VINGT-DEUX 
Les Esprits des Désolations Mugissantes
Le Grand Désert, en la 63e année de Ptra le Glorieux
(–1744 du calendrier impérial)
Les cavaliers squelettiques attaquèrent le camp de fortune à de nombreuses reprises durant la première nuit passée dans le désert, puis au cours des suivantes.
Ils jaillissaient de l’obscurité, sans quasiment faire de bruit dans les dunes, et tiraient une ou deux volées de flèches sur les hommes avant de faire demi-tour et de disparaître aussi vite qu’ils étaient venus dans la nuit. Les guerriers se réveillaient en sursaut en entendant les blessés hurler et se levaient aussitôt, croyant que les hordes de morts-vivants de Bel Aliad les avaient rattrapés. Tremblants de fatigue et de peur, ils serraient leurs armes de toutes leurs forces et cherchaient désespérément la source de l’attaque, mais l’ennemi était déjà loin. Gelés et effrayés, les hommes de l’Ost de Bronze finissaient par s’enrouler dans leur courte cape et tentaient de retrouver leur calme dans le but de se rendormir. Puis, une ou deux heures plus tard, les cavaliers revenaient et tout recommençait.
Parfois, les cavaliers tiraient sur le camp au petit bonheur la chance, mais le plus souvent ils visaient des cibles précises. Ils tiraient en priorité sur les prêtres, notamment les quelques acolytes de Neru qui avaient survécu à l’attaque de Bel Aliad. Les sceaux tenaient les morts-vivants à distance, mais les invocations devaient être maintenues toute la nuit pour être efficaces. Ainsi, Akhmen-hotep devait les faire accompagner d’escortes lourdement armées pour leur épargner les flèches ennemies pendant qu’ils parcouraient le périmètre du camp à la lueur de la lune.
C’était une tâche dangereuse et plusieurs des gardes du corps des acolytes étaient blessés chaque nuit. Toutefois, sans les sceaux de protection, l’armée avait beaucoup à perdre. En effet, le Grand Désert abritait toutes sortes d’esprits malveillants et affamés qui s’en prenaient aux vivants. Du reste, on entendait leurs hurlements venant des dunes lorsque le clair de lune était le moins brillant.
Chaque fois que l’aube se levait, l’armée se sentait un peu plus diminuée que la veille. Des blessés mouraient pendant la nuit, vaincus par leurs plaies ou le froid. La fièvre de Khalifra empira elle aussi en raison de son infection à l’épaule. Elle résista quatre jours de plus mais, malgré les soins constants de Memnet, la grande prêtresse finit par succomber. Son corps fut préparé au mieux des capacités des acolytes et enveloppé dans du lin pour le long voyage de retour.
Les cadavres des guerriers étaient quant à eux soumis à un traitement spécial dont Hashepra, le grand hiérophante de Geheb, avait la responsabilité. Loin de leurs camarades, on les démembrait méthodiquement avant de les priver de leurs organes afin que Nagash ne puisse les inclure à ses rangs blasphématoires. Hashepra recommandait leur esprit à Djaf et Usirian, puis on ensevelissait leur corps mutilé sous le sable.
Il n’y avait guère plus d’eau et encore moins de nourriture. Au bout de trois jours, ils commencèrent à abattre les chevaux blessés et à rationner la viande afin que chaque guerrier puisse manger un petit quelque chose. Rien ne devait être gâché. Même le sang était précautionneusement recueilli dans les vasques sacrificielles de Geheb et remis aux hommes qui avaient droit à une gorgée. Toutefois, les attaques nocturnes permanentes faisaient un certain nombre de victimes, sapant la force des hommes et ralentissant leur allure.
