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Jeu de Rois

Quatar, le Palais Blanc, en la 63e année de Ptra le Glorieux

(–1744 du calendrier impérial)

Rakh-amn-hotep, prêtre-roi de Rasetra, serra de ses gros doigts couturés de cicatrices le garde-fou du bateau volant lorsqu’il entendit le grondement d’avertissement des esprits du vent au-dessus de sa tête. Assurément, il y eut un craquement dans la toile et l’énorme vessie remplie d’air se contracta sur ses trente mètres de longueur, orientant la coque en bois du bateau volant vers le bas tel un navire basculant par-dessus une vague gigantesque. Le roi poussa un cri d’étonnement alors que l’embarcation descendait vers la Vallée des Rois en exécutant un bel arc de cercle, au-dessus des remparts en forme de croissant des Portes de l’Aube.

À la proue du bateau volant, Rakh-amn-hotep sentit le vent chaud lui fouetter le visage et observa le sol sablonneux se rapprocher à une vitesse ahurissante. Ils atteignirent les fortifications scellant l’extrémité ouest de la vallée en moins d’une minute et, malgré ses yeux larmoyants, il aperçut les pierres rayonnantes de la route du Temple serpenter entre les collines jusqu’à la cité de Quatar. Les murs de la ville et du palais central étaient couleur crème. En effet, le soleil béni de Ptra avait effacé l’épouvantable souillure rouge de la maudite pluie de Nagash. Si le dieu se montrait bon, il suffirait d’une décennie à peine pour que disparaissent tous les signes du cauchemar que l’Usurpateur avait infligé à la cité.

Les grandes plaines du centre de Nehekhara encerclaient la cité, offrant un panorama vallonné marqué de routes commerciales de pierres blanches. Au grand soulagement du roi, la vessie se gonfla à nouveau en réponse au chœur des prêtres situés à la poupe et le bateau volant s’immobilisa à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Luttant contre la nausée, le roi aperçut les flancs acérés des pics Fragiles se déployer au nord et au sud, mais aussi le large ruban du Vitae nourricier serpenter vers l’ouest, en direction de la mer lointaine. Le sud du fleuve était parsemé de grosses taches verdoyantes, alors qu’au nord s’étalaient les riches terres arables des plaines d’Abondance, où les seigneurs équins élevaient leurs chevaux et cultivaient le grain qui nourrissait une grande partie de Nehekhara.

Fort heureusement, le roi ne vit aucune colonne de poussière, nulle nuée bardée de métal traversant la plaine en direction de Quatar. Les plaines vallonnées étaient désertes, du moins jusqu’aux étincelantes Fontaines de la Vie Éternelle couronnées de brume et situées à de nombreuses lieues, au nord-ouest. Les armées de Nagash n’étaient toujours pas sorties des champs de la périphérie de Khemri, cachés derrière une masse de nuages violets menaçants, à l’horizon nord-ouest. Quatar et les forces qui y bivouaquaient étaient en sécurité, du moins pour le moment.

Un camp impressionnant et parfaitement ordonné avait poussé dans les champs situés à l’ouest de la cité. On y trouvait de multiples rangées de tentes marron organisées en compagnies, autour d’une place centrale proposant des terrains de manœuvre, des tentes de ravitaillement et des forges mobiles. Des colonnes de chars dételés occupaient un espace sis tout près d’un corral improvisé, et trois des champs attenants étaient occupés par d’énormes silhouettes auréolées de tentacules de vapeur et de volutes de fumée sacrificielle. Rakh-amn-hotep aperçut de gigantesques catapultes, des scorpions de guerre et des tours géantes, le tout sculpté dans le bois et recouvert de plaques de bronze.

Les esprits de l’air sifflaient et grondaient au-dessus de lui. Avec un craquement de bois et un bruissement de câbles, le grand bateau volant tourna et entama sa descente. Rakh-amn-hotep réalisa qu’il se rendait vers une grande plaine au sud de la route du Temple, à moins d’un kilomètre et demi du camp lybarien. Trois autres navires étaient déjà ancrés au sol de la plaine sablonneuse, déversant des jarres de provisions que réceptionnaient de longues files d’esclaves. Les bateaux volants étaient dissimulés sous les grandes vessies de toile qui renfermaient les esprits de l’air leur permettant de voler. Conçus à partir de coques d’embarcations fluviales spécialement aménagées, ils pendaient sous cette fameuse vessie, accrochés à de robustes câbles, plus épais que le bras d’un homme. La cale de chaque coque pouvait abriter une importante cargaison, dont une compagnie complète de soldats, du moins s’ils n’avaient pas le mal de l’air.

