25

Vendredi 2 février, 15 h 30

 

Bailey progressait à l'abri de la voûte des arbres quand elle vit apparaître une voiture qui roulait à vive allure. Puis elle remarqua le gyrophare. La police. Elle faillit s'évanouir de soulagement. Les policiers filaient en direction du bâtiment en béton. Il y aurait peut-être des renforts. Elle devait rejoindre la route.

Elle secoua l'épaule de la fille.

— Viens, dit-elle d'une voix rauque. Marche.

— Je ne peux pas.

Elle gémit et Bailey se rendit compte qu'elle était incapable de faire un pas de plus.

— Alors reste ici. Si je ne reviens pas, va chercher de l'aide.

La fille s'agrippa à ses bras et ouvrit des yeux agrandis de terreur.

— Ne partez pas. Ne me laissez pas.

Bailey se libéra fermement des doigts qui l'enserraient.

— Si je ne vais pas tout de suite chercher du secours, tu vas mourir.

Elle ferma les yeux.

— Alors laissez-moi mourir. Mais ne partez pas.

Bailey songea à ce que lui avait dit Beardsley.

— Je ne te laisserai pas mourir, tant qu'il me restera un souffle de vie, dit-elle.

Elle se mit à courir en direction de la route, mais ses genoux la trahirent et elle dut poursuivre en rampant. La route étant surélevée, il fallait grimper un talus pour l'atteindre. Ses mains humides de sang glissaient en s'agrippant aux herbes.

Dépêche-toi, Bailey... Dépêche-toi!

Elle n'était plus qu'à quelques mètres de la route quand elle entendit la deuxième voiture. Elle songea au visage de Hope, puis au visage ensanglanté de l'aumônier, et elle se jeta en avant. La voiture sortait justement du tournant. Elle freina dans un nuage de poussière. Les freins crissèrent. Puis Bailey entendit des cris. Une voix d'homme. Une voix de femme.

— Vous l'avez blessée ? demanda la femme.

Elle vint s'accroupir près d'elle. Bailey pouvait maintenant distinguer des cheveux noirs et des yeux gris remplis de sollicitude.

— Seigneur... C'est nous qui l’avons mise dans cet état ?

— Notre voiture ne l'a pas effleurée, protesta l'homme.

Il se pencha en avant et lui toucha doucement le front.

— Merde... Elle a été battue et elle est brûlante de fièvre.

Il lui tâta les bras, puis les jambes. Arrivé à la cheville, il s'arrêta. Puis il approcha son visage du sien.

— Vous êtes Bailey? demanda-t-il.

Elle acquiesça.

— Oui... Ma fille... Hope... Elle est en vie ?

— Elle est en vie et en sécurité. Susannah, appelez Chase. Dites-lui qu'on a trouvé Bailey et demandez-lui de nous envoyer d'urgence une ambulance. Ensuite, appelez Daniel et dites-lui de nous rejoindre.

Bailey s'accrocha au bras de l'homme.

— Alex?

Quand elle le vit regarder en direction du bâtiment, le cœur de Bailey fit un bond.

— C'était elle, dans la voiture qui vient d'arriver ? Mon Dieu...

— Pourquoi ? demanda l'homme en se penchant un peu plus.

— Il va la tuer. Il les a toutes tuées.

Elle revit les cadavres dans les cellules.

— Il les a toutes tuées, répéta-t-elle.

— Mais qui ? Bailey... Dites-moi qui vous a fait ça.

Mais elle ne pouvait plus parler. Elle ne songeait plus qu'à ces pauvres filles enchaînées aux murs, à leurs yeux écarquillés et vides.

— Bailey, insista l'homme en la prenant par le menton. Qui vous a fait ça?

— Luke ! lança la femme en revenant vers eux.

Elle avait un téléphone dans chaque main et elle était pâle.

— J'ai prévenu Chase et il nous envoie de l'aide. Mais Daniel ne répond pas.

