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L’ombre Rampante

Bel Aliad, la Cité des Épices, en la 63e année de Ptra le Glorieux

(–1744 du calendrier impérial)

Lorsqu’Akhmen-hotep et ses guerriers arrivèrent enfin à Bel Aliad, les cavaliers bhagarites avaient déjà tué tous les habitants sur lesquels ils avaient réussi à mettre la main. Les rues étaient jonchées de cadavres de malheureux, tués alors qu’ils tentaient de fuir les maraudeurs du désert. Lorsque les citoyens apeurés s’enfermaient chez eux, les implacables Bhagarites y jetaient des torches et lampes à huile par les fenêtres, et attendaient dehors l’arc au poing. Ainsi, ils n’avaient pas hésité à cribler de flèches vieillards, femmes et enfants sur le pas de leur maison. Les Bhagarites s’étaient livrés à un carnage tel que leurs robes blanches et les pattes de leurs montures dégoulinaient du sang d’innocents.

L’odeur de sang était omniprésente, même dans le célèbre bazar aux épices. Les tentes colorées du marché étaient éventrées et les pillards avaient brisé tant d’urnes renfermant des plantes exotiques qu’on aurait pu avec celles-ci acquitter la rançon d’un roi. En l’espace d’une après-midi, Bel Aliad était devenue un véritable champ de ruines. Les pillards du désert l’avaient dévastée pour venger les leurs et ils étaient maintenant perdus dans leurs pensées, les bras ballants, contemplant leur œuvre sans ressentir le moindre sentiment.

Akhmen-hotep entra à grandes enjambées dans le bazar aux épices, entouré par ses ushabti et la cavalerie légère de Pakh-amn. Ils avaient laissé leurs chars à l’entrée de la ville, car il leur était impossible de conduire leurs lourdes machines de guerre dans les rues sans écraser les habitants massacrés de la cité.

La main du roi encore refermée sur son épée sanguinolente se mit à trembler quand il aperçut les silhouettes des cavaliers. Un sentiment de rage et de désespoir l’envahit lorsqu’il tenta de parler, et c’est un véritable rugissement de douleur qui résonna sur la place jonchée de corps mutilés. Les chevaux du désert s’agitèrent et rejetèrent leur tête en arrière tout en tentant de reculer à l’approche du souverain, mais les Bhagarites les calmèrent de leur voix morne, et descendirent de selle avec une grâce funèbre. Ils firent quelques pas en direction du roi et posèrent leurs épées à leurs pieds.

Certains enlevèrent même leur chèche pour dévoiler leur cou pendant que d’autres ouvraient leur robe tachée de sang pour se dénuder la poitrine. Ils avaient vengé les leurs et étaient maintenant prêts à se rendre dans l’au-delà.

À ce moment précis, Akhmen-hotep leur aurait volontiers rendu ce service, mais il se contenta de fixer leurs visages dénués de toute expression et sentit la colère monter en lui.

— Quelle est cette infamie ? cria-t-il. Ces gens ne vous ont rien fait. Croyez-vous réellement que vos proches sont contents de ce que vous venez de faire ? Vous avez assassiné des mères et leurs enfants ! Ce n’est pas là l’œuvre de guerriers, mais de monstres ! Vous ne valez pas mieux que l’Usurpateur !

Ce sermon eut l’effet d’un véritable coup de fouet sur les Bhagarites. L’un d’eux feula et ramassa son épée, mais il n’eut le temps de faire que deux pas avant d’être terrassé par l’un des ushabti d’Akhmen-hotep. Les gardes du corps du roi s’avancèrent tels un seul homme, leurs épées rituelles en main, mais un ordre les arrêta ; ordre qui n’émanait pas d’Akhmen-hotep, mais de Pakh-amn, le Maître des Chevaux.

— Attendez ! cria le jeune noble. La vie des cavaliers appartient au roi !

Fidèles à leurs vœux, les élus s’arrêtèrent et attendirent les ordres de leur maître. En entendant Pakh-amn arriver, Akhmen-hotep se retourna et leva les yeux vers le noble qui arrêta son cheval près de lui.

