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Tuliptree Hollow, Géorgie, jeudi 1er février, 7 heures

 

Daniel avança en direction du fossé en serrant fort le Dutton Review qu'il avait coincé sous son bras. Ed était déjà là, et regardait Malcolm et Trey qui hissaient le cadavre sur un brancard.

— Viens, Ed! appela Daniel. J'ai quelque chose à te montrer.

Ed s'accrocha à la rampe de bois qu'ils avaient installée le long du fossé.

— J'en ai plus que marre de trouver des cadavres enroulés dans des couvertures, soupira-t-il.

Il jeta un coup d'œil vers la voiture de Daniel, où Alex était blottie sur un siège, enveloppée dans un manteau d'homme.

— Comment va-t-elle ? demanda-t-il.

— Elle tient le coup.

Il tendit le journal à Ed.

— Regarde, dit-il.

— Merde ! s'exclama Ed. Mais c'est le gamin qui a acheté les couvertures !

— Et piqué la Z de Janet. Et tu devines, je suppose, qui a signé cet article.

Ed leva les yeux au ciel.

— Il est là. Dans un arbre. Je n'ai pas voulu te priver du plaisir de le faire descendre.

— Merci. Jette un coup d'œil au nom du gamin.

— Sean Romney, d'Atlanta... Et ?

— D'après l'article, Sean est le petit-fils de Rob Davis, de Dutton. Le directeur de la banque. Et du même coup, il est aussi un neveu de Garth Davis, maire de Dutton. Ça ne te suffit pas ? Je ne voudrais pas lancer des accusations à la légère, mais...

Il baissa la voix.

— Garth Davis a fini le lycée un an avant Simon et Wade. Il était élève de la Bryson Academy.

Ed gonfla les joues.

— Le maire... Ça va chauffer, si on s'attaque au maire.

— On en parlera tout à l'heure, au bureau. A présent, je vais décrocher notre ami Woolf.

Woolf descendait déjà quand Daniel approcha de son arbre.

— Bon sang, Jim ! s'exclama-t-il. Mais qu'est-ce qui te prends de grimper aux arbres comme un gamin ?

Woolf haussa les épaules.

— Je suis sur une propriété publique, donc tu ne peux pas me chasser. Cette affaire est fascinante, Daniel. Il faut la raconter.

Fascinante... La colère monta à la tête de Daniel comme un geyser.

— Merde... Fascinante ? Va dire ça aux victimes et à leur famille, espèce de crétin ! Et tu prends tes photos de loin, depuis un arbre ? C'est propre et élégant ! Tu vas me suivre. Je tiens à ce que tu fasses vraiment connaissance avec un cadavre.

Il avança, mais Woolf ne bougea pas.

— Ne m'oblige pas à t'y emmener de force, Jim.

Woolf lui emboîta lentement le pas, avec une expression qui hésitait entre la peur et la curiosité. Malcolm et Trey soulevaient le corps du brancard pour le poser sur le sac qui attendait sur la civière.

— Tire la couverture, Malcolm, ordonna sèchement Daniel.

Malcolm obéit.

— Toujours pareil, commenta-t-il. Visage défoncé, bleus autour de la bouche.

— Celle-là, elle était équipée, ajouta Trey. Des boucles d'oreilles sur tout le pourtour des pavillons, un anneau dans le nez, un piercing sur la langue.

Il montra l'épaule de la victime.

— Et un tatouage. LALL. Live and Let live.1

Il y eut un bruit sourd derrière Daniel. Il se retourna. Jim s'était figé comme une statue, et son appareil photo gisait sur le sol. Daniel comprit soudain qui était cette femme. Il aurait dû se sentir coupable d'infliger un tel spectacle à Jim, mais il eut surtout pitié de cette pauvre fille dont la vie avait été si courte, pitié de toutes ces pauvres filles qu'un salaud prenait plaisir à assassiner. Il songea avec amertume que le renversement de situation avait quelque chose de fascinant.

— Jim?

La bouche de Jim s'ouvrit, mais aucun son n'en sortit.

Daniel soupira.

— Ed, peux-tu prendre M. Woolf dans ta voiture ? Cette femme est sa sœur, Lisa.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 8 h 35

 

Daniel et Ed se laissèrent tomber en même temps sur un fauteuil. Chase et Luke étaient déjà arrivés. Talia sortait d'un entretien. Daniel espéra qu'elle avait eu plus de chance qu'eux.

