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Je commençais à me sentir dru sur mes jambes lorsque quelque Grand Conseil improvisé décida de faire une grande chasse en raison des dégâts causés par les sangliers. En vérité, il était bien tard pour déclarer la guerre aux hardes qui, cet été, avaient travaillé hardiment dans les cultures. Tout était récolté depuis belle heurette, et les champs ne craignaient plus guère les boutoirs, mais tout le monde en avait assez de rester à l’abri dans les étables à regarder rigoler la pluie en curant les bêtes, qui étaient toutes rentrées depuis les lendemains de la Saint-Martin.

Les poitrines se gonflaient d’un grand espoir populaire : courir les bois. Et vive la liberté loin des femmes qui veulent tout diriger (et en fait elles dirigent tout, sauf la chasse justement). On avait vu arriver des hommes des six villages qui venaient boire la goutte et tenir conseil de guerre. Pour une fois les six paroisses voisines semblaient avoir combiné une attaque commune. C’était le miracle. Je n’avais jamais vu, d’un village à l’autre, que batailles et moqueries collectives, surtout en matière de chasse. Les pointillés, qui sur les plans cadastraux délimitent les communes, étaient frontières. Jamais on n’avait pu réaliser un mouvement commun, dans quelque domaine que ce fût. Déjà Jules César avait constaté ça en s’en réjouissant. Pourtant la chasse, habituellement principale source de rivalité et d’animosité entre les villages, avait cette fois rassemblé les hommes. Il fut convenu que toutes les communautés synchroniseraient leurs efforts et utiliseraient une stratégie commune déployée sur les deux mille hectares que l’on pouvait ainsi rassembler. Je ne sais quel fut le Vercingétorix capable de réunir les quatre clans voisins et de les convaincre de la nécessité de s’unir, toujours est-il que cela fut réalisé, bien que chaque village eût voulu imposer son chef de chasse et que faute d’entente là-dessus, nous allâmes quand même à l’attaque en ordre dispersé. Mais les heures étaient convenues ainsi que la stratégie.

 

Miracle ! vous dis-je. Et je reprenais les armes à cette occasion.

Le grand-père prépara une douzaine de cartouches de neuf grains. Il mesura la poudre, et je le vois encore la bourrer avec le mandrin, enfoncer la bourre grasse, puis donner un coup de dent à chacune de ses chevrotines pour les fendre en deux et les rendre plus meurtrières en disant : « Aïe donc, chareigne ! Et perce-lui le cuir comme je te casse les reins ! » Vieille formule incantatoire datant du premier projectile.

Le temps s’était plombé. Le Vieux m’invita à me coucher de très bonne heure, comme lui (il était rare que l’angélus du soir le surprît sans son bonnet de nuit sur la tête) et à sept heures de relevée nous étions au lit, après un repas terminé par un bon brûlot d’eau-de-vie de prune vieille de dix ans.

Lorsque je fus envasé dans mon lit de plume, couette dessus, couette dessous, j’entendis le grand-père réclamer, par trois fois, une chemise sèche, après quoi ce fut son ronflement sonore qui me berça.

Il faisait encore grand-nuit lorsque Tremblot se leva. Il fit réchauffer la soupe au lard qui restait de la veille, en versa une soupière pour son chien et une soupière pour lui. J’entendis encore grincer la porte du placard à eau-de-vie. J’en profitai pour me lever, car je sentais la santé revenir à bride abattue.

Je regardai le ciel, palpai le sol et reniflai la neige proche, la dernière de l’année. Dans la nuit, on entendait la sourde rumeur du village, formée de la profonde respiration de toutes les étables : trois cents bêtes à cornes étaient là, enfermées depuis le gros de l’hiver, dans la chaude moiteur de leur haleine, lançant de temps à autre un brame sourd pour appeler le soleil et la liberté du printemps.

Lorsque la demie de cinq heures eut sonné au clocher, le Vieux partit pour être, à l’aube, à l’orée afin de « faire le pied ». Le rendez-vous était pour neuf heures. J’avais plus de deux heures devant moi. Je les employai à me bourrer les boyaux de tout ce que je trouvai à manger dans le cellier. Les femmes se joignirent à moi et m’apportèrent toutes sortes de victuailles : lard, fromage fort, beursaudes et cancoillotte, terrine de porc et de la graisse d’oie dont j’enduisis de grandes rôties que je fis griller en les présentant au feu, embrochées au bout d’une baguette de houx vert.

Après quoi, je gagnai la forge du maréchal-ferrant, puis le fournil du boulanger, les deux seuls endroits où l’on pouvait deviser au chaud.

Enfin je me joignis à deux chasseurs qui passaient sur la route et nous arrivâmes bons premiers au rendez-vous.

A neuf heures tout le monde était là. Les piqueurs firent leur rapport, on expliqua la chasse avec précision et les fumeurs écrasèrent leur cigarette.

Il fut convenu que c’était moi qui irais me poster en fond de chasse, au poste le plus éloigné, au Gros-Foyard, à plus de trois kilomètres des autres. Cela s’expliquait du fait que le vent soufflant d’est, les bêtes de chasse risquaient de se dérober de ce côté-là ; c’était un poste de confiance pour un solide marcheur et bon fusil. J’en fus très flatté.

La colonne s’ébranla et s’enfonça dans le massif forestier, en file indienne. De temps en temps, cette file perdait un chasseur qui s’arrêtait pour se poster. On l’entendait alors casser son fusil, charger et verrouiller son arme, puis il disparaissait, confondu avec un tronc, figé.

Lorsque tous furent placés, il me restait donc a gagner seul le Gros-Foyard que je connaissais bien. Arrivé à une barre de roches que je devais laisser à main droite, la neige se mit à tomber, d’un seul coup, en grands tourbillons. J’insistai donc dans la tourmente, sûr de moi.

Je devais croiser une sommière, je le savais, puis une clairière qu’il me fallait traverser en biais pour trouver le bon layon et le suivre jusqu’au bout. Mais sans y voir à plus de deux mètres, allez donc vous orienter avec précision ! Je tombai au contraire sur une combotte dont le gaulis et la neige me cachaient les profondeurs. Je fis une estimation fausse et je résolus, dans la bourrasque, de redresser ma marche vers l’est que je situai au jugé, car le soleil était invisible.

Je dus tourner en rond, m’élancer vers le nord pour revenir au levant, toujours est-il qu’alors que l’attaque devait être commencée depuis longtemps, je marchais comme un dératé en voulant couper au court. Je ne réussis qu’à me dévoyer davantage et, m’en étant avisé, je voulus revenir sur mes pas. Mais ouiche ! La neige tombait si dru qu’elle recouvrait vite mes traces. Je pris le pas de gymnastique et m’arrêtai pile au bord d’une roche à pic qui plongeait dans le vide.

J’entendis alors des récris de chiens.

— Me voilà revenu sur la chasse ! pensai-je.

Puis ce fut une trompe, et j’allais sauter de joie, pensant avoir rallié mes camarades, mais une déchirure se fit dans la nuée, à mes pieds et je vis, tout au fond d’une vallée, une petite route sinueuse, et sur cette route, la voiture du boulanger qui, au trot, arrivait dans une cour de ferme. C’étaient les chiens de cette ferme qui le saluaient de leurs aboiements et c’était lui, le boulanger en tournée, qui, selon l’habitude, sonnait de la trompe pour appeler la pratique.

J’étais à cinq kilomètres de mon poste et à neuf kilomètres de chez moi.

