8

Mathieu avait fini par accepter d’aller chercher les enfants à la sortie de l’école, le samedi à midi. Il devait les emmener déjeuner et passer l’après-midi avec eux. Avant de partir en classe ce matin-là, Camille avait obtenu que sa mère lui fasse des nattes et l’autorise à mettre ses chaussures vernies avec son nouveau jean rouge. Jérémie, moins surexcité que sa sœur à l’idée de voir leur père, ne s’était donné aucun mal.

Valérie brûlait d’impatience en attendant le lundi suivant, qui serait enfin sa première journée à Saint-Lazare. Elle avait eu un entretien très chaleureux avec son directeur, et elle avait signé un contrat sur-le-champ. Ensuite, il l’avait emmenée visiter le service de cardio et l’avait présentée à tout le monde. Elle avait passé deux heures avec le chef de service, un homme calme et compétent qui semblait ravi de passer le relais à une jeune femme. Il avait promis de lui faciliter les choses et de la laisser se familiariser sans la brusquer. De son côté, elle s’était engagée à suivre un maximum de conférences à l’université afin d’actualiser ses connaissances. La clinique était grande, bien tenue, le personnel semblait sérieux et le plateau technique était impressionnant.

Pour occuper son week-end, elle décida de faire d’abord quelques courses. Elle aurait pu aller à Mont-Saint-Aignan prendre des vêtements dans sa garde-robe mais elle répugnait encore à se retrouver dans cette maison. Plus tard, il faudrait bien se résoudre à trier, emballer, partager, et cette perspective n’avait rien de réjouissant. Le seul moyen pour ne pas souffrir était de rester résolument tournée vers son avenir. Avec ses nouvelles fonctions, à Saint-Lazare, il lui fallait donc de nouvelles tenues. Elle acheta deux jupes, un pantalon de velours noir, une veste, des chemisiers et un cachemire à col roulé. En passant devant un magasin de cadeaux, elle fut séduite par une paire de chandeliers dont elle n’avait aucun besoin mais qui constitueraient un premier élément personnel de décoration dans son appartement. Elle entra dans la boutique et les acheta sans même demander leur prix. La vendeuse lui offrit de choisir quatre bougies et elle opta pour une cire vert sapin.

— Vous préparez déjà Noël ? s’enquit une voix familière derrière elle.

Appuyé au comptoir, Ludovic la regardait en souriant. Il tenait un petit bronze à la main.

— Ils ont de très belles choses, ici, ajouta-t-il avec enthousiasme.

Elle l’avait appelé la veille pour lui annoncer qu’elle avait obtenu un poste intéressant et il l’avait félicitée chaleureusement. Ensuite, il s’était demandé, tout au long de la journée, comment il pourrait faire pour la rencontrer. Il avait décidé de passer la matinée du samedi à traîner dans le centre-ville. Entre l’école, le magasin d’Augustin et l’immeuble de Valérie, il finirait bien par la rencontrer. Il avait erré deux bonnes heures en vain et, ironie du sort, c’était elle qui l’avait trouvé dans ce magasin où il s’était réfugié, fatigué d’arpenter les rues en guettant toutes les silhouettes.

Pendant qu’elle tendait son chèque à la caissière, il remarqua les nombreux paquets qu’elle avait posés à ses pieds.

— C’est à vous, tout ça ? demanda-t-il d’un air réjoui. Eh bien, je vais vous aider à les porter !

Ravi d’avoir trouvé un prétexte pour rester un peu avec elle, il se hâta de régler le bronze qu’il tenait toujours à la main.

— Ne croyez pas que je passe mon temps à acheter des fringues, dit tranquillement Valérie pendant qu’il s’emparait des sacs.

— Je ne crois rien ! Je suppose que vous fêtez votre nouvelle vie ?

— Exactement.

Une fois dehors, ils longèrent la cathédrale avant de s’engager dans la rue des Carmes. Il faisait froid et ils marchaient vite. Ludovic bavardait de façon insouciante tout en se demandant avec angoisse de quelle manière il allait pouvoir prolonger cette rencontre. Ils arrivèrent trop rapidement chez Valérie et, devant la porte cochère, il lui rendit ses paquets.