Lorsque le bateau volant lybarien avait trouvé l’armée rasetréenne une semaine plus tôt et proposé à Rakh-amn-hotep de le conduire à Quatar, le roi avait laissé une bonne partie de son bagage derrière lui et n’avait emmené qu’une compagnie d’ushabti et d’infanterie lourde. Leurs cris effrayés et leurs nausées avaient beaucoup amusé le petit équipage du navire. D’ailleurs, le roi eut une pensée pour les pauvres esclaves qui allaient être chargés de nettoyer les cales.

Le bateau volant plongea lentement vers les champs en exécutant un arc de cercle vers le sud et s’arrêta dans le sable et le gravier, un peu comme une embarcation s’échoue sur la plage. Lorsque les acolytes eurent jeté une échelle de cordes par-dessus bord, les premiers ushabti du roi apparurent sur le pont et se tournèrent avec reconnaissance vers le soleil. Grimaçant un sourire face à leur malaise, le roi ordonna à ses troupes de débarquer avant lui, et il n’eut pas longtemps à patienter.

Durant le débarquement, trois chars arrivèrent de la ville, conduits par des membres de la maison royale de Hekhmenukep. L’un des vizirs du roi descendit élégamment du véhicule de tête et attendit tranquillement que Rakh-amn-hotep sorte du bateau volant. Bien évidemment, il s’inclina très respectueusement tandis que le roi de Rasetra posa pied à terre.

— Mon maître, le prêtre-roi de Lybaras, vous envoie ses salutations, mon seigneur. Il vous invite à le rejoindre au Palais Blanc, où vous seront offerts des rafraîchissements.

Le solide roi tenta de faire un pas dans le sable et se mit à tituber comme s’il avait bu. Il avait le sentiment de poursuivre sa chute et ses jambes lui paraissaient aussi faibles que celles d’un nouveau-né.

— Allons-y, dit-il en lui adressant un geste distrait et en tentant de parcourir la dizaine de mètres qui le séparaient du char sans finir la tête dans la poussière.

Une fois le roi et ses ushabti à bord, les chars firent demi-tour et cahotèrent en direction de la route du Temple. Une fois sur la route, la balade fut beaucoup plus confortable et les conducteurs lancèrent les chevaux au petit galop. Toutefois, après le voyage qu’ils venaient de faire, les hommes de Rasetra eurent le sentiment d’avancer à une allure d’escargot.

En moins d’une demi-heure, les chars arrivèrent à l’enceinte tachée de sang de Quatar. Rakh-amn-hotep vit aussitôt que les portes étaient ouvertes et la voie parfaitement libre alors que l’après-midi débutait tout juste. Seule une poignée de guerriers montait la garde sur la muraille, et le roi remarqua qu’ils portaient le pagne brun des soldats lybariens et non la tenue blanche des gardes sépulcraux de Quatar.

Il avait entendu dire que la cité avait grandement souffert à cause de la malédiction de Nagash, mais il ne comprit l’ampleur du désastre qu’au moment où son char franchit la porte et emprunta la rue vide qui menait à l’ancien marché. Les maisons et échoppes étaient couvertes d’une fine couche de cendres et nombre des portes portaient des marques de suie en raison des incendies allumés lors de l’épidémie. Des piles d’ordures desséchées étaient entassées dans les ruelles et sur les côtés de la rue, mais nul animal n’y cherchait son repas. Un véritable voile de silence planait sur la ville, au point d’en étouffer les craquements des roues des chars. La puanteur âcre de bois brûlé et de chair carbonisée était encore omniprésente. Au nord-ouest s’élevaient paresseusement des colonnes de fumée grise, là où les prêtres des cultes mortuaires continuaient de livrer des corps aux flammes purificatrices de Ptra.

L’épidémie était finie depuis plus d’un an, et les survivants en étaient encore à se débarrasser des cadavres qu’elle avait laissés derrière elle.