La tourmente était terminée et je pus m’orienter, mais comme j’étais très près de ma Combe-Morte, cette Peuriotte découverte le jour des obsèques de la petite Kiaire, je résolus d’y retourner ; j’y parvins après deux petits quarts d’heure de trot et cette fois, je la vis de loin, car les arbres étaient tout à fait dégarnis. Elle m’apparut, plus mystérieuse que jamais, à travers les branchages, blottie sur son avers, tout illuminée par le faible soleil qui s’était mis à briller. On entendait seulement le glouglou de la source qui culbutait dans le lavoir.

Je m’approchai sur la pointe des pieds, Prince charmant soucieux de ne pas éveiller, trop tôt, la Belle. Je lui murmurai, comme dans la berceuse de Jocelyn :

— Ah ! ne t’éveille pas encore !… Je reviendrai… je reviendrai te prendre un jour, mais pas tout de suite ! Il faut d’abord que je devienne un Mossieu, pour combler mes parents, c’est la règle ! et contenter instituteur et curé, je leur dois bien ça !… Peut-être faudra-t-il même que je te fasse attendre un peu… le temps de gagner la somme nécessaire pour te posséder… mais je reviendrai, je te le jure !

C’étaient là des paroles bien téméraires. Comment posséder un jour ces maisons et ces terres retournées à la ruine et à l’épine ? Puis l’épaisseur de ce maquis me donna à penser combien les propriétaires se souciaient peu d’elle et je répétai, pour me convaincre :

— Pratiquement, elle n’est à personne !… Peut-être même ne serai-je pas obligé de l’acheter ?… Peut-être me suffira-t-il de m’y installer, comme le vieux Baptiste, sans rien dire à personne ?… Puisqu’ils l’ont tous abandonnée ?

Je restai là, allumant un feu dans la cheminée froide de la grande salle, ouverte à tous les vents, faisant chauffer la tranche de lard que la grand-mère m’avait donnée, en « en-cas », buvant l’eau de « ma » source, regardant, assis sur le rebord de pierre de « ma » fenêtre, vers l’aval, entre les deux croupes de forêts qui se bousculaient pour risquer un œil vers l’échappée de l’Ouche et les forêts des Hautes-Côtes, vers le sud.

Je passai l’après-midi dans ce très grand silence. Je fis le tour des ruines, pénétrai dans la ruelle où débouchaient les étables effondrées.

Je jetai des brassées de bois mort sur le brasier pour faire crier le feu et marquer ma possession par la vie de « ma » flamme.

Je mis deux heures pour rejoindre le village où j’arrivai à la nuit tombée. Les autres, qui découpaient les deux bêtes tuées, m’accueillirent par un silence lourd d’ironie. Je m’excusai en disant que j’avais tenu mon poste jusqu’au crépuscule, que je n’avais pas entendu la sonnerie de fin de chasse et que j’avais attendu pour être sûr de ne pas manquer une bête qui se serait dérobée en fin d’attaque.

Je ne sais ce que les autres en pensèrent, et cela m’était indifférent : j’avais emmagasiné tant d’images précises, tant de prétextes à rêver au fond de mes amphithéâtres, que les autres pouvaient bien en penser ce qu’ils voudraient.

Le repas de gruillotte eut lieu comme tous les autres, à l’auberge Plasse. Nous fîmes un concours de fourchette ou je fus ex oequo avec le plus grand gousier des trois cantons, chacun chanta sa petite chanson, toujours la même, reprise par toute l’assistance, en chœur, mais sur des tons différents ; et à onze heures du soir, j’étais mollement blotti entre mes deux couettes de plume.

Mais je me gardai bien de m’endormir tout de suite. Je revis la combe morte, ses maisons, son lavoir, et, tout à coup, j’eus l’idée que cette joie n’était pas complète. Oui, il manquait quelque chose…

… Ou plutôt il manquait quelqu’un à mes côtés. Il manquait une fille. LA FILLE. La seule, l’unique, l’inconnue pour laquelle j’avais, dans ma chambre d’étudiant du square d’Anvers, écrit en grosses lettres sur le mur, cette phrase lue dans La Divine Comédie, du Dante :

 

« TU VERRAS BÉATRICE »

 

Une fille ?

Mais laquelle ?

Je m’endormis en pensant qu’elle viendrait, que je la rencontrerais, au bon moment, et qu’avec elle j’irais à la Combe-Morte, et que je lui ferais découvrir la source et le verger, les seuils déserts. Je compris que je choisirais ainsi celle qui serait mon épouse : ce serait celle qui, devant ce spectacle insolite, dirait, comme la Mignon de Goethe, que nous traduisions :

— Que c’est beau !… C’est là que je voudrais vivre !

Oui c’était celle-là qui serait digne de porter mon nom !

On comprend qu’en prenant cette résolution, je réduisais fort mes chances de trouver femme, car, comme l’avait si bien dit le Denis Cornu, le temps commençait où les filles étaient décidées à ne se laisser toucher que par le garçon qui lui promettrait de les emmener vivre à Dijon, au moins, et à Paris, si possible.

 

 

 

On était en carême depuis trente-deux jours.

Le carême était un exercice sévère, dont la rigueur allait en croissant au fur et à mesure que l’on se rapprochait de l’anniversaire de la Crucifixion.

La Semaine Sainte, la dernière du jeûne rituel, était la plus dure, car on faisait maigre tous les jours jusqu’au matin du Samedi saint, veille de Pâques – et un maigre qui n’était pas pour rire chez Tremblot, croyez-m’en.

Et pourtant, pendant cette semaine inhumaine, alors que l’estomac récriminait sans vergogne, les femmes sortaient du saloir le jambon du dernier cochon, qui avait quarante-cinq jours de saumure, pour préparer le jambon de Pâques, le fameux « jambon persillé » national.

Oui : le ventre creux, la mine battue, car depuis trente-deux jours on se contentait de « graisser » les plats en y ajoutant deux gousses d’ail, elles manipulaient ce beau jambon bien gras, elles l’attachaient solidement à une corde et le descendaient dans le puits où il dessalait pendant trois jours. Et le Jeudi saint, après l’office du « lavement des pieds » et de « la bénédiction de l’eau », elles le retiraient du puits, le décortiquaient, le désossaient, le découpaient, le trituraient, pour en faire des terrines où il marinait dans sa graisse en compagnie d’un généreux hachis d’ail et de persil, et tout cela sans y mettre le menton ! Tentation terrible, je m’en porte garant, à laquelle il ne fallait pas succomber, car si on se laissait aller à tant seulement croquer une couenne, il fallait bien vite faire un acte de contrition parfaite, accompagné d’un sacrifice équivalent, par exemple se priver, discrètement, de mettre du sel dans sa soupe, ou de se contraindre à mettre de l’eau dans son vin, et surtout ne pas oublier de s’en accuser en confession, le Vendredi saint, qui était jour de confession générale pour les femmes, ou le Samedi saint pour les nommes, que le curé recevait non pas au confessionnal, comme les femelles, mais à la sacristie, plus spacieuse et donc mieux à la mesure du tombereau de péchés qu’y déversaient les mâles.

A vrai dire, ma convalescence me valait d’avoir, cette année-là, un régime spécial, ma grand-mère ayant pour moi demandé au curé une dérogation au mandement de Carême. Il la lui avait accordée en lui demandant de remplacer ce « sacrifice » alimentaire par quelque autre, par exemple une bonne action particulièrement pénible, ou mieux : une aumône déposée dans le tronc de l’église.

