Chapitre 23

Mon Jean,

Tu ne devineras jamais d’où je t’écris…

Je ne sais pas ce qu’il est advenu de toi, mais je me confie comme si tu devais un jour lire ces lignes.

Des rumeurs disent que les royaumes coalisés ont lancé leur attaque dans les Rocheuses et sur les frontières du Nord. Nous n’avons aucune idée, ici, des dégâts engendrés par leurs premières offensives. Comme tu es en première ligne, je lutte de toutes mes forces pour ne pas me laisser déborder par la peur. Je veux continuer à croire que quelqu’un, là-haut, te protège. Ton père peut-être. Bien sûr, nous n’avons aucune certitude sur ce qui se passe après la mort, mais, dans cette terrible période que nous traversons, je me surprends à demander la protection des anges, des saints ou des disparus. Mon cœur s’arrêterait de battre si je n’avais pas cette certitude qu’on veille sur toi en haut lieu. Qu’on ne souhaite pas que tu quittes cette terre sans avoir eu le temps de vieillir, de tenir tes promesses.

Oh, comme j’envie la façon de voir d’Élan Gris ! Nadia elle-même semble nourrie de la sagesse de l’homme qu’elle aime. Son ventre rond ressemble à un grand point d’interrogation. Son calme et sa sérénité nous ont maintes fois surprises, Elmana et moi…

Mais je m’égare…

Je t’écris donc d’une pièce du bunker souterrain où siège le gouvernement de l’Arcanecout. Je te parlais dans ma dernière lettre de notre projet de contacter l’un des Douze pour l’alerter sur la présence d’un sous-marin roico dans la baie et des commandos d’assassins cachés dans ses flancs comme les guerriers grecs dans le ventre du cheval de Troie, de notre plan pour réussir à déjouer la surveillance, de la matraque que m’avait confiée Dan le Dingo… Eh bien le plan s’est déroulé conformément, ou presque, à nos prévisions ! Timothée m’a guidée dans le dédale des égouts. Malgré les éboulements dus aux bombardements et la présence inquiétante d’une multitude de rats, j’ai réussi à m’introduire dans le Castro et à assommer une jeune femme d’à peu près ma taille qui portait le badge nécessaire pour être admise dans le bunker.

J’ai eu de la peine d’être ainsi obligée de maltraiter une malheureuse contre laquelle je n’avais aucun grief. J’ai pensé à toi, contraint de tuer des hommes que tu ne connais pas. La vie nous place parfois dans des situations qui nous poussent à agir contrairement à notre conscience. J’ai franchi sans problème les contrôles à l’entrée du siège du gouvernement. C’est là où les choses se sont gâtées : un homme du nom de Jason Larrimer connaissait la femme dont je portais le badge. Il ne m’en a rien dit, il m’a simplement invitée à le suivre jusqu’au bureau de l’un des assistants personnels des Douze. Là, il m’a confondue, m’accusant d’être une espionne au service de l’ennemi. J’ai alors choisi d’expliquer les véritables raisons de ma présence clandestine dans le bunker. Il y avait dans la pièce un autre homme, du nom de Pat Donner, et un vieillard qui m’écoutaient tous les deux d’une oreille attentive. J’ai raconté l’histoire du sous-marin et notre fuite devant un commando roico. Jason Larrimer refusait de me croire. J’ai compris, en les écoutant discuter entre eux, qu’ils étaient en désaccord sur la conduite des affaires de l’Arcanecout. Que deux partis s’étaient formés au sein du gouvernement. Je me suis aussi rendu compte que le vieillard était l’un des Douze. J’ai appris par la suite qu’il s’appelait Abraham Merrit. J’avais donc accompli ma mission puisque j’avais pu lui parler directement et lui exposer les inquiétudes de la population san-franciscaine. Jason Larrimer soutenait que les crimes étaient commis par une bande de tueurs en série sévissant la nuit dans les maisons et les rues de San Francisco, malgré le peu de crédibilité de cette thèse. Avant de sortir, Abraham Merrit a demandé à Pat Donner de mener une enquête sur la présence éventuelle d’un sous-marin ennemi dans la baie, preuve que mes paroles avaient tracé leur chemin dans son esprit. Puis, Larrimer persistant à me considérer comme une espionne, ils ont décidé de m’enfermer jusqu’à ce qu’ils aient statué sur mon sort.