— Nous avons deux cadavres de plus sur les bras, commença-t-il. Scan Romney et Lisa Woolf. Depuis que Jim a vu sa sœur dans cet état, sa langue s'est un peu déliée. Il m'a expliqué qu'un informateur anonyme l'avait appelé pour Janet et Claudia. Ensuite, il a reçu des textos sur un téléphone jetable.

— Impossible de déterminer la provenance des textos, commenta-t-il avec un soupir.

— Il a peut-être un peu moins envie d'écrire des articles, maintenant qu'il s'agit de sa sœur, commenta sombrement Chase.

Luke lisait la page du Dutton Review que Daniel avait apportée avec lui.

— Qui est Sean Romney? demanda-t-il.

— Le gamin des couvertures, figure-toi. Le central a reçu un appel signalant qu'un jeune homme gisait dans une petite rue, expliqua Daniel. Quand la voiture de patrouille est arrivée sur place, elle a trouvé Sean Romney mort. Il avait reçu une balle dans la tête. Son visage était couvert de sang, et ils n'ont pas fait tout de suite le rapprochement avec la photo que nous avions fait circuler.

— Il n'avait que seize ans, fit remarquer Luke. A l'époque de la mort d'Alicia, il était en maternelle. Et il a grandi à Atlanta.

— Oui, mais c'est le petit-fils de Rob Davis, directeur de la banque de Dutton. Lequel Rob est l'oncle de Garth, le maire. Le père de Garth a été maire pendant de longues années et tout ce monde-là est très ami avec M. Bowie, père de la première victime. Je crois que Sean remplit la même fonction que les clés. Il délivre un message.

— Et tu penses que ce message s'adresse à Garth Davis ? demanda Chase.

Daniel acquiesça d'un air préoccupé.

— Garth appartient à la bonne génération. Il n'a qu'un an de plus que Wade et Simon. Il connaissait Simon. On ne peut pas ne pas penser aux photos.

— Toi aussi, tu connais Garth, fit remarquer Ed. Tu le crois capable d'avoir participé à des viols collectifs ?

— Ça me surprend et j'espère me tromper. Je suis plus âgé que lui et je ne l'ai jamais fréquenté de très près. Je me souviens l'avoir vu plusieurs fois à la maison. Il n'était pas vraiment ami avec Simon, mais il leur arrivait de sortir ensemble.

Luke secoua la tête.

— Il connaissait Simon, d'accord... Mais tu crois qu'il est notre assassin ?

Daniel fit un effort pour se concentrer sur le présent.

— Il n'a pas pu tuer Claudia, puisqu'il se trouvait chez Bowie à l'heure où elle est morte. Pourtant, il est la seule personne à faire le lien entre Simon et l'une des victimes d'aujourd'hui.

— N'oublie pas Jim Woolf, intervint Chase. Il a photographié toutes les victimes parce que quelqu'un lui a apporté le tuyau sur un plateau. L'assassin le surveille probablement depuis longtemps ; donc il sait qu'on le surveille aussi. Pourquoi continue-t-il à s'adresser à lui ?

Il haussa un sourcil.

— On dirait qu'il veut nous obliger à surveiller Woolf, conclut-il.

— Il l'a envoyé photographier le cadavre de sa sœur, c'est puissant, comme message, fit remarquer Ed.

— Il s'est donné du mal pour ramener Lisa Woolf jusqu'ici, commenta Daniel d'un air songeur. Elle suit des cours à l'université d'Athens. Soit il est allé la chercher là-bas, soit il l'a attirée ici. J'ai déjà réclamé la liste des coups de fil de Lisa, et prévenu la police d'Athens, qui va fouiller son appartement et interroger ses amis. On ne sait jamais...

Chase montra le journal du doigt.

— Je veux savoir comment Woolf s'est procuré cette photo. L'agent qui le suivait affirme qu'il n'a pas bougé de son bureau hier soir entre 21 heures et 2 heures du matin. Il a dû envoyer quelqu'un à sa place.

— Quelqu'un... ? ironisa Daniel. Il ne pouvait pas envoyer n'importe qui, c'est sa femme qui a dû s'y coller! Il a dû oublier de lui dire que c'était du sale boulot.

Ed fixait le journal en fronçant les sourcils.

