34
En vrac
Contrairement à ce que prétendait le Grand Central du Texte, UltraWord ne fournit aucune nouvelle intrigue. Obsédé par son système d’exploitation révolutionnaire, l’ex-WordMaster Libris en était arrivé à mentir en permanence pour masquer ses failles. LIVRE V8.3 resta opérationnel pendant de longues années, même si un exemplaire UltraWord du Petit Prince est aujourd’hui visible au musée de la Jurifiction. Afin d’éviter un nouveau désastre, le Conseil des Genres prit la mesure qui s’imposait pour assurer l’inefficacité et l’innocuité du GCT : il nomma une commission à sa tête.
MILLON DE FLOSS
L’Après-UltraWord
Il faisait presque jour lorsque la cérémonie des Livres d’Or prit fin. Heathcliff était furieux qu’au milieu de tout ce branle-bas de combat, on ait oublié le dernier Prix de la soirée ; je le vis parler rageusement à son imaginateur personnel une heure après l’apparition du Grand Manitou. Il y aurait l’année prochaine, bien sûr, mais pour son record de soixante-dix-sept ans, c’était fichu, et il n’était pas content. Je me dis qu’il risquait de le faire payer à Catherine et à Linton à son retour à la maison, et c’est exactement ce qui se produisit.
Nul n’avait été plus surpris que moi par l’arrivée du Grand Manitou, après que j’eus tiré la poignée d’alarme. Pour les incroyants, ce fut un sacré choc, et pour les fidèles, pareillement. Elle avait si longtemps été une simple figure de rhétorique qu’il était quelque peu déroutant de la voir en chair et en os. Moi, je lui trouvai l’air d’une femme plutôt ordinaire, âgée d’environ trente-cinq ans, mais Humpty Dumpty me confia plus tard qu’il avait une silhouette en forme d’œuf. En tout cas, la statue de marbre qui trône maintenant dans le hall du Conseil des Genres représente le Grand Manitou tel que l’avait vu Mr. Price, le tailleur de pierre : avec un tablier de cuir, un maillet et un burin.
À son arrivée, le Grand Manitou comprit la situation au premier coup d’œil. Elle figea tout le texte à l’intérieur de la salle, verrouilla toutes les portes et décréta qu’un vote devait avoir lieu séance tenante. Elle convoqua le président du Conseil des Genres, et tout ce monde vota à l’unanimité contre UltraWord. Elle m’adressa la parole à trois reprises : tout d’abord, pour me dire que j’avais l’esprit et la lettre, ensuite pour me proposer le poste d’Homme à la Cloche, et finalement pour me demander si les boules à facettes dans les boîtes de nuit du Monde Extérieur étaient motorisées ou si c’était la lumière qui les faisait tourner. Je répondis « Merci », « Oui » et « Je ne sais pas », dans cet ordre précis.
La cérémonie achevée, je traversai lentement le Puits des Histoires Perdues qui s’éveillait tout juste et, parvenue à l’étagère qui contenait Les Hauts de Caversham, pénétrai dans le roman, épuisée mais heureuse. Le boulot d’Homme à la Cloche était prenant, mais d’un point de vue purement administratif. Je n’aurais plus besoin de me promener de livre en livre… l’idéal pour permettre à mes chevilles de gonfler en paix et organiser mon retour dans le Monde Extérieur une fois que le bébé Next et sa mère seraient suffisamment requinqués. Je poussai la porte du Sunderland et sentis le vieil hydravion tanguer légèrement sous mes pieds. Au début, ça me perturbait, mais maintenant je n’aurais échangé cette sensation-là contre rien au monde. Des vaguelettes clapotaient contre la coque, et quelque part au loin, une chouette hululait en regagnant son perchoir. Plus que jamais, j’eus l’impression d’être chez moi. Je me débarrassai de mes chaussures et me laissai tomber dans le canapé à côté de mamie, endormie sur la chaussette qu’elle était en train de tricoter, et qui mesurait bien trois mètres de long car, disait-elle, il fallait qu’elle « trouve le courage de contourner le talon ».
Je fermai les yeux et sombrai dans un sommeil profond, sans craindre qu’Aornis revienne me harceler. Je ne me réveillai qu’à dix heures… et encore parce que Pickwick me tirait par l’ourlet de ma robe.
— Pas maintenant, Pickers, marmonnai-je, ensommeillée.
