CHAPITRE II

Cyd Hanson n’avait pas sommeil malgré l’heure tardive. Elle ne cessait de se tourner et se retourner en tous sens, chiffonnant les draps de soie qui moulaient son corps nu. Elle n’avait pas voulu céder à la facilité de prendre un anxiolytique et s’était contentée d’un cognac. Résultat : elle clignait des yeux dans l’obscurité de sa chambre, incapable de s’assoupir. Une brise fraîche pénétrait par la fenêtre ouverte, gonflant les rideaux comme les voiles d’un navire.

Cyd ne s’expliquait pas cet énervement. Elle était rentrée tôt après la séance de photos, laquelle s’était déroulée dans une ambiance plutôt détendue, s’était fait couler un bain puis avait dîné d’un reste de poulet et de quelques cornichons. Enfin, elle avait allumé la télé et suivi un show racoleur d’un œil distrait, tout en parcourant le dernier Life Magazine.

David avait appelé vers onze heures, pour s’assurer qu’elle allait bien et qu’elle pensait à lui. Quand il lui avait proposé de passer la voir sous prétexte de boire ce qu’il appelait « le verre de la nuit », elle avait refusé, Dieux savait pourquoi. Elle éprouvait le besoin de rester seule, alors. À présent, cette solitude lui pesait. Elle avait présumé de ses forces. Elle n’était pas suffisamment rétablie pour se permettre ce luxe. À mesure que l’heure avançait, l’angoisse revenait. Les ténèbres pourtant familières de son loft lui semblaient prendre vie. Les séances chez le psy ne lui avaient été d’aucun secours. Elle se demanda si elle se remettrait jamais.

David faisait pour ainsi dire partie du traitement. Il était bon garçon, bon amant, même si son humour sentait les cocktails mondains. En sa présence, au moins, elle se sentait réconfortée.

Cyd aurait voulu tendre la main vers le téléphone et rappeler le jeune homme pour le convaincre – le supplier ? – de venir la rejoindre. Ils le prendraient, ce dernier verre de la nuit, ils feraient l’amour à sa façon à lui, elle serait sa chose, son instrument de plaisir, et il n’aurait pas à le regretter… Seul un réflexe de fierté puérile l’empêcha de céder à cette envie. Et le refus d’avouer qu’elle avait perdu une nouvelle manche. D’ailleurs, à cette heure-ci, David était sans doute parti en virée avec ses copains.

C’était moins d’un amant qu’elle avait besoin que d’une compagnie, un réconfort dans cette nuit trop noire.

Les rideaux claquèrent violemment. Elle tourna la tête. L’espace d’une seconde, à la faveur d’un rayon de lune, elle eut l’impression qu’il y avait quelqu’un dehors, sur le balcon, une haute silhouette vêtue d’une ample robe sombre. Un battement de cils et la vision s’était dissipée. Cyd se demanda si elle ne commençait pas à devenir folle. La pénible épreuve qu’elle avait traversée voici peu avait sans doute laissé des séquelles. Pourtant, il lui avait bien semblé… Elle ne devait plus penser à tout cela. Il lui fallait effacer de sa mémoire la sinistre maison de Fire Island, la chambre dans la tour, les bougies noires, le vitrail obscène, les mains de cet horrible gnome affairées sur elle… et la vision de Legrand-Carthasis souriant de son infortune(1).

Un souffle d’air glacé traversa la chambre, lui caressa agréablement le visage. Cyd se sentit soudain plus calme. Un engourdissement progressif gagna ses membres. Une sorte de torpeur s’empara d’elle. Elle soupira, se tourna mollement sur le dos. Puis elle eut soudain le sentiment qu’il y avait quelqu’un dans la pièce.

Elle rouvrit les yeux, inquiète.

La haute silhouette noire se dressait au pied de son lit. Elle ne distinguait pas son visage, dissimulé dans l’ombre d’un capuchon, seulement ses yeux, qui brillaient telles deux opales au fond d’un puits. Elle ouvrit la bouche sur un cri muet. Ce ne pouvait pas être réel ! C’était un fantasme de son imagination, inspiré par ses terreurs nocturnes. Cyd, réveille-toi. Il ne peut pas être là !

