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La fin du mois de septembre s’organisa cahin-caha. Augustin et Suzanne, toujours discrets mais efficaces, s’occupèrent beaucoup de leurs petits-enfants. Ils les emmenèrent en pique-nique dans la forêt de Roumare, au muséum d’histoire naturelle, au jardin des plantes et au cinéma. Un dimanche, Augustin les chargea même de décorer la vitrine du magasin. Suzanne, dans un accès de dévouement, les conduisit au magasin Glups de la rue du Gros-Horloge et les laissa emplir un énorme sac de bonbons multicolores.
Comme tous les enfants, Camille et Jérémie posaient des questions directes auxquelles Valérie tentait de répondre le plus franchement possible. Elle leur expliqua donc qu’elle avait décidé de se séparer de leur papa mais qu’ils le verraient tant qu’ils voudraient. C’est en leur énonçant cette vérité toute simple qu’elle en prit vraiment conscience. Camille semblait regretter ses anciennes amies de classe, et Jérémie la maison de Mont-Saint-Aignan pour la piscine. Afin de les distraire, Valérie les autorisa à rentrer seuls de leur nouvelle école qui était proche, à condition qu’ils se tiennent par la main.
Augustin se démena comme un beau diable pour trouver un appartement dans le quartier. Il aurait aimé garder sa fille et ses petits-enfants mais ils étaient très à l’étroit au-dessus du magasin. Il en parla à tous les commerçants, fit le tour des agences immobilières et finit par dénicher un beau trois-pièces dans une très vieille maison, deux rues plus loin. Il s’agissait d’un deuxième étage un peu sombre mais les chambres étaient très grandes et tout venait d’être repeint en blanc. Les colombages de la façade et la cheminée de pierre qui trônait dans le salon amusèrent les enfants et conquirent d’emblée Valérie.
Dès qu’elle se mit en rapport avec le propriétaire, elle comprit que les ennuis commençaient. Elle avait couru d’une clinique à l’autre, pendant dix jours, présentant partout sa candidature sous le nom de Valérie Prieur. Elle avait dû effectuer un certain nombre de démarches comme sa réinscription au conseil de l’ordre ou des photocopies de ses diplômes, certifiées conformes aux originaux par le commissariat. Ces recherches l’avaient tellement accaparée qu’elle ne s’était pas encore demandé comment sa vie allait s’organiser sur un plan pratique. Or elle s’aperçut avec stupeur que, dès qu’il s’agissait d’un engagement financier – caution, loyers d’avance, bail –, elle avait besoin de la signature de son mari. Elle n’existait, pour son banquier par exemple, qu’en tant que madame Mathieu Keller. Tous les documents qu’on lui remit devaient être revêtus de l’accord de monsieur.
Elle n’avait pas encore revu Mathieu. Il lui avait téléphoné plusieurs fois, s’efforçant de paraître enjoué et patient, mais elle n’avait pas voulu le rencontrer. Lorsqu’elle pensait à lui, elle ne ressentait qu’une humiliation et une colère qui occultaient tout le reste. Elle était retournée chez elle prendre des vêtements et un certain nombre de choses pour les enfants, mais elle avait choisi un moment où elle était certaine qu’il serait à l’hôpital. Elle n’avait aucune envie d’entendre ses protestations d’innocence, ses déclarations d’amour, ses mensonges. À quoi bon se quereller de nouveau ? Il y avait quelque part dans cette ville une jeune femme du nom de Laurence qui attendait un enfant. L’enfant de Mathieu. Qui serait donc, s’il venait au monde, le demi-frère ou la demi-sœur de Camille et Jérémie. Cette idée suffisait à créer une infranchissable barrière. Elle savait qu’elle ne reviendrait pas en arrière. La trahison de Mathieu, survenant dans une période où rien ne la laissait présager, avait définitivement glacé Valérie. Elle ne s’était jamais refusée à lui, ne s’était jamais disputée avec lui, n’avait rien fait pour mériter d’être ainsi bafouée, trompée, ridiculisée. Elle ne le lui pardonnerait pas, quoi qu’il arrive désormais. Pourtant, il allait bien falloir qu’elle le voie, qu’elle lui fasse signer ces maudits papiers, qu’ils évoquent un peu l’avenir immédiat.