Ils traversèrent le bazar désert en soulevant un nuage de cendres et de poussière, puis entrèrent dans le quartier des marchands. Là, l’œil expérimenté du roi repéra les signes révélateurs d’exactions. De nombreuses demeures avaient été pillées par les victimes folles à lier de la maladie, si bien qu’on trouvait dans la rue des tas de meubles et de poteries brisés. Sur les murs, des taches de mauvais augure en disaient long sur le sort de leurs occupants.

Aussi grande fut la destruction dans le quartier des marchands, le quartier noble avait souffert plus encore, sans doute parce que les citoyens avaient mis leur malheur sur le compte du roi et de ses partisans. Toutes les maisons avaient été fracturées et incendiées, et même l’enceinte de certaines avait été abattue à coups de pic et de pelle. Ici et là, des murs et des toits s’étaient effondrés en raison d’incendies. À un moment ou un autre, on avait tout de même dégagé un passage dans la rue, mais les chars évoluaient désormais en file indienne, entourés de monticules de briques et de bois carbonisé.

C’est en arrivant aux murs souillés du Palais Blanc qu’ils aperçurent les premiers signes de vie. Bâti pour surpasser le palais de Settra de Khemri, le grand édifice était entouré de petits parcs paysagers et de larges places agrémentées de fontaines, elles-mêmes alimentées par les sources qui couraient sous la ville. Les parcs étaient encombrés de tentes usées et recouvertes de cendres, mais aussi de masures élevées au moyen de briques de boue. Des personnages décharnés, aux yeux caves et aux robes en guenilles étaient réunis autour des fontaines couvertes de poussière, lavant des vêtements ou remplissant tout simplement des jarres d’eau. Les quelques survivants de l’épidémie regardèrent les chars passer avec une mine empreinte de souffrance et d’effroi.

Le Palais Blanc se dressait tel une île de stabilité dans la misère et le désespoir qui caractérisaient désormais Quatar. Bien que ses murs portassent encore les marques de la terrible malédiction de Nagash, le chaos et la sauvagerie qui s’étaient emparés du reste de la cité semblaient l’avoir épargné. Des guerriers de la maison royale de Quatar montaient la garde près des portes, équipés d’une armure de cuir blanche et d’une impressionnante épée à lame courbe. Ils inclinèrent solennellement la tête au passage des chars, et la procession poursuivit sa route sur une large avenue bordée de statues de serviteurs à tête de chacal de Djaf. À l’ouest, Rakh-amn-hotep distingua la masse blanche du temple mortuaire, alors qu’à l’est se dressait l’implacable Palais du Crépuscule, le temple du dieu de la Mort. Le palais se tenait droit devant ; il s’agissait d’une structure tentaculaire revêtue de marbre blanc qui s’élevait tel un sphinx au-dessus de tous les autres bâtiments de la cité.

Rakh-amn-hotep fut mené jusqu’au bout de l’avenue, sur la place située devant les larges marches du palais. Là, disposée en rangs de dix hommes, l’attendait une compagnie de guerriers vêtus de l’armure d’écailles de l’infanterie rasetréenne. À leur tête se trouvait un grand guerrier, très large d’épaules, dont la peau luisait de la puissance du dieu du Soleil. Le champion leva son épée en guise de salut à l’approche des chars et, tels un seul homme, les guerriers poussèrent une acclamation triomphale à la vue de leur roi.

Les chars firent halte devant les troupes rassemblées, et Rakh-amn-hotep ordonna à son conducteur de virer afin de mieux voir et d’être mieux vu des guerriers rasetréens. Souriant impétueusement, il leva les bras pour les saluer.

— Mes courageux compagnons ! cria-t-il. Je n’avais pas vu vos visages depuis fort longtemps et je me réjouis de vous retrouver avec autant de verve. Pendant six longues années, vous avez tenu seuls cette ville au mépris des calamités. Pendant six longues années, vous vous êtes tenus entre le monstre de Khemri et les royaumes de l’est. Rasetra est au courant de vos exploits ! Les temples ont rendu hommage à vos noms et j’ai personnellement récompensé vos familles pour vos services. Nos frères et cousins sont en route, faisant trembler le sol à chacun de leurs pas. Bientôt, ils vous rejoindront et nous prendrons la direction de l’est pour finir le travail que nous avons commencé il y a si longtemps !