Je pus donc « goûter » au jambon avant même qu’il fût cuit et persillé, et ainsi savoir s’il était suffisamment dessalé.

Bien sûr, il était parfait – car c’était une spécialité de la Tremblotte. Une recette qu’elle tenait, paraît-il, d’un aïeul qui avait été charcutier de Jean de Chaudenay, seigneur de Châteauneuf, en 1100, et qu’on avait encore perfectionnée de mère en fille, sans aucune interruption, depuis ces temps lointains. Elle avait un secret qu’elle ne devait me livrer que sur son lit de mort et que je ne céderai qu’à celui de mes petits-enfants qui s’en montrera digne. Pour mon grand-père, lorsqu’on lui disait :

— Tremblot, votre jambon persillé est unique au monde !

Il répondait :

— C’est l’eau !

— C’est l’eau ?

— Oui, l’eau du puits !

Il tenait dur comme fer que les qualités exceptionnelles de ce jambon rituel venaient de l’eau de notre puits où, pendant trois jours de la Semaine sainte, on le mettait à dessaler…

… Et je veux bien le croire, car ayant pratiqué cette recette à l’étranger, à Paris, par exemple, je n’ai obtenu qu’un vulgaire trompe-bourgeois, qu’un pâle abuse-gogo.

— Vous croyez, Tremblot, que votre eau aurait des propriétés particulières ?… lui demandait-on. Il tapait dû poing sur la table pour dire :

— Pardi ! C’est l’eau de la grande Vouivre. Le courant vient de Baume-la-Roche et gagne tout droit Maconge et Lacanche et il traverse tout juste le village par le plein travers !…

 

 

 

 

 

Cette pneumonie double, de combien de joies allais-je lui être redevable ! Les docteurs avaient décrété qu’il me fallait un minimum de trois mois de convalescence, ce qui me menait, au moins, à la fin mai. L’année universitaire était donc perdue pour moi. Et il me fallait un séjour en « montagne de moyenne altitude » : on ne pouvait pas mieux trouver que nos cantons, dont l’altitude varie entre trois cents et six cents mètres ! Chacun de nos villages n’est-il pas une station climatique ?

Le docteur fit les démarches pour qu’un sursis universitaire me fût accordé, qui me mettait en vacances jusqu’à la rentrée de novembre et me permettait de reprendre mon année manquée.

… Et, comme disait ma grand-mère, vous allez voir comme le Bon Dieu fait bien les choses :

 

Et d’abord je pus participer à ces deux expéditions annuelles qui conduisaient alors les gens de la Montagne bourguignonne, les « gens d’En Haut », à travers les « Arrière-Côtes », vers le Vignoble, vers cette « Côte-d’Or », cette fameuse côte d’Orient, car de là vient son nom, située à quelques lieues gauloises de notre vallée.

Il me faut vous dire, pour votre instruction, que la Montagne et le Vignoble, immédiatement voisins, si différents et si intimement complémentaires, ont pratiqué depuis le fin fond des temps, un échange astucieux, un « troc » naturel et bien préférable à n’importe quel système bancaire ou fiduciaire, car il échappe à tout contrôle, toute fiscalité directe ou indirecte, à tout contingentement, à tout dirigisme, tout en provoquant les fameux contacts humains dont on vient de découvrir scientifiquement, après des millénaires de pratique sauvage, qu’ils étaient nécessaires à l’harmonie collective et à l’équilibre individuel. Comme on verra, ces contacts-là avaient en outre l’avantage d’être aussi anarchiques que spontanés.

C’est ainsi qu’un matin, avant que l’aube ne fût levée, nous formions une caravane de cinq véhicules : quatre tombereaux de fumier et un chariot chargé d’un saloir plein, de bâches de pommes de terre, de cabas de fromages, de bures de crème et de mottes de beurre, richesses de notre pays d’herbages, de bois et de rudes terres.

On avait, bien sûr, mobilisé à cette occasion toutes les juments du village, car il fallait trois bêtes solides par voiture. C’est qu’il s’agissait d’escalader par le plein travers les trois chaînes jurassiques parallèles et fort abruptes qui nous séparent de ce fameux Vignoble. Et ce n’est pas là chose facile !

Lorsque le jour se leva, nous avions déjà franchi le premier chaînon, par le val-travers d’Arvault, traversé le ravin de l’Ouche au pont de Labussière et nous étions au plus dur des raidillons qui ont raison, non sans peine, de la falaise de Saint-Jean-de-Bœuf.

Dans les lacets du chemin, le convoi se signalait par une brume chaude qui montait de la croupe de nos bêtes et par le claquement de nos fouets.

Disons, en passant, que le nom de Saint-Jean-de-Bœuf était, dans les anciens temps, Saint-Jean-de-Bôs, ce qui veut dire, dans notre parler, Saint-Jean-des-Bois. Ce sont cartographes, géomètres, et autres ingénieurs du XIXe siècle, chargés d’établir la carte d’état-major, qui n’ont rien compris du tout à nos lieux-dits et ont massacré toute la poésie de notre toponymie.

Lorsque nous arrivâmes à la cote 572, à l’entrée de la forêt d’Antheuil, nous pûmes dételer les juments de tête qui reprirent, haut le pied, la direction de notre village. En effet la traversée de la grande forêt de Gergeuil, qui tient le sommet du deuxième chaînon, est à peu près tabulaire. Après quoi on redescendait sur la combe de Détain, qui partage le massif en deux, comme la fente d’une miche de quatre livres.

Face au vent, qui court librement sur ces hauts lieux perdus, les mains dans les poches, le col relevé, nous marchions, chacun aux côtés de notre attelage, l’œil aux aguets, toujours prêts, aussitôt que sauterait chevreuil ou cochon, à prendre le fusil caché dans les voitures.

Sur le coup de la demie d’onze heures, nous tombions sur les toits de pierre grise des maisons de Détain, au creux de la Grand-Combe. C’était la halte classique. C’est là qu’un brave homme, qui gagnait sa vie à gratter la terre rouge dans sa clairière, nous débouchait bouteille pour nous réchauffer à chacun de nos passages en cassant la croûte au coin de son feu.

Après le coup de l’étrier, il nous prêtait ses quatre juments pour nous aider à remonter la côte jusqu’au calvaire d’En-Bruant. Et c’était là que nous passions le dernier col au pied du Bois-Janson, qui, du haut de ses six cent trente-six mètres surveille toutes les hautes terres forestières.

En Bruant, on renvoyait les chevaux de renfort, et c’était, par le dessus des falaises de la Combe-Perthuis, la brutale descente sur Arcenant.

Là-haut, c’était encore l’hiver mais d’un seul coup le paysage s’ouvrait sur la Saône dont on voyait, tout en bas, la dépression noyée de brume dorée et, très loin, vers le franc sud-est, la pyramide basse du mont Blanc émergeant toute rose du feston du Revermont et du Jura…

… Et alors, tout à coup, dans les derniers lacets de la route : les vignes ! Les premières vignes étagées, la terre rose, les pêchers déjà en fleur, et, dans les ordons, les layottes qui taillaient, chantant, en cotillon court.

Un autre monde s’offrait à nous, lumineux et grouillant de vie. Là-haut, ce matin, chez nous, encore les bois noirs et l’hiver ; ici, en soirée, le printemps, les gens dans les vignes et le claquement joyeux des sécateurs.

