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Atlanta, jeudi 1er février, 10 h 15

 

— Je peux la prendre, Alex, proposa Meredith en levant les yeux de son ordinateur. Ça fait une heure que tu n'as pas bougé. Tu dois avoir les bras ankylosés.

— Elle n'est pas si lourde que ça, protesta Alex en serrant Hope contre elle.

Hope s'était endormie en agrippant son chemisier qu'elle n'avait plus lâché, comme si elle craignait d'être abandonnée.

— Je n'aurais pas dû la quitter, murmura Alex.

— C'est vrai, mais tu n'as pas eu le choix. Tu cherchais Bailey. Il fallait bien que tu agisses pour te débarrasser de ta culpabilité.

Mais Alex savait qu'il ne s'agissait pas simplement de culpabilité. Elle avait tout de suite accepté de se charger de Hope, mais elle ne l'avait pas entourée d'affection. D'ailleurs, si elle faisait le bilan, elle n'avait plus ouvert son cœur depuis la mort d'Alicia. Richard, elle avait cru l'aimer... Bailey, elle l'avait tenté de l'aider pour lui éviter le pire, mais elle n'avait pas eu de geste spontané envers elle.

Sans doute ne savait-elle plus comment s'y prendre.

La porte s'ouvrit et Daniel entra. En le voyant, elle se sentit si légère qu'elle reprit espoir. Parfois, tout de même, elle savait s'y prendre...

— C'est le moment pour Hope ? demanda-t-elle.

Il secoua la tête.

— Pas encore. Je ne pensais pas que vous attendriez si longtemps.

Il y a un canapé dans notre salle de repos. Tu peux y coucher Hope, en attendant que Mary revienne.

Elle se levait déjà, avec Hope dans les bras, mais il la retint.

— Je vais la porter.

Il la porta, exactement comme il avait porté Riley la veille. Hope ne se réveilla pas et, en la voyant se laisser aller contre lui, Alex fut submergée par une vague de nostalgie tellement violente qu’elle se sentit sur le point de défaillir.

Voilà ce que je veux. Cette enfant. Cet homme.

Elle se leva en titubant.

Et s'il ne voulait pas ? Si je n'étais pas capable de lui donner ce dont il a besoin ?

Meredith la fixait d'un air attendri, comme si elle avait deviné ses pensées.

— Viens, dit-elle en lui prenant le bras pour emboîter le pas à Daniel.

Quand ils arrivèrent dans la salle de repos, Hope était toujours blottie contre Daniel. Il la déposa avec précaution sur le canapé, les sourcils froncés, l'esprit ailleurs. Alex admira le tableau formé par cet homme grand et fort penché sur cette fragile petite fille.

Il ôta sa veste pour la couvrir, puis jeta un coup d'œil à Alex en souriant.

— Désolé, dit-il. Mon esprit vagabondait.

— A quoi pensais-tu ? demanda-t-elle.

— Au jour où ta mère est morte, dit-il en lui entourant la taille de son bras pour l'entraîner vers la table et la cafetière. Je voudrais interroger des gens qui ont parlé avec elle au moment où elle venait de trouver Alicia.

Il prit deux chaises, une pour Alex et une pour Meredith.

— Il y a le shérif Loomis, Craig, le coroner, et moi, dit Alex en s'asseyant.

— Et moi, ajouta Meredith.

Les mains de Daniel s'immobilisèrent sur la cafetière.

— Vous avez parlé avec Kathy Tremaine, ce jour-là?

— A plusieurs reprises, répondit Meredith. Tante Kathy nous avait appelé le matin pour dire quAlicia avait disparu. Ma mère a tout de suite fait sa valise. Sa voiture n'était pas très sûre, alors elle a décidé de prendre l'avion.

Elle fronça les sourcils.

— Elle s'en est voulu toute sa vie d'avoir fait ce choix.

— Pourquoi ? demanda Alex.

Meredith haussa les épaules.

— Le vol a été retardé à cause des orages. En voiture, elle serait arrivée beaucoup plus tôt, avant que ta mère meure. Et si tante Kathy n'était pas morte, tu n'aurais jamais pris ces cachets.

— J'aurais tant voulu que tante Kim soit là aujourd'hui pour apprendre la vérité, dit tristement Alex.

Meredith lui tapota la main.

— Je sais. Pour en revenir à ce jour-là... Tante Kathy a rappelé un peu plus tard et c'est moi qui ai répondu. Elle était complètement hystérique. Maman était déjà partie à l'aéroport, et personne ne possédait de portables, à ce moment-là. Je faisais le lien entre elles deux. Maman m'appelait toutes les demi-heures depuis une cabine et je lui répétais ce que m'avait dit tante Kathy. La première fois que j'ai eu tante Kathy, une voisine venait de lui apprendre que des gamins avaient trouvé un corps près de sa propriété.

— Les Porter, dit Daniel.

Meredith acquiesça.

— Et elle s'apprêtait à se rendre sur place.

— Et sur place, elle a trouvé Alicia, murmura Alex.

— Ensuite ? demanda Daniel.

— Elle m'a rappelée quand elle est rentrée, avant d'aller identifier le corps. Elle était dans un état catastrophique. Elle ne faisait que sangloter et se lamenter.

— Vous vous souvenez de ce qu'elle disait ?

Meredith fronça les sourcils.

— J'avais du mal à comprendre, tellement elle pleurait. Il me semble qu'elle disait qu'on avait laissé son bébé dormir sous la pluie.