À contrecœur, Valérie l’appela un matin, à sept heures, avant qu’il ne parte pour Charles-Nicolle, et lui annonça qu’elle viendrait le soir même. Il eut l’air soulagé et ravi. Elle raccrocha, exaspérée, puis resta songeuse quelques minutes, regardant le téléphone sans le voir. Qu’avait-il fait, depuis dix jours ? La femme de ménage avait dû repasser ses chemises et tenir la maison en ordre, mais comment avait-il occupé son temps ? Ses soirées et ses nuits, par exemple ? Elle aurait bien parié qu’il n’avait pas fait pénitence en pleurant seul sur son oreiller !
Ce fut donc à regret qu’elle gagna Mont-Saint-Aignan en fin de journée. Lorsqu’elle gara sa voiture à côté de celle de Mathieu, sous les marronniers, elle éprouva une drôle de sensation. Elle ne se sentait déjà plus chez elle. Elle descendit, longea la piscine dont l’eau était un peu trouble, et aperçut son mari qui se tenait dans l’embrasure de la baie vitrée. Ils se retrouvèrent face à face, très embarrassés.
— Tu as maigri, dit-il en la détaillant.
Elle portait un jean et un blouson de cuir bleu marine sur son tee-shirt blanc.
— J’avais oublié à quel point ils sont verts… tes yeux… il faut les voir pour le croire…
Le compliment était sincère et elle esquissa un sourire.
— Viens, dit-il en l’entraînant dans le living.
Elle faillit éclater de rire en découvrant qu’il avait tamisé les lumières et dressé une table d’amoureux avec champagne et chandelles. La vaisselle était un peu disparate mais il avait dû prendre ce qui lui tombait sous la main. Il ne s’occupait jamais de ce genre de choses. Jusque-là, il avait trouvé normal d’être servi par sa femme.
— Quel cinéma tu fais… murmura-t-elle en s’asseyant au bord du canapé.
— Ne t’installe pas comme ça, on dirait que tu es en visite !
Il vint près d’elle et la poussa vers le dossier.
— Je ne sais pas par où commencer, prévint-il. Mais nous avons sûrement beaucoup de choses à nous dire. Les enfants ?
— Ils vont très bien.
— Leur nouvelle école leur plaît ?
Il gardait un ton uni, presque poli.
— Oui, je crois. À ce propos, il faut que tu signes un papier pour la directrice… Et puis, ils aimeraient te voir.
— Moi aussi ! Ils sont chez eux, ici, ils ont leur chambre.
— Prends-les un week-end ? suggéra-t-elle.
— Tout un week-end ? s’écria-t-il. Mais qu’est-ce que j’en ferai ?
— Eh bien… Tu n’auras qu’à les emmener manger au McDo ou…
— Ah non ! Je ne me vois pas seul dans les rues avec les enfants. J’aurais l’impression d’être veuf !
D’évidence, il ne plaisantait pas. L’idée d’affronter son fils et sa fille sans sa femme le mettait mal à l’aise. Valérie comprit qu’il ne saurait plus comment les amuser au bout de dix minutes.
— De toute façon, cette situation ne va pas s’éterniser ?
— Bien sûr que si, dit-elle d’un ton ferme. D’ailleurs, j’ai trouvé un appartement. C’est pour ça que je suis là. Il faut que tu remplisses le dossier, que tu donnes ton accord et que tu fasses un chèque.
Crispé, il empoigna son paquet de cigarettes et en alluma une tandis qu’elle cherchait dans son sac les papiers du bail. Il y jeta un coup d’œil, fit semblant de lire puis les posa sur la table basse.
— Tu loues ça comme une résidence secondaire ? Je te rappelle qu’on ne peut pas avoir deux résidences principales, vis-à-vis des impôts.
Comme elle se taisait, sur la défensive, il reprit les feuilles et les examina pour de bon.
— Un peu cher, comme loyer… Tu me feras visiter, j’espère ? Et pour le meubler, que comptes-tu faire ?
— Acheter des trucs tout simples.
Après une brève hésitation, il choisit d’être magnanime. Il alla chercher un stylo et son chéquier, remplit le dossier, signa et rédigea les chèques nécessaires. Il en fit un autre, d’un montant de cinquante mille francs, à l’ordre de Valérie.