 

Vendredi 2 février, 15 h 40

 

Tous les personnages étaient en place. Mack n'avait plus qu'à s'asseoir et à profiter du spectacle. Il était temps que la représentation commence. Ensuite, il s'occuperait de la jolie Alex Fallon. D'ici à demain, il aurait déposé sa dernière victime et la boucle serait bouclée.

Et il partirait au volant de la belle Corvette de Gemma Martin—repeinte à neuf. Vers Mexico. Pour ne plus jamais revenir.

En attendant, il allait assister à la chute des derniers piliers de cette ville pourrie.

 

Vendredi 2 février, 15 h 45

 

Alex avait mal à la tête et son cuir chevelu la brûlait, mais elle n'était pas blessée. Elle avait été étourdie par l'accident, mais elle n'avait pas perdu connaissance, et elle avait entendu tout ce que Daniel et Mansfield s'étaient dit. Elle avait fait de son mieux pour ne pas réagir aux sollicitations de Mansfield. Simuler un évanouissement était plus difficile qu'on ne le pensait... Son cœur se serrait quand elle songeait à l'inquiétude de Daniel, mais elle était sûre d'avoir fait le bon choix.

Elle se demanda où était Luke. Il aurait dû arriver depuis longtemps.

Daniel l'avait portée à l'intérieur du bunker. Elle avait gardé les yeux fermés, mais elle savait qu'ils étaient entrés, parce qu'elle entendait résonner leurs pas sur le béton. Ils n'avaient pas emprunté d'escalier, juste suivi un long couloir. Puis Daniel tourna brusquement, comme s'il passait une porte.

— Pose-la sur le sol, ordonna Mansfield.

Daniel la déposa délicatement.

— Et maintenant, assieds-toi.

Elle entendit un cliquetis et comprit que Mansfield passait à Daniel ses propres menottes. Elle avait espéré qu'il sentirait le revolver qu'elle avait glissé dans sa ceinture. Mais apparemment, il n'avait rien remarqué. C'était donc à elle de jouer.

— Pourquoi as-tu tué Frank Loomis ? demanda Daniel. Il m'a appelé, comme tu le lui avais ordonné.

Il y eut une minute de silence.

— Ta gueule, Daniel.

— Ce n'est pas toi... Tu ignorais qu'il m'avait appelé... Il ne marchait pas avec toi...

— Ta gueule, j'ai dit.

Mais Daniel n'avait aucune envie de se taire.

— Qu'est-ce que vous trafiquez, ici ? Vous vous servez du fleuve pour transporter de la drogue ?

Alex retint avec peine une grimace en entendant un bruit sourd, puis le gémissement de Daniel.

— Peu importe, reprit Daniel au bout de quelques minutes. Ton bateau a filé. Je l'ai vu descendre le fleuve au moment où tu as tiré sur Frank.

Il y eut du remue-ménage et Alex entrouvrit les paupières pour voir ce qui se passait. Mansfield marcha jusqu'à la fenêtre, puis poussa un juron.

— Tu es bloqué ici, commenta Daniel d'un ton indifférent. J'ai appelé des renforts avant de venir. Tu ne pourras pas sortir.

— Je sortirai, ne t'en fais pas, répondit Mansfield.

Mais sa voix était inquiète.

— J'ai une assurance.

Toujours à travers une mince fente entre ses cils, Alex regarda Daniel. Elle faillit sursauter. Il la regardait droit dans les yeux. Il savait qu'elle était consciente et parfaitement éveillée.

Et brusquement, il plongea. Avec sa chaise. Tête la première sur Mansfield. Pendant qu'il le coinçait contre un bureau, Alex se releva et, comprenant que Daniel voulait lui donner l'occasion de fuir, elle courut vers la porte.

Mais il y eut un coup de feu et son cœur s'arrêta net. Ses jambes aussi. Elle se retourna. Mansfield se tenait dos à elle, Daniel était allongé sur le côté, toujours menotté à sa chaise. Une tache rouge s'élargissait au niveau de sa poitrine. Il avait reçu une balle. Il était blafard mais il avait la tête tournée vers elle et ses yeux semblaient lui dire : « Va-t'en ! ».