— Êtes-vous libre pour déjeuner ?

Il n’avait rien trouvé de mieux à dire et il fut soulagé qu’elle se mette à rire.

— Encore ? Mais vous ne pensez qu’à manger ! Non, écoutez, je…

Elle s’interrompit, hésitante. Après tout, elle n’avait rien à faire et les enfants ne rentreraient pas avant la fin de l’après-midi.

— D’accord, accepta-t-elle simplement.

— Merveilleux ! Je vais chercher ma voiture et je vous prends ici dans dix minutes, d’accord ? Avec ce temps de Toussaint, je connais une petite auberge en dehors de la ville où ils auront fait du feu dans la cheminée, ça vous tente ?

— Pourquoi pas ? À tout de suite…

Il fouillait ses poches à la recherche de ses clefs lorsqu’elle le rappela :

— Ludovic ! Est-ce que vous verriez un inconvénient à ce que mon chien nous accompagne ? Il est très sage.

— Évidemment ! Va pour le chien et, si vous avez un chat, n’hésitez pas, répondit-il en plaisantant.

Elle s’engouffra sous le porche et grimpa jusqu’à son appartement. Elle jeta ses paquets sur son lit, en vrac, avant de filer vers la salle de bains. Elle se donna un coup de brosse, fit une retouche de mascara et, après une brève hésitation, elle mit aussi une goutte de parfum sur ses poignets. Ensuite, elle alla troquer son blouson en jean pour un caban et ses boots pour des mocassins.

— Toi, tu viens avec nous, dit-elle à Atome qui l’observait, plein d’espoir.

Au moment de refermer la porte, elle se demanda pourquoi elle avait eu ce réflexe de coquetterie. Il n’entrait pas dans ses intentions de séduire son avocat.

« C’est déjà fait, ma vieille ! Pourquoi crois-tu que ce type passe son temps à t’inviter ? Tu lui plais et ça t’amuse… »

Une main sur la rampe, elle s’arrêta à mi-étage. Depuis dix ans, il n’y avait eu que Mathieu. Les mains d’un seul homme, sa chaleur, son odeur, l’habitude… Plus lentement, cette fois, elle acheva de descendre les marches. Mathieu ne lui manquait pas, ni le jour ni la nuit. Et elle se réjouissait à l’idée de passer deux heures avec Ludovic. Elle n’avait aucune raison de se sentir coupable. Au contraire, il était vraiment temps pour elle de se décider à vivre. Mais, comme son mari lui avait menti pendant des années, elle se jura de ne pas se laisser aller tête baissée dans le premier piège venu.

Ludovic l’attendait debout à côté de sa Honda, un coupé rouge métallisé avec un intérieur en cuir beige qui sentait le tabac.

— Une vraie voiture de play-boy ! plaisanta Valérie en s’installant.

— Pas du tout ! Un petit reliquat d’une passion de jeunesse… J’étais fou d’automobiles à vingt ans et j’avais trafiqué une vieille bagnole que je prenais pour une Ferrari ! J’ai dû attendre un certain temps avant de m’offrir quelque chose de bien.

— Et c’était quoi ?

— Une M. G. d’occasion dont le moteur a grillé au bout de cinq cents kilomètres ! Je venais juste de me marier et ma femme n’appréciait pas du tout ce genre de fantaisie.

Elle lui jeta un rapide regard tandis qu’il essayait de se dégager de la circulation assez dense du centre-ville. Elle trouva qu’il avait un beau profil énergique, à peine adouci par ses cheveux blonds. Il portait bien ses quarante ans, ni plus ni moins.

— Vous pourriez être un marin, dit-elle soudain.

— Moi ? Je fais vieux loup de mer ? C’est parce que je suis breton ? Ou alors, c’est mon pull ?

Elle se mit à rire et s’enfonça dans le siège moelleux. Atome s’était sagement couché à l’arrière, occupant le peu d’espace qu’offrait le coupé.

— Où allons-nous ?

— C’est une surprise ! J’espère que vous ne connaissez pas cet endroit.