— Je suis revenu…, murmura le visiteur.

— Comment avez-vous pu entrer ? Qui êtes-vous ?

— Cherche bien.

Cyd perçut une menace derrière ces paroles.

— Sortez ou j’appelle.

Elle avait peine à conserver sa lucidité. Tout devenait brumeux. Elle était incapable de bouger, comme ligotée. Elle se sentait si lasse, tout d’un coup… tel un insecte ivre englué dans une nasse mielleuse, au bord de l’asphyxie, du néant. C’était un rêve moite, aux sensations imprécises, impalpables.

— Il est trop tard.

L’homme vint si près d’elle qu’elle put respirer son souffle glacé et nauséabond. Tout son être se hérissait à l’idée qu’il la touche. Elle avait la prémonition d’une laideur cachée, secrète, horrible, qui se dissimulait dans l’ombre du capuchon. Il la souleva du lit comme d’une plume…

— Non… Non…, protesta-t-elle d’une voix pâteuse.

— Nous allons partir en voyage, veux-tu ?

Une fraction de seconde, elle entrevit une bouche livide et craquelée, comme une blessure ignoble, un menton pointu, cousu de cicatrices. La folie gagna son esprit.

— Pitié, non, non !

Elle sentit les grands rideaux l’effleurer. L’inconnu la transportait sur le balcon.

— Je vous en supplie…

Les mots eux-mêmes s’emmêlaient dans son crâne. Sa langue devint pâteuse. Elle n’était plus capable que de gémir.

— Tout sera bientôt fini pour toi…, murmura l’autre. Le Wannsha t’attend.

Il s’approcha de la rambarde et, d’une poussée, fit basculer son fardeau dans le vide. Cyd sentit la morsure du vent glacé sur son visage et son corps. Les étages de l’immeuble défilaient à une vitesse fantastique.

Il y eut un choc d’une violence inouïe. Une gerbe de sang noir. Puis ce fut l’obscurité infinie.

*
* *

Le lieutenant Bob « Bilbo » Single se jeta deux comprimés au fond de la bouche et renversa la tête en arrière en grimaçant. Il se sentait vidé. Il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Le gamin avait été malade. Il avait fallu faire venir le médecin puis courir à la pharmacie en robe de chambre et pantoufles. Et comme il entrevoyait enfin l’espoir de se rendormir du sommeil du juste, le téléphone avait sonné pour lui apprendre la mauvaise nouvelle. Le cadavre d’un mannequin aux mensurations de rêve encombrait la chaussée au beau milieu de Manhattan.

Il avait protesté ; peine perdue. Il n’avait eu que le temps d’enfiler son costume, de nouer sa cravate et d’épingler son .38 Spécial à son côté. Cette agitation avait bien entendu réveillé son ulcère. Les coups tordus, c’était toujours pour lui… Il interpella un rookie en uniforme qui passait par là. Il reconnaissait les rookies à leurs cols trop amidonnés par maman.

— Allez me chercher un verre d’eau, vieux ! Je n’arrive pas à avaler ces saloperies de cachets.

— Tout de suite, lieutenant.

Le jeunot quitta le périmètre de sécurité. Décor habituel. Ambulances dispersant un kaléidoscope bleuté sur les façades, klaxons, badauds mal rasés, flics arpentant la chaussée. Du sang sur le macadam, un dessin à la craie. La routine. Single s’approcha du médecin légiste, un petit bonhomme rond, aux yeux ronds cerclés de lunettes rondes.

— What’s cookin’, doc ?

— Vous voulez un dessin ? Six étages en chute libre. Elle n’a pas eu le temps de respecter les paliers de décompression.

— Très drôle. Quoi d’autre ?

— Elle n’est pas morte sur le coup. Seulement dans l’ambulance.

— Elle a dit quelque chose ?

— Un des gars aurait recueilli sa dernière confidence.

— Lequel ?

— Le petit que vous avez envoyé vous chercher un verre d’eau.

— Merde, j’espère qu’il ne va pas se noyer dedans.