Mansfield regardait Daniel en haletant et Alex remarqua qu'il n'avait plus dans sa ceinture qu'un seul des deux revolvers de Daniel.

Où était donc passé le plus petit, celui que Daniel attachait à sa cheville ?

Mais elle oublia le revolver quand Mansfield donna à Daniel un violent coup de pied dans les côtes, lui arrachant un gémissement.

— Tu n'es qu'un fils de pute, murmura Mansfield. Il fallait que tu reviennes fouiner par ici ! Simon, lui, avait eu au moins le bon sens de ne plus se montrer à Dutton.

Alex chercha à tâtons son arme, en se répétant mentalement les instructions de tir. Elle enleva la sécurité au moment où Mansfield visait Daniel à la tête. Le déclic alerta Mansfield, qui fit volte-face dans sa direction. Il fixa d'un air abasourdi le revolver qu'elle pointait sur lui, puis il la visa. Mais elle avait déjà appuyé sur la détente, sans réfléchir, et Mansfield tomba à genoux, en écarquillant les yeux, puis face contre terre. A présent, c'était sur sa chemise que s'élargissait une tache rouge sang.

Elle ramassa les armes de Mansfield, tout en rangeant son propre pistolet dans sa ceinture, et elle alla s'agenouiller près de Daniel. Là, elle défit sa chemise en tremblant pour juger de la gravité de sa blessure.

— Je t'avais dit de... fuir, murmura-t-il. De fuir...

Il respirait de plus en plus faiblement, et elle entendait l'air passer avec un gargouillis par sa blessure.

— Tu as déjà perdu beaucoup de sang et ton poumon est touché, dit-elle. Où sont les clés de tes menottes ?

— Poche...

Elle les trouva, dans la même poche que son portable, et parvint à maîtriser le tremblement de ses mains quand elle les utilisa pour le libérer. Puis elle poussa la chaise et le plaça délicatement sur le côté, en écartant une mèche de cheveux qui retombait sur son front trempé de sueur.

— Si je t'avais obéi, il t'aurait tué, murmura-t-elle d'une voix rauque.

Il ferma les yeux. Il s'affaiblissait à vue d'œil. Elle devait d'urgence refermer sa blessure et le sortir de là. Mais elle n'aurait pas la force de le traîner seule jusqu'à la voiture. Il lui fallait de l'aide.

Elle essaya son téléphone, mais il n'y avait de réseau. Le cœur battant, elle regarda autour d'elle. Dans la pièce, il n'y avait qu'un vieux bureau en métal.

Elle fouilla fébrilement dans les tiroirs pour regarder ce qu'ils contenaient.

Des ciseaux et du Scotch.

Elle poussa un soupir de soulagement. Il s'agissait d'un Scotch large et épais qui ferait parfaitement l'affaire. Elle le prit et retourna droit vers Daniel, sans se préoccuper d'avoir à enjamber Mansfield.

— Je vais fermer cette plaie, annonça-t-elle en s'agenouillant. Ne bouge pas.

Elle sortit de sa poche les gants qu'elle avait ramassés quelques instants plus tôt sur le plancher de la voiture, et en étira un qu'elle posa rapidement sur la plaie avant de le fixer avec du Scotch.

— Je vais devoir te retourner, dit-elle. Tu vas avoir mal. Désolée.

Elle le retourna aussi doucement qu'elle put et coupa la chemise. En découvrant que la balle l'avait traversé de part en part, elle poussa un soupir de soulagement. Il ne restait plus qu'à le panser en utilisant la même technique que pour le torse. Au bout de quelques secondes, il respira mieux et son pouls se ralentit.

— Alex...

— Cesse de parler, dit-elle. Economise ton souffle.

— Alex...

— Il essaie de vous dire que vous devriez vous retourner.

Alex pivota sur ses genoux, Il était là, debout sur le seuil de la porte, avec un revolver à la main.

— Le septième membre du cercle, dit-elle doucement.