— Mais il n'avait pas plu, remarqua Daniel avec étonnement. Il y avait du tonnerre et des éclairs, mais pas de pluie. J'ai vérifié la météo de la nuit du meurtre, après notre entretien avec Gary Fulmore.

Meredith haussa les épaules.

— C'est ce qu'il m'a semblé entendre.

— Non, intervint Alex d'une voix tendue. Ce n'est pas ce qu'elle disait.

Daniel vint s'asseoir près d'elle en la regardant droit dans les yeux.

— Et que disait-elle ?

— Quand elle est revenue de la morgue, Craig lui a fait avaler un sédatif, puis il est parti au travail. Je l'ai mise au lit. Elle pleurait. Moi aussi. Je me suis couchée avec elle...

Elle revit sa mère, avec ce flot continu de larmes qui roulait sur ses joues.

— Un agneau et une bague1, voilà ce qu'elle ne cessait de répéter. Sans cloute parce qu'elle avait reconnu Alicia à sa bague et à son tatouage.

Les yeux de Daniel brillèrent.

— Je vois...

Alex baissa les yeux vers ses mains.

— J'avais une bague, moi aussi. La même. Maman nous les avait offertes pour nos seize ans. Un anneau avec une pierre bleue... Nos pierres de naissance...

Elle eut un rictus amer.

— Ça ne nous a pas porté chance !

— Et où est ta bague, Alex ? demanda-t-il doucement.

— Je n'en sais rien. Je ne sais pas où elle est passée.

Son cœur se mit à battre.

— J'ai dû la perdre...

Elle leva les yeux vers lui et comprit.

— Tu sais où elle est, dit-elle.

— Oui. Ed l'a retrouvée dans ton ancienne chambre. Par terre, sous ta fenêtre.

Alex fut soudain submergée par une terreur noire. Un coup de tonnerre éclata dans son crâne. Silence. Ferme la porte.

— Ce dont je ne veux surtout pas me souvenir est en rapport avec la bague, murmura-t-elle tout bas.

Il la prit par les épaules.

— On t'aidera à retrouver la mémoire, assura-t-il. Ne t'inquiète pas.

Mais elle ne fut pas rassurée pour autant.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 10 h 55

 

Daniel s'arrêta dans la salle de réunion où Luke était en train d'étudier des données.

— Un agneau et une bague, lui dit-il en entrant.

— Tu es bien énigmatique, fit remarquer Luke en levant les yeux vers lui.

— Pas tant que ça, répondit Daniel.

Il vint s'asseoir près de Luke et repoussa une pile d'albums de promotions.

— Ce sont les mots que répétait la mère d'Alicia le jour de sa mort. Elle voulait dire que sa fille était tellement défigurée qu'elle n'aurait pas pu la reconnaître sans sa bague et son tatouage. Elle a vu sa fille avant l'arrivée de la police.

Luke fronça les sourcils.

— Alicia s'était fait tatouer un agneau ?

— Sur la cheville. Bailey et Alex aussi avaient le leur.

— Un agneau et une bague..., répéta Luke d'un air songeur. Elle avait donc encore sa bague quand on l'a découverte dans le fossé... Voilà qui confirme la version de Fulmore. Mais pas celle du shérif de Dutton.

Daniel acquiesça d'un air sombre.

— On dirait bien, oui. Et toi, tu en es où ? Luke poussa vers lui une feuille de papier.

— J'ai fait la liste des garçons ayant obtenu leur diplôme de fin de lycée la même année que Simon, ainsi que de ceux qui l'ont obtenu un an avant et un an après. Pour les établissements publics et privés. Daniel survola la liste.

— Ça en fait combien ?

— Après avoir enlevé les gens de couleur et les morts? Environ deux cents.

Daniel battit des paupières.

— Merde... Et ils vivent tous à Dutton ?

— Non. Si on s'intéresse uniquement à ceux qui habitent encore Dutton, ça en laisse une cinquantaine.

— C'est déjà mieux, soupira Daniel. Mais ça fait encore trop de monde pour Hope.

— Tu voudrais une sélection plus ciblée pour montrer des photos à Hope?

— Oui. Hope a vu l'homme qui a enlevé sa mère. Je pars du principe que celui qui a agressé Bailey a agi à cause de la lettre de Wade, donc qu’il a un rapport avec l'affaire des photos. Sinon, Beardsley n'aurait pas disparu aussi.

— O.K., ça se défend, mais au risque de passer pour un disque rayé, je te répète que nous enquêtons en ce moment sur une série de meurtres. Quel est le rapport entre le ravisseur de Bailey, les photos, et ces meurtres?

— Tu penses que le ravisseur de Bailey n'est pas notre assassin?

— Je le pense, en effet.

— Et tu as probablement raison. Celui qui a enlevé Bailey ne veut pas qu'on sache, pour les viols et les photos. Notre assassin, lui, tient attirer notre attention sur le meurtre d'Alicia Tremaine. J'avoue que je ne sais pas comment faire le lien entre les deux. Ce qui est sûr, c'est que l’assassin d'aujourd'hui ne laisse pas de traces derrière lui. Je n'ai aucun moyen de l'atteindre, aucune piste. Donc je m'intéresse à celui qui a enlevé Bailey, en espérant que ça fera avancer l'enquête sur les meurtres.

— Pas bête, approuva Luke. Je devrais pouvoir sélectionner cinq ou six photos parmi les cinquante les plus probables. Si Hope donnait une description au dessinateur, ça m'aiderait à cibler.