À la sortie de Rouen, il avait pris la direction de Dieppe mais, dix minutes plus tard, il quitta la nationale et s’engagea sur une petite route. Il conduisait vite, avec beaucoup de souplesse et de sûreté. Le vent s’était levé et des feuilles tourbillonnaient un peu partout sur le bitume devant eux. Valérie se demanda à quand remontait sa dernière escapade en compagnie d’un homme. Avant Mathieu, de toute façon. Et les quelques aventures qu’elle avait connues à cette époque-là ne lui avaient pas laissé de souvenirs marquants.

« Ou bien j’ai tout oublié, exprès, ou bien je suis une oie blanche… »

Elle se souvint que Laurence l’avait traitée de bourgeoise.

— Vous pensez à quelque chose de désagréable, constata Ludovic.

Il venait de prendre un chemin de terre et freinait devant la façade d’une vieille auberge. Il voulut contourner la voiture pour lui ouvrir la portière mais elle était déjà descendue et basculait le siège pour libérer Atome.

— Allons nous promener d’abord, il se dégourdira les pattes, proposa-t-il.

Un petit bois s’étendait derrière le restaurant. Ludovic dut résister à l’envie de prendre Valérie par la main. Il se contenta de marcher à ses côtés en silence. Le sentier, étroit, les obligeait à rester tout près l’un de l’autre, épaule contre épaule.

— Vous portez le N° 5… Je me trompe ?

— Non, c’est bien ça. Je suis fidèle à Chanel depuis des années. Mais j’en ai peut-être trop mis ?

— Pas du tout ! Au contraire…

Atome gambadait autour d’eux, la truffe au ras du sol.

— J’aime les chiens mais je ne veux pas en laisser un tout seul du matin au soir. Je rentre tard, ma fille aussi… C’est dommage, ma maison est faite pour les animaux.

— Vous habitez à la campagne ?

— Pas très loin d’ici. Du côté de Clères, dans un coin perdu. Si vous voulez, je vous ferai visiter après déjeuner.

Il n’avait pas prévu cette invitation et il la regretta aussitôt. Valérie s’était arrêtée, sourcils froncés. Comme elle semblait chercher ses mots, il se hâta de la devancer.

— C’est une proposition honnête et sans arrière-pensée, ne vous croyez pas obligée de refuser.

Un peu déroutée par son humour, elle finit par lui sourire. Il lui effleura le coude, pour faire demi-tour, et ils regagnèrent le restaurant. Ludovic n’avait pas menti, un feu brûlait dans la cheminée près de laquelle ils s’installèrent. Le cuisinier, un gros bonhomme jovial, vint aussitôt s’enquérir de leurs désirs. Il proposa du canard, avec une fricassée de pleurotes, et une truite au bleu pour commencer. Valérie avait faim, elle accepta tout et demanda un kir en attendant.

— Vous passez votre vie au restaurant ? dit-elle gaiement.

— À peu près, oui. Comme beaucoup de célibataires, j’imagine. Et en plus, j’aime ça ! D’ailleurs, je ne vaux pas grand-chose devant des fourneaux, et ma fille encore moins.

Loin de Rouen, de l’atmosphère rassurante de la ville autour d’eux, ils se sentaient vaguement gênés. Ce déjeuner ne pouvait pas passer pour un entretien professionnel. Autour d’eux, il n’y avait que des couples qui mangeaient là en amoureux. Ludovic comprit qu’il devait mettre Valérie à l’aise et il l’interrogea longuement sur son poste à Saint-Lazare. Elle lui raconta ce qu’elle attendait de ce nouveau travail, évoqua ses possibilités d’avenir puis souligna l’effort qu’il lui faudrait accomplir pour être à la hauteur de ses nouvelles fonctions. Elle y mettait tellement d’enthousiasme qu’il fut attendri. Il ne s’était pas trompé, son apparence de jolie femme dissimulait une volonté de fer. Elle arriverait à ses fins, quelles que soient les difficultés à surmonter. Sa liberté retrouvée semblait lui donner des ailes.

— En quelque sorte, conclut-il, je vous aide à tuer le temps d’ici à lundi matin ?