— Voilà, dit-il, avec ça tu vas pouvoir jouer à la dînette !
Il jeta le tout en vrac dans le sac de sa femme et se tourna vers elle.
— Écoute-moi, Valérie… Nous sommes dans une période un peu difficile… Mettons que ce soit comme une parenthèse, d’accord ? Je n’ai pas volé ce qui m’arrive, tu te venges et tu as raison. Mais il faut quand même garder les pieds sur terre ! Tu ne peux pas trimballer les enfants à droite et à gauche, c’est trop grave. Alors je t’accorde trois mois. Disons jusqu’à Noël. Ensuite, tu pourras revenir ici la tête haute, n’est-ce pas ?
Incrédule, elle le dévisageait comme si elle le voyait pour la première fois. Il se comportait en professeur Keller. Un homme dont les décisions n’étaient jamais contestées.
— Tu me « donnes » trois mois ? Je t’ai donné dix ans, Mathieu !
Devant le changement d’humeur de sa femme, il se hâta de battre en retraite.
— Je meurs d’ennui sans toi ! Trois mois, c’est la traversée du désert ! Tu me manques affreusement et je t’aime autant qu’il y a dix ans ! Davantage, même ! Tu es ma vie. Val…
Il s’était penché vers elle. Il la prit dans ses bras et l’obligea à venir contre lui malgré sa résistance, sans chercher toutefois à l’embrasser comme elle s’y attendait.
— Je comprends ce que tu ressens, murmura-t-il. J’y pense tout le temps. Je t’ai blessée, je t’ai fait souffrir…
Elle avait envie de protester car elle n’éprouvait pas de réelle douleur depuis qu’elle l’avait quitté.
— Mais si tu savais ce que j’endure, moi ! Je rêve de toi, j’ai envie de toi, tu m’obsèdes ! Quoi que tu puisses croire, il n’y a rien de changé dans mes sentiments pour toi. Quand tu seras un peu apaisée, nous pourrions faire un petit voyage, tous les deux. Je voudrais te voir danser, rire, t’occuper de moi… Je me suis mis dans mon tort, c’est vrai, mais je suis capable de te supplier, de me traîner à tes pieds si c’est ça que tu veux…
Il chuchotait, la tenant toujours serrée contre lui. Il ne lui avait jamais dit aussi clairement qu’il l’aimait. Elle déglutit péniblement, les larmes aux yeux. Il lui faisait de la peine, c’était une sensation nouvelle et désagréable. Joignant le geste à la parole, il s’était laissé glisser du canapé sur la moquette. À genoux devant elle, il constata qu’elle était émue.
— On fait la paix ?
Cette petite phrase était de trop. Valérie ne jouait pas à la guerre, ne rendait pas coup pour coup. Mais elle ne vivrait plus jamais avec Mathieu, elle le savait.
— Je suis désolée, dit-elle d’une voix étranglée. Et pourtant ce n’est pas à moi de l’être. Je… je crois que tu ne me comprends pas. Nos chemins se… se séparent.
Il se redressa lentement et se tint debout devant elle, la regardant sans indulgence.
— Tu es têtue… Bien, disons qu’il est encore trop tôt pour parler de notre avenir. Tu es toutes griffes dehors !
— Tu plaisantes ? Si j’avais sorti mes griffes, j’aurais tout cassé ici !
Elle ne lui avait jamais parlé sur ce ton et il se raidit.
— On dîne ? proposa-t-il. Je suis passé chez un traiteur en sortant de l’hôpital. J’espère que ça te plaira…
Il se dirigea vers la table, recula une chaise, attendit qu’elle le rejoigne. Il servit du champagne avant de filer à la cuisine où elle l’entendit ouvrir le réfrigérateur, froisser des papiers. Il revint, l’air triomphant, avec un grand plateau de fruits de mer.
— Et voilà ! Madame est servie !
— Une fois n’est pas coutume.
Ignorant la remarque, il s’installa en face d’elle.
— Je pars pour Tunis la semaine prochaine. Tu t’en souvenais ? Je serai absent quatre jours.
— Tu pars seul ?
— Évidemment !
— Tu auras le temps de voir les enfants d’ici là.
— J’essaierai. Mais j’ai un travail fou.
— À propos de travail, j’ai postulé un peu partout…
Il resta stupéfait, une huître à la main.