Daniel se leva.

— Je dirai à Mary de t'apporter les croquis du dessinateur. Je te laisse, maintenant, je dois filer à Dutton pour interroger les Woolf. Mais d'abord, je dois donner un coup de fil pour Fulmore. Il disait vrai, au sujet de la bague. Il n'est pas coupable de meurtre.

— Chloé va t'adorer, dit Luke en secouant la tête.

— Tant que...

Il s'arrêta net.

Il avait failli dire « Tant qu'Alex m'adore ». Quelques instants plus tôt, quand il avait porté Hope, avec Alex à ses côtés, il s'était senti comblé. Mais tout ça pouvait finir d'un jour à l'autre et se résumer à une aventure sans lendemain. Délicieuse, mais sans lendemain...

— Tant que quoi ? demanda Luke avec un petit sourire.

— Tant qu'elle fait ce qui s'impose pour Fulmore, répondit-il avec un petit sourire. Mais ce n'est pas le pire... S'il dit la vérité, ça signifie que la police de Dutton a truqué des preuves dans une affaire de meurtre.

— Chase a déjà mis Chloé au courant, pour Frank Loomis, dit Luke.

— Je sais. Elle va réclamer l'ouverture d'une enquête.

— Ça ne te dérange pas ? Ce type était ton ami.

— Ça ne me dérange pas, répondit sèchement Daniel. S'il a truqué des preuves, il a envoyé un innocent en prison pendant treize ans et laissé un coupable en liberté. C'est ça qui me dérange !

Luke leva la main.

— Du calme... Désolé.

Daniel se rendit compte qu'il s'était presque mis à crier et fit un effort pour se calmer.

— C'est moi qui suis désolé. Tu n'y es pour rien. Je devrais te remercier pour tout ce que tu fais, au lieu de t'aboyer à la figure.

Il soupira.

— Bon, il faut que j'y aille.

— Attends, dit Luke en poussant vers lui deux albums de promotions. Voici l'album de ton année et celui de ta sœur. J'ai pensé que ça te ferait plaisir de les conserver.

Daniel ouvrit l'album de Susannah et chercha son visage. Son cœur se serra quand il la reconnut. Elle affichait un air froid et distant, destiné sans doute à cacher sa détresse intérieure. Il fallait qu'il l'appelle avant que la presse ne se mette à parler de l'enquête sur les viols collectifs. Il lui devait bien ça.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 11 h 15

 

Daniel effleura la photo du bout des doigts. Autrefois, ses camarades de classe l'élisaient volontiers aux postes à responsabilités parce qu'il était sérieux et réservé, studieux et franc. Tous les ans, il obtenait une récompense en football et en base-ball. Il décrochait des A dans toutes les matières. Ses professeurs le jugeaient intègre. Sans doute parce qu'il était le fils d'un juge.

D'un salaud de juge.

Il avait toujours su que son père n'était pas celui que tout le monde croyait. Il avait surpris des conversations murmurées avec les visiteurs nocturnes que le juge Arthur Vartanian recevait dans son bureau du rez-de-chaussée. Il savait que son père cachait des objets dans plusieurs coffres dissimulés dans leur vieille maison — des armes non enregistrées et de l'argent. Il l'avait toujours soupçonné de toucher des pots-de-vin, mais sans pouvoir le prouver.

Il avait passé sa vie à tenter d'effacer la honte d'être le fils d'Arthur Vartanian.

Son regard passa à l'album de Suze. Elle aussi vivait en s'efforçant d'oublier qu'elle était la fille d'Arthur Vartanian. Mais ses secrets, elle ne les avait jamais partagés avec personne. Pas même avec moi. Surtout pas avec moi...

Il avait quitté Dutton pour s'inscrire à l'université. Ensuite, il avait enchaîné avec l'école de police. Quand son père avait brûlé les photos de Simon, il avait décidé de ne plus remettre les pieds dans la maison familiale. Et il avait laissé Susannah seule. Seule avec Simon.

Il déglutit péniblement. Simon avait fait du mal à Suze. Et il craignait de savoir comment... Tout à coup, cette incertitude lui devint insupportable. Il décida de poser la question à Suze sur-le-champ et l'appela au travail, en composant son numéro avec des doigts tremblants. Il le connaissait par cœur.

« Vous êtes sur le répondeur de Susannah Vartanian. En cas d'urgence, veuillez... »

Il raccrocha et appela sa secrétaire.

— Ici l'agent Vartanian, dit-il. Je voudrais parler à Susannah, c'est urgent.

— C'est qu'elle n'est pas disponible, monsieur, répondit la secrétaire d'un ton hésitant. Je vais vous demander de rappeler plus tard.

— Attendez! protesta Daniel. Dites-lui tout de même que son frère cherche à la joindre et qu'il s'agit d'une question de vie ou de mort.

— Très bien... Je vais voir ce que je peux faire...

Une minute plus tard, il avait Susannah au bout du fil.

— Bonjour Daniel, dit-elle d'une voix distante.

Le cœur de Daniel se serra.

— Suze... Comment vas-tu ?

— Je suis très occupée. Le travail s'est accumulé pendant mon absence, il faut que je rattrape. Tu vois ce que je veux dire.

Suzannah était rentrée à New York tout de suite après l'enterrement, et il n'avait pas eu l'occasion de lui parler depuis.