Cela fait maintenant trois jours, je crois, que je suis bouclée dans une petite pièce meublée d’un lit de camp et pourvue de toilettes sommaires. Comme la lumière du jour ne parvient pas dans le bunker, j’ai un peu perdu le compte des jours et des nuits. Je me base sur les repas qu’on me livre à intervalles réguliers, plutôt bons d’ailleurs. Je me crois, par moments, revenue deux années en arrière dans la cave sombre et puante de la maison de Barnabé. J’ai réclamé et obtenu, lors d’une visite de Pat Donner, des feuilles de papier et des crayons pour t’écrire. Je suppose que mon absence inquiète Arn, Dan le Dingo, Paul et les autres. J’ai demandé à Donner s’il pouvait envoyer quelqu’un les rassurer, mais il m’a répondu que mon cas relevait désormais du secret d’État et rien ne pourrait filtrer tant qu’aucune décision officielle n’aurait été prise. On m’a permis de t’écrire mais je ne suis pas certaine que mes courriers te soient expédiés, pas pour le moment en tout cas. Donner m’a également confié qu’il avait lancé l’enquête au sujet du sous-marin et qu’il attendait le rapport de ses informateurs. Quand j’ai essayé de lui tirer les vers du nez au sujet des dissensions gouvernementales, il s’est contenté de sourire.

J’ai l’impression que la poursuite de la guerre dépend de la bataille capitale qui se joue en ce moment dans le fond du bunker. La poursuite de la guerre, et donc ton sort, mon Jean. J’avoue que je suis prête à soutenir toutes les solutions, y compris les moins courageuses, pour mettre fin aux hostilités et augmenter tes chances de retour…

On vient… Je continuerai plus tard…

 

Pat Donner sort tout juste de la pièce.

Il était disposé à parler aujourd’hui. Il s’est assis sur l’unique chaise en fer de la pièce et m’a expliqué les enjeux de la partie qui se dispute entre les tenants minoritaires d’un Arcanecout intègre et libre, dont Abraham Merrit, et les tenants majoritaires d’un Arcanecout morcelé en quatre parties, chacune des parties devant être annexée par l’un des quatre autres royaumes d’Amérique. Il pense, comme Merrit, que nous devons refuser les propositions des royaumes coalisés ; elles cachent en réalité une grande inquiétude : des révoltes éclatent un peu partout dans le monde, pas seulement en Europe, mais aussi en Amérique du Nord et du Sud, en Asie, en Afrique… Comme une grande partie de leurs armées ont été mobilisés pour l’invasion de l’Arcanecout, ils doivent les rapatrier d’urgence et, donc, avant de les faire revenir, imposer une solution négociée. Voilà pourquoi ils ont précipité leurs attaques, pour nous mettre la pression et nous contraindre à capituler sans combattre. Le problème est qu’ils ont placé des agents dans l’entourage du gouvernement et que ces derniers sont parvenus à convaincre sept membres du conseil sur les Douze.

« Larrimer fait partie de ces agents ? » ai-je demandé.

Il a marqué un temps de silence avant de répondre.

« J’en suis persuadé, mais il est tellement prudent que nous ne sommes jamais parvenus à le coincer. Un vrai serpent. Il hypnotise ses proies avant de leur inoculer son venin. Je pense qu’il roule pour un royaume ou plusieurs, et qu’on lui a promis un poste important, gouverneur ou quelque chose d’approchant, lorsqu’il serait parvenu à ses fins. »

Tu vois, mon Jean, moi qui pensais soutenir toute proposition mettant immédiatement fin à la guerre, moi qui étais prête à m’asseoir sur mes principes, me voilà retournée comme une crêpe. Je crois maintenant que nous ne devons à aucun prix brader le rêve de l’Arcanecout. Que notre exemple est en train de « contagionner » (je ne sais pas si ce mot existe…) le monde et que le temps joue pour nous. Mon égoïsme, qui me pousse naturellement à soutenir les négociations menées par Larrimer et les siens, est mauvais conseiller : même si mon désir le plus cher est de te serrer dans mes bras, Jean, je sais que nos destins individuels se jettent et se dissolvent dans la grande cause de l’Arcanecout. Je pleurerai sans doute le reste de ma vie si tu ne reviens pas, mais une multitude d’hommes et de femmes verseront des larmes amères si les royaumes coalisés parviennent à démanteler le pays de tous les possibles. Des années, des siècles peut-être s’écouleront encore avant que les cous noirs n’osent relever la tête. Les enjeux de la bataille qui se déroule dans ce bunker sont cruciaux, et nous devons garder au fond de nous cette foi, cette détermination qui nous permettra de renverser les montagnes. Pat Donner et Abraham Merrit se démènent pour tenter de retourner les membres du gouvernement ayant voté la première motion pour une reddition négociée. Je crois avoir compris que le temps leur est compté, qu’il ne leur reste que quelques jours pour tenter de renverser une situation bien compromise.