En passant, on faisait de grands signes aux femmes en leur criant la vieille chanson que nous adaptions aux circonstances :

 

C’est les gens d’Arcenant

Qui sont de bons enfants mes enfants !

A-z-élevant des biques

Po corner les passants mes enfants !

 

Et les filles, se redressant, les mains aux reins, répondaient sur le même air, jamais prises de court :

 

C’ast les bouseux d’Ivry

Les mégeux d’pissenlits

Les raiguignoteux d’harbe

Et les mairchands d’fagots,

Que nos aippoutaint d’lai marde

Po povouèr boère in cop

Larigot63 !

 

Oui, nous leur apportions des tombereaux de merde : du fumier pour leurs vignes, des tombereaux d’or, pour tout dire, et des quartiers de cochon mort, et du laitage, toutes choses qui manquaient grandement aux vignerons, monoculteurs impénitents qui, au retour, allaient charger nos voitures de tonneaux pleins. C’était là le troc en question.

On arrivait bientôt dans le village, admirant la propreté des chemins et des cours. Quelle différence avec chez nous, où les rues étaient pavées de bouses !

 

Prenons maintenant dignement notre temps pour conter ce qui suit, car c’est là que je devais entamer la fameuse et inépuisable bouteille qui allait faire les délices, que dis-je ? l’ivresse de ma vie !

Oui, quelqu’un était là qui, par la grâce de Dieu, devait me révéler à moi-même : il était cinq heures du « tantôt » (ainsi nommait-on la soirée, chez nous). Nous étions en train de désharnacher nos bêtes et de les bouchonner avec une poignée de paille avant de leur donner leur picotin, lorsque les filles, revenant des vignes, entrèrent dans la cour.

Je les connaissais presque toutes, pour les avoir vues à de précédents voyages, mais parmi elles je vis une brune qui me regardait. D’un geste qui me restera là, éternellement, elle enleva la capeline qui enchâssait ses bonnes joues rouges, et je la vis, avec ses cheveux bruns, sa peau dorée.

Moi, je restais, le bouchon de paille en l’air, la bouche ouverte comme pour avaler la pleine lune. Ma jument piaffait pour me dire : « Frotte ! Mais frotte donc ! Tu vois bien que je suis fourbue et en moiteur, et que je vais prendre un chaurefroidi ! Allons, allons frotte, pangnias ! »

Lorsque la fille eut disparu dans la maison, alors seulement je retrouvai la force de bouchonner, mais les camarades avaient fait le travail à ma place : la jument était avoinée, les tombereaux vidés, les harnais étalés sur la murette, et je restais, les yeux grands ouverts, comme un loir devant une chaufferette.

Heureusement le maître était arrivé, un panier de bouteilles à chaque bras, et je me trouvai entraîné vers la table où devait désormais se concentrer toute notre activité.

— Buvez ! Mais buvez donc, cré vains dieux ! Vous devez avoir soif après sept lieues de mauvais chemins à trotter à côté de vos attelages ! lançait l’homme en jouant du tire-bouchon avec une grande efficacité.

Assoiffé pourtant par la marche et les rudes caresses du vent d’est, je ne m’occupais guère de mon verre et, dans la demi-obscurité de la salle je cherchais des yeux cette fille.

Elle apparut enfin avec ses camarades, pour nous prier de retirer nos coudes de la table, afin de pouvoir y poser les assiettes et les couverts. Elle était maintenant dégagée des épais caracos que les vigneronnes superposent pour aller aux vignes : son corps tenait les promesses de son minois, elle était de la race et de l’humeur convenables, cambrée comme pouliche, hanchée à merveille, jambée comme pas une, et ses bras, ah ! ses bras ! nus jusqu’à l’épaule, à vous en donner le virot !

Et voyez comme vont les choses, pour peu que le bon vent veuille franchement les pousser : elle se trouva placée à côté de moi pour le repas. N’avait-elle pas choisi cette place elle-même ? J’en eus la certitude intime. (Alors que chez nous les femmes ne prenaient pas place à table, les vigneronnes, elles, mangeaient avec les hommes.)

L’heure était arrivée pour moi de parler. Je le sentis dans ma tête, mais aussi dans tout mon corps et je n’avais pas encore fini ma soupe ni mon chabrot que je lui avais déjà raconté ma vie. Sans oublier ma bronchite double.

Je sentis bien que le Grand Veneur éternel ne m’avait, dans ma prime adolescence, lancé sur la fausse piste de la petite Kiaire, mon aînée de cinq ans, que pour me conserver tout neuf et bien en souffle pour me découpler sur cette voie chaude, au bon moment.

Et la chevrette, sans forfanterie, mais sans non plus de retenue excessive, se laissa approcher ; je devais toujours me souvenir qu’elle me dit bien gentiment, en rougissant comme griotte, alors que nous attaquions le bœuf bouilli :

— C’est drôle : il me semble que je vous ai toujours connu !

C’était la chose qui devait être dite, à la face de Jehovah. Bien sûr, je lui répondis :

— Comme c’est curieux : moi aussi !

Et je ne mentais certes pas. Sa voix, son odeur, sa peau duveteuse, son regard droit, tout cela m’était déjà familier depuis des siècles. Je l’attendais. Depuis toujours je savais que ce grand éblouissement me prendrait et ne me lâcherait plus jamais. C’était déjà ce que j’avais voulu affirmer en écrivant sur les murs de ma cellule de l’Accueil des étudiants, cette phrase du Dante : tu verras béatrice !

Je lui dis aussitôt :

— Comme c’est étonnant : si je n’avais pas attrapé cette foutue pneumonie double à lécher l’asphalte parisien, je ne serais pas là aujourd’hui !

Vérité de La Palice, mais qui avait désormais un sens dans notre langage secret. Elle serra les lèvres en pâlissant un peu et, en regardant le fond de son écuelle :

— Et cela vous ferait faute, peut-être ?

— Ah ! sûr que ça me ferait faute ! répondis-je fortement en avalant ma bouchée de travers.

J’étais persuadé qu’on ne pouvait être plus explicite ni faire de déclaration plus hardie, pourtant je devais aller beaucoup plus, loin encore, comme on verra.

Elle était venue dans cette maison, invitée pour les vacances de Pâques par les deux filles du patron, ses camarades, mais elle était des Maranges, le pays des vins aligotés. Son père y était maître chaudronnier, fabricant d’alambics :

— … Pas de ces casseroles en cuivre laminé, soudé et embouti, comme il en sort des grandes usines ! grondat-elle avec mépris, mais de vrais alambics, tout faits au petit marteau à mater, d’une pièce, avec un col de cygne qui est à lui tout seul une merveille !

Je pensais : « Pas si beau que le tien, ma belle, le col de cygne des alambics paternels », mais je me contentai de dire :

— Je voudrais voir ça ! Les choses qui sortent de la main des hommes de l’art, ça me plaît ! Pensez : j’ai un grand-père maître ferronnier, Sandrot la Gaieté du Tour de France, et un autre qui est…

Mais les yeux pleins d’étincelles, elle me coupa joyeusement en riant :

— Vrai ? Alors nous sommes de la même coterie ?

Ah ! sûr que sa coterie était la mienne ! Elle me parlait bien en face et son haleine m’arrivait, directe, fraîche comme le parfum d’une églantine, et je me rapprochais, malgré moi, pour le humer, au risque de paraître inconvenant, mais elle ne paraissait pas s’en offusquer et s’approchait aussi :

— C’est une chance qu’on se soit rencontrés ! roucoulai-je.