— Poussez-vous un peu que j’en termine.

— Pardon.

Le rookie revint à cet instant, avec un gobelet. Single en avala le contenu en même temps que ses cachets sans respirer. Il cligna des yeux, se sentit immédiatement mieux.

— Il paraît que vous avez recueilli les dernières paroles de la victime ?

— J’étais le premier sur les lieux avec mon partenaire. On était à deux rues de là. Avec un peu de bol, on aurait pu la voir sauter. C’est marrant. Elle respirait encore. Après une descente pareille ! Elle n’a dit qu’un mot, et puis salut !

— Quel mot ?

— Wannsha. Je l’ai noté ici. Voilà, Wannsha.

— Wannsha ? C’est quoi, ça ? Quelle langue ?

— Moi, j’en sais rien. Je vous répète ce que j’ai entendu. Peut-être un nom.

— Pas d’autres témoins ?

— Non. Mais à mon avis, il n’y a pas d’arnaque possible. Suicide. L’appartement était fermé de l’intérieur. La chaîne était mise. On a dû forcer la porte. La fille était seule. En plus, d’après ce qu’on sait, elle était dépressive. Elle suivait une psychanalyse…

— Comme la plupart des gens.

— Non, elle, c’était du sérieux. Elle n’allait pas bien depuis quelque temps. D’ailleurs, son fiancé est là. Il pourra vous le confirmer…

Single regarda dans la direction désignée par l’index péremptoire de son jeune collègue. Un peu plus loin, un type d’une trentaine d’années, vêtu en cadre supérieur, donnait libre cours à son chagrin, appuyé contre une voiture banalisée. Un sergent s’efforçait de le consoler tout en prenant sa déposition.

— Il s’appelle David quelque chose, directeur de…

— Ouais, coupa Single. Je m’en occuperai plus tard. Rien d’autre ? Carnet d’adresses ? Répondeur téléphonique ?

— Rien de particulier. Adresses d’amies, d’agences de mannequins qui l’employaient. C’était une belle fille, y a pas. On va vérifier quand même. Routine. Voyez vous-même…

Single se mit à parcourir le calepin d’un œil distrait. Soudain, il s’interrompit, traversé par un mauvais pressentiment. Un nom était griffonné en travers sur la dernière page, sans adresse ni numéro de téléphone.

— Merde. Je lis bien ? Ebenezer Graymes ?

— Affirmatif. J’ai vu aussi. Vous connaissez ?

— On voit bien que vous débarquez, mon vieux. Le docteur Graymes est l’un de nos meilleurs consultants pour ce qui concerne les affaires dans le milieu de la sorcellerie new-yorkaise. C’est un démonologue.

Le rookie arbora un sourire hilare.

— Qu’est-ce qui vous fait marrer ?

— Merde, lieutenant, c’est des barres ? La sorcellerie, ici ?

Single leva les yeux au ciel.

— Vous venez d’où, gamin ?

— Malta. Ohio.

— Pas étonnant. Fichez le camp.

Le rookie s’éloigna, abasourdi. Avec son impatience habituelle, Single remua son petit monde :

— Allez, pressons, on nettoie la moquette, vite ! Fetcher ! Fetcher, bordel ! Occupez-vous de ça !

Il regagna son véhicule garé une rue plus haut. Ses douleurs d’estomac s’étaient apaisées. Il se sentait revivre. Il leva la tête et scruta la façade de l’immeuble, histoire de retracer mentalement l’itinéraire funeste de Cyd Hanson. Pauvre fille. Chaque nuit, il y en avait plusieurs dizaines qui, comme elle, trouvaient que la vie était un fardeau trop encombrant. Pourtant, quelque chose le titillait, il ne savait pas quoi. Il n’aimait guère trouver le nom d’Ebenezer Graymes dans un carnet.

C’était toujours signe de complications.

*
* *

À la même heure, le docteur Graymes frappait à la porte d’une maison cossue des environs de New York. Elle se dressait dans une belle propriété. Les pelouses étaient entretenues comme des greens de golf, et tout un arsenal de balançoires attestait de la présence d’enfants en âge d’y prendre plaisir. Toutefois, la brume qui glissait le long de la façade apportait une note sinistre à ce qui aurait pu être un décor enchanteur.