Me retournant, je faillis m’empaler sur une aiguille à tricoter. Mais elle s’obstina jusqu’à ce que je me redresse, me frotte les yeux et m’étire bruyamment. Comme elle ne me lâchait toujours pas, je la suivis en haut, dans ma chambre. Là, sur le lit parmi les débris d’une coquille d’œuf, il y avait ce que je peux décrire seulement comme une boule de duvet avec deux yeux et un bec.
— Plock-plock, dit Pickwick.
— Tu as raison, acquiesçai-je, elle est très belle. Félicitations.
Le petit dodo cilla, ouvrit grand le bec et lança un strident :
— Plick !
Pickwick sursauta et me regarda anxieusement.
— Une ado rebelle, déjà ?
Pickwick poussa l’oisillon du bec, et il gloussa, indigné, avant de se poser.
— Tu ne vas pas la nourrir en régurgitant comme ces oiseaux marins dégoûtants, hein ?
En bas, la porte d’entrée s’ouvrit à la volée.
— Thursday ! hurla Randolph. Vous êtes là ?
— J’arrive !
Je laissai Pickwick avec sa progéniture et redescendis pour tomber sur un Randolph agité qui arpentait la pièce comme un lion en cage.
— Que se passe-t-il ?
— C’est Lola.
— Encore un soupirant qui te déplaît ? Franchement, Randolph, il faut que tu apprennes à gérer ta jalousie…
— Mais non, fit-il rapidement, il ne s’agit pas de ça. En avant, les filles n’a pas trouvé d’éditeur, et l’auteur a brûlé le manuscrit dans un accès de rage éthylique C’est pour ça qu’elle n’était pas à la cérémonie hier soir.
Je me mordis la lèvre. Quand un livre était détruit dans le Monde Extérieur, les personnages et les situations partaient au recyclage et…
— Oui, dit Randolph, lisant dans mes pensées. Lola va être vendue aux enchères !
Je me changeai à la hâte, et nous fonçâmes à la salle des ventes où les transactions allaient bon train. La plupart des scènes descriptives avaient déjà trouvé preneur ; les personnages secondaires avaient été vendus en un seul lot ; et on avait liquidé les voitures, les meubles et pratiquement toute la garde-robe. Je me frayai un passage parmi la foule et aperçus Lola, assise, la mine défaite, sur sa valise.
— Lola ! dit Randolph en la serrant dans ses bras. J’ai amené Thursday pour qu’elle s’occupe de toi.
Elle bondit sur ses pieds et me sourit… mais ce fut un pâle sourire, et il en disait long sur son désespoir.
— Allez, viens, déclarai-je, m’emparant de sa main. On s’en va.
— Pas si vite ! intervint un homme de haute taille, vêtu d’un costume impeccablement coupé. On n’enlève pas une marchandise tant qu’on ne l’a pas payée.
— Elle est avec moi.
Plusieurs videurs baraqués se matérialisèrent autour de nous.
— Certainement pas. Elle, c’est le lot quatre-vingt-dix-sept. Mais vous pouvez faire une offre, si ça vous intéresse.
— Je suis Thursday Next, le futur Homme à la Cloche, et Lola est avec moi.
— Je sais qui vous êtes et vous avez mon entière considération, mais les affaires sont les affaires. Je n’ai rien fait de mal. Vous pourrez partir avec la Générique dans dix minutes… à condition d’avoir remporté les enchères.
Je le foudroyai du regard.
— Je vais me faire un plaisir de fermer ce commerce infâme !
— Ah oui ? rétorqua l’homme. J’en tremble d’avance. Alors vous faites une offre ou bien je retire ce lot pour le mettre en adjudication ?
— Elle n’est pas un lot, éclata Randolph. Elle s’appelle Lola… et je l’aime !
— Vous me fendez le cœur ! Donnez-moi un prix ou déguerpissez, à vous de choisir.
Randolph lui lança son poing au menton, mais l’un des videurs l’empoigna et l’immobilisa sans effort.
— Surveillez votre Générique ou je vous ferai jeter dehors tous les deux ! Compris ?
Randolph hocha la tête, et on le relâcha. Nous restâmes au premier rang, à regarder Lola qui pleurait silencieusement dans son mouchoir.
— Messieurs ! Lot quatre-vingt-dix-sept. Jolie Générique B-4, numéro de code TSI-1404912-C. Beaucoup de charme. Une jeune personne aussi avenante et bien carrossée, c’est une occasion plutôt rare dans le métier. Son appétit insatiable du sexe, son côté légèrement ahuri et sa désarmante candeur alliés à une énergie inépuisable en font un produit idéal pour un livre « coquin ». J’attends vos offres.
Ça se présentait mal. Très mal. Je me tournai vers Randolph.