— Voyez : c’est votre pneumonie double… A quelque chose malheur est bon !

On éclata de rire.

— Faire un alambic ! dis-je enfin pour relancer le dialogue sur une voie plus prudente, je voudrais voir ça !

Elle eut alors un pli douloureux sur la lèvre et un nuage passa dans son regard :

— Malheureusement…, commença-t-elle.

Et elle me raconta le drame : son père était un de ces vrais maîtres chaudronniers bourguignons, spécialisés dans le matériel vinicole, un artiste, exigeant, intransigeant qui fabriquait des alambics éternels, avec des parois de deux millimètres d’épaisseur, des alambics honnêtes et francs. Mais les grandes usines du Creusot, et d’ailleurs, lançaient sur le marché d’autres alambics fabriqués en série comme des boîtes de conserve, avec des cuivres minces comme feuille de papier à cigarettes et qui, forcément, pouvaient se vendre deux ou trois fois moins cher. Et ces mêmes grands voleurs ne se faisaient pas faute de les fourguer momentanément à perte pour tuer tous les artisans de la bonne école et monopoliser la chose.

Je compris que le maître-chaudronnier-de-père-en-fils-depuis-deux-ou-trois-siècles, l’artisan de « la bonne école » compagnonnique, avait bien de la peine à vivre et même qu’il était dans de très mauvaises affaires.

Auprès de sa fille j’avais bonne mine à faire le joli cœur, moi, élève de cette Ecole des Hautes Études commerciales où l’on m’apprenait justement toutes les méthodes modernes de dumping, de marketing, de standardisation, de taylorisation, de productivité et autres criminelles sornettes, au rythme d’une horloge pointeuse !

J’en fus tellement honteux que je me tus, le nez dans ma meurette d’œufs, à laquelle je ne trouvais plus qu’amertume. Mais la fille était là, près de moi. Bien que séparé d’elle, honnêtement, par un intervalle d’une dizaine de centimètres, je sentais le chaud de son corps qui traversait l’espace et le velours d’Amiens de mon pantalon. Il était évident que des choses définitives, bien plus importantes que la grande crise économique qui commençait, se passaient entre elle et moi.

On en était à développer nos vues, parfaitement communes, sur la vie, l’amour, le mariage, les enfants (quatre enfants, c’était son rêve. Surtout pas d’enfant unique !). Nous étions tout seuls au milieu de cette frairie bruyante que devient facilement le souper dans nos pays. Si seuls que depuis quatre bonnes minutes on se gaussait de nous à pleine voix sans que nous nous en fussions aperçus.

— Coucou ! disaient les uns, revenez parmi nous, les deux pigeons !

— S’il vous plaît ! Nous sommes là ! hélaient les autres.

— Holà, les amoureux ! Vous n’êtes pas seuls !

Ce fut sans doute le mot « amoureux », que l’on ne prononçait alors que très rarement en Auxois, qui nous réveilla et, du point fort élevé où nous étions montés, nous fit retomber brutalement sur nos chaises. Elle devint cramoisie comme une oronge et, la figure dans les mains, s’enfuit au fond de la pièce avec ses deux camarades, et toutes trois se mirent à rire à en perdre le souffle.

Ce fut le signal d’une danserie improvisée. Faute d’instruments, tout le monde chantait et les vieux tapaient leurs sabots l’un contre l’autre, à la vieille mode, ou bien sur la table avec les cuillères.

Au début, un peu honteux, j’évitai de danser avec elle, invitant par politesse les deux filles de la maison, mais après trois ou quatre tournées, nous nous rejoignîmes, rassemblés inexorablement par un magnétisme prodigieux, comme deux jeunes mariés se retrouvant après une semaine de séparation. Mais elle refusa de danser en disant, avec l’accent des Maranges :

— J’y sais pas ! Et j’y saurai jamais !

— J’y aime pas tant non plus ! mentis-je, avec mon accent de l’Auxois. J’avais pourtant grande envie de la « gigouégner », comme disait la chanson, mais nous revînmes sagement nous asseoir, pour parler, alors que les autres riaient et que la patronne, nous regardant en joignant les mains, s’écriait :

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais y est pas possible ! Mais regardez-les donc ! Si on aurait pensé à ça !

Il est sûr que « ça » devait sauter aux yeux. Pourtant nous ne nous connaissions que depuis quatre heures !

Après quoi les filles et les femmes disparurent dans le « lévier » pour aller échauder la vaisselle et les hommes se mirent à boire. Le maître avait bien des bouteilles à nous faire goûter : « Et celle-ci, toute jeunette ?… Et cette autre, plus grandette ?… Et celle-là, déjà bien en chair ? ! » avant d’en arriver à celles des grandes années, qui avaient du corps, de la jambe, du corsage… voire de la cuisse !

Certains alors chantèrent. Les filles surtout, mais pas elle. On lui disait :

— Allez Dédée ! Tu nous le chantes ton « gai pinson » ?

— Oh ! pour sûr que non ! disait-elle, confuse, en s’allant cacher derrière le rideau de baldaquin.

Avec mes camarades charretiers, on leur lança, comme l’on put, sur un air de Noël, ces paroles que nous avions faites tout exprès pour les vignerons :

 

Sans les gars de la Montaigne,

Mon gentil layot,

te n’éros po feumer tai veigne

Que tes vieux pessaux ! 64

 

… Et puis, le passetoûgrain aidant, le ton monta, et une voix de grand-père lança les premières notes du fameux chibrelis, qui ne se chantait plus guère à l’époque :

 

Le vieux gigouégnot la veille

Peu lai veille gigouégnot le vieux

Ah qu’i gigouégnot ben tous deux !

Et tins donc bon, belle Madeleine !

Et tins donc bon, belle Madelon !

 

Ce refrain, sur un rythme des plus coquins, était laissé à l’improvisation des gens, aussi les autres ne se firent pas faute de lancer, à notre adresse :

 

Et tins te bon, belle Drélotte

Et tins le bon, ton maquignon !

Et tins le bon, ton bûcheron !

 

Le maquignon, le bûcheron, c’était moi, homme de pâturage et de forêt, et la Drélotte, c’était elle, Drélot étant le diminutif d’André.

Elle prit cette allusion sans baisser les paupières, et même en se rengorgeant, comme pour dire : Eh bien, oui, je le tiens bon et je ne lâcherai pas !

Comment être en reste. Je me lançai à mon tour dans l’improvisation, en chantant, tapant du talon, Lai feulotte (la fileuse), une très vieille rengaine de mes aïeules, dont l’air et le rythme, un peu hypnotiques, étaient seuls fixes, les paroles étant laissées à la fantaisie de l’improvisateur, le refrain : Tojors dru dru, tojors drûment, permettant toutes les intentions personnelles.

Je m’en donnai à cœur joie en intercalant les allusions les plus subtiles à cet enthousiasme qui me soulevait de terre et à cet espoir qui laissait entrevoir un avenir enivrant… toujours dru dru, toujours drûment !…

Enfin, comme l’on put aussi, on alla se coucher. Comme tous les lits étaient pleins, on étala, sur une couche de sarments, nos bottes de paille dans la cuverie, réchauffés que nous étions extérieurement par la fermentation de vin en cuve et intérieurement par le travail de vin en panse, et moi-même par un drôle de réchaud qui n’avait rien à voir avec la chimie organique !