Il fallut huit jours à l’Ost de Bronze pour atteindre les premières caches de provisions bhagarites. Les derniers maraudeurs du désert se montraient maussades et parfois belliqueux depuis la retraite de Bel Aliad. Ils étaient furieux que le roi les prive de leurs épées et les laisse à la merci des citoyens morts-vivants de la cité. Et paradoxalement, ils regrettaient de ne pas avoir été exécutés pour rejoindre les leurs, comme ils s’y attendaient. Les guerriers de l’ost les considéraient avec une hostilité non dissimulée et condamnaient les Bhagarites davantage que Nagash pour le supplice qu’ils enduraient. Un guide fut d’ailleurs attaqué par les aspirants et battu quasiment à mort, si bien que le roi dut mettre les Bhagarites sous la protection de ses ushabti.
Après plus d’une semaine passée dans le désert, affamés et fuyant une armée implacable de morts-vivants, les pires ennemis des hommes d’Akhmen-hotep étaient sans doute eux-mêmes.
— Combien ? demanda le roi assis à l’ombre d’une ravine.
Il avait la gorge sèche, la voix rauque et ses lèvres étaient gercées à plusieurs endroits. Comme le reste de l’armée, il ne buvait que trois coupes d’eau par jour, et la dernière remontait à plus de quatre heures.
L’armée avait rallié une troisième cache bhagarite : un réseau de cavernes dissimulées dans les étroits défilés d’un massif de falaises de grès qui s’élevait tel un monument malmené par les intempéries dans le désert. En arrivant, les guerriers étaient descendus tels des lézards à l’ombre des petits ravins, sans même se soucier des serpents et scorpions qui sans nul doute s’y abritaient eux aussi. Nombre de guerriers avaient abandonné leur lourde armure en bronze depuis quelques jours déjà, suivie de leur bouclier et de leur casque poli. Certains ne portaient même plus d’armes après avoir décidé de se délester de toute charge superflue. Ils étaient en loques, crasseux et abattus, tels des animaux se préoccupant principalement de survivre dans un milieu hostile. Fidèles aux vœux qu’ils avaient faits auprès des dieux et du roi, seuls les ushabti avaient conservé leurs armes et tout leur attirail. Les fidèles léonins ne semblaient pas affectés par les privations de cette retraite brutale, sans doute parce qu’ils jouissaient de corps et d’esprit de la bénédiction de Geheb. Ils constituaient le bras droit du roi et peut-être le seul élément qui assurait encore la cohésion de l’armée après tout ce qu’elle avait subi.
Hashepra soupira, essuya ses mains couvertes de terre et jeta un œil par-dessus son épaule, en direction d’une caverne basse s’ouvrant de l’autre côté du défilé.
— Par la grâce des dieux, il y a une source à l’intérieur, mais seulement huit jarres de grain, répondit-il.
Akhmen-hotep s’efforça de cacher sa déception. Près de lui, Memnet se tenait accroupi en silence. Le grand hiérophante avait perdu beaucoup de poids durant cette campagne. Son visage rondelet affichait désormais des joues creuses, et son ventre avait fondu tellement vite que des poches de peau lui pendaient à la taille. Bien qu’il eût pu réclamer plus de nourriture que les autres, le grand prêtre en prenait encore moins que le roi. En fait, ce périple cauchemardesque dans le désert l’avait rendu plus fort et confiant que jamais, au point qu’Akhmen-hotep dépendait de plus en plus de lui alors que la situation ne faisait qu’empirer.
— Les caches sont de plus en plus modestes, fit le roi d’un ton las.
Hashepra acquiesça d’un signe de la tête.
— Très honnêtement, je crois que les Bhagarites ne pensaient pas vivre assez longtemps pour faire le voyage de retour. Je crois que nous avons vidé les caches principales de la route de Bel Aliad. Il ne reste plus que des cachettes de bandits telles que celle-ci.
Akhmen-hotep passa sa main parcheminée sur son visage et tressaillit en touchant les plaies de son front et de ses joues.
— Ces huit jarres ne nous permettront pas de tenir plus de deux jours. À quelle distance se situe la suivante ?
Le hiérophante de Geheb grimaça.