Toby Granville sourit. Du sang coulait sur son visage et, de l'endroit où elle était, Alex crut voir qu'il était blessé à la tempe. On devinait à son regard qu'il souffrait.

— Le premier, vous voulez dire... Je laissais croire à Simon qu'il menait la barque parce qu'il était caractériel et dangereux.

Il regarda Mansfield d'un air satisfait.

— Et toi, tu n'étais qu'un nul, lui murmura-t-il.

Il se tourna de nouveau vers Alex.

— Faites glisser les armes sur le sol. Les deux. Celle de Mansfield et celle de Vartanian.

Elle obéit.

— Trop vieux... pour être... sur notre liste, murmura Daniel. Il a... mon âge.

— Pas du tout, j'ai le même âge que votre frère Simon, corrigea Granville. J'ai sauté plusieurs classes et je suis sorti de la Bryson Academy avant qu'il soit renvoyé. Nous parlions souvent de fonder un cercle, tous les deux. Tout le monde a toujours cru que c'était son idée, parce qu'il était méchant et violent. Mais c'était la mienne. Simon n'était qu'un jouet entre mes mains. Il a fait ce que je voulais, tout en étant persuadé d'agir de son propre chef. J'aurais pu aussi me servir de Jared, mais il buvait trop. Les autres n'étaient que des lâches sans envergure.

Il se pencha avec précaution pour ramasser les revolvers.

Elle profita du bref instant où il baissa les yeux pour sortir l'arme qu'elle avait glissée dans sa ceinture. Et elle tira. Tout de suite. La première balle alla se ficher dans le mur, la deuxième aussi, faisant voler du plâtre en éclats. Elle en tira une troisième, une quatrième, une cinquième.

Granville s'effondra, mais il respirait encore et sa main restait crispée sur son revolver.

— Lâchez votre arme ! hurla-t-elle. Ou je vous tue.

— Vous bluffez, répondit-il. Vous... Vous n'êtes pas... Capable de tuer... De sang-froid.

— C'est aussi ce que croyait Mansfield, répondit-elle froidement.

Elle le visa.

— Lâchez-le ou je tire.

— Aidez-moi à sortir et je lâcherai mon arme.

— Vous êtes fou ! Jamais je ne vous aiderai à sortir.

— Dans ce cas, vous ne saurez jamais où j'ai enfermé Bailey.

Elle le dévisagea d'un air méfiant.

— Où est-elle ?

— Aidez-moi à sortir et je vous le dirai.

— Sur le... bateau..., intervint Daniel en grimaçant. N'y va... pas.

— Bailey, répéta Granville d'un ton provocateur.

Mais en entendant la respiration saccadée de Daniel, Alex avait compris qu'elle ne pouvait plus attendre.

— Je n'ai pas de temps à perdre, murmura-t-elle.

Elle leva son arme et visa le cœur de Granville, puis elle hésita. II avait raison. Tuer un homme dans une situation de légitime défense, c'était une chose. Mais tuer de sang-froid un homme blessé, elle ne s'en sentait pas capable.

Mais elle se sentait parfaitement en droit de le mettre hors d'état de nuire.

Elle pressa la détente et Granville hurla. Du sang coulait maintenant de son poignet. Il avait lâché le revolver qui gisait sur le sol. Alex le ramassa et s'agenouilla près de Daniel, en cherchant les menottes d'une main et en tâtant son pouls de l'autre. Elle le devina plus qu'elle ne le sentit.

Daniel était de plus en plus pâle et il respirait toujours péniblement, mais l'hémorragie s'était arrêtée.

— Il faut que j'aille chercher de l'aide pour toi, et j'ai peur qu'il te fasse du mal pendant mon absence... Mais je n'arrive pas à le tuer, je suis désolée.

— Ne sois... pas désolée. Nous aurons... peut-être besoin de lui... plus tard. Mets-lui... les menottes. Avec... les mains dans... le dos.

Elle allait se lever, mais il agrippa sa veste avec sa main ensanglantée.

— Alex...