— Tu as combien sur toi ?
— Juste un billet de dix.
L’enchère était déjà montée à mille. Je n’avais pas le dixième de cette somme, ni ici ni chez moi… et rien à vendre non plus pour réunir l’argent nécessaire. Plus les offres se succédaient, plus Lola sombrait dans la dépression. Vu le montant, elle était bonne pour une série entière, sans parler des droits audiovisuels. Je réprimai un frisson.
— Six mille, là-bas ! annonça le marchand pendant que deux revendeurs connus poussaient les enchères à tour de rôle. Qui dit mieux ?
— Sept mille !
— Huit !
— Neuf !
— Je ne peux pas voir ça, dit Randolph, en larmes.
Lola le suivit des yeux tandis qu’il gagnait la sortie en jouant des coudes dans la foule.
— Qui dit mieux ? demanda le marchand. Neuf mille, là-bas… une fois… deux fois…
— J’OFFRE UNE IDÉE ORIGINALE ! criai-je, fouillant dans mon sac à la recherche de la petite pépite d’originalité offerte par Miss Havisham.
Dans un silence de mort, je brandis l’éclat luminescent et le posai d’un geste théâtral sur la table.
— Une pépite d’originalité pour une pétasse pareille ? siffla quelqu’un. Le futur Homme à la Cloche a une case en moins.
— C’est parce que je tiens à Lola, ripostai-je d’un air sombre.
Miss Havisham m’avait recommandé d’utiliser la pépite à bon escient… je me dis que c’était le cas.
— C’est assez ?
— C’est assez, répondit le marchand, examinant la pépite avec concupiscence à travers une loupe. Le lot en question est retiré de la vente. Miss Next, vous êtes l’heureuse propriétaire d’une Générique.
Lola faillit mouiller sa culotte, la pauvre, et se cramponna à moi pendant les cinq minutes qu’il fallut pour remplir les papiers.
Nous trouvâmes Randolph assis sur une bitte d’amarrage, le regard éteint, perdu dans la contemplation de la Mer de Texte. Se penchant, Lola murmura quelque chose à son oreille. Il bondit et l’étreignit avec un cri de joie.
— Oui, dit-il, oui, je le pense vraiment ! Du fond de mon cœur !
— Venez, les tourtereaux, leur lançai-je. Il est temps de quitter ce marché aux bestiaux.
Nous rentrâmes dans Les Hauts de Caversham ; main dans la main, Randolph et Lola parlaient d’ouvrir un foyer d’accueil pour les Génériques victimes d’une mauvaise passe et réfléchissaient au moyen de récolter des fonds. Ni l’un ni l’autre n’avaient de quoi financer ce projet, mais en les écoutant, j’eus une idée.
La semaine suivante, peu après avoir été nommée Homme à la Cloche, je soumis ma proposition au Conseil des Genres : racheter Les Hauts de Caversham pour en faire un lieu de repos réservé aux personnages désireux de marquer une pause dans leurs activités quelquefois pénibles ou fastidieuses. Une sorte de village de vacances textuel, les animateurs en moins. À ma grande satisfaction, le Conseil accepta car cette mesure avait l’avantage de solutionner en prime le problème des comptines. Jack Spratt jubilait ; les changements drastiques qu’il fallait opérer pour assurer l’accueil de visiteurs n’avaient pas l’air de l’effrayer.
— L’histoire de la drogue, c’est fini, lui dis-je pendant que nous déjeunions ensemble quelques jours plus tard.
— Que diable ! s’exclama-t-il. Je ne l’aimais pas beaucoup, de toute façon. Est-ce qu’on a un boxeur de remplacement ?
— L’histoire de la boxe, c’est fini aussi.
— Ah… Et le coup du blanchiment d’argent, quand je découvre que le maire prenait des pots-de-vin ? Ça reste, hein ?
— Pas tel quel, répondis-je lentement.
— On ne le garde pas non plus ? Est-ce qu’on a encore un meurtre, au moins ?
— Ça, oui.
Je lui tendis le nouveau synopsis sur lequel j’avais trimé la veille avec l’aide d’un imaginateur free-lance.
— Ah ! fit-il en le parcourant avidement. C’est Pâques à Reading… sale temps pour les œufs… et Humpty Dumpty est retrouvé fracassé au pied d’un mur dans un quartier malfamé de la ville…
Il tourna quelques pages.
— Et que deviennent le Dr Singh, Madeleine, les Agents Sans Nom 1 et 2 et tous les autres ?