— Souhaites-tu les épargner, Pakh-amn ? gronda-t-il. Ils vont payer leur crime de leur vie !

— Me croyez-vous aveugle, mon seigneur ? rétorqua le noble. Je suis moi aussi témoin de ce massacre, mais leur exécution va devoir attendre si nous voulons rentrer à Ka-Sabar.

Akhmen-hotep réprima une réponse terrible, mais aussi incroyable que cela pût paraître, Pakh-amn avait raison. Sans les Bhagarites, ils n’avaient aucune chance de retrouver leur chemin dans les dunes du Grand Désert et les devoirs du roi allaient à son peuple avant toute autre considération. La justice allait donc devoir patienter quelques semaines.

— Emparez-vous d’eux ! ordonna-t-il d’une voix caverneuse aux ushabti. Prenez leurs chevaux et leurs épées, et ramenez-les au camp.

Les ushabti baissèrent leurs armes à contrecœur et obéirent aux ordres du roi. Les cavaliers du désert n’opposèrent aucune résistance et on leur attacha les mains dans le dos au moyen de leurs propres cordes, puis des mains étrangères se posèrent sur leurs chevaux sacrés. Ainsi leur existence prenait fin.

— Nous devrions les emmener par un chemin détourné, suggéra Pakh-amn, de peur que les nobles de la cité ne les voient. Je vais rassembler des troupes et faire en sorte d’éteindre les incendies.

Akhmen-hotep acquiesça d’un air grave.

— Que vais-je bien pouvoir dire à Suhedir al-Khazem ? se demanda-t-il sans pouvoir quitter des yeux les corps désarticulés qui encombraient la place.

Le Maître des Chevaux prit une profonde inspiration.

— Nous dirons que certains de nos cavaliers se sont emportés durant la bataille avant de se livrer au pillage. Rien de plus. Si nous leur disons la vérité, cela déclenchera assurément des émeutes.

Bien que battus et désarmés, les nobles de la ville et les survivants des Compagnies de la Cité constituaient une force importante, et les termes de la rançon précisaient qu’ils seraient enfermés dans un camp avec une garde réduite. Les mercenaires barbares allaient quant à eux constituer de longues files d’esclaves et rentrer avec l’armée. Tel était le salaire de la guerre sur les Terres Bénies.

Akhmen-hotep réfléchit et opina du bonnet. Le prince et ses hommes avaient fini par dire la vérité, mais pas tout de suite. Du reste, le cœur n’y était pas.

— Veilles-y, fit-il d’un ton las avant de congédier son général.

Le roi resta seul sur la place couverte de sang pendant que l’on emmenait les Bhagarites et que Pakh-amn aboyait des ordres à ses cavaliers. Ses larges épaules s’affaissèrent et il tomba à genoux parmi les corps des innocents.

— Pardonnez-moi, dit-il en se penchant en avant jusqu’à poser son front contre les pierres chaudes. Pardonnez-moi.

Le soleil couchant avait la couleur du sang frais et plongeait dans les brumes des Sources de la Vie Éternelle. Les nuages blancs dérivaient lentement dans le ciel chaud et se rassemblaient au-dessus des dunes, à quelques kilomètres à peine de l’endroit où se tenait Rakh-amn-hotep. Ce dernier était couvert d’une couche de sueur, de poussière et de sable en raison des escarmouches de cavalerie auxquelles il avait participé en fin d’après-midi. En outre, la flèche d’un archer monté avait pénétré de quelques centimètres les lourdes écailles de son armure, si bien que son épaule lui faisait un mal de chien. Il avait la gorge et les narines pleines de sable, et le sentiment que ses yeux ne pourraient se rouvrir s’il commettait l’erreur ne les fermer ne fût-ce que quelques secondes. Son esprit fatigué avait maintenant l’impression que la brume venait vers lui telle les bras accueillants d’une concubine. Il lui tardait de sentir son contact frais et pur, mais elle restait hors d’atteinte, protégée par une mince ligne de cavaliers numasiens et de lances khemries.