— Trois jours environ, mais les Bhagarites affirment qu’elle se trouve au nord, et non à l’est.
— Et la plus proche à l’est ?
— Une semaine au bas mot.
Le roi secoua la tête.
— Nous allons encore devoir tuer des chevaux. Combien en reste-t-il ?
Hashepra parut réfléchir. Memnet leva la tête et s’éclaircit la gorge en toussant.
— Douze, répondit-il.
— Douze chevaux, sur mille, murmura Akhmen-hotep en méditant sur cette perte. La retraite lui avait coûté plus cher que n’importe quelle défaite sur le champ de bataille, et le roi n’arrivait pas à imaginer comment la cité pourrait s’en remettre.
— Les Bhagarites en ont encore vingt, ajouta Memnet. Nous pourrions peut-être commencer avec les leurs.
— Ils préféreraient qu’on leur arrache un bras, rétorqua le roi. Et leurs chevaux sont sans doute la seule chose qui nous assure de leur coopération.
Hashepra s’assit près du roi.
— Les hommes ne le voient pas de cet œil, dit-il calmement. Ils grognent car les montures bhagarites sont nourries pendant que l’armée a le ventre vide. Bientôt, vous allez devoir les mettre sous bonne garde eux aussi.
Akhmen-hotep fixa le prêtre d’un air inquiet et demanda :
— Les choses vont-elles si mal que cela ?
Hashepra eut un lourd haussement d’épaules.
— Difficile à dire. Mes acolytes entendent des conversations ici et là. Les hommes ont peur et faim. Ils ne font pas confiance aux Bhagarites et ne comprennent pas que vous les protégiez.
— Mais c’est aberrant, siffla le roi. Tout cela ne me plaît pas plus qu’à eux, mais sans les Bhagarites nous ne sortirons jamais du désert vivants.
— Ne cherchez pas de logique dans tout cela, mon seigneur, fit Hashepra en secouant la tête. Les hommes n’ont plus tous leurs esprits.
— Non, observa Memnet. Ce ne sont pas les hommes qui posent problème, c’est Pakh-amn. Il les dresse contre toi, mon frère, et tu le laisses faire.
Akhmen-hotep baissa les yeux d’un air songeur. Il n’avait pas beaucoup vu le Maître des Chevaux depuis leur première nuit dans le désert. Le jeune aristocrate restait en queue d’armée, affirmant qu’il assurait personnellement le commandement de l’arrière-garde pour contrer une éventuelle attaque des forces de Nagash, mais plusieurs semaines s’étaient écoulées et cette menace semblait désormais bien lointaine.
Hashepra dévisagea Memnet d’un air suspicieux.
— Pakh-amn est un chenapan des plus arrogants, mais ce n’est pas un traître. Du reste, il sert parfaitement le roi depuis que nous avons quitté Ka-Sabar.
— Vraiment ? Cela m’étonne, fit le grand hiérophante. Il jouit de l’admiration des guerriers et n’a pas à prendre de décisions difficiles pour assurer la survie de l’armée. Fait-il le maximum pour atténuer le ressentiment des hommes ?
Hashepra n’eut aucune réponse à offrir à la question du prêtre. Akhmen-hotep serra les dents.
— Une mutinerie n’augmenterait pas nos chances de survie, protesta-t-il.
— Pakh-amn ne veut pas une armée, mais un trône, dit Memnet. Il se moque bien de sortir du désert tout seul tant qu’il peut mettre la main sur Ka-Sabar.
— Assez ! gronda le roi en interrompant son frère d’un geste sec de la main. J’ai déjà entendu tout ceci. Si Pakh-amn souhaite agir contre moi, laissons-le venir. En attendant, vidons cette cache et continuons notre route. Nous perdons un temps précieux.
Le roi se releva avec difficulté. Ses ushabti sortirent gracieusement de l’ombre tels un seul homme et lui emboîtèrent le pas alors qu’il se dirigeait vers les derniers chars de son armée. Hashepra le regarda partir d’un air songeur.