 

Le lendemain, très tôt avant le jour, on chargea chaque tombereau de deux feuillettes pleines, calées de quartauds, de bouteilles de marc et de ratafia que l’on couvrit de sarments et de fagots, on attela les juments, et ce fut le départ, alors que les poulettes dormaient encore ; tout au moins je le pensais ; mais, alors que les essieux se mettaient à chanter, les volets d’en haut s’ouvrirent et trois minois ébouriffés se montrèrent.

Une voix cria : « A bientôt ! » C’était la sienne, je le savais.

En pleine nuit, et non par la route mais par le chemin forestier qui remonte la combe Perthuis jusqu’à la source du Raccordon. Un affreux chemin de thalweg, à moitié torrent, en plein bois, avec des fondrières d’un mètre de profondeur où les voitures plongeaient jusqu’au moyeu dans les cascades. Puis ce fut la montée dans le bois de Montmain par la grande desserte, ou aucun charroi n’était passé, c’est sûr, depuis au moins dix ans.

Pourquoi tant de détours et de difficultés ? direz-vous.

Tout simplement parce qu’il fallait éviter les routes et surtout les carrefours souvent tenus par les équipes volantes des gabelous, les hommes des « Indirectes ». Car vous pensez bien que tout ce liquide voyageait sans passe-debout, sans congé. Où eussent été le bénéfice et le plaisir, si nous avions payé les droits, je vous le demande ?

La montée était roide. Il fallait s’élever du fond de combe jusqu’à la cote 600 ; nous dûmes dételer pour mettre toutes les juments à chaque tombereau. Arrivés au sommet il fallait dételer et redescendre pour remonter chaque véhicule, en jurant. Par endroits, les fondrières étaient si profondes qu’il fallut les combler avant de s’y engager. Heureusement qu’il y avait là des piles de bois de moule abandonnées depuis la dernière coupe. On en jeta deux où trois stères par-ci, par-là dans la gouillasse, où les roues trouvèrent appui.

A onze heures seulement nous étions tous regroupés pour traverser au trot la première route et reprendre en hâte une vague piste qui nous conduisit dans le bas de Gouey, dans les friches, les tailles et les épines noires.

C’est là que nous vîmes arriver devant nous, tout courant, dans les éteules, devinez qui ?… La Gazette, le vieux fou, pas si fou que ça, qui agitait ses bras en sémaphores :

— Je me suis détourné de ma grande tournée de printemps pour vous prévenir ! dit-il en soufflant comme fouine enragée.

— Quelle tournée ?… Nous prévenir de quoi ?

— J’accomplissais le grand pèlerinage du solstice ! Je suis le dernier druide à savoir où et comment…

— Allez allez ! Raconte ton conte !

— … Sans moi, vous le savez bien, la Bourgogne ne rendrait plus le culte au soleil, le culte de ses ancêtres…

— On sait, on sait !… Alors ? Nous prévenir de quoi ?

Il eut un grand geste du bras :

— Mes pauvres beuzenots, dit-il, n’allez pas par là : « Ils » sont au carrefour d’En-Bruant !

On détacha des avant-gardes qui s’avancèrent en reconnaissance dans l’épais taillis. Une heure plus tard, ils revinrent pour nous confirmer que les argousins étaient postés sur la départementale 25, juste sur le passage obligé de la ligne de faîte qui fait frontière entre le pays du vin et le nôtre. Le bon endroit pour pincer les contrebandiers.

On décida de tenter le passage un peu plus à l’ouest dans le virage, par la desserte de Trentinière.

Le coup fut fait promptement, au grand trot, sans un juron ni un coup de fouet, après qu’on eut prudemment graissé les essieux. Au-delà de cette route, c’étaient les grandes forêts profondes de Détain, qui vont, comme chacun sait, jusqu’aux abords d’Antheuil et aux friches de Saint-Jean-de-Bœuf. Arrivés là nous étions chez nous comme truite en eau courante ! Quel était le gabelou qui eût pu nous suivre dans ces fourrés, ces rochettes, ces noirs genévriers où seuls les chevreuils et les cochons sont à leur aise.

La Gazette nous quitta bien vite, car son culte l’appelait aux dolmens de Ternant, un peu plus loin vers le nord-est, à proximité du bois de la Dame.

— … Au bois de la Dame ! clamait le vieil eubage… Au bois de la Dame où sont les souvenirs !…

Et, me prenant par le revers de ma veste :

— La Dame !… T’entends ?… La Dame !… Tu sais qui est la Dame ?

— Boh… La Sainte Vierge, probable ! Il éclata de rire :

— Mon pauvre gnaûlu ! L’arrière-grand-mère de l’arrière-grand-mère de la bonne Vierge n’était pas encore née que cette Dame-là avait déjà un temple au fond de la vallée de Taro !… Taronantos !… Ternant !

— Mais cette Dame, Gazette… ?

— Je te dirai ça une autre fois ! cria le Vieux qui déjà trottinait en piquant tout droit vers le nord-est, dans l’immensité.

Ce n’est que le soir que nous montrions notre nez à l’entrée des hautes friches, et, à la nuit noire, nous arrivions, les oreilles rouges, le sang tapant à grands coups après quatorze heures de charroi sauvage, fourbus, mais fiers et tout émoustillés d’avoir « passé » de la boisson !

J’avais une autre raison d’être émoustillé.

Je ne pus me retenir de dire à mes vieux que j’avais rencontré une fille, mais je biaisai en racontant l’histoire de son père, le maître chaudronnier, assassiné par les grandes usines.

Le vieux Tremblot me prit par le bras :

— Tu vois, me dit-il en grondant, tu vois, c’est partout pareil : l’artisanat est mort !… Mort, qu’il est !… Mort !

Puis s’étant mis à vaticiner :

— … Des alambics en série !… Des automobiles en série !… Tu vois à quoi ça nous conduit ça ?… A la surproduction… au chômage… A l’inflation ! (la fréquentation de l’Ethiopien et la lecture de Forces, de Marthe Hanau, lui avaient donné le nouveau vocabulaire sans lui retirer son écrasant bon sens)… Attends ! Ils n’ont pas fini d’endêver65, tes conscrits, leurs enfants, leurs petits-enfants !… Hahaha !

Et son rire.

Six mois plus tard, avant de repartir pour l’Ecole, lui ayant annoncé que cette fille des Maranges était à mon goût, je vis ses oreilles bouger, comme s’il avait eu grand-peine à avaler. Il prit un drôle d’air :

— On verra ça… Cré vains dieux tu la connais à peine !

— Cré vains dieux, oui, je la connais ! Je la connais comme Adam connaissait Eve le jour de l’inauguration du Paradis terrestre ! osai-je crier.

— Peut-être bien. Peut-être bien ! ronchonna-t-il, très surpris de ma première rébellion.

Puis, se ravisant, sur un ton faussement conciliant, et en vérité très cinglant :

— C’est égal ! Il y avait pourtant assez de filles par ici. A fallu que tu en ailles chercher une chez les mécréants !

Je m’attendais à celle-là ! Les « mécréants » ! Par-dieu oui, je savais bien qu’au-delà de la falaise du Bout-du-Monde, du Mont-de-Sène et de Rome-Château, aussitôt qu’on entrait en Saône-et-Loire, c’était, pour nous, le pays des mécréants. Oui, je savais bien qu’une frontière se faufilait par là, séparant encore deux tribus gauloises qui n’avaient pas encore réglé leurs comptes. Mais que pouvais-je y faire ? Peut-on éteindre l’éblouissement ? Peut-on faire taire les trompettes d’or ? Même si l’on est Mandubien et que l’on rencontre une belle Eduenne ?