Donner m’a également parlé du sous-marin. Les premiers témoignages recueillis par ses agents ont confirmé mes dires. La terreur semée par les commandos roicos, tout comme les bombardements d’ailleurs, est destinée à préparer la population à une capitulation humiliante. Une partie du gouvernement était, selon lui, parfaitement au courant de la présence d’un engin sous-marin dans la baie. Il pense que les responsables du renseignement (tu te souviens de ce colonel que j’étais allée voir en compagnie d’Arn et de Paul ?) sont acquis à la cause de la reddition, qu’ils ont laissé agir les commandos roicos à leur guise parce que la psychose dans la population san-franciscaine favorise leur projet. Il aurait été facile de poser des mines dans le chenal d’entrée pour interdire au sous-marin de pénétrer dans la baie. Les alliés des royaumes coalisés ont donc, par calcul politique, permis la mort de centaines d’habitants de San Francisco. Des pratiques qu’on croyait à jamais proscrites en Arcanecout.

J’ai demandé à Pat Donner quelle suite il prévoyait de donner aux rapports de ses agents. Il a hésité un long moment avant de répondre :

« Nous allons réfléchir à un moyen de neutraliser ce sous-marin en toute discrétion…

— Vous n’allez pas confondre ceux qui étaient au courant et n’ont rien dit ?

— Nous n’avons aucune preuve. Et nous pensons que le moment n’est pas venu de les combattre frontalement.

— Ils vont continuer d’agir en toute impunité, d’exercer leur influence…

— Le travail dans l’ombre est souvent plus efficace que l’affrontement direct.

— Je croyais qu’on utilisait des méthodes différentes en Arcanecout. »

J’ai cru discerner de la tristesse dans ses yeux.

« Parfois, Mademoiselle, nous n’avons pas d’autre choix que de défier l’ennemi sur son propre terrain.

— Vous ne craignez pas que, sur son propre terrain, il soit plus fort que vous ? »

Il a haussé les épaules.

« C’est un risque à courir. »

Il s’est levé et s’est dirigé vers la porte.

« Combien de temps vais-je rester enfermée dans cette pièce ? ai-je demandé.

— Votre sort relève de ce travail dans l’ombre, a-t-il répondu sans se retourner. L’ennemi veut votre mort. Vous êtes en sécurité ici. Dehors nous ne pourrions pas vous protéger avec la même efficacité.

— On pourrait peut-être prévenir mes amis ?

— Encore trop tôt.

— Avez-vous retrouvé Helen Gardner en bonne santé ?

— Elle a eu la peur et la bosse de sa vie, mais elle s’en remettra. Je lui ai expliqué les circonstances qui vous ont conduite à l’agresser, et je crois qu’elle vous a pardonné. »

Il est sorti et a refermé la porte à clef.

 

J’ai l’impression d’être coupée du monde. D’être réduite à l’inutilité, à l’impuissance, pendant que des combats fondamentaux se livrent dans les zones obscures. Pendant que tes camarades et toi subissez les premiers assauts des armées coalisées dans les Rocheuses.

Je me demande ce que deviennent Arn et les autres à China Basin, Elmana, Nadia, Inès et ses enfants à Vista Del Mar. Notre maison est-elle toujours debout ? A-t-elle brûlé comme tant d’autres dans le quartier ?

Et toi, Jean ? Où es-tu ? Que fais-tu ?

Toutes ces questions tournent en boucle dans ma tête et demeurent sans réponse… Le temps m’a prise en otage et ne me propose aucune ouverture, aucune porte.

Je me raccroche comme une damnée à ton visage, à tes yeux, à ton sourire, pour ne pas sombrer dans l’eau noire et froide qui sourd de mon âme.

La joie me sera-t-elle donnée de recevoir un jour de tes nouvelles ?

De te revoir ?

Tu continues d’emplir mon cœur.

À jamais.

Ta Clara