— Chut... Si je ne t'emmène pas à l'hôpital, tu vas mourir.

Mais il ne la lâchait pas.

— Alex..., insista-t-il.

Elle se pencha vers lui.

-— Je t'aime... quand tu es impitoyable.

Emue, elle déposa un baiser sur son front, puis se redressa, le visage grave.

— Je t'aime, murmura-t-elle. Quand tu n'es pas un héros mort. Cesse de parler, Daniel.

Elle retourna vers Granville pour lui passer les menottes. L'opération s'avéra plus compliquée qu’elle ne l'aurait cru, et, quand elle parvint enfin à le retourner sur le dos, en haletant, elle était couverte de son sang.

— J'espère que vous pourrirez longtemps en prison, dit-elle.

— Vous croyez tout savoir, murmura-t-il.

Il s'arrêta pour reprendre son souffle.

— Vous ne savez rien. Il y en a... d'autres.

Elle leva la tête et sortit son arme de sa ceinture.

— Où ? demanda-t-elle en se retournant.

Mais les yeux de Granville regardaient dans le vague. Il avait perdu beaucoup de sang.

— Simon m'appartenait, murmura-t-il. Mais moi, j'étais sous les ordres de quelqu'un d'autre.

Il se tut, puis parut fixer quelque chose derrière elle et une lueur de panique passa dans son regard.

Elle allait de nouveau jeter un coup d'œil par-dessus son épaule, mais elle s'arrêta net en sentant du métal contre sa tempe.

— Merci, mademoiselle Fallon, murmura une voix à son oreille. A présent, je vais vous prendre cette arme.

Il lui tordit le poignet jusqu'à ce qu'elle lâche son pistolet.

— Les événements s'enchaînent à merveille, poursuivit la voix. Davis a été arrêté, Mansfield est mort et...

Il tira et elle faillit vomir quand la tête de Granville explosa sous ses yeux.

— Granville aussi, acheva-t-il posément. Il ne reste plus aucun membre du cercle.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle.

Mais elle connaissait déjà la réponse.

— Vous savez très bien qui je suis, répondit-il paisiblement.

Elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais vraiment connu la peur jusqu'à cet instant.

— Suivez-moi, ordonna-t-il en l'obligeant à se lever.

— Non.

Elle voulut se débattre, mais il appuya de nouveau le canon de son arme sur sa tempe.

— Tout ce que je veux, c'est aller chercher de l'aide pour Daniel, supplia-t-elle. Je ne leur dirai pas que vous êtes là. Vous pouvez partir, je n'essaierai pas de vous en empêcher.

— Personne ne peut m'empêcher de faire ce que j'ai à faire ! ricanat-il. Et je n'ai pas l'intention de vous laisser filer. J'ai des projets pour vous.

Il avait prononcé ces mots sur un ton qui lui donna la chair de poule.

— Pourquoi ? Je ne vous connaissais pas. Je ne vous ai jamais fréquenté. Qu'est-ce que vous me reprochez ?

— Rien, mais vous allez mourir tout de même.

Elle sentit monter dans sa gorge un sanglot de terreur.

— Pourquoi ? répéta-t-elle.

— A cause de votre visage. Ce qui a commencé avec Alicia doit se terminer avec vous.

Elle se figea.

— Vous m'avez choisie pour ça ?

Il ricana.

— Eh oui, je suis un esthète. Et puis, ça me fait du bien de penser que je vais tuer la femme qu'aime Vartanian.

— Pourquoi ? Il ne vous a rien fait.

— Il paye pour son frère.

— Comme vous avez payé pour le vôtre, murmura-t-elle.

— Je vois que vous comprenez. Ce n'est que justice. Il mérite la mort.

— Mais je ne mérite pas la mort, moi, protesta-t-elle en s'efforçant de ne pas perdre son calme. Je n'ai jamais fait de mal à personne, et Alicia non plus.

— C'est juste, mais au point où nous en sommes, ça ne pèse pas lourd dans la balance. Vous allez mourir, comme les autres, et je vous ferai crier, fort et longtemps.