— Quoi ? Mais enfin, Val… Tu es devenue une vraie suffragette, ma parole !
La remarque était pleine d’aigreur. L’idée que sa femme puisse chercher du travail – et en trouver – l’exaspérait.
— D’ailleurs, tu n’as aucune expérience, tu n’as rien fait depuis dix ans !
— Vraiment rien ?
Elle le foudroyait du regard et il se hâta de corriger.
— En médecine, je veux dire. En cardio. Ce ne sont pas les quelques heures que tu avais gardées, au début… D’ailleurs, tout change si vite ! Tu vas être complètement larguée. Et les gens ne seront pas tendres, je te préviens. Surtout sachant que tu es ma femme !
— Plus pour longtemps, rassure-toi !
D’un bond, il se mit debout et contourna la table.
— Ne recommence pas ce chantage, c’est odieux ! Je ne veux pas que tu travailles et je ne veux pas entendre parler de divorce, c’est clair ?
Sans même s’en apercevoir, il avait tapé du pied comme un enfant.
— Je m’en fous, répliqua Valérie d’une voix tranquille. Tes exigences, vraiment, je m’en fous.
Il la prit par le bras et la souleva de sa chaise.
— Tu vas me faire tourner en bourrique ! Tu n’es venue que pour me dire des horreurs et pour avoir tes chèques ?
Pâlissant d’un coup, Valérie dégagea son bras.
— Tu ne te trompes pas de rôle, tu es sûr ? Tu crois que tu as le droit d’élever la voix ? Ce n’est pas toi qui as saccagé notre existence, dis ? Je fais des efforts, Mathieu, je ne te parle pas de ta petite infirmière et de ton futur bambin, mais tu ne les as tout de même pas oubliés ? Nous sommes séparés, il va falloir que tu te mettes ça dans le crâne. Et tu ne me dicteras plus jamais mes actes. Jamais ! Dix ans de soumission, ça suffit. Organise ta vie, je m’occupe de la mienne. Salut !
En trois enjambées, elle gagna la table basse et récupéra son sac.
— Attends ! Bon sang, attends !
Au lieu de fuir, elle lui fit face.
— Je veux pouvoir venir jusqu’ici sans avoir peur, articula-t-elle. Et partir sans me sauver. Tu comprends ?
Malgré tous ses efforts, son menton tremblait. Il n’était pas facile pour elle d’affronter son mari.
— Je te raccompagne, murmura Mathieu d’une voix apaisante.
En silence, ils marchèrent côte à côte jusqu’aux voitures.
— Il faut que je m’occupe de la piscine, dit-il distraitement, l’eau est en train de tourner.
— Les produits sont à la cave…
De nouveau, ils se sentaient gênés, étrangers l’un à l’autre.
— Je peux quand même t’embrasser ? demanda-t-il.
Immobile, le dos appuyé à la portière, elle le laissa approcher. Il posa ses lèvres sur les siennes, prit doucement possession de sa bouche. Lorsqu’il lui frôla les seins de sa main, elle voulut reculer mais elle était coincée. L’étreinte ne lui procurait aucun plaisir. Au contraire, elle se sentait révoltée. Il s’écarta d’un pas, conscient de son échec. Elle s’installa alors au volant et démarra, s’obligeant à rouler lentement dans l’allée.
Pendant toute la semaine qui suivit, Valérie fut débordée. Elle passait des heures avec ses enfants, décidée à leur montrer les bons côtés de leur nouvelle existence. Chez Habitat, elle les laissa choisir des lits superposés. Il y eut une longue discussion pour savoir qui occuperait celui du haut et un roulement fut finalement décidé. Ensuite, ils jetèrent leur dévolu sur des bureaux d’architecte à tréteaux et des chaises tournantes. Valérie sélectionna quelques meubles simples et indispensables puis ajouta un peu de linge et de vaisselle à la commande. Son emménagement était prévu pour le lundi suivant et elle dut s’occuper de faire ouvrir les compteurs d’eau et d’électricité, prit une assurance, demanda une ligne de téléphone.
Chacune de ces démarches l’éloignait davantage de Mathieu. Elle les accomplissait avec plus de curiosité que de plaisir. Installer un nouveau cadre de vie, si rudimentaire soit-il, la mettait un peu mal à l’aise. Elle n’avait pas eu le temps de réfléchir, de se préparer. Du jour au lendemain, elle s’était trouvée précipitée dans une existence différente.