Les forces ennemies s’étalaient sur toute la base d’un groupe de dunes courant vers le sud, leur flanc gauche à califourchon sur la route commerciale occidentale qui menait à la Cité Vivante. Le gros de la cavalerie ennemie s’était replié au nord de la route, sans doute pour décourager toute tentative de prise en tenaille de ce côté. Les cavaliers numasiens étaient de véritables démons, aussi doués que les princes de Bhagar. Et malgré leur infériorité numérique, ils avaient eu le dessus sur les Lybariens durant la plupart des escarmouches de la journée.

Rakh-amn-hotep leur avait pourtant mené la vie dure en pensant d’abord que la cavalerie numasienne n’était qu’un groupe d’éclaireurs envoyé en reconnaissance dans la région de Quatar. Face à sa progression, l’ennemi avait reculé lentement mais sûrement, pour parfois faire volte-face et charger ou tirer une volée de flèches lorsqu’un escadron lybarien se montrait un peu trop pressant. Il était certain qu’ils finiraient par décrocher et battre en retraite vers le nord et l’ouest en fin de journée, mais il commençait à comprendre que cette force de cavalerie était une véritable avant-garde comparable à la sienne, et qu’elle l’occupait le temps que le reste de l’armée arrive pour lancer un assaut généralisé.

La plus grande partie de la cavalerie lybarienne était déployée en un large arc de cercle de part et d’autre du roi rasetréen. Au total, il pouvait compter sur près de trois mille cavaliers légers et une force de frappe de quinze cents cavaliers lourds. Ces derniers se situaient à la gauche du roi et étaient encore dans un état de fraîcheur certain.

En effet, Rakh-amn-hotep les avait tenus en réserve en compagnie de ses ushabti car il ne souhaitait pas les épuiser en les engageant dans d’incessantes poursuites. À droite du roi, les montures des escadrons de cavalerie légère attendaient, la tête baissée et les flancs couverts d’écume. Leurs cavaliers versaient de l’eau sur d’épais chiffons de coton, qu’ils faisaient ensuite lécher à leurs chevaux.

Rakh-amn-hotep jeta un regard mauvais au soleil couchant. Deux heures le séparaient encore du crépuscule. S’ils ne parvenaient pas à enfoncer les lignes ennemies, il leur faudrait passer une nouvelle journée dans les dunes, ce qui signifierait la fin de leurs stocks d’eau potable. Les troupes de l’Usurpateur comptaient au moins quinze mille hommes, dont les deux mille cavaliers numasiens contre lesquels ils s’étaient battus par escarmouches, principalement de l’infanterie légère et quelques compagnies d’archers. Dans ce genre de situation, le roi rasetréen était généralement tenté d’avoir foi en Ptra et de charger en masse, mais la plupart de ses hommes étaient épuisés. Leur restait-il assez de force pour briser la ligne ennemie ?

Le roi se retourna et fit un signe au commandant du contingent lybarien qui se tenait à quelques pas de là en compagnie de son escorte personnelle. Shesh-amun était l’un des plus fidèles alliés d’Hekhmenukep et malgré son âge avancé, il se tenait encore comme un homme dans la fleur de l’âge. Il était fort maigre et avait la peau presque noire en raison des décennies passées sous le soleil du désert. Le champion était un homme droit et un peu bourru qui n’appréciait pas les imbéciles et écoutait généralement la voix de la raison, et le Rasetréen s’était tout de suite pris de sympathie pour lui. Rakh-amn-hotep se pencha par-dessus son char alors que Shesh-amun s’approchait.

— Nous devons nous débarrasser de ces chacals, dit-il calmement. Vos hommes sont-ils prêts pour un nouveau combat ?

— Oh ! Ils seraient plus qu’heureux de combattre un ennemi qui ne prend pas la poudre d’escampette au moindre problème, grogna Shesh-amun. Ces voleurs de chevaux numasiens nous ont fait tourner en bourrique, mais j’imagine que c’était là leur objectif, ajouta-t-il en se retournant avant de cracher dans le sable. Nous sommes prêts, et les chevaux aussi, mais ne vous étonnez pas de nous voir tomber comme des mouches si la bataille traîne en longueur.

Le roi rasetréen acquiesça d’un air menaçant.