Une fois encore, les guerriers poussèrent de vigoureuses acclamations et frappèrent leurs masses contre leurs boucliers en signe de salut. Face à l’estime du roi, leurs visages n’arboraient que sourires et seul leur regard laissait imaginer ce qu’ils avaient enduré. Ekhreb, champion du roi et commandant du détachement, mit un genou à terre lorsque le monarque descendit de son char.

— Par tous les dieux, pas ça ! lança Rakh-amn-hotep en adressant un geste d’impatience à son champion. Avec tout ce que toi et tes soldats avez subi, nul ne vous demandera jamais plus de vous incliner devant un autre homme.

Le roi fit un pas en avant et saisit le champion par les épaules afin de le relever.

— Bienvenue, mon seigneur, répliqua Ekhreb d’une voix grave.

Le champion était impressionnant, béni par la force et la vitalité des élus de Ptra. Son visage affichait une large mâchoire carrée et ses yeux sombres luisaient sous des arcades sourcilières très prononcées. La lumière du soleil se reflétait sur son crâne chauve et ses boucles d’oreille en or.

Sa grande bouche se déforma en une sorte de grimace.

— Ses six années ont été très longues sans vous.

— Tu es trop bon, mon ami, lui retourna Rakh-amn-hotep.

— Pas du tout. Nous pensions vous revoir dans l’année. En fait, c’est ce que vous nous aviez fait comprendre avant de partir.

— Il n’est pas impossible que j’aie péché par optimiste.

— Nous en sommes arrivés à la même conclusion au terme de la quatrième année.

Les deux hommes rirent aux éclats, puis le roi reprit son sérieux.

— Cela a été difficile ? demanda-t-il avec calme.

Le sourire d’Ekhreb disparut et laissa place à un visage triste. Il chercha ses mots, puis finit par soupirer.

— Terrible, dit-il. Aucun d’entre nous ne mènera plus une existence de vertu après cela. L’enfer ne saurait rivaliser avec ce que nous avons connu à Quatar.

Rakh-amn-hotep ne put s’empêcher de faire la grimace et observa les hommes jubilants situés derrière Ekhreb.

— Est-ce tout ce qui nous reste ? Moins d’une compagnie sur près de quarante mille âmes ?

Le champion opina du bonnet.

— Seuls les dieux savent combien ont déserté pour rentrer chez eux dans les premiers mois. Nous avons bien tenté de les arrêter, mais lorsque la fièvre s’est emparée de la population, nous sommes restés impuissants. L’armée lybarienne a été anéantie en l’espace de six mois. Nous autres avons survécu parce que nous nous sommes repliés dans le palais, que nous avons condamné de l’intérieur, fit Ekhreb d’un haussement d’épaules. J’aurais aimé vous faire le récit de notre courage, mais la vérité est que nous sommes restés cachés derrière ces murs et avons prié pour garder la vie sauve. Finalement, nous avons compris que l’épidémie n’avait pas de prise sur le palais.

Rakh-amn-hotep se renfrogna.

— Comment est-ce possible ?

Ekhreb prit un air sombre.

— Nous n’en savons rien. Au final, nous nous sommes dit que c’était la volonté de Nagash. Nemuhareb craint que l’Usurpateur lui réserve un traitement bien précis, à lui et sa famille.

Le roi fronça un peu plus les sourcils.

— Nemuhareb vous a-t-il causé des ennuis ?

— Aucun, répondit Ekhreb en secouant la tête. C’est un homme brisé qui noie ses cauchemars dans le vin et le lait de lotus noir. Nous sommes la seule raison pour laquelle nul n’a encore osé le déposer.

— Je suis surpris que quelqu’un veuille prendre sa place, marmotta Rakh-amn-hotep. Combien reste-t-il d’habitants ?

— Seuls les dieux le savent. Moins d’un millier, c’est sûr. Des unités ratissent chaque quartier et nous trouvons encore des corps. La cité n’est plus qu’un vaste tombeau et il lui faudra des générations pour qu’elle s’en remette.

Le roi exprima son consentement d’un signe de la tête.

— Je comprends mieux pourquoi les Lybariens ont décidé de bivouaquer devant la cité.

— Et qu’en est-il de notre armée ? s’interrogea le champion. Quand arrivera-t-elle ?

