CHAPITRE 28

Âgé de seize ou dix-sept ans, l’Indien les dévisageait avec une attention soutenue, particulièrement Elmana, qu’il observait avec la curiosité d’un explorateur contemplant un animal inconnu.

« Qu’est-ce qu’il fichait agenouillé au bord de ce trou ? demanda Elmana.

— Je crois qu’il y a quelqu’un là-dedans, répondit Clara.

— Peut-être que c’est un des Rouges dont le chauffeur nous a parlé. Peut-être qu’il peut nous guider jusqu’à la frontière. »

Jean s’avança d’un pas dans sa direction.

« Est-ce que vous comprenez notre langue ? »

L’Indien ne réagit pas. Jean tendit le bras en direction de l’ouest et, par gestes, tenta de lui expliquer qu’ils souhaitaient passer de l’autre côté des montagnes. Son vis-à-vis sourit, inclina la tête, puis il se figea soudain, comme s’il avait perçu un bruit.

« Qu’est-ce qui lui prend ? grommela Elmana. Ces gars-là ont de drôles de réactions ! »

L’Indien se releva avec vivacité et, tourné vers le bas de la pente, scruta attentivement les environs. Une voix de femme monta de l’orifice sur lequel il était penché quelques instants plus tôt. Elle parlait une langue qui ressemblait à de l’anglais.

« Qu’est-ce que tu regardes, mon gars ? cria Elmana à l’Indien. Y a personne par là ! »

À peine avait-elle prononcé ces mots que trois hommes surgirent des rochers et des buissons proches, vêtus de manteaux de cuir usés, armés de fusils automatiques. Ils ne portaient pas l’uniforme des gardes royaux. Leurs yeux lançaient des lueurs sardoniques sous les larges bords de leurs chapeaux.

« Pour le même prix, les gars, on aura un foutu Rouge, une négresse et une blonde ! lança le plus petit d’entre eux.

— Y a tout ce qu’il faut pour s’amuser dans le secteur, ricana un deuxième, un homme corpulent au ventre proéminent. C’est encore mieux qu’à New York, dans cette cambrousse ! »

Il pressa la détente de son arme. La balle souleva un petit nuage de poussière entre les pieds de l’Indien. Le troisième, un homme élégant en dépit de sa barbe de plusieurs jours et de la poussière maculant ses vêtements et ses bottes, s’avança en direction de Jean.

« On peut dire que tu nous as fait cavaler, toi ! Mais, comme tu vois, on a fini par te remettre le grappin dessus.

— Vous êtes les pisteurs de Maxandeau ? demanda Elmana.

— Boucle ta grande gueule devant nous, la négresse, ou tu le regretteras ! On est les derniers vrais pisteurs d’Amérique. Les pisteurs de Maxandeau, ils valent pas tripette, ils ont perdu la magie, et puis ils sont après la future femme de Maxandeau, pas après ce gars-là.

— Ouais, ils sont même pas foutus de retrouver leur femme dans leur propre maison ! » gloussa le plus petit.

L’homme élégant examina Jean avec un sourire cruel.

« C’est Bernie l’Orléanais qui nous envoie. Tu te souviens de Bernie, pas vrai ? Il a pas aimé que tu partes sans prévenir et il nous a donné un paquet de fric pour qu’on te ramène à New York par la peau des fesses. Je crois bien qu’il veut te couler lui-même dans l’Hudson. T’aurais jamais dû lui confier tes cheveux. Nous autres, on a la magie avec nous pour remonter les pistes. »

Clara se tourna vers Jean, les yeux assombris par l’inquiétude.

« C’est quoi cette histoire ?

— Je n’ai pas eu le temps de t’expliquer…

— Tu l’auras jamais, mon gars, vu qu’on va repartir bientôt, parce qu’on en a plein les bottes, de fouiller ce foutu royaume.

— On va quand même prendre le temps de s’amuser avec les filles et l’Indien, pas vrai, Zac ? glapit l’homme corpulent.

— Sûr, ça nous fera une petite prime en plus. En attendant, Ti Richard, ligote-moi donc ces oiseaux-là. Et le premier qui résiste, je l’abats comme un chien ! »

Le plus petit des pisteurs extirpa plusieurs cordelettes des poches de son manteau et, poussant de petits rires hystériques, leur ficela les poignets et les chevilles en commençant par Clara. L’Indien se cabra lorsqu’il s’approcha de lui, mais le coup de feu qui souleva de nouveau une gerbe de poussière entre ses pieds le contraignit à rester tranquille.