— Il se passe quelque chose d’étrange, murmura-t-il. Les acolytes de Neru se sont aperçus qu’on avait touché à leurs sceaux nocturnes. Quelqu’un sort du camp dans la nuit, mais les sentinelles ne savent pas de qui il s’agit.
Memnet leva les yeux vers Hashepra d’un air intrigué.
— En avez-vous parlé au roi ?
— Pas encore, répondit le hiérophante. Je ne souhaite pas lancer une chasse aux sorcières. Le moral de l’armée est au plus bas. Je vais enquêter discrètement avec mes acolytes. Dites-moi, avez-vous des preuves des intentions de Pakh-amn ?
— Non, répondit Memnet en secouant la tête. Le Maître des Chevaux est bien trop malin pour laisser des traces derrière lui. Tout ce que nous pouvons faire, c’est rester attentif aux signes avant-coureurs de sa trahison. Toutefois, j’ai peur que nous ne voyions rien venir. C’est pourquoi j’ai supplié mon frère de prendre des mesures avant qu’il soit trop tard.
Hashepra opina du bonnet.
— Eh bien, au moins je sais de qui je dois me méfier maintenant, dit-il en se relevant. Je vais surveiller Pakh-amn de près pour voir ce dont il est capable. Peut-être trouverai-je assez de preuves pour le démasquer.
— Je prierai pour que votre entreprise soit couronnée de succès, répondit Memnet, d’un ton qui n’inspirait guère l’espoir.
Trois jours plus tard, Hashepra mourut. Ses acolytes le retrouvèrent au petit matin, emmitouflé dans sa couverture. En la déroulant, ils y découvrirent un énorme scorpion noir niché entre l’épaule et le cou. Il n’était pas le premier à perdre la vie de cette façon depuis le début de la retraite, d’autant que les enfants de Sokth adoraient trouver refuge parmi les vivants et les tourmenter de leur terrible dard. Le venin de cet arachnide rendait le corps de ses victimes dur comme la pierre et Hashepra avait dû agoniser dans le plus grand silence, incapable de produire le moindre son alors que le venin se frayait un chemin jusqu’au cœur.
La nouvelle de sa mort remplit l’armée d’effroi et les hommes firent des offrandes à Sokth sur leurs maigres rations, dans l’espoir que le dieu des Empoisonneurs les épargne. Akhmen-hotep tenta bien de les en dissuader, en arguant du fait que la peur était un poison à elle seule, mais les hommes ne voulurent pas l’entendre et n’en furent que plus affaiblis.
Pour finir, le roi dut faire abattre quatre chevaux de plus avant d’en rationner la viande et le sang le temps d’arriver à la cache suivante, pour réaliser que les cavernes étaient vides depuis bien longtemps. La colère et le désespoir qui animaient les hommes étaient palpables, et le ressentiment visant les Bhagarites faillit dégénérer en émeute. Seule l’intervention des ushabti du roi permit aux guides du désert de ne pas se faire étriper. Cette nuit-là cependant, deux de leurs chevaux furent tués et débités, ce qui suscita des gémissements d’horreur et diverses malédictions de leur part lorsqu’ils en retrouvèrent les os au matin. Les coupables du crime ne furent pas identifiés.
La nuit du quinzième jour passé dans le désert, les acolytes de Neru et leurs gardes du corps épuisés furent tués lors d’une violente embuscade, juste avant l’aube. Les hommes, pourtant habitués aux attaques des cavaliers, furent totalement pris au dépourvu lorsqu’une douzaine d’archers squelettes sortirent du sable de part et d’autre du sceau de protection. Les fantassins lourds furent abattus en premier, quasiment à bout portant. Ensuite, les francs-tireurs s’en prirent aux acolytes en fuite. Au moment où les renforts arrivèrent, les squelettes avaient déjà disparu. L’armée venait de perdre le peu de protection dont elle disposait la nuit.