— Je vois... Tu suis l'actualité ?

— Oui. Je suis au courant, pour ton enquête. Trois cadavres dans un fossé. C'est terrible.

— Quatre, corrigea-t-il. On vient de trouver le quatrième. C'est la sœur de Jim Woolf.

— Oh, non ! s'exclama-t-elle. Je suis vraiment désolée...

Il sentit qu'elle était sincère.

— Il y a autre chose, dont les médias n'ont pas encore parlé. Suze, ce sont les photos...

Il l'entendit soupirer.

— Les photos...

— Oui. Nous avons identifié les filles.

— Vraiment?

Elle paraissait choquée.

— Comment en êtes-vous arrivés aux photos ?

— C'est un peu compliqué. Disons que c'est par la piste Alicia Tremaine. En lisant un article sur le meurtre Tremaine, j'ai reconnu Alicia. Une autre de nos victimes, Sheila Cunningham, figure aussi parmi les filles violées par Simon. J'ai donc parlé des photos à Chase et nous les avons montrées à la sœur d'Alicia, qui a reconnu trois autres femmes.

Il décida de ne pas lui parler de sa relation avec Alex. Ce n'était pas le bon moment.

— Nous avons commencé à les interroger. Elles ont environ trente ans aujourd'hui.

Il faillit dire « comme toi », mais il se retint.

— Elles racontent toutes la même histoire. Elles se sont endormies dans leur voiture, et à leur réveil, elles étaient habillées, mais...

— Elles avaient une bouteille de whisky à la main, acheva Suze d'une voix dure.

La gorge de Daniel se serra.

— Oh, Suze... Pourquoi ne m'en as-tu rien dit?

— Parce que tu étais parti, Daniel.

— Tu savais que c'était Simon?

Elle mit quelques secondes à répondre, mais quand elle reprit la parole, ce fut d'une voix redevenue normale.

— Bien entendu. Il s'est arrangé pour me faire comprendre que c'était lui.

Elle soupira.

— Tu n'as pas toutes les photos, Daniel...

— Je ne comprends pas...

Il comprenait, mais il avait peur de l'admettre.

— Tu es en train de dire qu'il y aurait une photo de toi?

Elle se tut. Il tira les conclusions qui s'imposaient.

— Où est passée cette photo ? murmura-t-il.

— Simon me l'a montrée. En me recommandant de ne pas me mêler de ses affaires. Si je voulais dormir tranquille.

Daniel ferma les yeux, et fit un effort pour parler en dépit de l'étau qui lui comprimait la poitrine.

— Suze...

— J'avais peur de lui, dit-elle d'une voix glaciale qui rappela à Daniel celle d'Alex. J'ai donc cessé de me mêler de ses affaires.

— Mais de quelles affaires ?

Elle hésita.

— Je dois te laisser, on m'attend au tribunal et je suis déjà en retard. Au revoir, Daniel.

Il raccrocha lentement et essuya ses yeux humides. Puis il se prépara à affronter Jim et Marianne Woolf. Jim pleurait sa sœur, mais deuil ou pas, il était bien décidé à lui soutirer des réponses.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 13 h 30

 

Alex était debout devant la glace sans tain, et Meredith se tenait près d'elle. De l'autre côté, Hope paraissait à l'aise et répondait aux questions de Mary McCrady.

— On dirait qu'elle s'est décidée à parler, fit remarquer Alex.

Meredith acquiesça.

— Tu y es pour quelque chose.

— Mon intervention aurait pu produire l'effet inverse.

— Mais elle a été bénéfique. Hope avait besoin de se sentir aimée et protégée pour nous faire confiance. Et tu lui as donné ce dont elle avait besoin.

— J'aurais voulu le lui donner plus tôt.

— Tu n'étais pas prête.

Alex se tourna vers Meredith pour étudier son profil.

— Et maintenant, je le suis ?

— Il n'y a que toi qui puisses répondre à cette question, mais s'il I allait se fier à ton regard, je dirais que oui.

Elle rit tout bas.

— Lui aussi te regarde d'une façon spéciale. Sinon, j'avoue que j’aurais bien tenté ma chance...

— Ça se voit donc tant que ça?

— Ça se verrait dans le noir, avec un bandeau. Tu es mal partie, ma fille...

Elle s'intéressa de nouveau à ce qui se passait de l'autre côté du miroir.

— Cette fois, Hope a des choses à dire au dessinateur. Entre sa description et les photos des albums de promotions, ils devraient trouver une piste.

Alex soupira.

— Mais rien ne dit que nous retrouverons Bailey en vie.

— Il va falloir que tu t'habitues à cette idée.

— Je m'y habitue. Je n'ai pas le choix. Pour Hope.

Son téléphone portable sonna dans son sac et elle le sortit. Le numéro qui s'affichait sur l'écran lui fit froncer les sourcils. L'appel venait d'Atlanta, mais elle ne voyait pas qui ça pouvait être.

— Allô?

— Alex, c'est Sissy, l'ami de Bailey. Il m'était impossible de vous parler librement depuis mon téléphone. J'ai dû attendre de pouvoir utiliser une cabine. Bailey m'avait demandé de vous dire certaines choses s'il lui arrivait malheur.

— Pourquoi avez-vous tant tardé ? demanda Alex, plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu.

— Parce que j'ai une fille. Et parce que j'ai peur.

— On vous a menacée ?

Sissy eut un rire amer.