— Eh bien, promettez-leur de boire tout leur saoul si nous parvenons à prendre les sources. Peut-être cela leur permettra-t-il de tenir un peu plus longtemps.

— Je leur ferai passer la consigne, dit Shesh-amun.

Alors qu’il faisait demi-tour, un cor retentit de l’autre côté des dunes, à l’est, et le champion regarda au loin.

— Nous attendons quelqu’un ? demanda-t-il.

Rakh-amn-hotep se redressa et regarda lui aussi en direction de l’est. À n’en point douter, un ruban de poussière s’élevait de la route commerciale.

— En effet, mais je commençais à perdre espoir. Les renforts arrivent. Demandez à vos hommes de se tenir prêts.

Le champion s’inclina rapidement et se précipita pour communiquer la nouvelle. Quelques minutes plus tard, Rakh-amn-hotep entendit le grondement de sabots et un escadron de cavalerie légère bascula par-dessus les dunes pour rejoindre les cavaliers éreintés. L’avant-garde salua les nouveaux venus et le roi attendit patiemment qu’apparaisse le char d’Ekhreb dans la colonne. Il le vit aussitôt dans le sillage de la cavalerie. Rakh-amn-hotep leva alors son épée pour le saluer et le char quitta l’unité pour venir au côté du roi.

— Je t’ai laissé au camp il y a de cela trois heures ! cria-t-il au champion. T’es-tu perdu ? Il te suffisait pourtant de suivre cette fichue piste !

Ekhreb sauta de son char et rejoignit le roi en deux enjambées.

— C’est incroyable, rétorqua le champion avec douceur. Vous, me chapitrant pour mon retard ? J’ai tout de même rassemblé six mille hommes en moins de deux heures. Souhaitez-vous que je les renvoie au camp ?

— Ne sois pas si grincheux, fit le roi. Je pourrai te faire décapiter pour ton insolence, tu le sais ?

— Oui, lança Ekhreb, vous me le répétez assez souvent.

Rakh-amn-hotep aperçut alors une compagnie d’infanterie légère franchir les dunes au petit trot.

— Que m’as-tu amené exactement ?

— Mille cavaliers légers, quatre mille fantassins légers et un millier de nos auxiliaires de la jungle. Je me suis dit que les écailleux allaient peut-être produire leur effet sur nos ennemis.

— Pas d’archers ? demanda sèchement le roi.

Le champion fit un effort manifeste pour ne pas rouler des yeux.

— Vous n’avez jamais parlé d’archers, mon seigneur.

Le roi réprima une remarque sarcastique ; après tout, Ekhreb avait raison.

— Dans ce cas, nous allons devoir compter sur nos archers montés, marmotta-t-il.

Ekhreb croisa les bras et contempla la ligne ennemie qui se tenait au loin.

— Ils ne sont pas très nombreux. Tout porte à croire que la diversion d’Akhmen-hotep a parfaitement fonctionné.

— Peut-être, mais ils n’ont pas besoin d’être très nombreux tant qu’ils nous barrent l’accès aux sources, répondit le roi en étudiant la disposition de l’ennemi tout en échafaudant son plan de bataille. Place une ligne d’infanterie ici, dit-il au champion, et envoie les auxiliaires à droite, ajouta-t-il en faisant un signe à Shesh-amun. Quant à vous, positionnez votre cavalerie légère derrière nous, de l’autre côté des dunes, et entamez une manœuvre d’encerclement sur notre droite, en direction de la route.

L’idée parut déplaire à Shesh-amun, qui ne s’en cacha pas.

— Mais c’est précisément ce à quoi ils s’attendent.

Le roi balaya son inquiétude d’un geste de la main.

— Parfois, il faut donner à l’ennemi ce qu’il cherche, dit-il au champion. N’engagez vos hommes dans une bataille rangée que si vous n’avez pas d’autre choix. Contentez-vous de contourner leur ligne au maximum. Je vous laisserai dix minutes d’avance avant que nous n’avancions.