— Pas avant plusieurs semaines, fit le roi en soupirant. Nous nous situions encore à plusieurs jours de la Vallée des Rois lorsque le bateau volant lybarien nous a trouvés. Nous avons levé soixante mille fantassins et cavaliers, ainsi que douze mille barbares et leurs lézards tonnerre, fit Rakh-amn-hotep en secouant la tête. Jamais je n’aurai dû laisser Guseb me convaincre d’emmener les lézards. Pour l’instant, ils nous ont causé plus d’ennuis qu’autre chose. Heureusement, on dirait que Nagash n’est pas pressé de marcher sur la cité, qui est ma principale préoccupation.

— À ce sujet, vous pourrez remercier Hekhmenukep et Nebunefer, fit Ekhreb.

— Nebunefer ? demanda le roi en sourcillant. Qu’est-ce que ce vieil intrigant vient faire dans cette histoire ?

— Il est arrivé avec les Lybariens et est presque aussitôt reparti pour Ka-Sabar. Selon certaines rumeurs, il aurait trouvé le moyen de distraire Nagash pendant que nous rassemblons nos forces.

— Je ne suis pas certain d’aimer la tournure que prennent les événements, dit le roi en jetant un regard mauvais au palais. Allons, mon vieil ami, grogna-t-il en faisant un geste à Ekhreb. Il est temps de découvrir ce que nos alliés fabriquent depuis que je suis parti.

La tour noire se dressait telle une lame de pierre dans une mer de sable tourbillonnante. Située à l’orée du Grand Désert, elle était constamment la proie des tempêtes qui se déchaînaient dans les dunes chaudes. Le sable avait poli les grands blocs de basalte qui constituaient sa face externe, au point de lui offrir une surface réfléchissante. Le son qu’il produisait en frappant la pierre évoquait le sifflement de centaines de milliers de serpents affamés cherchant la moindre fissure par laquelle entrer.

Cependant, la construction de l’édifice se poursuivait, même lorsque le vent mugissait. Jour et nuit, elle se poursuivait. Une armée d’esclaves taillait les pierres et les portait au pied de la tour, où d’autres ouvriers prenaient le relais et les faisaient monter en empruntant une rampe en spirale qui faisait le tour de l’ouvrage, s’élevant ainsi à plus de soixante mètres du sol. Cette rampe était constituée de bois et de peaux, le tout assemblé au moyen de cordes et tremblant dangereusement dans la tempête. Frappée par de terribles bourrasques ou sciée par le sable, elle s’était effondrée à de multiples reprises et à chaque fois, des dizaines d’ouvriers l’avaient payé de leur vie, écrasés par des tonnes de bois et de pierre.

Les plus chanceux ne se relevaient pas. Cependant, la plupart se défaisaient des poutres et se frayaient un chemin jusqu’à la liberté, creusant à mains nues ou du bout des phalanges. Certains étaient maintenant dépourvus de la peau et des muscles qui revêtaient jadis leurs os blanchis. En effet, leur force leur venait d’une implacable volonté fouettant leur âme emprisonnée.

Les gens de Bhagar ne connaissaient ni la faim, ni la douleur, ni la fatigue. Le dernier d’entre eux était mort trois ans plus tôt au pied de la tour noire d’Arkhan, en ajustant les pierres de fondation. Impuissant, leur dieu soufflait tout autour d’eux, les fouettant et leur creusant un peu plus les yeux, mais cela ne suffisait pas à arrêter la construction de la tour.

La construction de l’édifice était l’idée d’Arkhan et datait de l’édification de la formidable pyramide de son maître. Après avoir conquis Bhagar, il se retrouva à la tête de milliers d’esclaves et saisit sa chance. Pendant que son maître se chargeait de lever une armée à Khemri, Arkhan se proposa de bâtir une citadelle pour protéger la cité d’une attaque de la lointaine Ka-Sabar ou d’une révolte dans la Cité des Épices de Bel Aliad. Le Roi Immortel y réfléchit avant d’accepter.

En fait, Arkhan voulait se détacher de Nagash pour une tout autre raison : l’élixir de vie du roi. Il s’agaçait du pouvoir que Nagash avait sur lui grâce à ce breuvage, mais la formule magique lui échappait. En servant Nagash depuis la tour noire, celui-ci n’aurait d’autre choix que d’apprendre au vizir le processus de création de l’élixir, du moins le pensait-il.