Il voulait plaisanter mais elle approuva, l’air grave.

— Vous savez comme on devient impatient lorsqu’on touche au but ? Eh bien, pour moi, c’est exactement ça. J’ai l’impression de sortir d’un long sommeil. Mathieu n’est pas responsable de tout. Je me suis trompée sur moi…

C’était la première fois de la journée qu’elle prononçait son nom.

— Et, à propos de mon mari, où en êtes-vous ?

— Je fais mon possible pour accélérer les choses, répondit-il avec une absolue sincérité. Si ça ne tenait qu’à moi, vous seriez déjà divorcée. Est-ce que…

Il dut avaler sa salive avant de reprendre, tant l’idée lui déplaisait.

— Est-ce que vous l’avez rencontré ces jours-ci ?

— Il est passé voir les enfants l’autre soir mais il était très tard. Nous avons essayé de discuter, seulement… Oh, il est comme ça, il veut toujours terminer les conversations de la même manière…

Avec un sourire contraint, Ludovic fit signe qu’il comprenait.

— Bref, nous n’avons rien décidé, rien prévu, et je l’ai mis dehors. Je crois qu’il considère encore cette séparation comme provisoire. Aujourd’hui, il s’est décidé à prendre un peu Camille et Jérémie avec lui. Mais…

Elle n’acheva pas, comme si elle ne souhaitait pas attaquer Mathieu sur ce terrain-là. C’était un père lointain, distrait, peu communicatif. Ce qui avait constitué pour elle une déception supplémentaire. Ludovic voulut qu’elle précise sa pensée et elle le fit à contrecœur.

— Les hommes ont toujours cette formidable excuse du travail. Ils sont débordés, ils sont fatigués, ils ne sont pas disponibles. Mathieu n’avait jamais de temps pour eux. J’espère qu’il en trouvera un peu maintenant.

Il y avait un reste de tendresse dans sa voix, mais aussi une bonne dose d’amertume. Elle se pencha brusquement au-dessus de la table et déclara :

— J’aimerais qu’il y ait des compteurs pour tout ! Qu’on puisse totaliser les gestes et les heures. J’ai refait le lit conjugal environ trois mille fois, j’ai monté des milliers de marches pour aller vérifier le sommeil de nos enfants, j’ai rempli et vidé des centaines de machines avec le linge et la vaisselle sales de tout le monde, j’ai balayé des kilos de miettes que je n’avais pas semées moi-même, j’ai dû plier une montagne de chaussettes qui ne m’appartenaient pas… Femme au foyer, c’est vraiment une vocation à la con !

Éberlué, il la dévisagea avant d’éclater de rire.

— Vous êtes en pleine révolte ! C’est très bien, continuez comme ça. Mais vous dites « les hommes » en nous fourrant tous dans le même sac, or il n’y a pas que des pachas.

— Vous êtes sûr ? Pourtant il vous suffit d’une mère, d’une femme, d’une fille, même d’une copine pour accaparer le beau rôle et la transformer en cendrillon. Vous ne changez jamais les draps, vous ne récurez jamais les casseroles ni la baignoire, vous trouvez normal qu’il y ait du dentifrice dans le tube…

— Qui, moi ?

Elle se radoucit, secoua la tête et finit par s’excuser.

— Je suis désolée. Une fois que ça déborde, c’est difficile à endiguer…

— J’espère que vous allez faire beaucoup de cardio et très peu de ménage à partir de lundi, dit-il d’une voix amicale, conciliante. D’ici là, si nous allions prendre le café chez moi ? Je vous promets de ne pas vous faire laver les tasses !

Tandis qu’elle se levait et disparaissait vers les toilettes, il demanda l’addition. Il dut signer son chèque d’une main et tenir Atome de l’autre.

— Elle revient, souffla-t-il au chien. Je suis beaucoup plus impatient que toi, mon vieux…

Lorsqu’elle le rejoignit, il prit le temps de la détailler des pieds à la tête. Il décida qu’il aimait tout en bloc, de la démarche aux petites mèches blondes, du sourire aux mains fines, de la silhouette mince aux longues jambes. Avec une préférence pour les yeux verts, si incroyablement verts.