— Une lettre sous ma porte, me prévenant qu'on nous tuerait, ma fille et moi, si je disais un seul mot... Vous considéreriez ça comme une menace ?

— Vous en avez parlé à la police ?

— Bien sûr que non. Je n'ai pas beaucoup de temps, alors écoutez-moi... Bailey se sentait menacée. Je lui avais proposé d'emménager dans mon appartement et elle avait accepté. Jeudi, elle m'a appelée pour m'annoncer qu'elle avait emballé ses affaires et qu'elle serait chez moi le lendemain. Mais le lendemain, elle n'est pas venue au salon.

— Vous êtes donc allée jusqu'à Dutton pour voir ce qui se passait, et vous avez trouvé Hope dans un placard.

— Oui. La maison était saccagée et Bailey avait disparu. Ce n'est pas tout. Elle vous avait envoyé une lettre. C'est cela que j'étais censée vous dire.

— Une lettre..., répéta machinalement Alex. Mais pourquoi n'est-elle pas venue chez vous le jeudi soir ?

— Elle avait rendez-vous avec quelqu'un.

— Qui?

Sissy hésita.

— Elle sortait avec un homme marié, mais j'ignore qui... Tout ce que je sais, c'est qu'elle voulait lui dire au revoir. Je dois vous laisser, à présent...

Tout en raccrochant, Alex échangea un regard avec Meredith, qui attendait avec impatience.

— Bailey m'avait envoyé une lettre la veille de sa disparition, expliqua-t-elle.

— Tu peux demander à quelqu'un d'aller vérifier ton courrier?

— Oui, à une amie. Une infirmière de l'hôpital.

Elle appela Letta

— Letta, c'est Alex. J'ai une faveur à te demander.

 

Dutton, jeudi 1er février, 14 h 30

 

La rencontre avec les Woolf ne s'était pas bien passée. Jim s'était retranché derrière la menace d'appeler son avocat, et Marianne lui avait claqué la porte au nez. Daniel regagnait sa voiture quand son téléphone sonna.

— Vartanian.

— Leigh m'a dit que tu m'avais appelé, fit la voix de Chase. Je sors de deux heures de réunion avec le capitaine. Quelles sont les nouvelles ?

— J'ai interrogé la mère de Sean Romney. Apparemment, Sean souffrait de débilité légère. Il était doux, naïf et toujours prêt à rendre service. Elle le surveillait comme le lait sur le feu... Devine ce qu'elle a trouvé dans sa chambre, il y a deux jours ?

— Aucune idée, mais tu vas me le dire tout de suite, je suppose.

— Un portable jetable. Il n'était plus dans sa chambre quand les flics sont passés et il ne l'avait pas non plus sur lui, mais sa mère a recopié le journal d'appel. Et dans ce journal, on trouve le numéro qui a contacté Jim Woolf dimanche matin.

— Merde... J'aurais aimé le savoir avant la réunion. Ça m'aurait aidé...

— Désolé. Ça s'est si mal passé que ça ?

— Ils voulaient te retirer l'affaire, et j'ai dû me battre pour sauver la peau, répondit sèchement Chase.

Daniel soupira.

— Merci. Je te revaudrai ça.

Il entendit le signal du double appel.

— C'est Ed, dit-il. Je te laisse.

Il effectua la manœuvre pour répondre à Ed.

— Salut, Ed. Du nouveau?

— Pas mal de nouveau, oui, répondit Ed d'un ton satisfait. Viens me rejoindre chez Bailey et tu verras toi aussi du nouveau.

— Je sors de chez les Woolf, je ne suis pas loin. J'arrive dans vingt minutes.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 16 h 50

 

— Alex, réveille-toi.

Alex remua et sa bouche rencontra des lèvres tièdes. Celles de Daniel.

— Mmm..., gémit-elle en se soulevant pour lui rendre son baiser.

Elle se laissa retomber sur le canapé où elle s'était assoupie.

— Tu es de retour..murmura-t-elle en battant des paupières. Quelle heure est-il ?

— Près de 17 heures. J'ai une réunion avec l'équipe, mais je voulais d'abord te parler.

Il s'agenouilla près du canapé tout en la couvant d'un regard appréciateur.

— Tu t'es changée... Tu as pu récupérer des vêtements dans ton pavillon ?

— Non. Shannon, l'agent qui était là hier soir, m'a dit que le malfaiteur les avait déchirés.

Elle haussa les épaules.

— J'en ai acheté d'autres.

Il fronça les sourcils.

— Je croyais que...

Elle lui tapota la joue.

— Du calme, je n'étais pas seule. Chase avait chargé un agent de m'accompagner.

— Qui?

— Pete Haywood.

Il sourit d'un air soulagé.

— Personne ne chercherait des noises à Pete.

— Je m'en doute.

Pete était plus grand que Daniel et bâti comme un char d'assaut.

— Tu n'as pas eu de problèmes ?

— Les gens n'osaient même pas croiser mon regard, répondit-elle en riant.

Elle remua pour s'asseoir et il l'aida en la soulevant.

— J'ai reçu un coup de fil de mon amie Letta.

Elle avait déjà fait à Daniel le compte rendu de l'appel de Sissy, un peu plus tôt dans l'après-midi.

— Elle n'a pas trouvé la lettre de Bailey dans mon courrier.

— Elle aurait dû arriver, pourtant... Tu as quitté ton mari depuis longtemps?

— Depuis plus d'un an, pourquoi ?