Ebenezer Graymes était vêtu d’un long macfarlane noir, et l’ombre de son chapeau à larges bords laissait à peine deviner les traits aigus de son visage trop pâle. Il portait en outre une sacoche de médecin, une vieille sacoche de cuir, vide, mais qui avait cependant l’avantage de lui conférer une certaine respectabilité. Il n’avait nullement l’intention d’effrayer ces gens. C’était aussi pourquoi il avait conservé ses besicles et ganté ses mains aux ongles noirs.

La maîtresse de maison vint lui ouvrir en personne. C’était une jolie femme de quarante-cinq ans, qui pour l’heure en paraissait dix de plus tant ses traits étaient accusés par la fatigue et la peur. Son mari se tenait derrière elle ; son visage portait les mêmes stigmates. Les nerfs de ces gens-là avaient visiblement été mis à rude épreuve.

— Bonsoir. Vous êtes… le docteur Graymes ?

— Je le suis.

— Je vous en prie, entrez.

L’arrivant fit l’effort de sourire, bien qu’il fût déjà tendu comme un arc. Il était prêt à passer à l’action. Il posa sa sacoche sur un guéridon, pendit son manteau à une patère ainsi que son chapeau. Il apparut alors dans un costume trois-pièces noir, dont la coupe était largement passée de mode. Les deux époux se dévisagèrent, à la fois surpris et vaguement apeurés.

Il scruta le sommet de l’escalier.

— Vous… vous n’enlevez pas vos gants ?

L’occultiste abaissa vers la femme un regard plein d’une chaleureuse bienveillance totalement feinte. Il fit jouer ses doigts dans les gants de cuir qu’il avait effectivement conservés.

— J’ai les mains fragiles. Où est-elle ?

— Là-haut, dans le grenier. Comme toujours.

— Bien. Nous sommes seuls ?

— Nous avons donné congé au personnel, et les enfants sont chez leur grand-mère. L’autre.

— Je vais tenter de la raisonner. Je vous conseille de ne pas bouger d’ici. Sous aucun prétexte.

Il gravit les degrés avec une lenteur déterminée. Au premier, marquant une pause, il leva les yeux et épia les ténèbres. Le second escalier, qui menait sous les toits, était plus étroit, éclairé par une unique ampoule nue. Graymes exprima son hésitation par une moue crispée. Puis, soudain, il entendit le roulement caractéristique. Cela allait et venait au-dessus de sa tête, à toute vitesse, s’arrêtait, repartait pour de nouveaux et incessants rallyes.

Un sourire lui vint aux lèvres.

Il franchit les marches qui le séparaient de la trappe et souleva celle-ci. Aussitôt, tout bruit cessa. Avec une souplesse de félin, le démonologue se coula par l’ouverture. Le grenier était plongé dans une semi-pénombre. Une quantité invraisemblable d’objets s’y trouvait entreposés, des berceaux aux malles de voyage en passant par le mobilier ancien et toutes sortes de bibelots.

Elle était là, assise sur son fauteuil roulant, face à la fenêtre donnant sur la pelouse : une vieille femme grande, sèche, aux longs cheveux gris cendre rassemblés en un chignon sévère. À son approche, elle fit brusquement pivoter son siège pour exposer son visage effrayant dans la clarté lunaire. Sa voix grêle brisa le silence :

— Fichez le camp d’ici ! Je vous interdis, vous entendez, je vous interdis ! Je suis chez moi. Chez moi !

Graymes soutint son regard sans ciller.

— Je sais, grand-mère. Mais l’heure du départ est proche.

— Proche, l’heure du départ ? Grande perche ! C’est toi qui vas m’y forcer, peut-être ?

— A priori.

— A priori, sale bâtard !

Deux chandeliers de bronze traversèrent la pièce à la vitesse de météorites. Graymes n’eut que le temps de les esquiver. Puis ce fut au tour d’une ribambelle de jouets d’enfant d’effleurer son crâne. Il détourna du pied une lourde malle qui fonçait droit sur lui.