— Ils sont toujours là. On a dû redistribuer les rôles, mais ça devrait marcher. La seule qui refuse de bouger, c’est Agatha Diesel… Je crains fort qu’elle ne vous donne du fil à retordre.
— Je m’occupe d’elle, répliqua Jack en lisant la dernière page pour savoir comment tout cela se terminait. Ça m’a l’air bien. Et les comptines, ils en disent quoi ?
— Je les vois tout de suite après.
Laissant le synopsis à Jack, je me transportai à Norland Park pour annoncer la nouvelle à Humpty Dumpty qui campait toujours avec son piquet de grève aux portes de la maison ; d’autres personnages de livres pour enfants s’étaient joints à eux.
— Tiens ! fit Humpty en me voyant. L’Homme à la Cloche. Les trois sorcières ne se sont pas trompées, tout compte fait.
— Elles se trompent rarement, répondis-je. J’ai une proposition à vous faire.
Les yeux de Humpty lui sortirent presque de la tête quand je lui eus exposé mon projet.
— Un centre de repos ?
— En quelque sorte. J’aurai besoin de vous pour coordonner tous les personnages qui risquent d’être largués dans un récit après avoir pratiqué les rimes pendant si longtemps ; par conséquent, vous serez mort dès le début de l’histoire.
— Vous n’allez pas me faire le coup du… mur ?
— J’ai bien peur que si. Qu’en dites-vous ?
— Ma foi, observa Humpty qui lisait le synopsis en souriant. Je soumettrai l’idée à mes camarades, mais je peux d’ores et déjà avancer sans craindre de me tromper qu’il n’y aura pas vraiment matière à discussion. Dans l’attente du scrutin, considérez donc que c’est une affaire qui marche.
Il fallut presque un an au Conseil des Genres pour démonter les moteurs UltraWord installés au Grand Central du Texte. D’autres arrestations suivirent mais, malheureusement, pas dans le Monde Extérieur. Vernham Deane fut relaxé ; lui et Mimi se virent décerner l’Étoile d’Or de Reading et bénéficièrent par ailleurs du réajustement narratif qu’ils attendaient depuis tout ce temps. Ils se marièrent et – fait sans précédent pour un méchant dans un roman de Farquitt – vécurent heureux, ce qui fit chuter sévèrement les ventes du Seigneur des Hautes-Bourbes. Harris Tweed, Xavier Libris et vingt-quatre autres employés du Grand Central du Texte furent jugés et reconnus coupables de « crimes contre le Monde des Livres ». Condamné à l’expulsion à perpétuité, Harris Tweed retourna à Swindon. Heep, Orlick et Legree furent renvoyés dans leurs livres, et les autres furent réduits en texte.
C’était le premier jour de l’afflux des réfugiés des comptines, et Lola et moi étions assises sur un banc de jardin dans Les Hauts de Caversham. Nous regardions Humpty Dumpty accueillir la longue file des arrivants pendant que Randolph distribuait les rôles. Tout le monde était ravi de la nouvelle organisation… mais moi, j’avais le cœur lourd. Landen me manquait, et j’y repensais chaque fois que j’essayais – en vain – de boutonner mon vieux pantalon par-dessus ma taille qui s’élargissait à vue d’œil.
— À quoi pensez-vous ?
— À Landen.
— Oh, fit Lola, posant sur moi ses grands yeux marron. Vous le retrouverez, j’en suis sûre… il ne faut pas vous décourager !
Je lui tapotai la main et la remerciai de ses mots gentils.
— Moi, je ne vous ai jamais remerciée de tout ce que vous avez fait, hasarda-t-elle. Randolph m’a manqué terriblement. Si seulement il m’avait avoué ses sentiments, je serais restée dans Les Hauts ou j’aurais recherché une place pour deux, même dans la catégorie C.
— Les hommes sont tous pareils. Mais je suis contente de vous voir heureux ensemble.
— J’aurais tellement aimé être un personnage principal, dit-elle, mélancolique. En avant, les filles était un bon rôle, mais dans un livre merdique… Croyez-vous qu’un jour je serai à nouveau l’héroïne ?
— Écoute, Lola, certains diront que le héros d’un récit, c’est celui qui évolue le plus. Si on prend le moment où l’on s’est rencontrés au tout début de cette histoire et celui de maintenant, tout à la fin, les véritables héros, c’est Randolph et toi, sans l’ombre d’un doute.
— C’est vrai, ça.
Elle sourit, et nous nous tûmes brièvement.
— Thursday ?
— Oui ?
— Mais alors, qui a tué Godot ?