— La poste ne fait plus suivre le courrier au-delà d'un an... Bailey savait que tu avais déménagé ?

— Non...

Elle leva les yeux au ciel.

— Suis-je bête... La lettre est probablement arrivée chez Richard. |e vais l'appeler.

— Où sont Hope et Meredith ?

— Hope était épuisée après la séance avec Mary ; elles sont rentrées. Hope a désigné deux photos, puis un chapeau. Le genre de chapeau porté par le shérif de Dutton et ses adjoints.

Il acquiesça d'un air sombre.

— Je sais, je me suis arrêté dans la salle de réunion sur le chemin et ils m'ont mis au courant.

Il se leva et lui tendit la main.

— Viens. Nous avons des choses à te dire.

Il la tira pour la mettre sur ses pieds, la prit par la taille, et la conduisit jusqu'à une salle de réunion dont l'espace était presque entièrement occupé par une grande table. Autour de la table se trouvaient déjà Luke, Chase, Mary, et une femme qu'elle ne reconnut pas.

— Je crois que tu as déjà rencontré tout le monde, à part Talia Scott, lui dit Daniel.

Talia était une petite femme avec un sourire doux. Elle plut tout de suite à Alex.

— Ravie de vous connaître, Alex.

— C'est Talia qui interroge les victimes de Simon.

On voyait, aux yeux de Talia, qu'elle avait passé une dure journée.

— Ravie de vous connaître, également, répondit Alex.

Elle remarqua sur la table les photos des deux hommes désignés par Hope.

Garth Davis, le maire, et Randy Mansfield, l'un des adjoints du shérif...

— Qu'ont-ils dit quand vous les avez arrêtés ? demanda-t-elle.

Chase secoua la tête.

— Nous ne les avons pas arrêtés.

Alex en resta d'abord sans voix, de surprise, puis la colère prit le dessus.

— Et pourquoi pas ? demanda-t-elle d'un ton acerbe.

Daniel lui caressa doucement le dos.

— C'est de cela que nous voulions te parler, dit-il. Nous ne savons pas lequel des deux a enlevé Bailey. Ils sont peut-être tous les deux dans le coup.

— Arrêtez-les tous les deux, vous verrez bien après, répondit-elle entre ses dents.

— C'est la parole d'une enfant de quatre ans contre celle de deux hommes respectés, expliqua Chase patiemment. On ne peut pas les interpeller sans preuves.

— Mais c'est dingue ! protesta-t-elle. Deux hommes enlèvent une femme et vous restez les bras croisés...

Elle se tourna pour prendre Daniel à témoin.

— Tu étais là, à la pizzeria, insista-t-elle. Garth est venu nous parler, et deux minutes après Hope se barbouillait le visage de sauce. C'est Garth Davis qui a kidnappé Bailey. Je trouve honteux qu'il se promène en liberté.

— Alex..., commença Daniel.

Elle l'interrompit en secouant la tête.

— Mansfield est un flic, poursuivit-elle. Il possède un badge et une arme. Vous ne pouvez tout de même pas les lui laisser en sachant ce que vous savez! Comme par hasard, il a tué le type qui a tué Sheila, lequel type avait tenté de m'écraser. Vous ne trouvez pas ça bizarre ? Qu'est-ce qu'il faut avoir fait, pour être arrêté, dans votre putain d'Etat?

— Alex, interrompit sèchement Daniel.

Il soupira.

— Montre-lui, Ed.

Ed déplaça une boîte remplie de livres, révélant une flûte argentée.

— La flûte de Bailey, murmura-t-elle.

Ed acquiesça.

— Nous avons envoyé une équipe avec des détecteurs de métaux. Elle était sous une branche morte, enterrée dans la terre.

— La où Bailey avait caché Hope, dit-elle.

Elle avait du mal à respirer.

— Là où ils l'ont battue jusqu'à ce qu'elle pisse le sang, acheva-t-elle.

— Alex, dit Daniel d'une voix irritée. Si tu n'arrives pas à te maîtriser, nous allons devoir te faire sortir.

Elle se tut. Elle était furieuse. Furieuse et vexée. Chase lui parlait comme on parle à une enfant, Daniel la traitait comme une enfant... Sans doute était-ce un peu sa faute. Elle se sentait au bord de la crise d'hystérie. Elle dut faire un effort considérable.

— Je suis désolée, dit-elle froidement.

Daniel soupira de nouveau.

— Alex, je t'en prie... Nous ne t'avons pas appelée pour te montrer cette flûte.

Ed lui tendit une paire de gants et elle les enfila sans poser de questions. Mais ses yeux s'agrandirent d'étonnement quand il posa dans sa main un morceau de papier chiffonné et marqué de plis.

Chère Bailey,

Voilà des années que je cherche la mort. Je l'ai enfin trouvée. J'ai reçu une balle et je n'en ai plus pour longtemps. Il y a ici un aumônier et j'ai pu me confesser à lui, mais je n'ai pas réussi à me pardonner moi-même, et je ne pense pas que Dieu me pardonnera. Il y a treize ans, tu m’as demandé si j'avais tué Alicia. Je t'ai répondu non et c'était la vérité. J'ai fait beaucoup de mal autour de moi et papa aussi. Je pense que tu as dû déjà deviner certaines choses. Pour le reste, tu ne sauras jamais, et c'est sans doute mieux.