Dès lors, Akhmen-hotep dut tenir la moitié de l’armée éveillée la nuit pendant que l’autre s’offrait quelques heures de sommeil, tournant ainsi toutes les quatre heures. Les attaques des cavaliers squelettes se poursuivirent et les pertes continuèrent de s’accumuler. Les guerriers pris à dormir alors qu’ils étaient de garde étaient privés de leur ration de nourriture le lendemain, ce qui était synonyme de mort. Avec le peu de chars restant, les hommes qui ne pouvaient plus marcher furent tout simplement abandonnés.
Lentement mais sûrement, les esprits du désert se rapprochaient. Le sommeil des hommes était hanté de cauchemars et d’étranges silhouettes parcouraient les abords du camp au clair de lune. Parfois, les hommes se réveillaient et tentaient de quitter le camp, jurant avoir entendu les voix de leur épouse ou de leurs enfants. Ceux qui y parvenaient ne réapparaissaient pas.
Les Bhagarites menaient l’armée d’une cache à l’autre, toutes vides, et encaissaient les récriminations du roi avec le plus grand mépris. Le nombre des chevaux diminuait, au point que le dernier char fut abandonné au vingt-quatrième jour. Selon les guides, la cache suivante se situait à plus de cinq jours. En outre, ils n’étaient même plus certains du nombre de jours encore nécessaires pour arriver à l’autre bout du désert.
Les jours passaient et les rations s’amenuisaient elles aussi. Des groupes d’hommes se mirent à traîner près des derniers chevaux bhagarites malgré les regards appuyés des ushabti chargés de leur surveillance. En dépit de leur désespoir, aucun d’entre eux n’était prêt à tenter sa chance contre les fidèles, mais les Bhagarites avaient assurément du souci à se faire.
Lors de la trentième nuit de la retraite, alors que d’étranges créatures rôdaient et hurlaient non loin du camp, les maraudeurs confièrent leur âme à Khsar et échappèrent à la surveillance de la poignée d’ushabti qui les protégeait encore. Bien que les élus fussent capables de repousser leurs compatriotes, leurs pouvoirs ne pouvaient rien contre les talents de discrétion des Bhagarites, qui étaient les meilleurs voleurs de chevaux du monde connu. Les pillards ouvrirent l’enclos de fortune, montèrent à cru et disparurent avant que les fidèles puissent y faire quoi que ce soit.
Des cris d’alarme retentirent lorsque les cavaliers passèrent tout près des sentinelles surprises pour s’enfoncer dans le désert. Quelques-unes tentèrent bien se mettre à leur poursuite, mais elles n’allèrent pas bien loin. Les montures divines de Khsar étaient aussi rapides que le vent du désert et disparurent comme de la fumée entre les mains des gardes. Enfin libres, les cavaliers levèrent la tête et les bras vers le ciel pour entendre le martèlement des sabots et sentir le contact du vent sur leur peau une dernière fois.
Privés d’eau et de nourriture, les derniers hommes de Bhagar et leurs montures bien-aimées filèrent droit devant eux en recommandant leur âme au dieu sans visage.
Une fois les hommes de Bhagar partis, il n’y eut rien d’autre à faire que de poursuivre vers l’est et prier.
Les rangs de l’armée s’amenuisaient rapidement. Des hommes mouraient la nuit, emportés par la folie ou la faim, ou s’écroulaient durant la journée et refusaient de se relever. L’hostilité des guerriers diminua ainsi que tout autre sentiment. Le désert les avait privés de tout et ils n’attendaient plus que la mort.
Puis, lorsque l’Ost de Bronze fut à son plus bas, les cavaliers de Nagash leur portèrent un coup des plus terribles. Durant la nuit du trente-deuxième jour, ils se faufilèrent sans mal entre les sentinelles et laissèrent un petit cadeau que les guerriers ahuris découvrirent aux premières lueurs de l’aube.