— Voulez-vous conduire ? proposa-t-il devant le coupé.

Elle refusa en riant, persuadée qu’il faisait allusion aux tirades plutôt féministes qu’elle lui avait infligées. Ils ne mirent que quelques minutes pour atteindre la propriété de Ludovic. La Twingo d’Axelle était garée près du portail.

— Quelle drôle de maison… murmura Valérie en contemplant la façade de pierre.

Il lui ouvrit la porte et s’effaça pour la laisser entrer dans la grande salle. Elle fit trois pas avant de s’arrêter, hésitante.

— C’est… c’est très… Très séduisant !

Conquise d’emblée, elle se félicita de l’avoir suivi jusque-là. Il habitait exactement le genre d’endroit dont elle avait toujours rêvé sans se l’avouer.

— Bien sûr, c’est un peu en désordre, dit-il en ramassant un coussin. Asseyez-vous où vous pourrez, je vais faire du café.

— Non, je vous suis, je veux voir le reste !

Ravie, elle l’accompagna jusqu’à la cuisine. Chaque fois qu’elle posait son regard sur un objet, elle se disait qu’elle aurait pu le choisir.

— Depuis combien de temps vivez-vous ici ?

— Sept ou huit ans, je ne sais plus. Mais c’est pour la vie, entre cette maison et moi. Je l’adore, même si elle n’est vraiment pas fonctionnelle ! Attention à la marche.

Il mit de l’eau à bouillir tandis qu’elle furetait partout en poussant des exclamations. Elle n’avait jamais vu un endroit pareil. C’était un merveilleux fouillis de meubles patinés et d’ustensiles en cuivre impossibles à identifier. Il y avait une collection de gravures naïves et des porte-flambeaux accrochés sur les murs de pierres apparentes. Devant les vitraux, elle resta bouche bée.

— Ça devait être une ancienne chapelle, dit-il en désignant la voûte. C’est un peu païen d’y avoir installé la cuisine !

Elle allait répondre lorsque la porte s’ouvrit brusquement.

— Tu es rentré ?

Axelle s’adressait à son père, avec un air buté, sans paraître remarquer la présence de Valérie.

— Je vous présente ma fille, Axelle. Le docteur Valérie Prieur…

La jeune fille se tourna vers elle et lui jeta un long regard scrutateur.

— Enchantée ! lança-t-elle d’un ton rogue. Tu es malade ? Bon, je suis en haut avec des copains… Je ne te dérange pas plus longtemps…

Elle attendit une réponse qui ne vint pas et sortit en haussant ostensiblement les épaules. Ludovic se tourna vers Valérie, un peu embarrassé.

— Elle se comporte toujours de manière très possessive avec moi ! J’espère que ça ne durera pas…

Il prit le plateau sur lequel il avait disposé des tasses et la cafetière. Passant devant Valérie, il ajouta :

— Elle est désagréable avec vous parce qu’elle pense que je suis amoureux de vous. Elle a raison, d’ailleurs…

Suffoquée, Valérie mit deux secondes à réagir. Elle le rattrapa dans la grande salle et vint se planter devant lui.

— Qu’est-ce que vous avez dit, à l’instant ? Vous ne croyez pas que vous… que vous envoyez le bouchon un peu loin ?

Elle n’était ni déçue ni en colère mais elle aurait préféré qu’il se taise.

— Écoutez, expliqua-t-il d’une voix douce, c’est la vérité. Alors, comme vous êtes une grande fille, vous allez finir par vous en apercevoir toute seule. Autant prendre les devants, j’aurai l’air moins ridicule. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une injure. Et ça ne signifie pas non plus que je vais vous importuner. Encore moins vous sauter dessus ! Je n’y ferai plus allusion, c’est promis.

Reprenant sa respiration, il lui adressa un vrai sourire de gamin.

— Asseyez-vous quand même, ajouta-t-il en lui versant du café. Sucre ?