Bien qu’il ne fût pas pleinement convaincu, Shesh-amun s’inclina devant le roi et commença à crier des ordres à ses troupes. De son côté, Ekhreb avait déjà transmis ceux du roi aux renforts alliés. Les compagnies d’infanterie légère se mettaient déjà en rang devant la cavalerie alliée, et les silhouettes vert sombre des auxiliaires de la jungle se déplaçaient entre les chars du roi et la cavalerie légère lybarienne. Les hommes-lézards étaient d’immenses créatures pataudes dont la peau écailleuse était recouverte de curieux tatouages en spirales. Dans leurs mains griffues, ils brandissaient d’énormes massues faites de lourds morceaux de bois hérissées d’éclats tranchants d’une pierre noire et brillante. Ils s’étaient accroché des crânes humains à la taille et leur tête triangulaire n’était pas sans rappeler celle des grands crocodiles des légendes nehekharéennes. Des destriers roulaient des yeux et s’agitaient nerveusement en raison de leur puanteur âcre, mais les hommes-lézards ne leur prêtaient guère attention.

Pendant que l’infanterie se mettait en place, la cavalerie légère située sur le flanc droit entama un lent repli vers les dunes, à l’est. Rakh-amn-hotep s’attendait à une quelconque réaction de l’ennemi, mais les troupes de l’Usurpateur ne bougèrent pas le moins du monde.

Ekhreb croisa les bras et inspecta les troupes ennemies de son œil exercé.

— Où souhaitez-vous que je me place ? demanda-t-il au roi.

— Toi ? grogna Rakh-amn-hotep. Mais près de moi, bien sûr. Ainsi, tu ne pourras pas prétendre t’être perdu en te rendant au combat.

Ekhreb lança un coup d’œil espiègle au roi.

— Je ne vis que pour vous servir, fit-il en grimaçant. Et maintenant ?

Rakh-amn-hotep comptait les minutes mentalement.

— Ordonne au centre et au flanc gauche d’avancer. La cavalerie lourde chargera au côté de l’infanterie.

Le champion acquiesça et transmit aussitôt les ordres. Les trompettes retentirent et les guerriers alignés levèrent leur bouclier en avançant vers l’ennemi, suivis par la cavalerie légère à une dizaine de mètres. De l’autre côté du champ de bataille accidenté, les archers ennemis s’étaient positionnés en deux lignes devant les compagnies d’infanterie. Alors que la distance entre les armées se réduisait, le roi fut bien obligé d’admettre qu’il n’aurait pas craché sur quelques prêtres du ciel lybariens pour contrecarrer les traits adverses. Cette pensée éveilla d’ailleurs en lui une certaine méfiance. Où étaient donc les sorciers ennemis ? Il savait ce qui s’était passé à Zédri, quelques années plus tôt, et maintenant que ses forces étaient engagées, il se demanda quelle surprise lui réservait l’armée de Nagash.

Le ciel s’assombrit lorsque les archers ennemis tirèrent leur première volée de flèches. Les fantassins rasetréens accélérèrent aussi sec l’allure avant de lever leur bouclier pour s’en prémunir. La pluie de flèches s’abattit en produisant un vacarme de bronze et de bois. Des hommes hurlèrent rapidement et des trous apparurent dans les rangs des compagnies, mais l’armée ne ralentit pas pour autant. La cavalerie légère répliqua bien vite, en lâchant à son tour une pluie de flèches sur le camp adverse. À l’extrémité gauche naquit un vrombissement alors que la cavalerie lourde se lançait, et les compagnies ennemies qui lui faisaient face baissèrent leur lance pour recevoir la charge.

Les archers ennemis tirèrent une deuxième volée de flèches avant de se mettre à l’abri derrière les guerriers rasetréens qui avançaient à leur tour. Rakh-amn-hotep hocha la tête d’un air songeur.

— Très bien, dit-il à Ekhreb. Ordonne aux auxiliaires de passer à l’attaque.

Ekhreb poussa un cri et d’effrayants bruits de tambour lui répondirent. D’un sifflement semblable à celui des vents du désert, la compagnie des hommes-lézards alors accroupis se redressa et fila en direction de la ligne de bataille adverse à pas de géants. Les guerriers de la jungle se mirent alors à pousser de terrifiants cris aigus et autres gazouillis, et Rakh-amn-hotep fut heureux de constater que les troupes du flanc gauche vacillaient face à ce chœur.

