Un épais manteau blanc emmitouflait le véhicule des gardes royaux. De l’étroite lucarne de la grange, Élan Gris avait une vue partielle de la cour principale. Par chance, le blizzard avait soufflé depuis le milieu de la nuit, effaçant ses traces. Les gardes royaux étaient rentrés bredouilles à l’aube. Ils avaient cherché le fuyard dans les environs sans penser un instant qu’il avait pu se réfugier dans l’un des bâtiments annexes de la ferme.
Muni de son fusil et de son sac, Élan Gris avait enjambé le rebord de la fenêtre et s’était lancé dans le vide, abandonnant son manteau et ses gants qu’il n’avait pas eu le temps d’enfiler. Le bruit de sa chute avait attiré l’attention du garde resté à l’extérieur.
« Por aqui ! »
Un premier coup de feu avait déchiré la nuit. Élan Gris avait évité le projectile en effectuant un écart sur le côté et couru, toujours en louvoyant, en direction du portail. Une série de coups de feu et de jurons l’avaient accompagné dans sa fuite. Ils ne l’avaient pas empêché de sortir indemne de la cour. Il avait parcouru une centaine de mètres avant de se rendre compte qu’il ne tiendrait pas longtemps dans ce froid sans vêtements chauds. Il avait alors bifurqué sur sa gauche et était revenu vers les bâtiments en espérant que les flocons, très denses, recouvriraient rapidement ses empreintes. Il avait grimpé avec la vivacité d’un écureuil dans un arbre dont les branches hautes et décharnées effleuraient la lucarne d’une grange et s’était réfugié dans le grenier de la bâtisse. Assis sur les bottes de paille, décidé à vendre chèrement sa peau, il avait surveillé la cour toute la nuit. Il avait vu les gardes se disperser dans les environs. Comme il l’avait espéré, la neige avait comblé ses traces et coupé sa piste. Il s’était assoupi peu avant le lever du jour.
Des bruits de voix l’avaient tiré de son sommeil. Les gardes se dirigeaient vers leur véhicule, suivis de Sally. Leurs bottes s’enfonçaient dans la couche de neige d’une hauteur de quarante centimètres.
« Merci pour votre hospitalité, señora, dit un garde à la fermière.
— De rien, messieurs. Dommage que vous n’ayez pas pu capturer cette face de Rouge !
— Dommage surtout pour vous, señora. Pas facile de retrouver quelqu’un dans ce maudit blizzard. Bah, il n’ira pas bien loin sans manteau ni gants. M’étonnerait en tout cas qu’il se représente chez vous. On retrouvera sans doute son squelette au printemps dans les parages. Buenas dias.
— Buenas dias, señores. »
Les cinq gardes balayèrent la neige des vitres et du toit du véhicule avant de s’installer dans l’habitacle, démarrèrent et s’éloignèrent de la ferme au ralenti. Sally resta dans la cour jusqu’à ce que la voiture, tous phares allumés, disparaisse dans la tourmente. Élan Gris n’aurait su dire si le visage de la femme blanche exprimait des remords ou des regrets. Il se rappela les paroles de Tonnerre Grondant, l’homme-médecine : ne laisse pas la colère obscurcir tes pensées, concentre-toi sur l’essentiel, sur ce qui doit être accompli. L’essentiel, c’était de récupérer son manteau, ses gants et de la nourriture pour continuer d’avancer sur le chemin de sa vision.
Il attendit encore un bon moment avant de quitter son abri, craignant que la tempête ne contraigne les gardes royaux à rebrousser chemin. Il s’approcha avec prudence de la maison : Sally était probablement armée, comme tous les Blancs d’Amérique. Il jeta d’abord un coup d’œil par la fenêtre. La jeune femme et ses filles, toutes les deux aussi blondes que leur mère était brune, étaient attablées près de la cheminée. Le froid enfonçait déjà ses griffes dans ses os. Les flocons se déposaient tels des oiseaux de rêve sur ses cheveux et ses épaules.
Il arma son fusil et se dirigea vers la porte d’entrée. La surprise figea les traits de Sally lorsqu’il s’introduisit dans la pièce. Les deux fillettes eurent une réaction de terreur : l’apparition soudaine d’un Indien livide, couvert de flocons et armé d’un fusil s’apparentait sans doute à l’un de leurs pires cauchemars.
« Tu… t’es donc pas parti, le Rouge ? bredouilla Sally.
— Les gardes étaient tellement pressés de me chercher dehors qu’ils ont oublié de regarder dedans, répondit Élan Gris. Je suis seulement venu récupérer mon manteau, mes gants et un peu de nourriture. »
Une moue d’amertume étira les lèvres de Sally.