— Dites... Nous n'avons identifié le corps qu'à 5 heures ce matin. Woolf a donc su avant nous. Un journal, ça s'imprime vers minuit. A 6 heures, c'est déjà la distribution.

Daniel se souvint du livreur de journaux, le jour où il avait fait l'amour avec Alex sur le canapé, et il eut tout à coup très chaud.

— A 5 h 30, corrigea-t-il. Donc Jim Woolf a su avant nous, tu as raison. C'est plus qu'un tuyau, ça...

— On va le coffrer pour complicité, ça lui déliera peut-être encore la langue, approuva Chase. Daniel, tu te charges d'interroger sa femme ?

— Dès que la réunion sera terminée. Des nouvelles de Koenig et Hatton ?

Chase acquiesça.

— Koenig a appelé il y a une heure trente environ. Ils ont cherché Crighton toute la nuit, mais ils ne l'ont pas trouvé. Ils avaient l'intention de faire le tour des refuges à l'heure du petit déjeuner, et ensuite d'aller se coucher. Ils sont prêts à remettre ça ce soir.

— Merde..., grommela Daniel en serrant les dents. J'aurais tellement voulu qu'ils mettent la main sur ce salaud.

— J'ai visionné la vidéo de la séance d'hypnose, intervint Ed. D'après Alex, Crighton aurait dit qu'Alicia avait provoqué Wade avec ses décolletés et ses shorts trop courts. Il était donc au courant, pour le viol.

— Tu as raison. Il a dit aussi que Wade n'avait pas tué Alicia, mais rien n'est moins sûr... Quant au viol... C'est peut-être ça qu'il a confessé au père Beardsley et dans les lettres qu'il a écrites pour Bailey et son père.

— J'ai fait quelques recherches sur Crighton, intervint Luke. Après la mort d'Alicia, il a rapidement dégringolé. Durant les treize dernières années, je n'ai pas retrouvé trace d'une carte de crédit ou d'un paiement d'impôts. Rien du tout. Pourtant, jusque-là, il avait eu un emploi stable.

— Ça, on le sait, qu'il ne travaille plus, fit Daniel d'un air méprisant. Il traîne dans les rues à jouer de la flûte et il tabasse les vieilles religieuses.

Ed secoua la tête.

— En faisant l'inventaire des affaires de Bailey, j'ai trouvé un étui de flûte vide. L'extérieur était sale et poussiéreux, mais l'intérieur tout propre, comme si on venait tout juste de l'ouvrir. Bailey joue de la flûte?

Daniel fronça les sourcils.

— Ça m'étonnerait, Alex nous l'aurait dit. Mais je lui poserai tout de même la question.

— Elle sait, pour les cheveux ? demanda Chase.

— Oui, elle sait. Je lui ai demandé qui avait récupéré les affaires d'Alicia. Elle dit que c'est sa tante qui les conservait et qu'elles sont encore entreposées dans des boîtes. Petit détail : Alicia et Alex partageaient tout avec Bailey — les vêtements, le maquillage et la brosse à cheveux. Au moment de la mort d'Alicia, Bailey et Alicia dormaient dans la même chambre. Ces cheveux ont pu être volés dans la maison de Bailey. Même récemment.

— Je ne pense pas, objecta Ed. Si les cheveux avaient été coincés dans une brosse pendant plus de dix ans, ils seraient frisés, or ils sont bien raides. Et propres. On les a conservés dans une boîte.

— Un souvenir du viol, murmura Chase. Charmant...

— Il y a autre chose, dit Ed en posant un sac en plastique sur la table.

Daniel l'éleva vers la lumière.

— Un anneau avec une pierre bleue... Où as-tu trouvé ça?

— Dans l'ancienne chambre d'Alex, sous la fenêtre.

— Elle n'a cessé de regarder ses mains quand Gary Fulmore parlait de la bague d'Alicia, expliqua calmement Daniel. D'après Gary, Alicia avait toujours cette bague au doigt quand il a refermé la couverture sur elle. Et d'après Wanda, du bureau du shérif, la bague se trouvait dans la poche de Gary quand on l'a arrêté.

— Si Fulmore dit la vérité, ça signifie que le bureau du shérif a truqué des preuves, fit remarquer Chase.

Daniel soupira.

