Mon Jean,
Toujours sans nouvelles de toi… Je lutte de toutes mes forces pour ne pas désespérer. Pour ne pas sombrer.
Des événements terribles se sont produits ici. Toutes les guerres sont cruelles, mais celle-ci est particulièrement atroce. Je crois qu’on a décidé d’exterminer la population d’Arcanecout. Froidement. Systématiquement. Comment expliquer autrement ces séries de meurtres perpétrés la nuit par les roicos infiltrés ?
Nous nous sommes organisés, comme tu le sais, pour surveiller les eaux des deux baies, mais l’ennemi est parvenu à déjouer notre vigilance. Je rentrais à la maison l’autre nuit en compagnie de Mervin. T’ai-je déjà parlé de Mervin ? C’est un garçon d’à peu près ton âge qui a été réformé à cause d’un pied difforme et qui fait partie de mon équipe de surveillance. Il a décidé qu’il serait mon ange gardien et parcourt chaque soir avec moi le chemin qui sépare China Basin de Vista Del Mar. Un chemin parsemé de côtes qui rendent pour lui la marche pénible. Mais c’est une tête de mule, comme tout Irlandais qui se respecte et je n’ai pas pu le dissuader de m’accompagner. Il dit que la ville est devenue très dangereuse avec les roicos infiltrés, les bandes de pillards et d’adolescents sans foi ni loi. Nous lui avons aménagé un petit coin dans la cave où il peut dormir et ainsi, lui permettre de se reposer avant de reprendre le chemin du retour. Bref, je rentrais en sa compagnie quand nous avons aperçu des ombres furtives dans la nuit.
J’étais tenaillée depuis un moment par un sombre pressentiment. Nous nous sommes précipités dans la maison. Nous y avons découvert un spectacle horrible. Les assassins étaient passés juste avant notre arrivée. Des gens qui avaient trouvé refuge chez nous après les bombardements gisaient dans leur sang. Il y avait, parmi eux, Doña Rosa, la belle-mère d’Inès. La plupart avaient été égorgés.
« Les salopards qui ont fait ça ne méritent pas le nom d’hommes », a grondé Mervin.
Nous avons fouillé toutes les pièces du rez-de-chaussée, puis celles de l’étage. Nous sommes tombés sur d’autres corps, mais pas ceux de Nadia, d’Elmana, d’Inès et de ses enfants. Je redoutais tellement de les découvrir parmi les victimes que, j’avoue, j’en ai été soulagée malgré l’horreur de la situation. Nous avons fini par les retrouver dans un recoin de la cave, où ils étaient demeurés après le bombardement pour remettre un peu d’ordre et préparer les couchettes en compagnie de deux autres femmes. Lorsque les premiers cris avaient retenti au rez-de-chaussée, ils avaient immédiatement compris qu’un commando venait de s’introduire dans la maison et s’étaient réfugiés dans un recoin sombre en espérant que les assassins n’auraient pas l’idée de l’explorer.
Elmana était restée postée derrière un vieux meuble en maintenant son pistolet braqué sur l’escalier. D’après elle, l’action des roicos n’a duré qu’une dizaine de minutes. Ils n’ont pas tiré un seul coup de feu, ils ont utilisé des armes blanches. Les cris se sont tus peu à peu, et le silence est retombé sur la maison. Les tueurs n’ont pas eu l’idée de descendre la cave, ou bien ils n’ont pas trouvé l’entrée.