Suzanne s’était rendue à plusieurs reprises dans l’appartement encore vide. Elle avait pris des mesures et confectionné sur sa machine à coudre des rideaux de piqué blanc. Après réflexion, elle avait acheté ce tissu tout simple, classique, pour ne pas heurter sa fille en ayant l’air de décider à sa place. Elle la sentait désemparée, obnubilée par l’idée d’un travail à trouver, incapable de s’investir dans quelque chose d’aussi futile que de la décoration. Suzanne connaissait Valérie mieux que personne. Contrairement à Augustin, elle ne s’aveuglait pas et elle aurait pu dresser la liste exacte des qualités et des défauts de leur fille. Elle savait très bien que celle-ci, malgré la détermination dont elle faisait preuve, devait être habitée par le chagrin et par les doutes. Dix années d’habitudes et de vie facile ne pouvaient se gommer en un instant. Le soir, dans leur lit, elle essayait de faire part à Augustin de ses angoisses mais il n’en tenait aucun compte. Pour lui, Valérie avait eu mille fois raison de quitter son mari. Elle allait divorcer et refaire sa vie, quoi de plus simple ? Elle n’avait que trente-cinq ans, elle était belle et intelligente, où était le problème ? Et surtout, elle allait enfin pouvoir exercer, se réaliser dans son métier, devenir une sommité. Suzanne enrageait en écoutant Augustin. Comment pouvait-il croire que l’avenir de leur fille unique se réglerait si aisément ? Mathieu n’était pas le genre d’homme à se résigner, à accepter d’être plaqué en un après-midi. Seul dans sa grande maison de Mont-Saint-Aignan, il allait devenir fou. Augustin avait beau affirmer que c’était bien fait pour lui, Suzanne restait inquiète. Elle n’aimait pas son gendre mais elle le plaignait alors qu’Augustin le détestait cordialement, lui rendait son mépris au centuple. À cinquante ans, Mathieu restait un enfant gâté. Ses parents, qui profitaient d’une retraite dorée au soleil de la Floride, lui avaient toujours tout passé. Pour eux, il avait raison quoi qu’il fît et il avait grandi avec cette belle certitude. Lorsqu’ils avaient quitté la France, Mathieu ne les avait même pas regrettés, habitué à n’aimer que lui-même depuis toujours. Suzanne les avait rencontrés une seule fois, le jour du mariage. C’étaient des gens distingués et sans chaleur qui avaient à peine regardé leur belle-fille, tout occupés qu’ils étaient à admirer leur fils. De toute façon, durant la cérémonie et la réception, Suzanne et Augustin s’étaient sentis déplacés dans un monde qui n’était pas le leur. Valérie changeait de catégorie sociale, tant mieux pour elle, mais ce n’était pas grâce à son mari, c’était grâce à ses diplômes. Juste avant d’être la femme du professeur Keller, elle était devenue le docteur Prieur, interne des hôpitaux.
Tout en piquant les ourlets des rideaux, Suzanne s’était promis de veiller sur Valérie et sur ses petits-enfants avec la plus grande attention. Sa fille était en train de faire l’apprentissage d’une liberté retrouvée, il ne fallait pas l’obliger à retomber sous une quelconque autorité. Suzanne n’avait fait aucun commentaire à propos des meubles achetés. Pourquoi Valérie n’en avait-elle pas emporté de Mont-Saint-Aignan ? Peut-être ne voulait-elle pas affronter la vision d’un camion de déménagement, peut-être préférait-elle épargner Mathieu et ne rien tenter de définitif pour l’instant ? Ou alors, au contraire, elle ne souhaitait pas s’entourer d’objets appartenant au passé. Quoi qu’il en soit, il fallait respecter ses choix. Elle ne semblait pas vraiment malheureuse, c’était le principal. Pourtant, elle devait penser à la maîtresse de son mari. Avec plus de rage que de peine, c’était évident.
« Une gamine de vingt-trois ans ! Il devient sénile, c’est pas Dieu possible… » songea Suzanne avec écœurement.
— Je l’ai ! hurla la voix joyeuse de Valérie.