— Je sais... Il faudrait savoir si Alicia portait ou non cette bague quand on l'a trouvée. Peut-être que si j'allais à Dutton pour parler aux fils Porter, ceux qui ont découvert le cadavre... Je dois de toute façon m'y rendre pour interroger Garth et son oncle au sujet de la mort de Scan. Et aussi les Woolf. Luke, tu veux bien t'occuper de la liste de n0ms de Leigh ?

Luke contempla la pile impressionnante.

— Je commence par où ?

— Pour le moment, concentre-toi sur le lycée public fréquenté par Simon, Wade et Rhett. Ensuite, passe à mon école, qui était aussi celle de Garth, je te le rappelle. Interroge les anciens élèves et demande-leur s'ils se souviennent d'épisodes violents ou de comportements particuliers. Vérifie aussi qu'ils n'ont pas été impliqués, depuis, dans... Je ne sais pas, moi... Des trucs louches.

Luke lui jeta un regard dubitatif.

— Louches... Compris.

— Moi, je m'occupe d'appeler les cibles potentielles que je n'ai pas eu le temps de prévenir hier, soupira Chase. J'espère qu'on va le coincer avant qu'il ne recommence.

 

Dutton, jeudi 1er février, 8 h 35

 

Il grimpa la première marche de son porche, épuisé par une nouvelle nuit de surveillance devant la maison de Kate. Il s'était tout de même assoupi peu après 4 heures du matin. Quand il s'était réveillé, le soleil brillait et Kate sortait de chez elle pour se rendre au travail. Elle avait failli le voir. Avec les trois récents meurtres, il pouvait toujours prétexter qu'il se faisait du souci, mais Kate était suffisamment maligne pour se douter de quelque chose.

Il était temps de mettre fin à tout ça. D'une façon ou d'une autre.

Sa femme vint l'accueillir à la porte, les yeux rougis. Son cœur se mit à battre.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il.

— Ton oncle Rob est là. Il t'attend depuis 6 heures du matin. Sean est mort.

— Quoi? C'est Sean qui est mort? Quand? Comment?

Elle le regarda fixement. Ses lèvres tremblaient.

— Tu attendais un autre décès ?

Il baissa le nez et se tut. Il était trop fatigué pour improviser une réponse plausible. Il avait la tête vide.

— Rob est dans la bibliothèque, dit-elle en poussant un soupir résigné.

Il trouva son oncle assis devant la fenêtre. Son visage était gris et hagard.

— Où étais-tu passé ? demanda-t-il.

Il alla s'installer dans le fauteuil à côté du sien.

— Je surveillais Kate. Qu'est-il arrivé à Sean ?

— On l'a trouvé dans une ruelle.

Sa voix se brisa.

— Il était tellement couvert de sang qu'ils ne l'ont pas identifié tout de suite. La police le cherchait, figure-toi. Toutes les voitures de patrouille avaient sa photo et on l'avait diffusée hier aux infos pour lancer un avis de recherche. Mon petit-fils...

— Ils le recherchaient ? Mais pourquoi ?

Les yeux de Rob lancèrent des éclairs.

— Ils prétendent avoir la preuve qu'il a aidé la personne qui a tué Claudia Silva, Janet Bowie et Gemma Martin.

— Et Lisa Woolf, ajouta sa femme depuis le seuil de la porte. Je viens de voir ça sur CNN.

Rob se tourna pour lui faire face. Son visage était déformé par l'amertume.

— Et Lisa Woolf, répéta-t-il. Tu as intérêt à me dire ce que tu sais. Et tout de suite.

Il secoua la tête.

— Je ne sais rien.

Rob bondit sur ses pieds.

— Tu mens ! Je sais que tu mens !

Il pointa vers lui un doigt tremblant.

— Jeudi, tu as viré cent mille dollars sur un compte à l'étranger. Et hier, quelqu'un est passé à ma banque pour vérifier le coffre de Rhett Porter.

Il se sentit pâlir, mais il redressa le menton.

— Et alors ?

— En partant, ce quelqu'un m'a dit : « Dis à Garth que je l'ai ». Qu'est-ce que ça signifie ?

— Tu as versé cent mille dollars sur un compte à l'étranger? s'exclama sa femme d'un air profondément choqué. Mais où as-tu pris cet argent ? Nous n'avons pas cent mille dollars !

— Il a pioché dans les économies pour les études des enfants, expliqua froidement Rob.

Sa femme en resta bouche ouverte.