Je n'ai pas agi seul. Nous étions sept, puis six, puis cinq... Quand je serai mort, il ne restera plus que quatre dépositaires de nos terribles secrets. Ils vivent dans la méfiance et la peur, à se surveiller les uns les autres, à se demander lequel craquera le premier, lequel parlera le premier.

Je t'envoie une clé avec cette lettre. Ne la garde pas avec toi. Mets-la dans un endroit sûr. Si quelqu'un te menace, dis que cette clé sera envoyée aux autorités s'il t'arrive quelque chose. Elle ouvre un coffre contenant un secret. Pour préserver ce secret, certains seront prêts à payer et d'autres à tuer. Deux d'entre nous sont déjà morts parce qu'ils parlaient trop.

Je ne te confie pas de noms, pour ne pas te poser de problèmes de conscience et pour que tu ne sois pas tentée de parler de tout ça à la police. Parler serait signer ton arrêt de mort. Cette clé représente ton assurance sur la vie.

Je sais que tu habites toujours la maison de notre enfance et que tu espères que papa reviendra. Je t'ai déjà dit qu'il ne reviendrait pas. Il n'est pas capable de la bonté que tu attends de lui. Si tu le vois, remets-lui la lettre qui lui revient. Sinon, brûle-la. Et oublie-le. Laisse-le se tuer à petit feu avec l'alcool et la drogue, mais ne le laisse surtout pas t'entraîner dans sa chute. Quitte cette maison. Quitte Dutton. Et pour l'amour de Dieu, ne fais confiance à personne.

Pas même à moi. Je n'ai jamais mérité ta confiance. Dieu sait pourtant que je suis mort en essayant.

Prends Hope et pars sans te retourner. Promets-le-moi. Promets-moi aussi de vivre heureuse. Trouve Alex. Elle est la seule famille qui te reste, le ne te l'ai jamais dit, mais je t'aime.

Alex poussa un soupir.

— C'est signé : « Lieutenant Wade Crighton, de l'armée américaine ».

Daniel vint s'asseoir près d'elle.

— Trois des quatre victimes de cette semaine ont été retrouvées avec une clé attachée au gros orteil, commenta-t-il. A présent, nous savons pourquoi.

— Et toutes ces clés ouvriraient quoi, d'après vous ?

— Je pense que celles qu'on trouve sur les victimes n'ouvrent rien. Elles sont neuves et n'ont visiblement jamais servi. Elles visent uniquement à nous délivrer un message. Comme les cheveux.

Les cheveux d'Alicia...

Alex contempla la lettre en s'efforçant de mettre de l'ordre dans ses idées.

— Ils étaient sept, murmura-t-elle. Deux sont morts avant lui. Il dit que c'était parce qu'ils commençaient à parler... Mais Simon a été tué à Philadelphie...

— Wade est mort quelques semaines avant les événements de Philadelphie. Il croyait que Simon était dans sa tombe, à Dutton.

— Et il était persuadé que l'assassin de Simon était un membre de leur charmant cercle, murmura-t-elle. Ils vivent dans la méfiance et la finir. Quand il parle de deux morts, il compte donc Simon... Et qui d'autre?

— Nous l'ignorons, répondit Chase. Mais nous avons notre petite idée en ce qui concerne les trois qui sont encore vivants.

— Garth Davis et Randy Mansfield, dit-elle. Et Rhett Porter, qui est mort.

— Il nous reste donc à identifier un vivant et un mort, conclut Daniel.

— Comment allez-vous vous y prendre ?

— Nous allons tenter de nous servir des deux que nous connaissons pour faire sortir de sa tanière celui que nous ne connaissons pas, expliqua Chase. Mais nous n'avons toujours pas la moindre idée quant à l'identité de l'assassin d'aujourd'hui.

— C'est quelqu'un qui veut se venger, assura Daniel. Quelqu'un qui se sert de l'affaire Alicia Tremaine pour nous obliger à nous intéresser à ce qui s'est passé il y a treize ans. Tant que nous n'aurons pas avancé dans notre enquête, il vaut mieux qu'ils ne sachent pas où nous en sommes. Si Garth Davis ou Randy Mansfield ont quelque chose à voir avec la disparition de Bailey, nous le découvrirons et ils paieront pour ça, Alex, je te le promets. Mais nous avons six femmes et quatre hommes à la morgue. Et pour le moment, tout ce qui compte, c'est d'arrêter ce massacre.

Alex baissa le nez d'un air piteux. Elle pensait à Bailey. Daniel pensait aux victimes. Six femmes... ? Les quatre hommes, elle voyait. Elle énuméra mentalement Rhett Porter, Lester Jackson, l'adjoint Cowell et Sean Romney. Mais six femmes... Janet, Claudia, Gemma, Lisa et Sheila... Cela faisait seulement cinq. Pourtant, il avait bien dit six...

— Six femmes, Daniel ?

Il ferma les yeux.

— Je suis désolé, Alex... J'aurais voulu te l'apprendre autrement. Sœur Anne est décédée cet après-midi des suites de ses blessures. Même si nous savons que c'est Crighton qui l'a tuée, sa mort entre dans le cadre de notre affaire. Elle est notre dixième victime.

Alex poussa un soupir.

— Je vous prie de m'excuser, murmura-t-elle. Qu'attendez-vous de moi ?

Les yeux de Daniel brillèrent d'approbation et d'admiration.

— Pour l'instant, nous te demandons simplement de te monter patiente. Nous allons obtenir un mandat officiel pour surveiller les téléphones et vérifier les comptes en banque de Davis et Mansfield. En espérant qu'ils auront fait une erreur.