Et puis enfin : tout cela n’est-il pas du Bourguignon-Salé ? N’avions-nous pas, à quelques expressions près, le même parler, la même rondeur du verbe ? Le même amour sensuel et absolu : tellement sensuel qu’il tournait à la mystique, tellement absolu qu’il atteignait carrément au fatum des Anciens ?… Et surtout les mêmes vues sur le mariage, la famille, sur le travail, le respect de soi-même…

Ah ! qu’ils étaient donc stupides, ces vieux rabâcheurs attachés à ces ridicules préjugés de race !

Je n’ai pas employé alors le mot « raciste », car il n’était pas en usage en ce temps-là, mais le cœur y était.

Mais peu importait : j’avais vu Béatrice ! Il me restait toutefois à la mettre à l’épreuve devant la Combe-Morte.

 

 

 

Et d’abord la revoir.

Voilà ce qu’il me fallait réussir sans tarder, car pour avoir si longtemps et si sagement attendu Béatrice, mon impatience n’était que plus grande. En vérité, ce n’était pas de l’impatience, mais une vague profonde, comme un de ces séismes fracassants qui, je le suppose, firent culbuter notre planète d’une ère dans l’autre. Moi, je passais de l’ère solitaire à l’ère conjugale, ni plus ni moins, et le maire et le curé ne pourraient que consacrer le phénomène.

Il n’existait, entre nos deux vallées, aucun service de patache ni d’autobus. Sur la carte d’état-major que me prêta le comte Charles-Louis, j’étudiai donc très soigneusement la possibilité de faire, à pied, dans la matinée, en partant avant le jour, les quarante kilomètres de l’aller et de revenir dans la nuit suivante. En tout seize petites heures de marche, ce qui était, franchement, à la portée du premier amoureux venu.

Comme je repérais, un par un, les raccourcis, tout en graissant mes souliers, Charles-Louis me proposa tout simplement sa bicyclette.

La bicyclette ! l’engin le plus merveilleux qui ait jamais été inventé par l’homme ! Avec elle je pouvais faire l’aller et le retour en quatre heures seulement.

Je fis le premier voyage à la fin d’avril et je la revis. Je déboulai dans son village sans crier gare, par un beau jour de printemps, comme dans les livres, et sans tambour ni trompette.

Me croira qui voudra, elle m’attendait.

Elle me le dit aussitôt que je m’arrêtai devant sa fenêtre. J’en fus émerveillé. Je ne l’avais pas prévenue, personne ne lui avait soufflé mot et la première phrase qu’elle prononça fut pourtant, j’en donne ma parole :

— Je vous attendais !

Elle accrut encore mon émerveillement en ajoutant :

— Je savais que vous deviez venir !

Et moi, je savais qu’elle savait, bien sûr !

— Et comment aviez-vous deviné ça ? ne pus-je m’empêcher de lui demander, pour me donner contenance.

Elle devint toute rouge et balbutia :

— Une idée… comme ça !

Ainsi commençait le prodigieux dialogue, le dialogue d’amour, qui paraît si ridicule aux autres, mais dont chaque phrase, chaque mot, chaque souffle a un sens profond qui vous entre dans le corps et semble se mélanger avec votre sang. Véritable coït verbal où le seul son de la voix, et de cette voix-là seulement, commande l’orgasme.

 

 

Combien de fois fis-je ce voyage, par-dessus les crêtes d’Auvenay ou de Santosse ? Combien de fois ai-je chanté mon cocorico en découvrant, du haut d’Aubigny-la-Ronce, et par-dessus la vallée de l’Arroux, tout le Morvan ? Combien de fois ? La Gazette pourrait mieux que moi le dire, car je ne sais où se cachait le vieux faune, mais il ne manquait pas, en débitant sa chronique, de faire état de tous mes passages. C’est ainsi que la nouvelle en parvenait aux oreilles des miens, souvent même avant que je fusse revenu, en sueur, langue pendante. Et si ce n’était la Gazette qui jasait, c’était quelque autre. Le télégraphe montagnard ronflait comme la foudre, même par-dessus la frontière de la tribu. La brigade des mœurs nous tenait à l’œil !

On aurait dit que le vent, les étourneaux et les ramiers se faisaient agents de transmission.

A mon retour j’arrivais donc innocemment au village. Je filais remettre le vélo du comte dans son garage et je rentrais au bercail en traînant les pieds, avec l’air d’un gaillard trop nourri qui a promené sa flemme de fenil en grange, à longueur de journée.

Je n’avais pas posé le pouce sur la chevillette du loquet que j’entendais une voix, venant du fond de l’atelier :

— Alors ? Ils ne t’ont pas encore détroussé, cette fois, les Eduens ?

Ou bien, d’un air ingénu :

— Ils te laissent toujours passer à la douane de Nolay ?

Ou encore, curieux :

— Ça ne les fait pas trop endêver, ceux des Maranges, de voir un gars de la Montagne rôder autour de leurs layottes ?

Puis, en confidence ;

— Méfie-toi bien qu’ils ne t’attaquent dans les défilés de la Cozanne ! ou dans le ravin du Bout-du-Monde !

Et enfin :

— La frontière du pays de Joudru n’est pas encore fermée ?

Et ce jeu-là dura tout l’été avant que j’ose parler à la belle de la Combe-Morte. Je m’étais bien gardé de lui dire que j’étais étudiant à Paris. Je voulais être choisi pour moi. Enfin, un jour, j’osai lui confier mon secret : j’avais découvert un hameau abandonné, dans les bois, et j’avais formé le projet de le reconstruire et de le faire revivre.

Ayant dit, j’attendis la réponse. Elle ne se fit pas attendre : elle me regarda droit dans les yeux, me prit la main et je vis ses pupilles se dilater :

— Non ?… Y est pas possible ? dit-elle sans perdre son parler.

— Hé si !

— Alors, je voudrais voir ça ! Sûr oui, je voudrais voir ça !

— Tu le verras quand tu voudras.

C’est ainsi qu’il fut convenu tacitement que nous irions nous fiancer secrètement là-haut, dans un cadre qui serait au diapason de cette sacrée symphonie qui nous faisait tremblants comme feuilles et pourtant confiants et solides comme roc.

 

Le voyage eut lieu le deuxième dimanche de septembre, jour d’ouverture de la chasse. Mais au diable la chasse ! Je venais de mettre sur pied un autre gibier et d’empaumer la vraie voie chaude !

Il était convenu qu’elle viendrait jusqu’au-dessus des falaises du Bout-du-Monde, où la Cozanne fait ses premiers sauts de cabri, sur les pierres blanches. C’est là que je l’attendrais, juste à l’entrée de notre Montagne.

J’étais au carrefour de Vauchignon alors que, tout au fond, derrière le Revermont, se levait le soleil, dans sa gloire de septembre. Les dernières vignes montaient courageusement à l’assaut du socle où je me trouvais perché. Elles s’arrêtaient à mes pieds, au bas des falaises, rebutées par la caillasse, vite étouffées par la forêt qui, elle, semblait déferler de l’arrière-pays, qui est le mien, pour submerger le pays-bas des vignes.

Je la vis alors monter vivement les derniers raidillons, poussant sa bicyclette, et elle arriva, le nuque embaumée de sueur, comme une fleur perlée de rosée.