— Tu es un salaud ! Dieu sait que j'en ai supporté sans rien dire... Mais ça... Tu voles tes propres enfants, maintenant ?

Il n'avait plus le choix.

— Il a menacé Kate, murmura-t-il.

— Qui, il ? fit Rob.

— Celui qui a tué toutes ces femmes. Il a menacé Kate et Rhett. J'ai payé pour que Kate reste en vie.

Il voulut avaler sa salive, mais sa bouche était trop sèche.

— S'il le fallait, je recommencerais, conclut-il d'une voix rauque.

— Certainement pas, rétorqua sa femme d'un ton aigre. Tu es complètement fou, Garth.

— Je ne suis pas fou, répondit posément Garth. Rhett est mort.

— Et tu penses que c'est cet homme qui l'a tué, dit Rob. Comme il a tué Sean.

— Je ne savais rien, pour Sean, dit-il. Je le jure. Il ne m'avait pas envoyé sa photo.

Rob se laissa tomber sur son fauteuil.

— Il t'a envoyé des photos, murmura-t-il.

— Oui. De Kate. Et de Rhett.

Il hésita.

— Entre autres...

Sa femme s'assit lentement sur le canapé.

— Il faut prévenir la police, dit-elle.

Il eut un rire amer.

— Certainement pas.

— Il pourrait s'en prendre à nos enfants. Tu y as pensé ?

— Je n'y avais pas pensé avant aujourd'hui. Mais maintenant, j'avoue que oui.

— Tu sais pourquoi il fait tout ça, intervint Rob. Et tu vas me le dire. Tout de suite.

Il secoua la tête.

— Non.

Rob le regarda droit dans les yeux.

— Et pourquoi pas ?

— Parce que j'ignore qui est ce type, et je ne voudrais pas qu'il s'en prenne à moi.

— Garth, que se passe-t-il ici ? murmura sa femme. Pourquoi est-ce que tu ne veux pas t'en remettre à la police ?

— Je ne te dirai rien. Crois-moi, il vaut mieux pour toi que tu ne saches rien.

— Tu t'es fourré dans un pétrin qui nous met en danger. Moi et tes enfants. Donc, ne me raconte pas que tu te tais pour me protéger! Dis-moi de quoi il s'agit, ou bien je vais tout de suite tout raconter à la police.

Elle ne plaisantait pas, de toute évidence.

— Tu te souviens de Jared O'Brien ? soupira-t-il.

— Il a disparu, répondit Rob d'une voix détachée.

— Oui, renchérit-elle. Je m'en souviens aussi. Tout le monde a pensé qu'il avait trop bu et qu'il avait eu un accident...

Elle pâlit.

— Comme Rhett... Seigneur, Garth... Mais qu'est-ce que tu as fait?

Il ne répondit pas. Il ne pouvait pas.

— Quoi que tu aies fait, on veut te le faire payer, intervint Rob. S'il ne s'agissait que de toi, je ne m'en mêlerais pas. Mais toute la famille est menacée, dirait-on. Nous savons tous que Sean n'était pas très futé. Ce type l'a utilisé pour t'envoyer un message. Rob se leva.

— Je trouve que ça suffit comme ça, Garth. Ce dernier leva les yeux vers son oncle.

— Qu'est-ce que tu comptes faire ?

— Je ne sais pas encore.

— Tu vas en parler à la police ? demanda sa femme en pleurant. Rob ricana.

— Pas à la police de cette ville, en tout cas ! Garth se leva en défiant son oncle du regard.

— A ta place, je ne dirais rien, déclara-t-il.

Les yeux de Rob n'étaient plus que deux minces fentes.

— Et pourquoi donc ?

— Je n'ai que quelques coups de fil à donner pour qu'on envoie un inspecteur examiner les registres de ta banque...

Rob devint tout rouge.

— Tu aurais le culot de me menacer ?

— J'ai le culot parce que je n'ai pas le choix, répondit-il calmement.

— C'est un cauchemar, murmura sa femme d'un ton horrifié. Il acquiesça.

— C'est vrai. Mais si tu es capable de te taire et de faire profil bas, quand on se réveillera, tout ira beaucoup mieux.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 9 h 15

 

La petite pièce équipée du miroir sans tain était calme et silencieuse. Elles s'étaient assises et attendaient l'arrivée du Dr McCrady. Le coude sur la table, la joue sur le poing, Alex regardait Hope colorier.