— Il est temps, grand-mère. Il faut partir.

— Je te pisse à la raie, sale enfoiré, hurla la vieille dame, les traits convulsés par la haine. Tu peux aller te faire mettre. Oui, tu peux !

Avec une vigueur dont nul ne l’aurait crue capable, elle propulsa son fauteuil en direction du démonologue, qui dut bondir de côté pour l’éviter. Elle heurta une commode, fit aussitôt demi-tour et, avec un cri de rage, revint à la charge à une vitesse effarante. Graymes l’esquiva à nouveau.

— Saleté ! Fouteur de merde !

L’étrange ballet se poursuivit un moment. Plus d’une fois, la vieille femme frôla son adversaire, cherchant à le griffer au passage. Enfin, Graymes se posta dans les rayons lunaires nettement découpé sur le fond de la fenêtre. L’infirme se rua de nouveau sur lui. Il ne s’effaça qu’une fraction de seconde avant le choc, et décocha au passage un coup de pied dans le fauteuil fou. Celui-ci poursuivit son chemin dans son élan et passa à travers la vitre. Un cri strident envahit la nuit, suivi d’un choc sourd. Puis ce fut le silence. L’occultiste se pencha au-dehors pour évaluer les dégâts.

Le fauteuil était en miettes, deux étages plus bas. Puis les débris prirent feu. Il n’y avait plus aucune trace de la grand-mère. Graymes laissa échapper un soupir.

— Je hais les fantômes.

*
* *

Les époux l’attendaient, serrés l’un contre l’autre, le visage défait. Graymes les toisa sans aménité particulière.

— La prochaine fois, les prévint-il, abstenez-vous de jouer les apprentis sorciers. Laissez les morts là où ils sont.

— Mais je vous assure, ce n’était qu’une soirée entre amis. Nous ne pensions pas… Enfin, ma femme a voulu…

— Heureusement, l’attache n’était rien d’autre que le fauteuil roulant…

— L’attache ?

— La force qui retenait la grand-mère parmi vous…

— C’est ce spirite, Appariteur, il a…

Graymes fronça les sourcils.

— Morgan Smithson Appariteur ?

— Mais… oui…

— Si j’étais vous, je ne chercherais plus à le revoir. S’il s’en étonne, dites-lui que je suis passé. Bonsoir.

Sur ce, l’occultiste endossa son macfarlane, récupéra sa sacoche vide et s’éloigna dans le brouillard.

*
* *

Graymes regarda le taxi disparaître dans la nuit.

Il était las, rongé par cette amertume si familière qui s’emparait toujours de lui peu avant l’aube. Il se mit à haïr cette clarté grandissante, à l’est, rêva d’un monde où les ténèbres seraient éternelles, un monde sans soleil, voué aux seules forces souterraines, gouverné par les étoiles. Il leva les yeux vers le ciel grisonnant. Il se sentait si peu humain, dans ces heures froides où la brume s’enroulait autour de lui…

Tout cela avait commencé voilà si longtemps.

Si longtemps. Le poids du passé l’accablait, celui de la solitude aussi. Il se sentait vieux, indiciblement vieux. Ce qu’il était. Quelle lumière au fond de sa nuit ? Quelle lumière… La lumière était noire, comme tout le reste. Depuis peu, il pressentait une menace en mouvement. Les premières lueurs de l’aube incendièrent l’est. Le vent fraîchit, lui rappelant qu’il était temps de regagner sa tanière.

Il s’enfonça dans le dédale des ruelles sordides et blêmes. Des rats détalèrent, chassés par l’écho régulier de son pas métronomique. Enfin, il regagna la vieille maison, à l’extrémité de Montague Street, dont la façade croulait sous des lierres séculaires, une maison aveugle qui semblait inhabitée.

Il s’endormit un peu plus tard, dans les ténèbres de son cabinet secret, les yeux grands ouverts sur un ailleurs inaccessible, tandis que la cité s’éveillait dans une cacophonie de klaxons.