« Ça nous fait une belle brochette ! s’exclama l’homme au ventre proéminent. On commence par qui ?

— Je propose… » commença Ti Richard, les yeux exorbités.

Un gémissement l’interrompit.

« Hé, on dirait qu’il y a quelqu’un là-dessous, fit le dénommé Zac en désignant l’orifice près du rocher.

— Ah, c’est donc ça qu’il cherchait le Rouge, tout à l’heure. J’croyais qu’il en avait après un fichu lièvre.

— Va donc voir, Gus. »

Le gros homme se pencha sur le bord du trou et le scruta un petit moment avant de se redresser avec un rictus.

« Décidément, ce coin paumé est plein de bonnes surprises !

— Dis-nous qui y a là-dessous au lieu de faire ton gros malin ! s’impatienta Ti Richard.

— Une fille.

— Une Rouge ?

— Penses-tu, une Blanche, comme toi et moi, et puis qu’a l’air plutôt jolie.

— Qu’est-ce qu’elle fiche dans c’trou ?

— Elle a dû tomber dedans, intervint Zac. C’est sans doute une clandestine qui cherchait à passer en Arcanecout et ce Rouge lui servait de guide.

— Qu’est-ce qu’on fait d’elle ? demanda Gus.

— On peut pas s’occuper de tout le monde. On en a déjà bien assez avec ceux-là. Elle est déjà dans sa tombe, y a qu’à la laisser crever dedans.

— Vous êtes des monstres ! » rugit Elmana.

Les regards des trois pisteurs se fichèrent en elle comme des serres de charognards.

« Si on commençait par cette grande gueule de négresse, suggéra Ti Richard en lâchant l’un de ces petits rires nerveux qui évoquaient les braiments d’un âne.

— Après, les femmes. Faut d’abord se dégourdir les jambes.

— Tu proposes quoi, Zac ?

— Commencer par le Rouge. On le relâche, on se place en triangle à environ cinquante mètres et on le canarde. C’est plus intéressant de tirer sur une cible mouvante, pas vrai ?

— Tu crains pas que les coups de feu attirent ces foutus gardes royaux ?

— On a des papiers en bonne et due forme. Ils seront bien contents qu’on fasse une partie du sale boulot à leur place. » Zac désigna d’un geste du bras les quatre prisonniers assis côte à côte. « Rouges et clandestins ne sont pas les bienvenus dans ce royaume.

— D’accord, grogna Ti Richard. Après, tu me laisses la négresse, hein ?

— Pourquoi t’es tant attiré par les négresses ? »

Ti Richard se rembrunit.

« Qu’est-ce que tu tentes de me dire, Zac ?

— Rien du tout, mon gars. Je constate, c’est tout. Chacun prend son plaisir là où il peut. »

Clara tira de toutes ses forces sur les cordelettes, mais elle ne parvint qu’à les enfoncer un peu plus dans la peau et les os de ses poignets. Ses doigts s’engourdissaient. Elle avait ressenti une joie indescriptible lorsque les effets des herbes s’étaient dissipés : Jean avait parcouru le long chemin entre Paris et La Nouvelle-Orléans sans papiers ni argent pour venir la chercher. Ces hommes à l’air cruel étaient les prolongements des épreuves terribles qu’il avait dû affronter au cours de son périple. Ses yeux cherchèrent ceux de Jean. Elle y lut un tel amour qu’elle faillit fondre en larmes. Leur route se brisait sans doute dans les contreforts de cette chaîne montagneuse, mais, à ses côtés, elle partirait en paix. Elle regrettait seulement d’être attachée et de ne pas pouvoir se jeter une dernière fois dans ses bras. Il lui rendit son sourire. Même dans les situations les plus désespérées, la vie semblait plus forte que tout dans son regard éclairé par la lumière de l’aube.

 

L’homme blanc détacha le prisonnier, lui ordonna de ne pas bouger et, le canon de son fusil toujours braqué sur l’Indien, alla se placer à l’une des trois pointes du triangle qu’il formait avec les deux autres chasseurs.