— Au moins, elle utilise autre chose que du rouge, maintenant, murmura-t-elle.

Meredith leva les yeux vers elle en souriant tristement.

-— Le noir et le bleu. Nous faisons des progrès.

— Pas assez. Il faudrait la bousculer un peu, Meredith.

— Alex...

— Tu ne les as pas vus sortir le cadavre de cette femme du fossé, protesta Alex d'une voix tremblante de colère. Moi si... Seigneur... Avec Sheila, ça fait cinq. Ça ne peut plus durer. Hope, j'ai quelque chose à te dire et je veux que tu m'écoutes.

Elle prit Hope par le menton et plongea son regard dans les prunelles grises de l'enfant.

— Hope, est-ce que tu as vu la personne qui a fait du mal à ta maman ? Je t'en prie, mon cœur... Il faut que tu nous le dises.

Hope voulut se détourner, mais Alex l'en empêcha.

— Hope, reprit-elle avec des accents de désespoir dans la voix. Sœur Anne m'a dit que tu étais une petite fille très intelligente et que tu parlais très bien. Tu dois faire l'effort de tout m'expliquer. Tu as compris que ta maman avait disparu. On la cherche, Hope, on ne sait pas où elle est.

Sa voix se brisa.

— Tu dois nous aider à la retrouver. Est-ce que tu as vu l'homme qui l'a emportée ?

Hope acquiesça lentement.

— Il faisait noir, murmura-t-elle d'une toute petite voix.

— Tu étais couchée ?

Hope fit signe que non, avec un regard plein de tristesse.

— Je m'étais levée en cachette.

— Pourquoi?

— Parce que j'avais entendu le monsieur.

— Celui qui a fait du mal à ta maman ?

— Il est parti et elle a pleuré.

— Il l'avait frappée?

— Il est parti et elle a pleuré. Et puis elle a joué.

— Avec des jouets ?

— Elle a joué de la flûte, répondit Hope dans un soupir.

Alex fronça les sourcils.

— Ta mère joue du cor. Un cor, c'est beaucoup plus grand qu'une flûte.

— De la flûte, répéta Hope d'un air buté.

Meredith posa une feuille blanche devant elle.

— Dessine-moi cette flûte, ma chérie.

Hope prit un crayon noir et traça un visage rond. Elle y ajouta des yeux, un nez, et un petit rectangle noir qui partait en diagonale, là où aurait dû se trouver la bouche, rectangle qu'elle coloria avec un crayon argenté.

Elle leva les yeux vers Alex.

— La flûte, dit-elle.

— Tu as raison, déclara Meredith, c'est bien une flûte. Bravo, Hope.

Alex serra Hope dans ses bras.

— Bravo, Hope, c'est un très beau dessin. Elle est où, cette flûte ?

Hope baissa les yeux.

— Ma maman, elle jouait de la flûte.

— Elle jouait l'air de ton papy. Et ensuite ?

— On a couru.

Le cœur d'Alex s'accéléra.

— Où avez-vous couru ?

— Dans les bois, murmura Hope.

Elle se recroquevilla sur elle-même et Alex la prit sur ses genoux pour la bercer.

— Tu étais avec maman dans les bois ?

Hope se mit à pleurer en poussant un long gémissement qui fendit le cœur d'Alex.

— Je suis là, Hope, murmura-t-elle. Je ne laisserai personne te faire de mal. Pourquoi avez-vous couru dans les bois ?

— Le méchant monsieur...

— Où vous êtes-vous cachées ?

— L'arbre.

— Dans un arbre ?

— Sous les feuilles.

Alex poussa un soupir.

— Maman t'a cachée sous les feuilles ?

— Maman..., murmura plaintivement Hope.

— Il a fait du mal à ta maman ? fit Alex. Le méchant monsieur a fait du mal à ta maman ?

— Elle a couru, répondit Hope en serrant frénétiquement le chemisier d'Alex. Il venait. Elle a couru. Il l'a attrapée et il l'a frappée, frappée...

Hope répéta le mot comme une rengaine, en se balançant. A présent qu'elle s'était mise à parler, elle paraissait ne plus pouvoir s'arrêter.

Incapable d'en entendre plus, Alex pressa la bouche de Hope contre son épaule. Les bras de Meredith vinrent l'entourer, et elles écoutèrent en silence les violents sanglots de l'enfant.