« Mon Calvin m’aurait étripée pour la saloperie que j’ai faite, murmura-t-elle, au bord des larmes. Mais il m’a abandonnée, j’ai un besoin urgent de fric et la garde royale offre une belle prime pour celui ou celle qui les aide à capturer un Indien échappé de sa réserve. Deux mille pesetas. Avec ça, les petites et moi on aurait pu passer l’hiver tranquilles. Faut croire que ça me réussit pas, de fricoter avec ces foutus gardes royaux…
— Vous êtes allée les prévenir au début de la nuit ? »
Elle hocha la tête.
« À pied, en plus ! En laissant mes deux filles seules avec un satané Peau-Rouge ! Je voulais pas prendre le risque de te réveiller si j’utilisais la voiture. Mais ces cons de gardes, il a fallu qu’ils garent leur bagnole à l’entrée de la ferme. Je suis sûre que c’est le bruit du moteur qui t’a réveillé. »
Élan Gris ne répondit pas. Dans le royaume du Nord, on donnait également de l’argent à ceux qui aidaient les soldats du grand-père blanc à la tête couronnée à reprendre les membres du peuple sortis de leurs réserves. Une tristesse profonde, venue du fond des âges, s’empara de lui. Pourquoi les Blancs s’acharnaient-ils à empêcher ceux qu’ils appelaient les Rouges à recouvrer leur liberté ? Est-ce que le fait de maintenir d’autres êtres humains dans des réserves, des prisons à ciel ouvert, leur procurait du plaisir, de la joie ?
« Qu’est-ce que tu vas faire de nous ? » demanda Sally.
Les fillettes levaient des regards épouvantés sur Élan Gris. Pourquoi les Blancs élevaient-ils leurs enfants dans le rejet des peuples des plaines ?
« Je vous demande seulement d’aller me chercher mon manteau, mes gants, et de me donner de la nourriture pour trois jours, répondit-il.
— Tu… tu veux donc pas te venger ?
— Je remercie le Grand Esprit d’être en vie et libre. Pourquoi chercherais-je à me venger ?
— Parce que je t’ai dénoncé, tiens !
— Il faisait nuit. Maintenant il fait jour. »
Le sourire de Sally ne chassa pas tout à fait l’amertume dans ses yeux.
« C’est suicidaire d’être un sage dans un monde de dingues, mon gars. »
Elle se leva et se dirigea vers l’escalier d’une démarche lourde, encore imprégnée de sommeil.
« N’ayez pas peur, les filles. Le Rouge n’est pas un mauvais bougre ! »
Les fillettes gardèrent leurs regards rivés sur le bois de la table jusqu’au retour de leur mère. Leurs lèvres tremblaient et Élan Gris crut qu’elles allaient fondre en larmes. Sally revint quelques instants plus tard avec le manteau et les gants de peau.
« T’es pas fou, le Rouge ! T’as choisi le fusil et le sac de cartouches plutôt que tes habits. Tout de même, on aurait dû se douter que tu avais cherché refuge dans un recoin de la ferme. T’étais où ?
— Dans un bâtiment empli de paille.
— La grange ? Comment ça se fait qu’on n’ait pas repéré tes traces ? La neige ne peut pas les avoir recouvertes si vite…
— Je suis passé par le grand arbre, répondit Élan Gris avec un sourire. Et puis je suis protégé par mon animal guide.
— Ah oui, tes foutaises superstitieuses… »
Elle lui tendit ses vêtements et retourna s’asseoir à la table. Les fillettes relevèrent la tête.
« Tu mangeras bien un morceau avant de partir. Assieds-toi avec nous. »
Élan Gris hésita, ne sachant pas s’il devait continuer d’accorder sa confiance à la femme qui l’avait trahi au cours de la nuit.
« On dirait que tu te méfies, hein, le Rouge. T’as bien raison, après le tour pendable que je t’ai joué. Au fait, tu connais mon nom, mais tu ne m’as pas donné le tien.
— Vous ne me l’avez pas demandé.
— Je te le demande maintenant.
— Je suis Élan Gris, fils d’Ours Brun et de Petite Louve, du peuple des Lakotas.
— Eh bien, Élan Gris, du fond du cœur je suis désolée pour cette nuit et je t’invite à partager notre déjeuner. »
Il partit à la fin du repas. Sally lui donna la moitié d’un pain qu’elle avait confectionné elle-même, le meilleur de tout le royaume du Centre selon elle, des noix, des noisettes, une part de gâteau de la veille, quelques morceaux de viande de bœuf séchée, trois œufs durs et une thermos de thé brûlant. Les petites s’étaient détendues et avaient fini par poser mille questions à leur hôte : comment c’était la vie dans les réserves ? Avec quoi jouaient les petites filles indiennes (elles avaient eu l’air surprises quand il leur avait appris que Loutre Vive, la petite sœur de leur interlocuteur, s’amusait elle aussi avec des poupées de tissu) ? C’est vrai que les Rouges mangent de la viande crue et boivent le sang chaud des animaux qu’ils tuent ? C’est vrai qu’ils capturent des Blancs pour les attacher à un poteau de torture et leur prendre leurs cheveux ? Et qu’ils se promènent tout nus dehors ? Et que leurs morts sont mangés par les corbeaux ?