Il redoutait encore de la voir partir en claquant la porte mais elle finit par s’installer dans une bergère écossaise. Lorsqu’il lui tendit sa tasse, il prit garde à ne pas frôler ses doigts. Ensuite, il s’activa près de la grande cheminée centrale pour allumer une flambée. Le silence de Valérie l’inquiétait et il s’en voulut d’avoir parlé. Lorsqu’il fut satisfait de son feu, il se redressa enfin.

— Je laisse sortir Atome ? demanda-t-il en constatant que le chien s’agitait.

— Oui…

Il disparut, le dalmatien sur ses talons. Valérie soupira, but son café et regarda autour d’elle. L’atmosphère de la pièce était particulièrement agréable, douillette, sereine. Des rideaux de velours bleu nuit encadraient les fenêtres à petits carreaux. Un somptueux tapis persan ne dissimulait les tomettes anciennes qu’en partie. Ludovic devait dépenser tous ses honoraires chez les antiquaires de la région.

Réprimant un sourire, elle ferma les yeux. La chaleur du feu l’engourdissait, lui donnait envie de rester encore un peu dans cette maison. Il n’était que quatre heures et elle avait un peu de temps devant elle. À moins que Mathieu n’ait rien trouvé à faire avec les enfants et n’ait décidé de les ramener plus tôt.

« Eh bien, tant pis, il va falloir qu’il s’habitue à des horaires, des conventions… Même à distance, il faudra qu’il remplisse son rôle de père, que ça l’amuse ou pas. »

Comme Ludovic revenait, elle se redressa. Il s’arrêta sur le pas de la porte, la fixant avec insistance. Elle soutint son regard jusqu’à ce qu’il s’approche.

— Je suis désolé d’avoir été maladroit, tout à l’heure. Mais on tourne la page, d’accord ? Votre chien visite mes terres. Ne craignez rien, la route est loin. Je me demande où je vais mettre le petit bronze que j’ai acheté ce matin. Là ? Non, il serait à contre-jour… Ah, plutôt ici…

Il parlait de manière insouciante, effaçant toute trace de gêne entre eux. Quelques accords étouffés de musique hard rock leur parvinrent.

— Vous entendez ça ? Et pourtant, les murs sont épais ! Ils finiront sourds. Comme nous à leur âge, je suppose. Est-ce que vous voulez que nous tentions une riposte ?

De la main, il désignait une chaîne stéréo assez sophistiquée, posée à même le sol.

— Je n’aime que l’opéra, prévint-elle d’un air malicieux.

— Merveilleux ! Turandot, ça ira ? J’ai une version fabuleuse à vous faire écouter… Cet enregistrement a une bonne dizaine d’années mais on n’a pas fait mieux depuis…

Il mit un disque compact sur la platine et laissa éclater l’ouverture. Cinq minutes plus tard, ils n’entendirent même pas Axelle entrer, ce qui l’obligea à aller baisser le son d’un geste autoritaire avant de se tourner vers son père.

— Je ne dîne pas là, mais tu as tout ce qu’il faut dans le frigo… Salut !

Sourcils froncés, Ludovic la suivit du regard tandis qu’elle quittait la pièce. Il se promit d’avoir plus tard une explication avec elle.

— Il faut que je rentre, dit Valérie en se levant.

— Je vais vous raccompagner tout de suite.

Il ne cherchait pas à la retenir, sachant que c’était inutile, mais il se jura qu’elle viendrait se rasseoir dans cette bergère d’ici peu. Il avait éprouvé une étrange impression familière en la voyant là, comme si elle avait toujours fait partie de sa vie.

Dehors, Atome les attendait, gambadant autour du coupé.

— Cette fois, je conduis ! déclara Valérie qui se sentait de très bonne humeur.

Elle s’amusa, durant tout le retour, à faire ronfler le puissant moteur et à jouer avec la boîte de vitesses. Mathieu lui avait toujours offert des voitures aussi élégantes que sages. La dernière en date était noire, automatique, avec une direction assistée et des vitres teintées.

— J’ai passé un très bon moment, affirma-t-elle en s’arrêtant devant son immeuble.

D’un coup d’œil, elle s’assura que la rue était déserte, que Mathieu n’était pas planté là avec les enfants. Ludovic vint lui ouvrir la portière et lui tendit la main.