« J’ai eu tellement la trouille, a ajouté Elmana, que j’ai failli vous tirer dessus. »
Nous avons compté une douzaine de corps. Nous les avons étendus devant la maison selon les consignes données par les crieurs des rues. Je ne sais plus si je te l’ai déjà dit, mais le gouvernement des Douze redoute les épidémies et exige que tous les morts soient exposés dans les rues afin qu’ils puissent être ramassés et brûlés. Des femmes, des hommes réformés ou des anciens poussent des charrettes à bras dans lesquelles ils entassent les dépouilles et les conduisent dans l’un des nombreux crématoriums de quartier. Il n’y a plus de temps pour les sépultures, Jean. Les San-Franciscains ne peuvent pas pleurer leurs morts. La situation engendre un grand désordre dans la ville : bon nombre de familles sans nouvelles de certains de leurs membres se pressent dans les bureaux de l’administration où les permanents débordés n’ont pas la possibilité de les renseigner. Des émeutes secouent régulièrement les rues et les bâtiments officiels. Nous sommes au bord du chaos, et c’est, je crois, le but recherché par la stratégie d’infiltration des roicos : semer la terreur dans la capitale de manière à démanteler ses défenses et à la paralyser. Les San-Franciscains sont à bout. Les privations, les bombardements, les vagues incessantes de meurtres, l’incurie apparente du gouvernement engendrent une désespérance qui croît chaque jour.
Et qui me gagne, Jean…
Je suis parfois envahie d’une grande lassitude, voire du dégoût de la vie. Je me surprends à éprouver de la nostalgie pour mon existence d’avant, à regretter l’atmosphère de Versailles et l’insouciance de mes jeunes années. Des pensées stupides, j’en suis consciente : je n’étais pas heureuse parmi les miens, et il a fallu que tu surgisses dans ma vie pour que je comprenne le sens du mot bonheur. Les doutes me harcèlent et me dépècent de leurs becs blessants : j’ai la sensation que tu ne reviendras pas, une impression qui se transforme parfois en certitude et me suffoque. Je maudis cette vie qui nous éloigne sans cesse l’un de l’autre, comme si elle nous préparait à sa façon à la séparation définitive.
Je suis désolée de t’envoyer ces mots sombres, toi qui as sans doute besoin de réconfort et de légèreté. Mais ils sont les reflets de mon âme. La découverte de ces morts dans la demeure qui a abrité notre bonheur intense m’a laminé le moral. Elmana et Nadia sont aussi découragées que moi. Elles n’ont pas reçu non plus de nouvelles de Diego ni d’Élan Gris (j’aimerais tant que Nadia ait reçu une lettre d’Élan Gris ; il parlerait sans doute de toi…).
Nous avons continué nos opérations de surveillance de la baie avec un sentiment grandissant d’inutilité. Les commandos infiltrés ont trouvé le moyen de passer entre les mailles de notre filet, bien distendu il est vrai. Cela fait une bonne quinzaine de jours que nous n’avons pas réussi à surprendre le sous-marin à la surface de l’eau. Sans doute les roicos nous repèrent-ils avec leur périscope et déversent-ils tranquillement à l’abri de nos regards leurs cargaisons d’assassins. J’enrage contre l’officier responsable du renseignement. Qu’attend-il pour miner le passage entre l’océan et la baie ? Que les trois quarts de la population san-franciscaine aient été exterminés ?
Nous avons réfléchi avec Dan le Dingo, Paul et Arn au moyen de prévenir directement le gouvernement. Il est impossible de pénétrer dans le quartier de Castro, bouclé par de nombreux barrages filtrants. Des gens excédés ont d’ailleurs provoqué des émeutes que l’armée, au nom des lois martiales en vigueur en temps de guerre, a réprimées avec une intolérable brutalité. On a l’impression que les militaires sont mus par la volonté de couper la population de son gouvernement. À se demander si les membres de l’état-major ne sont pas à la solde de l’ennemi.
De foutus traîtres, selon l’expression de Dan le Dingo.