Je tremblais qu’elle ne fît la moue à l’idée d’aller se perdre dans une combe abandonnée de la Montagne forestière, toute pleine de ronces et d’épines, en pleine tribu ennemie. Eh bien, tant s’en fallut ! Ses yeux brillèrent de joie à la pensée d’aller s’y égarer, au péril de sa réputation et elle se mit à pédaler comme une dératée. C’était signe d’un grand enthousiasme et une preuve de la grande confiance qu’elle me faisait.

On traversa les merveilles habituelles de notre pays : des zones de terres cultivées, œuvre de civilisation, donc de long amour, perdues entre d’autres passages, plus vastes, œuvre de nature, venus tels quels du fond des âges. Enfin des villages, rares, mais si beaux qu’ils nous obligeaient à mettre pied à terre pour les embrasser.

Très vite, au fur et à mesure que nous avancions, le type des habitations se modifiait. Même la couleur et la rudesse de la pierre, car les pays de Bourgogne sont tranchés si nettement qu’en quelques kilomètres on change de latitude, de climat et d’âme.

Je vis qu’elle était saisie par la façon dont les maisons s’arc-boutaient solidement au revers des murgers, par les belles proportions de ces bâtisses en pierres crues, par l’habileté et la douceur avec lesquelles on en avait raccordé les inégalités, et accolé les différences. Elle me dit là-dessus des choses qui firent battre mon sang plus vite. Par exemple :

— Qu’on sentait, à l’évidence, qu’une population heureuse avait vécu là, en accord fervent avec la terre et le ciel, dans l’amour des tâches répétées à l’infini et dans le respect d’elle-même et des saisons. Une population heureuse, oui.

… D’où venait alors que la plupart de ces maisons étaient vides ? Que les ronces envahissaient les chène-vières et les jardins et que le coq gaulois du clocher pendait, au bout de sa croix, et battait sur le toit crevé ?

Venue du pays de la vigne, encore peuplé, elle était indignée. Mon cœur battait fort en l’écoutant, je vous prie de le croire, car ce qu’elle disait, c’était la quintessence de ma pensée. J’avais la preuve et la certitude que nous ne faisions déjà qu’une seule chair, car elle exprimait la même révolte charnelle. Et je pensais : « Que va-t-elle alors dire en voyant Ma Combe-Morte ? »

Et tout à coup, enfin, nous arrivâmes en vue de cette combe.

Il fallut laisser les vélos au revers d’un buisson, car le chemin était mangé, digéré par la végétation, raviné par les sources. On coupa au travers des friches folles et, tout à coup, dans son cirque de croupes boisées, apparut le petit hameau vide, sur son versant, au milieu d’une avancée des taillis. Je lui fis faire un long détour d’approche, pour qu’elle le vît bien, sous toutes ses faces.

Lui, on aurait dit qu’il savait qu’une belle fille le regardait : il faisait le beau, au mitan des hautes herbes sèches, il ronronnait, pelotonné comme chat sauvage, au revers des grands bois qui le surplombaient, immobiles de chaleur.

On y entra par le haut, pour voir l’échiné des toits se découper dans l’échancrure que formaient les deux lèvres de la Combe. Les maisons béaient, fraîches, avec une haleine sauvage. On eut bien du mal à gagner l’escalier de pierre et le grand seuil, car les ronces et la couleuvrine en défendaient vaillamment l’accès.

 

Elle ne dit plus un mot.

On entre enfin dans la grande salle.

Elle ramasse une brassée de bois sec, une poignée de paille qui jonche un placard ouvert, construit un feu avec un fagot, laissé là par des chasseurs sans doute, et j’y jette une allumette. Dans la première bouffée de fumée qui hésite à monter dans la cheminée, je lui dis :

— Ça doit être ce qu’on appelle « fonder un foyer ».

— Je ne peux pas voir une cheminée sans y allumer feu ! dit-elle, pour bien cacher son émoi.

Je viens de me trouver femme, pour l’éternité !

 

Elle se met tout aussitôt à préparer le repas. Bien entendu, de peur de « manquer », nous avons chacun apporté pour restaurer au moins trois personnes (« manquer », la grande peur des Bourguignons). Cela fait, ma foi, un joli tas de victuailles dont la vue nous met de belle humeur.

Sous la cendre vive, elle met cuire les œufs. Sur la cendre morte, elle fait tiédir le saucisson brioché et les goujères, deux spécialités de son canton. Dans ma timbale de bûcheron j’ai apporté une gibelotte qu’elle installe au fond de l’âtre, sur deux pierres. Je ne parle ni des fromages ni des flans, ni du Joudru de Nolay avec lequel nous commençons le repas de fiançailles.

Mon pépère Sandrot, « Persévérant la Gaieté du Tour de France », me l’avait bien dit :

— Quand tu prendras femme, regarde-la faire le feu : tu sauras tout !

Je la regarde, et ce que j’apprends d’elle, je l’avais déjà deviné : elle sait. Son feu est dru, rassemblé et franc. Elle le conduit comme on mène un chien fidèle. Sans hésiter, et presque machinalement, elle s’est fait un petit balai avec une touffe de « bois-la-ratte » que je lui ai apportée, et elle se met à faire une place nette sur la pierre du foyer, pendant qu’avec une lame de faucille rouillée, trouvée dans les gravats, je grave, en bonne place, sur le manteau de la cheminée, un écusson fait de nos deux initiales entrelacées, qu’elle regarde, l’œil humide, émerveillée.

Tout à coup, elle s’écrie, déjà maîtresse :

— Y’ost prôt ! Vins mérender66 ! (C’est prêt ! Viens manger !)

J’ai parfaitement compris car, phonétiquement c’est très proche de mon propre parler. Chez nous, on eût dit : « C’ast prôt ! Vins méger ! » Mais je fais mine de ne pas comprendre, car elle s’exprime là dans son langage d’outre-Cozanne. Hé oui, bien que notre langue soit la même, nous avons pourtant chacun notre façon de conjuguer le verbe être, et le mot « manger » est différent !

Elle répète, en tapant joliment du pied :

— Vins mérender ! Je m’entête :

— Vins méger !

— Vins mérender !

— Vins méger !

— Vins mérender !

— Vins méger !

Elle s’arrête, prend un air contrit, lève ses beaux bras au ciel et soupire, avec le sens le plus parfaitement bourguignon de la litote ironique :

— Las ! Ma c’ment don qu’i ailons fâre ? I ne porons don jémâ nos aiccorder ? !

(— Hélas ! Mais comment donc allons-nous faire ? Nous ne pourrons donc jamais nous entendre ? !)

… Et ainsi commencera la querelle qui nous amuse encore, à chaque repas, quarante-sept ans plus tard – et qui se terminera en amoureux batifolages chaque fois que les circonstances le permettront.

 

Pour que ce voyage fût parfait, il suffisait que quelques sangliers vinssent nous saluer. Ce fut une laie que nous découvrîmes, lorsque nous partions, à la corne d’une friche, suitée de ses six marcassins rayés, gros et vifs comme des roquets, qui disparurent à notre approche, en frétillant de la queue, la mère protégeant leur retraite.

 

Avant de reprendre nos vélos, nous nous sommes retournés pour regarder encore une fois la combe, et je ne sais plus lequel de nous deux a prononcé cette phrase :

  • Il est grand temps qu’on s’en occupe !

      • Le sort en était jeté ! C’était le commencement d’un nouvel âge pour le vieux pays.

 

Commarin, février 1978.