Les créatures monstrueuses de sa vision faisaient maintenant face à Élan Gris. Il remua les bras et les jambes pour rétablir la circulation sanguine de ses pieds et de ses mains. Il ne comprenait pas le langage de ces hommes, mais il savait qu’ils avaient l’intention de jouer avec lui comme un félin avec sa proie. Ils n’avaient plus grand-chose d’humain. Ils étaient sous l’emprise d’entités maléfiques, d’esprits ténébreux, aurait dit Tonnerre Grondant, ceux-là mêmes qui, selon l’homme-médecine, provoquaient les maladies et les conflits. Il jeta un bref regard au jeune Blanc assis entre les deux filles, la Blanche et la Noire. Il ne décelait pas le moindre soupçon de mépris ou de méfiance dans ses yeux clairs. Ni d’ailleurs dans ceux de la fille aux cheveux couleur de soleil. Ni dans ceux de la fille dont la peau évoquait le bois brûlé. Les silhouettes de sa vision, aucun doute, les êtres humains avec lesquels il pourrait bâtir un monde nouveau de l’autre côté des Rocheuses, plus respectueux de la terre et des enfants qu’elle portait.

Les pisteurs se préparaient à ouvrir le feu. Il observa les environs. Le grand rocher en forme de casquette se trouvait en dehors du triangle. Les autres saillies étaient un peu trop basses pour servir d’abri. Et puis, où qu’il aille, il resterait à la portée de l’un ou de l’autre des trois tireurs. Ils feraient probablement durer le plaisir, comme le chasseur et son chien dans le désert glacé du Nord, puis ils le tueraient quand ils en auraient assez. Ils n’avaient pas l’intention d’abandonner de vivants sur leur piste, sauf, s’il avait bien compris, le jeune Blanc qu’ils projetaient d’emmener avec eux. Il songea à Nadia, à sa souffrance. Les chasseurs ne lui accorderaient même pas la grâce de la tuer, ils la laisseraient mourir à petit feu au fond de sa cavité. La colère monta en lui, pas une colère fille de l’impatience, une colère profonde, terrible, juste, une colère qui l’emplissait de feu.

L’un des chasseurs cracha une succession de mots qu’il ne comprit pas. Une balle siffla à quelques centimètres de son pied. La séance commença. Ils visèrent autour de lui pour l’inciter à bouger. Ils ne voulaient pas d’une cible immobile, ou le jeu n’aurait aucun intérêt. Ils accompagnaient les détonations de cris, de sifflets et de rires. Élan Gris resta immobile jusqu’à ce que les balles le frôlent. Ils risquaient de se lasser et de l’abattre par dépit.

La colère grondait au fond de lui, si puissante qu’elle couvrait sa peau de gouttes de sueur. D’autres silhouettes accouraient sur le chemin de sa vision ; il lui fallait gagner du temps pour leur permettre d’opérer la jonction. Donner aux tireurs le plaisir qu’ils attendaient. Il bondit sur un côté pour éviter d’être touché au pied. Son mouvement déclencha une salve de rires. Les chasseurs s’accordèrent une pause pour recharger leurs fusils. Il en profita pour se tapir derrière une crête rocheuse. Elle ne le protégeait pas tout à fait de l’homme embusqué à mi-pente sur sa droite. Une balle ricocha sur la pierre près de sa tête. Des éclats rocheux lui cinglèrent le front. Il vit que le plus petit des trois se déplaçait de deux pas pour mieux le tenir dans sa ligne de mire. Il sauta sur ses jambes et courut en direction d’une autre saillie rocheuse. Les hurlements de joie des trois tireurs l’accompagnèrent dans sa course. Il n’y avait aucune ombre de peur en lui, il devait seulement leur en offrir l’illusion, exciter leur cruauté, prolonger le jeu.

Il courut d’un coin à l’autre du triangle en louvoyant, en plongeant derrière les rochers ou dans les creux. Les tirs se précisaient, les balles sifflaient à ses oreilles, miaulaient sur le sol ou sur les pierres. Une âcre odeur de poudre se diffusait dans l’air encore frais du matin. Les tireurs s’encourageaient, s’invectivaient, intensifiaient le feu. Lorsqu’il voyait l’un d’eux abaisser son arme pour la recharger, il se plaçait à l’abri des deux autres pour gagner un sursis de quelques secondes et reprendre son souffle. Il se ressentait des effets de son plongeon de la veille dans le lac glacé et de sa mauvaise nuit dans l’excavation de la paroi. Une balle lui érafla le mollet. Il ignora la douleur et continua à courir. Le visage de Nadia ne quittait pas ses pensées. Nadia dilatait son cœur et lui donnait le courage et la puissance de cent guerriers. La joie des chasseurs se transformait peu à peu en irritation. Ils cherchaient maintenant à descendre ce satané Rouge qui cavalait et sautait dans tous les sens comme un beau diable.

Une balle l’atteignit à l’épaule. Le choc l’arrêta dans sa course. Lui coupa la respiration. Le tireur lança un hurlement de triomphe, puis cria quelque chose à l’adresse des deux autres.