Dix jarres de grain et quinze d’eau étaient là, réparties un peu partout dans le camp. Bien évidemment, les hommes se jetèrent dessus comme des animaux sauvages et une fois les jarres vides, ils les brisèrent et en léchèrent chaque morceau pour ne rien perdre.
Enfin, avec un peu de nourriture dans le ventre, les guerriers de l’Ost de Bronze finirent par s’asseoir avant de se demander ce que pouvait bien vouloir signifier un tel présent.
Akhmen-hotep se réveilla en sursaut. Le ciel était parfaitement dégagé et empli d’étoiles scintillantes.
Il s’était endormi sans le vouloir et se rassit aussitôt, clignant des yeux comme une chouette. Quelques-uns de ses ushabti se tenaient près de lui, veillant sur les environs avec attention, et les autres patrouillaient, prêts à réagir en cas d’attaque ennemie. Si les squelettes comptaient répéter la tactique de la nuit précédente, le roi espérait bien les arrêter.
Ses gardes du corps avaient pour ordre de repousser les squelettes et de détruire l’eau et la nourriture laissées derrière eux. Akhmen-hotep savait que c’était la seule façon de se prémunir du danger, car les rations étaient beaucoup plus dangereuses qu’une lance ou un poignard. Grâce à elles, Nagash pouvait réduire l’armée en miettes.
Soudain, trois des ushabti se levèrent, l’arme à la main. Une silhouette s’approchait, se frayant un chemin parmi les hommes endormis. Rapidement, le roi s’aperçut qu’il s’agissait de Memnet. Faisant signe aux élus de se détendre, le roi se leva à son tour pour accueillir son frère.
Akhmen-hotep vit tout de suite que le grand hiérophante était bouleversé. Livide, il avait le visage hagard et les yeux écarquillés de terreur.
— Ça y est, murmura-t-il. Ils ont décidé de passer à l’action !
Le roi fut pris d’un sentiment d’effroi mêlé de désespoir.
— Mais qui ? demanda-t-il.
Memnet serrait ses mains tremblantes.
— Une vingtaine de noblaillons et leurs hommes, une centaine de guerriers, peut-être plus. L’eau et la nourriture sont la goutte qui a fait déborder le vase. Ils sont persuadés qu’en négociant avec Nagash, ils pourront rentrer à Ka-Sabar en paix.
Akhmen-hotep acquiesça d’un air sévère. En s’appuyant sur l’ensemble de ses gardes du corps, il pouvait briser cette conspiration. En effet, une douzaine d’ushabti n’avaient rien à craindre d’une centaine de guerriers affamés.
— Où se trouve Pakh-amn ? demanda-t-il.
— Je suis là, répondit le Maître des Chevaux.
Pakh-amn et une douzaine de nobles s’approchaient, les armes à la main, et le visage du jeune aristocrate n’exprimait que colère.
— Vos hommes se soulèvent, mon seigneur, reprit-il. Les conséquences de votre folie finissent par vous rattraper.
Akhmen-hotep entendit soudain des bruits de combat et les hurlements de blessés dans tout le camp. De toute évidence, ses gardes de corps subissaient les assauts des hommes qu’ils tentaient pourtant de protéger.
— Pensais-tu venir me trancher la gorge dans mon sommeil ? gronda-t-il à l’intention de Pakh-amn. Ou comptais-tu me remettre en présent à ton nouveau maître ?
L’accusation parut porter un véritable coup au jeune noble dont le visage exprima subitement la détresse. Voyant l’occasion qui s’offrait à lui, le roi dégaina son épée.
— Tuez-les ! ordonna-t-il à ses ushabti.
Sans la moindre hésitation, ses hommes chargèrent en brandissant leurs lames rituelles.