Il la tira en arrière et elle se débattit sauvagement.

— Nous avons appelé des renforts ! s'écria-t-elle. Vous ne vous en sortirez pas.

— Mais si, nous nous en sortirons. J'espère que vous avez le pied marin.

Le fleuve. Il voulait s'enfuir avec elle par le fleuve.

— Je refuse de vous suivre. Je n'irai pas à l'abattoir. Pour m'emmener avec vous, il va falloir me traîner par les cheveux.

Il s'apprêtait à tuer Daniel, mais pour cela, il allait devoir cesser de la viser avec son revolver. Elle savait que ce serait son unique chance.

A la seconde où elle sentit le canon quitter sa tempe, elle se tourna pour le griffer au visage. Surpris, il la lâcha et...

Pendant quelques secondes, elle en resta figée. Le livreur de journaux... Puis il s'effondra au sol et elle fixa, abasourdie, le trou rond qui venait d'apparaître au milieu de son front.

— C'était le livreur de journaux, murmura-t-elle pour elle-même.

Elle frissonna à l'idée qu'il l'avait tranquillement approchée, probablement surveillée, sans qu'elle se doute de rien. Elle leva les yeux et ouvrit la bouche dans un cri silencieux. Un homme au visage crasseux, couvert de terre et de sang, était debout devant elle. Il avait le revolver d'O'Brien à la main et il titubait.

— Révérend Beardsley?

Il acquiesça.

— Oui, c'est bien moi.

Il se laissa aller contre le battant de la porte et glissa lentement jusqu'au sol, en posant délicatement le revolver près de lui.

Le regard d'Alex passa du révérend au front d'O'Brien.

— C'est vous qui avez tiré ? Mais comment avez-vous pu ? Vous étiez derrière lui...

Elle se tourna vers Daniel. Lui aussi avait un revolver à la main.

— C'est toi qui as tiré, Daniel ?

Il acquiesça d'un léger signe de tête.

— Il y a encore beaucoup de gens armés, dans le coin ? Ironisa-t-elle.

— Je ne pense pas, répondit Beardsley.

Il attrapa la jambe d'Alex.

— Et Bailey? demanda-t-il.

— Granville a dit qu'elle était vivante.

— Elle était vivante il y a une heure, répondit Beardsley.

— Je la trouverai. Je dois d'abord aller chercher de l'aide pour Daniel.

Elle ramassa au passage le téléphone de Daniel, puis se mit à courir dans le couloir, jusqu'à apercevoir la lueur du jour à travers le carreau de la porte qui donnait sur l'extérieur. Elle s'arrêta quelques secondes, aveuglée. Puis elle poussa le battant et sortit en aspirant une énorme bouffée d'air.

— Alex...

Luke arrivait en courant.

— Elle est blessée! cria-t-il. Appelez l'équipe médicale.

Elle vit arriver un homme avec une civière.

— Pas pour moi! cria-t-elle. C'est Daniel qui est blessé! Dans un état critique. Il faut le transporter aux urgences en hélicoptère. Suivez-moi.

Elle fila dans le couloir, dopée par l'adrénaline.

— Bailey a réussi à leur échapper, dit-elle à Luke tout en avançant.

— Je sais, répondit Luke.

Derrière eux, les roues de la civière grinçaient.

— Je l'ai trouvée. Elle est en vie. En mauvais état, mais en vie.

Alex songea qu'elle pourrait apprécier cette bonne nouvelle une fois que Daniel se trouverait sur la civière.

— Beardsley est à l'intérieur, lui aussi. Blessé. Mais il devrait pouvoir marcher.

Quand ils entrèrent dans la pièce, Luke regarda d'un air incrédule les trois cadavres.

— Sainte mère de Dieu ! murmura-t-il dans un souffle. C'est vous qui avez fait ça ?

Alex fut prise d'un rire nerveux. Les infirmiers hissaient Daniel sur la civière. Elle respirait de nouveau.

— J'ai tué Mansfield et blessé Granville. O'Brien l'a achevé.