— Bailey a caché Hope pour la protéger, murmura enfin Alex. Je me demande combien de temps tu es restée cachée sous les feuilles, ma chérie...

Hope ne répondit pas et se laissa bercer tout en sanglotant. Puis elle se calma. Elle avait le front couvert de sueur et les joues ravagées de larmes, elle agrippait toujours le chemisier d'Alex qui était trempé, mais elle ne pleurait plus. Alex dénoua ses mains pour la serrer contre elle.

La porte s'ouvrit. Daniel et Mary McCrady entrèrent avec des mines sombres.

— Vous avez entendu ? demanda Alex.

Daniel acquiesça.

— J'étais de l'autre côté quand elle a dessiné la flûte, dit-il. J'ai tout de suite appelé Mary.

Mary caressa la tête de Hope.

— C'était sûrement très dur pour toi, Hope, mais je suis fière de toi. Et ta tante Alex aussi.

Hope enfouit son visage contre la poitrine d'Alex, qui referma sur elle des bras protecteurs.

— On peut peut-être la laisser tranquille pour le moment, suggéra-t-elle.

— En effet, répondit Mary. Gardez-la contre vous pendant un petit moment. Mais pas trop longtemps, d'accord ? Je pense qu'une séance avec le dessinateur pourrait donner quelque chose.

— Encore un peu, insista Alex.

Elle se tourna vers Daniel. Il la caressait littéralement du regard. Puis il posa sa grande main contre son dos, si tendrement qu'elle en eut le souffle coupé.

— C'était très bien, Hope, murmura-t-il doucement. Mais, chérie, je voudrais te poser encore une question. C'est important.

Hope acquiesça, le visage toujours enfoui dans la poitrine d'Alex.

— Où est passée la flûte de ta maman ?

— Elle est dans les feuilles, répondit Hope d'une voix étouffée.

— Très bien, ma chérie, dit Daniel. C'est tout ce que je voulais savoir. Je vais demander à Ed de fouiller le bois encore une fois. Je reviens dans un petit moment.

 

Atlanta, jeudi 1er février, 9 b 15

 

Daniel venait de raccrocher après avoir parlé à Ed, quand Leigh apparut sur le seuil de la porte.

— Daniel, tu as un visiteur. Michael Bowie, le frère de Janet. Il n'a pas l'air content.

— Où est Chase ? C'est lui le chargé de communication, dans cette affaire.

— Chase est en réunion avec le capitaine. Tu veux que je dise à Bowie que tu n'es pas là ?

Daniel secoua la tête.

— Non. Je vais lui parler.

Michael avait la mine ravagée d'un homme dont la sœur venait de se faire sauvagement assassiner. Il s'arrêta de faire le va-et-vient quand il vit apparaître Daniel derrière le comptoir.

— Daniel...

— Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Michael ?

— Me dire que tu as arrêté l'homme qui a tué ma sœur, par exemple.

Daniel se raidit.

— Malheureusement, je n'en suis pas là. Mais nous avons plusieurs pistes.

— Tu répètes toujours la même chose !

— Je suis désolé. Tu vois quelqu'un qui aurait pu la détester suffisamment pour la tuer ?

— Non ! s'exclama Michael. Janet pouvait se montrer prétentieuse et égoïste, et parfois franchement mauvaise... Mais personne ne la haïssait au point de la tuer. Avec Claudia et Gemma... Mais elles étaient des gamines. Elles ne méritaient pas ça...

— Je n'ai pas dit qu'elles le méritaient, protesta Daniel. Mais quelqu'un s'en est pris à Janet et à deux de ses amies.

Même si elles ne sont que de simples pions dans le jeu.

— Tout ce dont tu pourrais te souvenir me serait utile...

Michael poussa un soupir de frustration.

— Tu veux une liste de ses ennemis ? Ces trois-là étaient des enfants gâtées et elles déplaisaient à des tas de gens. Mais ça... Personne ne mérite un traitement pareil.

Michael souffrait terriblement, de toute évidence, et il ne supportait pas l'idée que sa sœur n'avait pas mérité de mourir. Mais il finirait par l’accepter. Daniel connaissait bien ce processus.

— Je ne peux pas te dire ce que tu voudrais entendre, Michael. Pas encore. Mais on le coincera, je te le promets.

Michael acquiesça.

— Tu me préviendras ?

— Dès que j'aurai du nouveau. Tu as ma parole.