Des cris d’alarme et le choc des lames retentirent pendant que Pakh-amn et ses hommes reculaient face à cet assaut. Les élus les fauchèrent comme les blés, tranchant sans effort au travers de leurs armures. Pakh-amn combattit rageusement, hurlant des malédictions tout en parant les attaques. Une arme rituelle s’abattit sur son bras droit et une autre s’enfonça dans sa cuisse. Le noble chancela, mais ne renonça pas pour autant et continua de parer malgré le sang qui se déversait sur le sable.
En quelques instants, les guerriers de Pakh-amn furent terrassés. Le Maître des Chevaux tint quelques secondes de plus, mais l’artère de la jambe était de toute évidence touchée et il n’allait pas tarder à perdre la vie. Il vacilla et l’épée d’un ushabti lui fit une profonde entaille dans la poitrine. Poussant un gémissement, le noble tomba lentement au sol.
Akhmen-hotep s’approcha du noble déchu. Il avait le cœur lourd, mais son visage n’était plus qu’un masque de rage.
— Allez aider vos frères, lança-t-il aux fidèles, et revenez aussi vite que possible. Je vais m’occuper personnellement de celui-là, gronda-t-il en écartant du pied l’épée de Pakh-amn.
Les ushabti filèrent en silence dans l’obscurité. De son côté, Akhmen-hotep tourna les yeux vers Pakh-amn, qui perdait son sang à gros bouillons. Le Maître des Chevaux était à cheval entre la vie et la mort.
— Espèce d’idiot, lui dit Akhmen-hotep. Je t’aurais rendu tous les honneurs en rentrant à Ka-Sabar. Tu ne pouvais pas t’en contenter ? Il te fallait aussi mon trône ?
Un air étrange se dessina sur le visage livide de Pakh-amn.
— Vous êtes…, murmura le jeune homme dont la bouche était maintenant remplie de sang. Vous êtes devenu fou… mon seigneur. Les dieux… ils vous ont abandonné… J’étais… j’étais venu vous sauver.
L’expression de colère du roi parut s’atténuer.
— Tu mens. Je connais la nature de tes projets. Memnet m’a prévenu, ajouta-t-il en se retournant vers son frère. Dis-lui…
Il sentit la lame glacée s’enfoncer dans sa poitrine et la douleur lui coupa le souffle. Atterré, Akhmen-hotep ouvrit la bouche et plongea ses yeux dans ceux de son frère.
Memnet, le grand hiérophante de Ptra, fixait son frère avec colère.
— J’ai tenté de te prévenir, dit-il. J’ai tenté. À Bel Aliad, tu te rappelles ? Le temps des vieilles coutumes est révolu, mon frère. Nagash est maintenant le maître de la mort et il a renversé les dieux ! Si nous voulons réussir, nous devons le vénérer. Pourquoi donc n’as-tu rien voulu entendre ?
Les jambes du roi se dérobèrent. Il s’écroula en tenant le poignard de Memnet de ses mains tremblantes et tomba sur le dos, près du corps de Pakh-amn. Le Maître des Chevaux avait le regard tourné vers le ciel et des larmes séchaient déjà au coin de ses yeux morts.
Le prêtre-roi de Ka-Sabar tourna les yeux vers les étoiles et y vit le visage des dieux.
Arkhan le Noir émergea du
désert en compagnie d’une
centaine de cavaliers. Dans le camp, les combats avaient pris fin.
Les ushabti avaient vengé la mort de leur roi avant de succomber à
leur tour. L’endroit était jonché de cadavres et témoignait de
l’ultime bataille de l’Ost de Bronze. Le vizir afficha un sourire
cruel.
Tremblant de terreur, des hommes se prosternèrent en voyant l’immortel et sa suite s’approcher. Cédant définitivement à la folie, certains s’écorchèrent le visage et se mirent à gémir tels des enfants. Sur les quatre mille guerriers qui avaient suivi Akhmen-hotep dans cette expédition maudite, moins de cinq cents avaient survécu.