Sally lui conseilla de descendre vers le sud du royaume. Il y ferait bien meilleur que dans les plaines du Kansas et il lui serait plus facile de traverser les Rocheuses.
« Faudra juste faire attention à pas croiser une patrouille de gardes royaux. Mais t’as l’air plutôt débrouillard, le Rouge. J’partirais bien avec toi en Arcanecout, peut-être que ça vaut le coup de vivre là-bas, mais j’peux pas trimballer mes filles sur mon dos. Bonne chance, Élan Gris. »
Il décida de suivre le conseil de Sally : en cette saison, il valait mieux franchir les Rocheuses au sud, là où les blizzards ne soufflaient pas et où le froid restait supportable. Il lui suffisait de longer une ligne parallèle à la barrière montagneuse. Il lui semblait être revenu dans le chemin lumineux de sa vision. Les ténèbres se dispersaient autour de lui, les monstres s’éloignaient.
La neige cessa de tomber. Il longeait les sentiers des crêtes, parfois balisés par des monceaux de pierre ou de bouts de tissu accrochés au sommet de poteaux, supposant qu’il aurait moins de chances d’y croiser des gardes ou des Blancs hostiles. La marche était harassante dans cette neige aussi molle que la vase au fond des rivières. Des hurlements trouaient de temps à autre le silence à peine effleuré par la bise glacée.
Au début de l’après-midi, alors que le soleil amorçait une timide apparition entre les nuages effilochés, il aperçut une silhouette dans le lointain. Il s’arrêta pour l’observer. Elle semblait éprouver les pires difficultés à s’arracher de la neige dans laquelle elle s’enfonçait parfois jusqu’à la taille. Elle était en tout cas en perdition, sur le point de renoncer. Elle vacillait à chaque pas. Élan Gris s’aperçut qu’il s’agissait d’une femme entravée par sa longue robe. Il comprit qu’elle ne représentait aucun danger et s’approcha d’elle. Au bout d’une cinquantaine de pas, il reconnut ce visage clair, ces cheveux couleur d’herbe sèche à la fin de l’été. Hâtant le pas, il arriva près d’elle au moment où elle s’effondrait dans la neige.
« Nadia. »
Elle rouvrit les yeux et eut un faible sourire lorsqu’elle le vit.
« Élan… »
Elle perdit connaissance.
Elle revint à elle quelques instants plus tard. Élan Gris lui glissa le goulot de la thermos entre les lèvres et l’obligea à boire plusieurs gorgées de thé chaud. Il avait cru qu’elle partait pour les plaines de l’au-delà et s’en était désolé. Quand les paupières de la jeune Blanche s’étaient enfin soulevées, son cœur avait bondi d’allégresse. Il lui fallait trouver un abri pour qu’elle puisse se réchauffer, se restaurer et se reposer. Les environs ne proposaient aucun refuge, pas même des rochers plats sous lesquels ils auraient pu se glisser. Le récit d’un ancien lui revint en mémoire : il s’était gardé en vie au milieu des grands froids en se servant de la neige comme d’un tepee. La neige, lorsqu’on la découpait et la tassait, était aussi solide que le mur de pierre d’une maison ou la cloison de toile d’un tepee.
Tout en jetant des coups d’œil inquiets à Nadia, d’une pâleur alarmante (les filles blanches étaient naturellement pâles, mais le visage de Nadia ressemblait désormais à du givre), Élan Gris entreprit de monter une cabane. Il coupa des blocs de neige à l’aide du coutelas de son père et les assembla l’un sur l’autre jusqu’à ce qu’ils forment une sorte de carré de deux mètres de côté d’une hauteur de quatre-vingts centimètres, puis il recouvrit le tout d’un toit rudimentaire formé de plusieurs morceaux soudés les uns aux autres. La construction terminée, il traîna Nadia, inerte, à l’intérieur. Elle ne bougeait pas. Il posa la tête sur son cœur et constata avec un immense soulagement qu’il battait encore, faiblement mais avec régularité. Il lui recouvrit le corps de son manteau, puis il lui retira ses chaussures et ses chaussettes. Ses pieds étaient glacés. Assis en face d’elle, il les glissa sous sa tunique pour les réchauffer, ignorant le froid qui lui griffait le ventre et la poitrine. Il sentit que le sang se remettait à circuler dans les extrémités de Nadia, que la chaleur revenait dans son corps et se mêlait à la sienne. Un silence écrasant, menaçant, s’étendait sur les plaines. Les hurlements qu’il avait entendus quelques instants plus tôt s’étaient tus.