Sur toute la ligne de bataille, les guerriers des deux armées s’entrechoquèrent dans un brouhaha assourdissant de bois et de bronze. Les hurlements des blessés l’emportèrent sur le chahut ambiant et les plus mal en point commencèrent à refluer. Sur la gauche, la cavalerie lourde heurta le mur de boucliers ennemis, envoyant des corps désarticulés en tous sens alors qu’elle s’enfonçait telle une pointe de lance dans deux des compagnies adverses. Les cavaliers dégainèrent ensuite leurs épées et entreprirent de fendre un maximum de crânes et de membres pendant que leurs montures se cabraient et frappaient de leurs sabots.

Sur la droite, les hommes-lézards bondirent sur leurs adversaires dans un chœur sanguinaire de sifflements aigus et de gémissements totalement inhumains. Leur peau écailleuse ne laissait passer que les coups de lance les plus violents et leurs massues de guerre réduisaient boucliers en bois et os en miettes. Le roi vit l’infanterie ennemie chanceler de terreur, mais il prêtait surtout attention aux cavaliers légers situés plus loin encore sur le flanc droit. Leurs chevaux se cabraient et hennissaient en raison de l’odeur des étranges hommes-lézards, mais ils tenaient leur position à l’autre bout de la route. Quelques cavaliers tirèrent sur les créatures frénétiques, mais sans réel effet.

Les minutes s’écoulaient et les combats continuaient. Les forces ennemies avaient vacillé sous le choc de l’attaque alliée initiale, mais elles se reprenaient, et leur grand nombre commençait à faire la différence face à l’infanterie rasetréenne. À gauche, la cavalerie lourde était lentement encerclée par une mer de guerriers rugissants et tentait de s’en extirper. Quant aux compagnies d’infanterie du centre et de gauche, elles étaient repoussées par la simple masse de leurs adversaires. Seule l’entreprise du flanc droit semblait couronnée de réussite, d’autant que les hommes-lézards infligeaient des pertes très lourdes aux humains peu protégés. Toutefois, Rakh-amn-hotep savait parfaitement que les hommes-lézards allaient finir par s’essouffler, notamment parce qu’ils supportaient mal la chaleur ambiante. Immanquablement, ils allaient faiblir et il n’aurait d’autre choix que de les rappeler sous peine de les voir submergés.

Puis, le roi aperçut du mouvement un peu plus loin sur la droite. Un escadron de cavalerie ennemie filait au nord. Une minute plus tard, un deuxième escadron le suivit, puis un troisième. Ils avaient certainement remarqué la manœuvre de prise en tenaille des cavaliers lybariens et comptaient bien les arrêter en laissant l’infanterie meurtrie sans soutien.

Rakh-amn-hotep sourit et dégaina son épée.

— Il est temps d’en finir, gronda-t-il. Que les ushabti avancent sur la droite, fit-il à Ekhreb en désignant de son épée l’endroit où le flanc droit ennemi était en contact avec son centre. Ouvrez un chemin et foncez vers les sources !

Tels un seul homme, les ushabti scandèrent le nom de Ptra le Glorieux et levèrent leurs armes étincelantes au ciel. Accompagnées du son des trompettes, les compagnies s’élancèrent, prenant rapidement de la vitesse sous l’impulsion des coups de fouet des conducteurs. Au fil de leur progression, la formation des chars changea jusqu’à prendre la forme d’une pointe visant le talon d’Achille de la ligne ennemie.

Le sol tremblait sous les roues tonnantes des machines de guerre. Les Rasetréens situés à l’arrière des compagnies engagées virent le roi et poussèrent des cris de joie qui galvanisèrent leurs compagnons. Les alliés progressèrent d’un pas en avant et les chars s’enfoncèrent dans la ligne ennemie. Les fantassins légers furent écrasés par les équipages de chevaux ou tout simplement renversés par les attelages de bronze. Les archers embarqués en profitèrent pour abattre les ennemis à bout portant et les ushabti infligèrent de très lourdes pertes au moyen de leurs énormes épées. Rakh-amn-hotep lui-même abattit son arme et brisa le crâne d’un guerrier hurlant avant de détourner une pointe de lance.