L’immortel poussa sa monture putréfiée dans une longue allée encombrée de cadavres qui allait jusqu’au centre du camp. Memnet le traître l’y attendait, tout près du corps de son frère, les mains encore couvertes de sang.
Arkhan s’arrêta devant lui et lui adressa un regard hautain.
— Agenouille-toi devant le Roi Immortel de Khemri, ordonna-t-il.
Memnet tressaillit devant la voix sépulcrale, mais il leva la tête bien haut comme pour défier son interlocuteur.
— Je ne m’agenouille que devant mon maître, répondit le traître, et ce n’est pas toi, Arkhan le Noir.
L’immortel rit tout bas. Soudain, un vent cinglant se leva parmi la compagnie de squelettes qui le suivait. Memnet crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de rire, mais le son ne sortait pas de l’une des gorges desséchées. En fait, il s’agissait d’une nuée d’insectes qui se déversa des orbites vides, des bouches béantes et de vilaines plaies. La nuée s’envola et forma une sorte de colonne qui s’abattit devant Memnet en prenant la forme de Nagash.
— Incline-toi devant ton maître, fit la voix rauque du nécromancien.
Memnet tomba aussitôt à genoux en poussant un cri de terreur.
— Je vous entends, mon seigneur ! Je vous entends et j’obéis ! Tout a été fait selon vos ordres, dit-il en faisant un geste en direction de la dépouille du roi. Vous voyez ? Akhmen-hotep, votre pire ennemi, n’est plus !
Le visage constitué d’insectes parut observer le roi défunt et fixa de nouveau Memnet.
— C’est bien. Maintenant, lève-toi et prends ta récompense.
Memnet se releva en serrant les poings. Arkhan mit pied à terre et s’avança en affichant une grimace de mépris avant de lui tendre à contrecœur une fiole remplie d’un liquide rouge.
— L’immortalité est à toi, fit le roi. Prends-la et rentre à Ka-Sabar afin de régner en mon nom.
Memnet prit la fiole et en observa le contenu avec un sentiment de fascination mêlé de dégoût.
— Comme vous voudrez, maître. Toutefois, mes hommes auront besoin de nourriture et d’eau pour finir le voyage.
Arkhan rejeta la tête en arrière en éclatant de rire et Memnet eut un mouvement de recul devant les sons discordants émanant de sa gorge.
— Nous vous avons donné toute la nourriture que nous avions, dit-il froidement. Ne crains rien ; tes guerriers n’en auront bientôt plus besoin.
— Te rappelles-tu tout ce que je t’ai appris, demanda le nécromancien.
— Oui, répondit Memnet. Tous ces rêves… ils sont encore bien présents dans mon esprit. Je connais les incantations, maître, chaque ligne, chaque syllabe.
— Dans ce cas, bois l’élixir et tu jouiras d’un grand pouvoir sur les morts, reprit Nagash. Bois ; ton armée t’attend.
Memnet regarda à nouveau la fiole pendant un long moment, puis il en ôta le bouchon et en but le contenu d’un trait. Un frisson le parcourut et il tomba au sol en se tortillant de douleur alors que l’élixir lui brûlait les veines.
Arkhan se détourna de ce triste spectacle d’un air de dégoût. Son regard se porta vers l’ouest, où le reste de l’armée de Memnet s’approchait lentement des dunes. Tous les morts de Bel Aliad, hommes, femmes et enfants, ainsi que les mercenaires massacrés de la ville et les morts de l’Ost de Bronze avançaient péniblement dans le sable. Le soleil du désert les avait réduits à de simples tas d’os blanchis recouverts de lambeaux de peau tannée, mais ils étaient des milliers.
L’image de Nagash vacilla et disparut en reprenant la forme d’une colonne d’insectes grouillants. Elle engloutit alors Arkhan et telle une trombe de vent l’emporta dans la nuit étoilée.
Lorsque Memnet recouvra enfin ses sens, il était seul en compagnie des âmes damnées de l’armée de son frère.