Elle acquiesça, tout en posant de nouveau les yeux sur la lettre de Wade.

— Wade affirme qu'il n'a pas tué Alicia. Si ce n'est ni lui ni Fulmore, qui est-ce?

— Bonne question, intervint Talia. J'ai interrogé sept des douze femmes violées par Simon et sa bande. Leurs versions sont identiques. Apparemment, ils ne tuaient pas leurs victimes. La question est de savoir ce qui a bien pu se passer entre le viol d'Alicia et le moment où Fulmore l'a découverte dans ce fossé.

Alex sentit Daniel se raidir au moment où Talia mentionnait les douze victimes, mais il conserva un visage de marbre et ne dit rien. Elle se promit de lui demander plus tard pourquoi.

— Vous avez vu quelque chose, Alex, dit doucement Mary. C'est pourquoi je me suis dit qu'une séance d'hypnose...

— Allons-y, coupa Alex. Tout de suite, avant que je change d'avis.

Mary rassembla ses affaires.

— Je vais me préparer. Vous me rejoignez dès que cette réunion est terminée ?

Daniel acquiesça.

— D'accord. Chase, tu as prévenu toutes les victimes potentielles?

— Toutes, sauf quelques-unes que je n'ai pas pu joindre. Deux sont à l'étranger. Deux autres ne répondent pas au téléphone. Celles à qui j'ai pu parler savent qu'elles doivent s'enfermer chez elle pour le moment.

— Avec un revolver chargé, murmura Alex.

Daniel lui donna une petite tape sur le genou.

— Tais-toi.

— J'y vais, dit Talia. Je pars demain matin tôt en Floride pour interroger deux femmes qui se sont installées là-bas.

— Merci, dit Chase. Appelle-nous si tu as du nouveau.

Quand elle fut partie, il se tourna vers Daniel.

— Nous avons le relevé des appels reçus et donnés par Lisa Woolf, poursuivit-il. Rien de spécial.

— On a interrogé ses camarades de chambre ? demanda Daniel.

— Elles disent qu'elle est sortie hier soir pour se détendre. Dans un bar. Elle n'est pas rentrée et on a effectivement retrouvé sa voiture à quelques pâtés de maisons du bar en question.

Tout le monde parut très intéressé par ce détail, et Alex s'en étonna tout haut.

— Les voitures des autres victimes se sont volatilisées, lui expliqua Daniel.

— C'était quoi, sa voiture ? demanda Chase.

— Elle était étudiante et elle n'avait pas un sou, répondit Ed en haussant les épaules. Elle conduisait une vieille Nissan Sentra. Elle va être remorquée jusqu'ici et on va l'examiner. Avec un peu de chance, on trouvera peut-être un indice.

Daniel parut réfléchir.

— Janet possédait une Z, Claudia une Mercedes haut de gamme, Gemma une Corvette. Celles-là, elles ont disparu... Mais il a dédaigné la Nissan.

— Les hommes aiment les belles voitures, commenta Luke.

— Passons au bungalow d'Alex, enchaîna Ed. Nous y avons trouvé beaucoup d'empreintes. Ce qui n'a rien d'étonnant, vu qu'il s'agit d'une location meublée. Mais rien près de la fenêtre de la salle de bains. Le bol du chien était bourré de tranquillisants. S'il n'avait pas vomi, il serait mort.

— Je me suis arrêté chez le vétérinaire en revenant de chez Bailey, répondit Daniel. Riley va s'en sortir. Et nous savons maintenant que celui qui a saccagé le pavillon cherchait la clé de Bailey.

Il se tourna vers Alex.

— N'oublie pas d'appeler ton ex-mari.

— Je n'oublierai pas.

— Bon, ça ira pour aujourd'hui, annonça Daniel en se levant.

— Attends, dit Alex en le retenant par le bras. Et Mansfield? Je comprends que vous ne vouliez pas dévoiler prématurément vos atouts, mais tout de même, on ne peut pas laisser en liberté un malfaiteur qui porte un badge et une arme...

— Nous le surveillons de près, Alex, assura Chase. Elle soupira.

— Très bien...

— Dans ce cas, à demain, reprit Daniel.

— Attends un peu, dit Luke qui les avait écoutés tout en tapotant sur son ordinateur portable. J'ai éliminé les gens de couleur et les morts de notre liste.

— Très bien, lui dit Daniel. Mais n'oublie pas que l'un des membres du groupe a été tué. Il va falloir que tu revoies la liste des morts.

Luke acquiesça.

— Justement, oui. J'en ai cinq.

— Mène ta petite enquête sur ces cinq-là, dit Chase. Daniel balaya l'assemblée du regard.

— Rien d'autre ?

Comme personne ne répondait, il se leva.

— Très bien. Dans ce cas, à demain, ici, à 8 heures. Ils allaient sortir, quand Leigh passa sa tête à la porte.

— Daniel, tu as de la visite. Kate Davis, la sœur de Garth Davis. Elle dit que c'est urgent.

Ils reprirent tous leur place en silence.

— Fais-la entrer, dit Daniel. Il se tourna vers Alex.

— Tu veux bien attendre quelques minutes avec Leigh ?

— Bien entendu.

Elle suivit Leigh. Une jeune femme vêtue d'un tailleur chic était installée dans la salle d'attente. Alex chercha son regard et la jeune femme le soutint sans ciller. Puis elle suivit Leigh.