Tous les six mois, un messager venait de Khemri avec un coffre scellé contenant six fioles d’élixir, tout juste de quoi tenir six mois de plus. La privation l’affaiblissait et l’assoiffait, et malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à économiser assez de liquide pour en étudier les propriétés.

Durant les deux années qui suivirent le massacre de Bhagar, les esclaves creusèrent le sol rocailleux au moyen de pics et de pelles, créant ainsi le premier des nombreux niveaux de la tour, à près de cinq mètres sous terre. Arkhan fit venir des maçons de Khemri pendant que ses cavaliers morts-vivants montaient la garde depuis les dunes alentour. Par la suite, les esclaves furent renvoyés chez eux dans le but de démolir leurs maisons pour fournir la pierre nécessaire aux fondations.

La crypte la plus profonde fut réservée à Arkhan. Bien qu’elles n’eussent rien de l’éminence de la crypte de marbre de son maître, ces pièces répondaient parfaitement à ses besoins. En raison de toutes les tempêtes, il lui avait fallu près d’un an pour transférer sa maisonnée de la Cité Vivante à la lointaine tour et nombre de ses loyaux serviteurs avaient perdu la vie en chemin. Les autres étaient empoisonnés dès leur arrivée. Ils l’attendaient dans la pénombre de son sanctuaire, leurs corps fripés recouverts de robes de lin noir parées de sceaux de préservation.

Arkhan se trouvait au cœur de son sanctuaire, absorbé dans des parchemins de connaissances ésotériques et étudiant les nuances rubis de l’une de ses fioles d’élixir lorsqu’il entendit un léger bruissement dans un coin de la pièce. L’espace d’un instant, il crut que le sable avait enfin réussi à pénétrer dans la tour noire, poussé jusque-là par l’implacable haine de Khsar le Sans-Visage dont Arkhan avait assassiné le peuple. Un sentiment de terreur parcourut alors l’immortel. Puis, il s’empara d’une lampe et avança dans la pièce en faisant reculer les ombres devant lui.

La lueur se reflétait maintenant sur des carapaces noires. Des scarabées se déversaient des fissures de l’édifice et se répandaient tel un tapis grouillant sur le sol du sanctuaire.

Arkhan recula d’un pas en serrant la fiole d’élixir dans sa main alors qu’il se préparait à lancer une incantation. Les scarabées se rassemblèrent au centre de la pièce, s’élevant dans les airs dans un véritable vacarme avant de produire une sorte de nuage chatoyant.

Le nuage prit une apparence familière et les derniers mots de l’incantation moururent entre les lèvres d’Arkhan.

— Fidèle serviteur, fit une voix depuis les entrailles du nuage bourdonnant.

L’image était constituée de mandibules, d’ailes, de pattes et de carapaces, mais l’erreur n’était pas possible. Abasourdi, Arkhan s’inclina devant le visage de Nagash.

— Je suis là, maître, répondit le vizir en cachant la fiole dans sa manche. Quels sont vos ordres ?

— Nos ennemis marchent une fois encore sur nous, lança le nécromancien alors que le visage se tournait vers le vizir. De nouvelles armées se rassemblent à Quatar, et l’Ost de Bronze traverse le désert pour frapper Bel Aliad.

— Le désert ? Mais c’est impossible ! s’exclama Arkhan. Les tempêtes…

— Les tempêtes sont l’œuvre des lâches prêtres de Mahrak, siffla Nagash. Ils espèrent déjouer nos efforts et dissimuler les mouvements de leurs troupes. À l’heure qu’il est, des réfugiés de Bhagar mènent les guerriers de Ka-Sabar sur les sentiers secrets des tribus du désert. Ils atteindront Bel Aliad d’ici deux semaines. Toutefois, ils ne savent pas qu’un traître se trouve parmi eux, un traître qui me vénère depuis de nombreuses années, depuis la défaite de Zédri. Il va nous livrer l’Ost de Bronze, puis la Cité de Bronze !

Arkhan songea à ce revirement de situation et son esprit s’emballa.

— Mes guerriers sont prêts, maître. Qu’attendez-vous de nous ?

— Emmène tes cavaliers morts-vivants jusqu’à Bel Aliad. Une fois là-bas, voici ce que tu devras faire.

Le nécromancien lui fit part de son plan d’une voix sifflante et grésillante. Le vizir écouta la tête basse, songeant à la chute d’Akhmen-hotep et du peuple de Ka-Sabar.