Elle recouvra ses forces au bout d’une heure, peut-être un peu plus. Elle commença par bouger les jambes et les bras, comme pour en chasser l’engourdissement, puis elle se redressa légèrement, les yeux ouverts, et parut se demander ce qu’elle fabriquait là, sous ce curieux abri de neige, en compagnie d’Élan Gris.
« Je suis heureux de voir que la vie est revenue en toi, dit-il avec un sourire.
— J’ai bien cru que… mon Dieu… »
Des larmes roulèrent sur les joues de Nadia.
« Que sont devenus les tiens ? » demanda-t-il.
Pendant quelques minutes, les sanglots empêchèrent la jeune fille de prononcer le moindre mot.
« Ils… ils… »
Élan Gris gardait ses pieds sous ta tunique ; leur contact était agréable et chaud. Elle ne cherchait pas non plus à les retirer.
« Que s’est-il passé ?
— La garde royale les a… arrêtés… comme clandestins… ils risquent dix ans… de prison… »
Elle fut de nouveau secouée par les sanglots.
« Ce sont des Blancs, pourtant, dit Élan Gris.
— Nous sommes d’un autre royaume… et celui du Centre est très sévère avec les immigrants clandestins… les gens d’ici croient qu’on vient leur voler leur pétrole…
— Le pétrole est l’humeur noire de la terre. On ne peut pas prendre à la terre ses humeurs, ou elle se fâche. »
Nadia se redressa jusqu’à ce que ses cheveux frôlent le toit de l’abri.
« Je suis la seule qu’ils n’ont pas emmenée. Je m’étais éloignée… pour… pour, enfin, mes besoins… j’ai entendu des grondements de moteurs, puis des cris… le temps que je me rhabille et que je revienne à l’endroit où nous avions monté le campement, j’ai juste vu les camions partir et le visage désespéré de Katerina au travers d’un grillage… Elle disait sans cesse que nous serions tôt ou tard punis de t’avoir rejeté… Je ne savais plus quoi faire…
— Tu n’as pas pris un sac de vivres avec toi ? Ni un fusil ?
— Les gardes royaux ont tout raflé. Même les tentes. J’ai marché au hasard.
— Et maintenant, que comptes-tu faire ? »
Les yeux verts de Nadia exprimèrent un tel désespoir qu’il faillit la serrer contre lui.
« Je ne sais pas où ils les ont emmenés. Et puis, si je pars à leur recherche, la garde royale m’enfermera moi aussi dans ses prisons. »
Il attendit quelques instants avant de déclarer :
« Viens avec moi en Arcanecout, parcourons ensemble le chemin de ma vision. »
Nadia parut soudain se rendre compte que ses pieds reposaient sur le ventre d’Élan Gris et replia brusquement les jambes.
« Il n’y avait pas de meilleur moyen pour les réchauffer », murmura-t-il en masquant de son mieux sa déception.
Il se sentait tout à coup envahi d’un grand froid qui n’avait rien à voir avec la froidure extérieure. D’ailleurs la température était agréable à l’intérieur de l’abri. Elle le considéra d’un regard empreint de méfiance.
« Ce sont des choses qui ne se font pas chez nous, dit-elle d’un ton subitement cassant.
— Ah ? J’ai pourtant entendu un pope raconter que le Seigneur Jésus avait lavé lui-même les pieds de ses disciples.
— Je suis une femme et tu es un homme… »
Élan Gris éclata de rire.
« Eh bien oui, et alors ?
— Tu ne comprends rien : tu es un Rouge et moi une Blanche.
— Ça fait une différence ?
— Tu es païen et je suis chrétienne. »
Il se rendit soudain compte qu’elle avait peur de lui, qu’elle avait été élevée, comme les filles de Sally, dans le mépris et la terreur de l’homme rouge. Il chassa sa tristesse d’une brève inspiration.
« Il faut que tu manges maintenant. »
Il sortit les vivres et la thermos de thé de son sac de peau.
« Élan Gris… »
Les yeux couleur de jeune arbre au début de l’été de Nadia n’exprimaient plus la méfiance, mais une peur qui n’était pas dirigée contre lui, une peur plus profonde, inexplicable.
« Merci de tout ce que tu as fait pour moi.
— J’ai fait seulement ce que ferait tout être humain digne de ce nom », répondit-il avec une pointe de dépit.
Elle posa la main sur son avant-bras. Son contact réveilla l’enchantement qu’il avait ressenti lorsqu’il avait glissé ses pieds sous sa tunique.
« Si tu veux bien, Élan Gris, je marcherai à tes côtés sur le chemin de ta vision. »