Sa mère avait sursauté et le fil de la canette s’était cassé net.
— Tu m’as fait peur ! protesta-t-elle, une main sur son cœur.
Avec un sourire éblouissant, Valérie contourna la machine à coudre et vint se planter devant la fenêtre.
— J’ai le poste, maman ! C’est juste un remplacement d’un mois et encore, à mi-temps ! Mais tu ne peux pas imaginer le plaisir que ça me fait…
Les yeux brillants de fierté, Suzanne observa sa fille un moment.
— Ton père va être si content… Où est-ce ?
— La clinique des Bleuets. Un établissement médiocre, à mon avis, mais ça me mettra dans le bain… Je commence mardi.
— Je m’en réjouis beaucoup, ma chérie.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Valérie en découvrant le coupon de tissu qui s’étalait jusqu’au sol.
— Tes rideaux. La rue est étroite, tu as du vis-à-vis, ce n’est pas comme dans ta maison…
Le visage grave, soudain, sa fille semblait contrariée.
— Je n’aurais pas dû choisir sans toi mais je voulais te faire la surprise, s’excusa Suzanne. Blanc, ça va avec tout…
— Ils seront magnifiques, maman, tu es très gentille. Mais tu sais… ce n’est plus ma maison, là-bas.
— Tu en es sûre, chérie ?
Valérie hocha la tête. Son regard était limpide, sans ombre. Elle s’assit à même le sol, aux pieds de sa mère.
— Il croit que je me venge, que ce sera passager, mais il se trompe. Je ne veux plus vivre avec lui, je ne veux plus qu’il me touche. Pas à cause de cette fille, enfin pas seulement… C’est juste que je n’en ai plus envie. Je n’en avais même pas conscience, pourtant il doit y avoir longtemps que… eh bien, que certaines choses étaient cassées, finies. Cette histoire d’enfant m’a fait vomir, au sens propre. Tous ces mensonges, cette faculté qu’il a de baiser l’une puis l’autre, et moi en prime ! Et aussi sa morgue, sa supériorité, son égoïsme ! Il fallait un détonateur, mais le baril était bien plein…
Médusée, Suzanne écoutait la confidence inattendue.
— Tu n’étais pas heureuse, chérie ?
— Je ne me posais pas la question. Je passais en dernier, maman. Tu connais ça, tu l’as vécu avant moi ! On pense aux enfants d’abord. À l’autre. Au confort de chacun, aux mille détails quotidiens, à se faire belle. On est comme… comme un bon petit soldat.
— Alors tu désertes ?
— Je crée mon propre bataillon, maman. À partir de maintenant, c’est moi le chef.
Malgré elle, Suzanne éclata de rire. Elle se pencha un peu et caressa les boucles de sa fille.
— Je t’adore, lui dit-elle en redevenant sérieuse.
Et, sans que rien l’ait laissé prévoir, Valérie se mit à pleurer au même instant. Suzanne laissa sa main sur les cheveux soyeux sans tenter un autre geste. Dans les sanglots qui secouaient sa fille, il y avait de la fatigue, de la nervosité, et peut-être même du soulagement.
Une autre femme pleurait, à l’autre bout de la ville, recroquevillée sur les coussins de son canapé. Même débarrassé de sa femme, Mathieu restait insaisissable. Il était venu plusieurs fois mais ne s’était jamais attardé. Bien sûr, il n’avait pas résisté à ses avances et il lui avait fait l’amour, mais en hâte, avec une sorte de violence qui ressemblait à de la rancune. Et chaque fois, il lui avait reparlé d’avortement. Or Laurence était décidée à tenir bon et à garder son enfant. Parce que c’était son seul moyen pour garder aussi Mathieu, qu’il le veuille ou non. Elle avait fait trop de projets pour renoncer, elle avait trop espéré pour s’effacer. Surtout maintenant.
Elle tendit la main vers un paquet de biscuits et déchira l’emballage. Elle mangeait trop, elle était en train de grossir mais elle avait besoin de trouver une consolation. Mathieu paraissait effondré du départ de Valérie, au lieu d’être soulagé. Il n’avait jamais beaucoup parlé d’elle à Laurence. Celle-ci était bien obligée de reconnaître qu’elle s’était livrée à des suppositions, qu’elle avait forcé le destin. La manière dont Valérie avait appris son existence et celle de l’enfant qu’elle portait restait un mystère. Mathieu éludait et semblait d’ailleurs ne pas le savoir lui-même. En tout cas, malheureusement, il n’y était pour rien.