— Continue ! hurla-t-il à son conducteur.

L’homme fouetta alors les chevaux de plus belle en suppliant Ptra de lui prêter sa force.

Les fantassins vacillèrent sous l’impact et les vétérans rasetréens en profitèrent en enfonçant un peu plus la ligne. Les troupes ennemies situées sur le flanc droit furent coupées des compagnies voisines et laissées à la merci des hommes-lézards déchaînés qui arrachaient la tête des morts et des mourants avant de la briser entre leurs mâchoires. Privés du soutien de la cavalerie légère, les lanciers vacillèrent sérieusement et flanchèrent, au point de prendre la fuite en courant, tentant de gravir la dune qui se trouvait derrière eux. Les guerriers de la jungle leur donnèrent la chasse, poussant leurs terribles cris de guerre en sifflant et hurlant.

Rakh-amn-hotep rugit de triomphe.

— Virez à droite ! ordonna-t-il.

Les chars mirent alors la pression sur le flanc dégarni des compagnies du centre ennemi. Des flèches s’abattirent sur les flancs et l’arrière des formations adverses, et la panique s’empara d’elles. Lorsque les guerriers réalisèrent que leur flanc gauche s’était écroulé, ils se retournèrent et coururent eux aussi, au point qu’en quelques minutes à peine, les dunes grouillaient de soldats en fuite. Les Rasetréens leur marchaient sur les talons tels des loups, et tuaient tous les hommes qui leur passaient sous la main. Seule la fatigue retint les troupes alliées, si bien que la retraite ne prit pas des allures de carnage.

Un sentiment de soulagement et de triomphe tomba sur le roi éreinté. À en juger par la position du soleil, la bataille avait duré moins d’une demi-heure. L’orbe incandescent de Ptra avait disparu dans un océan de lumière écarlate à l’ouest. Avec un peu de chance, pensa le roi, l’avant-garde atteindrait les sources à la tombée de la nuit.

L’infanterie rasetréenne gravit les dunes à la suite des fuyards et bascula de l’autre côté du sommet. Pour la cavalerie et les chars, ce fut une autre paire de manches, car le sable se dérobait sous le poids des chevaux. Rakh-amn-hotep réfléchissait à la meilleure façon de continuer avec les unités de cavalerie légère les plus fraîches lorsque ses chars franchirent enfin la crête et s’immobilisèrent maladroitement.

Rakh-amn-hotep s’appuya sur le bord du char pour ne pas tomber en raison de l’arrêt brutal et manqua cracher une malédiction en réalisant que toutes les troupes alliées avaient cessé la poursuite. Les survivants de l’armée ennemie couraient pêle-mêle dans une large plaine rocailleuse, en direction des sources, et le roi dépité comprit pourquoi.

De l’autre côté de cette fameuse plaine, à l’orée même des sources auréolées de brume, s’étendait une ligne de fantassins et d’archers d’un bout à l’autre de l’horizon. La lumière du soleil carmin se reflétait sur des dizaines de milliers de casques polis et de pointes de lance. Derrière les compagnies de lanciers apparaissaient également de grosses unités de cavalerie lourde et de petits escadrons de cavalerie légère parcouraient la ligne de bataille tels des chacals affamés.

— Au nom de tous les dieux, murmura Rakh-amn-hotep.

Maintenant, il comprenait mieux. La force qu’il venait de vaincre n’était que l’avant-garde de l’armée de l’Usurpateur.

Ekhreb immobilisa son char près de celui du roi.

— Et maintenant, que faisons-nous ?

Rakh-amn-hotep secoua la tête en contemplant les légions de guerriers silencieux stationnées de l’autre côté de la plaine.

— Que pouvons-nous faire ? rétorqua-t-il amèrement. Nous devons battre en retraite et rapporter ces tristes nouvelles au reste de l’armée. Demain, nous rassemblerons toutes nos forces et combattrons jusqu’à notre dernier souffle.