Luke acquiesça.

— D'accord.

Il poussa O'Brien du pied.

— Et celui-ci ?

— Beardsley lui a pris son arme et Daniel lui a tiré une balle en plein front.

Elle eut un large sourire.

— Je crois qu'on s'est bien débrouillés.

Luke lui rendit son sourire.

— En effet, vous vous êtes bien débrouillés.

Mais Beardsley, lui, ne souriait pas.

— Vous êtes arrivés trop tard, murmura-t-il en secouant la tête.

Alex et Luke se calmèrent aussitôt.

— De quoi parlez-vous ? demanda Alex.

Beardsley s'appuya contre le mur pour se lever.

— Suivez-moi, dit-il.

Alex le suivit en jetant un dernier regard vers Daniel. Luke leur emboîta le pas.

Beardsley ouvrit une porte sur la droite et Alex fut saisie d'horreur par le tableau qu'elle découvrit. Elle sut aussitôt qu'il resterait à jamais gravé dans sa mémoire.

Une jeune fille était allongée sur un lit de camp, son bras enchaîné au mur. Elle était décharnée, elle avait les yeux grands ouverts, un trou dans le front. Elle n'avait pas plus de quinze ans.

Alex se précipita et s'agenouilla près d'elle pour chercher son pouls. Le corps était encore chaud, mais la fille était morte.

Elle leva un regard désespéré vers Luke.

— Elle est morte. Depuis une heure environ.

— Elles sont toutes mortes, coupa Beardsley. Toutes celles qu'ils n'ont pas emmenées sont mortes.

— Ils en ont tué combien? demanda Luke dont la voix tremblait de rage.

— J'ai compté sept coups de feu. Et Bailey... ?

— Elle est vivante, assura Luke. Et elle a entraîné une des filles avec elle.

— Merci, mon Dieu, soupira Beardsley.

— Mais qu'est-ce qu'ils trafiquaient ici ? demanda tout bas Alex.

— Ils se livraient à ce qu'on appelle la traite des blanches, répondit Luke.

Alex le contempla d'un air abasourdi.

— Vous voulez dire que toutes ces filles... ? Mais pourquoi les tuer? Pourquoi?

— Ils ne pouvaient pas les emmener toutes, expliqua Beardsley d'un air morne. Et ils ne pouvaient pas prendre le risque d'en laisser derrière eux.

— Qui organisait tout ça? demanda Alex.

— L'homme que vous avez appelé Granville, répondit Beardsley.

Puis il se laissa aller contre le mur, et ce fut seulement à ce moment-là qu'Alex remarqua sur sa chemise une tache sombre qui ne cessait de s'élargir.

— On vous a tiré dessus, murmura-t-elle en tendant le bras vers lui.

Il l'arrêta d'un geste.

— Votre camarade est en bien plus mauvais état que moi.

— Combien en ont-ils fait sortir? demanda Luke.

Il y avait sur son visage la même rage fiévreuse que le soir où elle l'avait vu s'entraîner au tir.

— Cinq ou six, je pense. Ils ont dû les faire monter sur un bateau.

— Je vais prévenir la police locale et la patrouille fluviale, dit Luke. Ainsi que les garde-côtes.

Derrière eux, Daniel était emmené sur la civière.

— Allez avec lui, dit Beardsley. Je vais me débrouiller.

Mais une autre civière arrivait.

— Celle-ci est pour vous, dit Alex.

Elle serra la main de Beardsley.

— Merci, vous m'avez sauvé la vie.

Il acquiesça sobrement.

— C'était tout naturel, répondit-il. Dites à Bailey que je viendrai lui rendre visite.

— Je n'y manquerai pas.

Alex et Luke suivirent Daniel. En passant, ils jetèrent un coup d'œil dans les cellules. Beardsley ne s'était pas trompé : ils dénombrèrent cinq autres victimes. Alex eut envie de hurler, mais elle se reprit et vint se placer au côté de Daniel pour lui prendre la main et sortir en même temps que lui à la lumière du jour.