— Appelez-moi dans la semaine, dit-il d’un ton léger. J’aurai sans doute du nouveau et vous me raconterez vos débuts à la clinique.

Il s’appliquait à rester gai, à sourire pour cacher le regret qu’il avait de la quitter sur le trottoir. Elle l’enveloppa d’un regard indéchiffrable, hocha la tête et se dirigea vers la porte cochère. Elle laissa passer Atome, referma le battant puis traversa la cour vers l’escalier qu’elle gravit lentement. En pénétrant dans l’appartement, elle fut frappée par la froideur du décor. Il allait falloir qu’elle arrange tout ça si elle voulait passer un hiver agréable. Elle alla jusqu’à sa chambre pour récupérer le sac des chandeliers et elle en profita pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. Le coupé rouge n’était plus là.

Dans le salon, elle hésita un moment puis finit par poser les chandeliers sur la cheminée en soupirant. Il ne restait que deux mois avant Noël. Le téléphone la fit sursauter et la voix tendre de Suzanne, qui lui proposait de venir dîner avec les enfants, lui donna une brusque envie de pleurer. Reconnaissante, elle accepta l’invitation. Elle aurait une bonne raison de se débarrasser de Mathieu lorsqu’il sonnerait. Et, en attendant, elle ferait bien de dresser une liste de toutes les choses qu’elle devait soit acheter, soit récupérer à Mont-Saint-Aignan. Elle n’était pas en vacances, il fallait qu’elle continue à organiser sa vie et celle de ses enfants.

Un peu gênée par le silence qui l’entourait, elle se demanda si elle n’allait pas s’offrir un verre mais elle y renonça. Boire seule lui semblait encore plus déprimant.

« Tu n’aimes pas la solitude et c’est pour ça que tu as épousé Mathieu… »

Elle découvrait cette vérité avec une certaine curiosité. Ainsi elle avait jugulé toutes ses peurs par de fausses réponses depuis qu’elle était en âge de prendre des décisions ? La vie de ses parents, admirable par certains aspects, l’avait quand même un peu effrayée. L’effacement de Suzanne et les fins de mois laborieuses faisaient partie des choses dont elle ne voulait pas pour elle-même, ni pour ses enfants. Elle extirpa de sa mémoire un souvenir très ancien. En jouant au basket, à l’école, elle s’était cassé une incisive. Suzanne l’avait conduite chez le meilleur stomatologue de Rouen et, pour payer les honoraires prohibitifs, elle avait vendu un bracelet et une bague. Augustin avait mis plus d’une année avant de pouvoir lui racheter des bijoux.

« Et alors ? Ça n’a rien de terrible… »

Mais c’était l’une des nombreuses raisons qui avaient poussé Valérie à travailler d’arrache-pied, à réussir. Ses diplômes, son mariage l’avaient rassurée. Aujourd’hui, elle se retrouvait à la case départ.

« Non, pas tout à fait… Il y a Camille et Jérémie… »

Finalement, elle alla tout de même se servir un petit verre de blanc qu’elle but debout dans la cuisine. Plus rien ne l’obligeait à se voiler la face, à ruser, à se mentir. Désormais, elle pouvait s’offrir le luxe de penser et d’agir exactement comme elle l’entendait. Et, pour commencer, il fallait qu’elle perde l’habitude d’occulter tout ce qui la gênait et donc qu’elle se pose quelques questions sur Ludovic Carantec.

 

 

Mathieu referma son agenda d’un geste sec. Il y avait bien deux ou trois filles qu’il aurait pu appeler mais il n’en avait pas vraiment envie. Valérie s’était montrée distante lorsqu’il avait ramené les petits. Elle les avait accueillis en bas de l’immeuble, comme pour l’empêcher de remonter chez elle. Ensuite, elle était partie à pied, tenant les enfants par la main, pour se rendre chez ses parents. Il les avait regardés s’éloigner dans la rue, silhouettes familières et attendrissantes, et il était resté tout seul.

