

La grosse télévision en couleur qu’il venait juste d’acheter l’attendait dans un coin.

Tout ce qu’il possédait était intact. Inchangé. Épargné par la catastrophe.

— Le dîner ne sera prêt que dans une demi-heure, murmura Laura anxieuse en défaisant son tablier. Je ne t’attendais pas si tôt à la maison. J’ai passé la journée à rêvasser. Mais j’ai quand même nettoyé le fourneau. Un représentant a laissé un échantillon d’une nouvelle lessive.

— Très bien. Il examina la reproduction de son Renoir favori sur le mur. Prends ton temps. C’est bon de revoir son chez soi. Je…

De la chambre à coucher sortit un bruit de pleurs. Laura se retourna brusquement.

— Je crois que nous avons réveillé Jimmy.

— Jimmy ?

Laura se mit à rire.

— Chéri, tu ne te rappelles pas de ton propre fils ?

— Bien sûr, murmura Paine, ennuyé. Il suivit lentement Laura dans la chambre. Pendant une seconde, j’ai eu l’impression que tout était étrange. Il se passa la main sur le front comme s’il avait une migraine. Étrange et étranger. Une sorte de photo floue.

Ils se tinrent côte à côte près du berceau, souriant au bébé. Jimmy regardait sa mère et son père avec de grands yeux.

— Tu as dû être étourdi par le soleil ; il fait si chaud dehors, expliqua Laura.

— C’est probable. Mais je vais bien maintenant. Paine se pencha sur le berceau pour jouer avec le bébé. Puis attira sa femme dans ses bras pour un baiser.

— Un coup de soleil, fit-il et ses yeux souriaient de tout le bonheur du monde.

 

The Commuter.

Traduction de Marcel Thaon.