Il est vrai que rien ne ressemble plus à un uniforme qu’un autre uniforme. Nous en sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait se glisser dans le Castro par une voie clandestine, les toits ou les égouts, et tenter de s’introduire dans le bunker souterrain en se substituant à un ou une employé(e). Mervin s’est immédiatement proposé, mais, étant donné son handicap, son offre a été rejetée. Il en a conçu une colère terrible, hurlant que nous ne valions pas mieux que les médecins de l’armée. Il me fait peur quand il perd la tête, on a l’impression qu’il pourrait à tout moment se métamorphoser en l’un de ces monstres qui hantent nos nuits. Sa compagnie me pèse de plus en plus sur le chemin entre China Basin et Vista Del Mar, je n’aime ni ses regards ni sa conversation, mais je n’ose pas le lui dire tant je redoute ses réactions. Barnabé dans sa folie me semblait moins dangereux que lui. Il ne m’a jamais manqué de respect le temps de ma captivité dans la maison de sa mère, tandis que certaines réflexions de Mervin sont à la limite de l’outrage. Il n’en est pas arrivé aux gestes, par bonheur, mais combien de temps la barrière tiendra-t-elle ? Tu vois, il ne suffit pas des bombardements, des commandos d’assassins, de l’anxiété engendrée par ton silence, des difficultés matérielles, il faut en plus se méfier de ceux que l’on côtoie tous les jours et qui se prétendent vos anges gardiens. J’envisage de m’en ouvrir à Francis. Il connaît Mervin depuis plus longtemps que nous et il saura sans doute lui parler, mais j’attends encore, je ne sais pas pourquoi, sans doute parce que, au plus profond de moi, je continue de croire en la bonté et en la grandeur de l’être humain.
Je me suis proposée comme volontaire pour tenter de contacter un ou plusieurs élus du gouvernement.
« Tu es consciente que tu risques ta vie ? a demandé Arn en me regardant droit dans les yeux.
— Les soldats tireront sans sommation sur toute personne surprise à s’introduire dans le Castro, a renchéri Paul.
— Mieux vaut un homme pour ce genre de mission, est intervenu Francis.
— Un homme ! Quel homme ? s’est exclamé Dan le Dingo. Y a plus que des vieillards, des enfants et des inaptes, dans cette foutue ville ! »
Mervin était trop loin pour l’entendre, heureusement, sinon sa colère aurait enflé en ouragan.
« Je crois au contraire qu’ils se méfieront moins d’une femme », a repris Arn.
Je leur ai dit que j’irais sans arme.
« Comme ça, si je suis prise, ils ne pourront pas m’accuser de vouloir assassiner les gens du gouvernement, ai-je ajouté.
— Va pourtant falloir que tu neutralises une employée pour prendre sa place, a lancé Dan le Dingo avec une moue prolongée qui transformait son visage en un champ de ruines.
— Je peux essayer de la persuader…
— Elle te prendra pour une folle ! Comme le fichu colonel qui vous a reçus l’autre jour ! Va plutôt falloir que tu l’assommes d’un bon coup de gourdin, que tu lui piques ses vêtements et que tu récupères son passe. » Dan le Dingo a lâché un rire étouffé. « Tu t’en sens capable ? »
J’ai hoché la tête en signe d’acquiescement. Je l’ai regretté aussitôt, parce que je ne me pensais pas assez forte pour assommer quelqu’un, et que, surtout, je n’en avais pas la moindre envie.
Paul, remarquant mon trouble, a déclaré, de sa voix suave et basse :
« N’oublie jamais que, si tu réussis, tu sauveras un grand nombre de vies. Qu’est-ce que c’est, une petite bosse sur le crâne, par rapport à des dizaines et des dizaines de vies ? »
Il avait trouvé les mots pour balayer mes dernières hésitations. Je l’ai remercié d’un sourire.
« Après, faudra te montrer convaincante, a continué Dan le Dingo. Ces gens du gouvernement se figurent tout savoir, et ils auront du mal à avaler qu’une jeune femme du peuple vienne leur donner la leçon !
— Il ne s’agit pas d’une leçon ! a protesté Paul.
— Non, mais celui ou celle à qui elle parlera le prendra comme une leçon. Ou un rappel de son incompétence, ce qui revient au même. » Dan a posé sa main décharnée sur mon avant-bras. « Faudra mettre toute ta force de conviction dans tes paroles, ma belle. Sinon, l’Arcanecout sera vidé de sa population avant que la guerre n’ait commencé ! »
Je les ai fixés un à un, ces vieillards qui m’entouraient et que j’aimais comme autant de grands-pères, et je leur ai promis que, si j’avais la chance d’approcher l’un des Douze, je parviendrais à le persuader de la réalité de la menace et de l’urgence de la situation.
« Voyons maintenant de quelle façon Clara peut s’introduire dans le Castro », a proposé Arn.