Cette journée l’avait épuisé. Il avait encore le hamburger du McDo et le Coca-Cola sur l’estomac. Au cinéma, Camille avait voulu s’installer sur ses genoux, se comportant en vrai bébé. Ensuite, à la maison, ils avaient retrouvé une partie de leurs jouets en poussant des cris de joie et ils en avaient semé dans toutes les pièces. La femme de ménage allait avoir du travail, demain.

Pour le moment, il avait faim. Il rêvait d’une véritable nourriture et d’un bordeaux millésimé. Toutefois, l’idée de devoir consacrer deux heures de conversation à une femme avant de pouvoir l’entraîner dans son lit le rebutait. Il se demanda, angoissé, s’il ne vieillissait pas un peu. À moins que ce ne fût l’absence de sa femme qui le perturbait.

Il ouvrit une nouvelle fois son agenda. Il avait pris l’habitude, depuis bien des années, de noter les noms et les numéros de téléphone de ses conquêtes en utilisant une sorte de code. Des précautions dérisoires qui, de toute façon, n’avaient servi à rien.

Quelques jours plus tôt, il avait remarqué une jolie petite étudiante. Des yeux noisette, un nez en l’air et des seins provocants sous la blouse avaient attiré son attention. Il avait noté son prénom : Céline. Seulement il n’avait pas encore ses coordonnées, ce serait pour les semaines à venir. En attendant…

Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il était déjà huit heures et il y avait peut-être un bon film. Mieux valait se coucher tôt pour être en forme le lendemain. Depuis qu’il était seul, les invitations d’amis compatissants affluaient, surtout le dimanche.

Sous sa douche, il s’aperçut que, au lieu de passer en revue les filles avec lesquelles il pourrait se distraire un moment, il ne faisait que chercher le moyen de rencontrer sa femme. Il faudrait bien qu’ils finissent par avoir un vrai tête-à-tête. Si Augustin et Suzanne pouvaient garder les enfants, pourquoi ne pas lui proposer de venir dans l’après-midi ? Une fois qu’elle serait là, chez elle, il aurait peut-être une chance de la convaincre. Il avait eu sacrément envie d’elle, l’autre soir, quand sa veste de pyjama s’était ouverte. Les années l’avaient épanouie et n’avaient jamais émoussé son désir à lui. Les autres femmes étaient des intermèdes sans importance, des caprices, des sucreries.

Enveloppé dans un peignoir éponge, il alla s’allonger sur son lit. De sa main droite, il caressa la place vide, l’oreiller de Valérie. Puis il se tourna sur le côté pour essayer de retrouver un effluve de son parfum. Il éprouva brusquement une sensation de vide et de désespoir. Peut-être était-il responsable de ce qui était arrivé mais l’absence de sa femme lui parut intolérable. Il se promit que, si elle acceptait de reprendre la vie conjugale, il la laisserait travailler dans cette clinique. Au moins quelque temps. Jusqu’à ce qu’elle se lasse ou qu’il parvienne à la convaincre.

En fermant les yeux, il tenta de l’imaginer en blouse blanche et la revit telle qu’elle était à vingt-cinq ans, quand elle exerçait sous ses ordres. Ravissante mais trop douée… Presque inquiétante tant ses gestes étaient sûrs, son diagnostic infaillible. Une interne étonnamment brillante qui vous donnait l’impression de devenir inutile, d’être sur le déclin. Si elle revenait un jour à ce niveau-là, son futur chef de service avait du souci à se faire !

Un peu mal à l’aise, il se redressa et saisit la télécommande. Il y avait des choses auxquelles il valait mieux ne pas songer trop précisément si on ne voulait pas se découvrir mesquin. Il décida que Valérie ne lui faisait pas peur, c’était idiot. Et aussi qu’il avait toujours agi pour son bien. Travailler dans un service de cardiologie était quelque chose d’épuisant, voire même d’impossible pour une mère. Il avait bien fait de l’en empêcher. Rasséréné, il éteignit la télévision. Quitte à s’obséder sur sa femme, autant évoquer ses longues jambes, son bassin étroit, la douceur de sa peau, et oublier ses qualités professionnelles, moins réjouissantes.