Les silhouettes grossissaient sur le chemin de la vision d’Élan Gris. Furieuses, dévastatrices. Il eut encore la force de se plaquer au sol pour éviter une nouvelle grêle de balles. Il était tombé au beau milieu d’une zone qui n’offrait aucun abri. Il roula sur lui-même en direction du creux le plus proche. Crut que son épaule déchiquetée par la balle s’arrachait de son corps.

Il lui fallait vivre, à tout prix, récupérer Nadia dans la cavité, la soigner, partir avec elle et ses trois compagnons en Arcanecout, devenir l’indispensable brin d’herbe dans la prairie.

Accomplir son destin selon les conseils d’Ours Brun, son père.

La colère se déversa soudain hors de lui. Aux exclamations et aux rires des chasseurs excités par le premier sang répondit un grondement jailli du plus profond de son ventre, jailli de la souffrance de son peuple, jailli des tréfonds de la terre.

 

« Seigneur, quelle boucherie ! » s’écria Elmana.

Le jeune Indien, touché par une balle, avait poussé un cri d’une puissance inouïe et les grizzlys avaient surgi tous les trois en même temps. Ils s’étaient approchés avec une discrétion et une vivacité étonnantes pour des fauves de leur gabarit. Ils n’avaient pas laissé aux pisteurs, surpris, le temps de se servir de leurs armes. Leurs coups de pattes dévastateurs les avaient projetés violemment au sol ou sur les rochers, puis ils s’étaient abattus sur leurs proies disloquées pour les achever. Leurs grognements sourds emplissaient le silence du matin. Le hurlement d’agonie d’un pisteur s’acheva en borborygme. Les deux autres avaient été tués sans avoir eu le temps de pousser un ultime cri.

« Ils vont s’en prendre à nous, murmura Elmana, terrorisée.

— J’ai l’impression qu’ils obéissent à cet Indien, avança Clara.

— Il ne s’agit pas d’une simple impression, dit Jean. Les ours vivent seuls d’habitude. »

Il observa l’Indien avec inquiétude. Il crut, comme il ne bougeait plus, que la balle avait atteint un centre vital.

« Tu penses qu’il est mort ? demanda Clara.

— J’ai d’abord cru qu’il avait reçu une balle dans l’épaule, mais elle l’a peut-être touché au cœur. »

Comme dérangés par leurs voix, les grizzlys tournèrent leurs museaux marbrés de sang dans leur direction.

« Seigneur, gémit Elmana en se tortillant dans tous les sens. Ils vont nous tomber dessus et ces maudites cordes nous empêchent de nous sauver. »

Les ours frappèrent le sol de leurs griffes puissantes, puis, après une nouvelle série de grognements, ils se dressèrent sur leurs pattes arrière et tournèrent à plusieurs reprises sur eux-mêmes.

« On dirait qu’ils dansent ! » s’écria Clara.

À l’issue de leur étrange ballet, qui dura une bonne minute, ils retombèrent sur leurs quatre pattes et disparurent aussi discrètement qu’ils avaient surgi entre les rochers et les arbres environnants.

Elmana poussa un énorme soupir de soulagement.

« Personne ne me croirait si je racontais un truc pareil ! »

Le regard de Jean se posa tour à tour sur les corps immobiles. Il n’y avait plus rien à espérer pour les pisteurs mutilés par les grizzlys. Il vit en revanche le jeune Indien se relever, prendre appui sur ses genoux, se camper avec difficulté sur ses jambes. Une tache pourpre maculait sa tunique au niveau de l’épaule. Il se dirigea vers eux d’une démarche vacillante et, à l’aide d’une pierre à l’arête aiguisée, entreprit de trancher leurs liens. Son sourire ne s’effaçait pas de ses lèvres malgré sa blessure qui lui tirait de temps à autre une grimace.

« Merci Seigneur, ça fait drôlement du bien ! » souffla Elmana quand elle put enfin se dégourdir bras et jambes.

Le jeune Indien les entraîna vers la cavité et, par gestes, leur expliqua que la fille à l’intérieur avait la jambe cassée et qu’ils devaient la sortir de là. Jean hocha la tête, récupéra les cordelettes qui avaient servi de liens, les noua solidement les unes aux autres, en accrocha l’extrémité au tronc d’un buisson, s’assura de sa solidité et entama la descente vers le fond de puits.

« Ça ira, Jean ? »

Il répondit à Clara d’un regard où se lisait une confiance inébranlable en la vie.