Nous avons finalement opté pour la voie souterraine. Un ami de Shaar le Mongol, qui a travaillé toute sa vie dans les égouts, connaît bien les sous-sols de la cité et s’est proposé de me conduire dans le cœur du Castro.
« Les soldats surveillent les accès actuellement utilisés. Je connais d’autres galeries, plus anciennes, qui ont été condamnées, mais dont les entrées n’ont pas été murées. »
Il a troqué son nom d’origine par celui de Timothée après sa conversion au christianisme, laissant ses yeux fendus, son teint foncé, ses cheveux blancs et lisses rappeler ses origines mongoles. Il est arrivé en Arcanecout il y a quarante-cinq ans, à cette période où la descendante de la dynastie des Habsbourg d’Allemagne avait décidé d’abdiquer et d’entraîner son royaume dans l’aventure démocratique. L’une de ces guerres incessantes entre l’empire de Chine et celui de Mongolie ayant décimé toute sa famille, Timothée est parti de chez lui à l’âge de dix-huit ans. Après une longue marche et un trajet en bateau à destination de l’Australie, il a finalement échoué sur les rives de l’Arcanecout, où il a pu vivre en paix et fonder une nouvelle famille jusqu’à ce que les roicos ne décident de mettre fin à l’aventure. J’ai aimé l’entendre raconter son histoire. Tu sais que j’ai toujours eu envie de voyager, de découvrir le vaste monde, et j’ai eu l’impression de voguer sur ses mots. Il m’a proposé de me guider dans le dédale de galeries qui courent sous le Castro et de m’indiquer une sortie non surveillée à proximité du bunker où s’est réfugié le gouvernement.
Je tente l’aventure demain à la tombée de la nuit…
Je suis dispensée de corvée de surveillance, ce qui m’a permis de tenir un peu Mervin à distance. Hier soir, il s’est invité sans crier gare à la maison après avoir parcouru le trajet seul. Il s’est montré empressé, voire insistant et, si Elmana n’avait pas volé à mon secours, je ne sais pas comment je me serais débarrassée de lui. Promis, à la prochaine occasion j’en touche deux mots à Francis.
Je te mentirais si je te disais que je ne ressens pas une grande inquiétude. J’essaie de m’en dépêtrer en me disant qu’au moins, j’aurai le sentiment d’agir, mais je me demande si je me montrerai à la hauteur de la tâche. Les risques ne sont pas négligeables. Les soldats, aussi nerveux que les habitants de la ville, ont tendance à utiliser leurs armes à la moindre alerte.
C’est ma contribution à la guerre, Jean, ma façon de protéger le grand rêve de l’Arcanecout, de lutter contre la détresse qui me submerge et qui, si je n’y prends pas garde, risque de me précipiter dans la folie. Il faut absolument donner à la population des motifs d’espérer. Ou nous allons achever nous-mêmes le travail de sape entrepris par les roicos.
Dan le Dingo m’a fourni un objet qui me permettra, selon lui, d’assommer d’un seul coup l’employée du gouvernement que j’aurai choisie. C’est une sorte de matraque à la fois souple et légère dont l’extrémité renflée est lestée de métal enrobé dans une enveloppe de cuir. Je me suis exercée à la manier sur un mannequin de chiffons et j’arrive maintenant à donner des coups secs et précis qui le décapitent à chaque fois, sous le regard attentif des anciens dont les rires et les commentaires m’encouragent ou m’exaspèrent.
« T’as l’air de rien du tout, comme ça, a marmonné Elmana après m’avoir observée au retour de son quart de surveillance. Mais t’as une sacrée force, ma vieille… »
Je suis prête en tout cas.
Et toi, que fais-tu dans les Rocheuses ?
Une question me taraude, me remue douloureusement la tête, la poitrine et le ventre : es-tu toujours vivant ?
Et moi, serai-je toujours vivante demain ?
Aujourd’hui est un beau jour pour mourir.
Aujourd’hui est un beau jour pour vivre.
Aujourd’hui est un beau jour pour t’aimer.
Je nous espère, Jean.
Avec tout mon amour.
Clara