Elle se leva et alla chercher une bouteille de soda qu’elle but au goulot, à longs traits. Il ne fallait pas qu’elle se laisse détourner de son but. Elle aimait Mathieu comme une folle. Il représentait le père qu’elle n’avait pas connu, l’amant, l’homme idéal. Dès qu’il ouvrait la bouche, elle était éperdue d’admiration. Il avait tout ce qui lui faisait défaut à elle, l’assurance, l’aisance et la position sociale, l’humour caustique, la faculté de juger le monde d’en haut. À côté de lui, elle se sentait toute petite et délicieusement en sécurité. Dès le début de leur histoire, elle avait décidé qu’elle l’aurait un jour pour elle toute seule.
Avec un soupir, elle se laissa tomber sur le canapé et se remit à grignoter. Il prétendait ne pas vouloir du bébé, soit, mais après la naissance il changerait peut-être d’avis. Elle se plaisait à imaginer Mathieu devant le berceau, attendri malgré lui.
Elle considéra le morceau de biscuit qu’elle s’apprêtait à engloutir et le rangea dans le paquet. Mathieu la désirait telle qu’elle était, un peu ronde mais pas obèse. Car il avait envie d’elle, il ne pouvait pas le cacher, il finissait toujours par craquer. Ce qui leur manquait à tous deux était un peu d’intimité. Il fallait absolument qu’elle arrive à le convaincre, pour ce voyage à Tunis. Il ne voulait pas en entendre parler mais tant pis, elle irait quand même. Quelques jours ensemble, loin de Rouen, ne pouvaient que les rapprocher. Elle lui montrerait à quel point elle savait se faire discrète.
Une brusque envie de lui téléphoner se mit à la tenailler. Elle mourait d’envie d’entendre sa voix, de savoir s’il avait l’intention de venir dans la soirée. Attendre jusqu’au lendemain lui paraissait une véritable torture. Elle vérifia d’un coup d’œil que sa valise était bien rangée dans le placard. Il ne fallait ni le brusquer ni le mettre devant le fait accompli. Pourtant, toutes ses affaires étaient prêtes et elle avait demandé son congé le matin même à la clinique. Il ne lui manquait que le billet d’avion. Lorsqu’il avait été question de ce voyage, la première fois, Mathieu avait dit qu’il s’en chargerait. Mais à présent, qu’allait-il faire ? Pourquoi refusait-il qu’elle l’accompagne ? Pour la punir, à cause du bébé ?
Sourire aux lèvres, Laurence s’allongea confortablement. Elle ne renoncerait pour rien au monde à cet enfant. Elle était sur le point de s’endormir lorsque le téléphone sonna, la faisant sursauter. Elle se précipita pour décrocher mais ce n’était que sa sœur qui voulait l’inviter pour la soirée. Elle refusa, prétextant un rendez-vous. Si Mathieu venait, elle ne voulait pas le manquer. Sa sœur, qui n’était pas dupe, lui dit vertement sa façon de penser avant de couper brutalement la communication.
Ce soir-là, Mathieu dîna en compagnie d’un confrère, un spécialiste de chirurgie cardiaque qu’il connaissait depuis trente ans et qui venait de divorcer. Ils échangèrent leurs impressions de célibataires en riant beaucoup et en buvant trop. Puis il rentra seul chez lui et s’endormit aussitôt. Le lendemain matin, il s’attarda jusqu’à l’arrivée de la femme de ménage et lui demanda de s’occuper de sa valise, car il partait pour Tunis le soir même. Ensuite, il fila à Charles-Nicolle où il travailla sans entrain toute la matinée. Il acheva la rédaction d’un article sur l’administration des digitaliques dans l’insuffisance cardiaque à bas débit, un de ses sujets favoris. Il écrivait beaucoup, multipliant les communications dans des revues internationales.
Laurence téléphona deux fois mais il fit signe à Sylvie de répondre qu’il n’était pas là. Il ne voulait pas lui parler ni écouter ses jérémiades. Il comptait sur le séjour en Tunisie pour se changer les idées, pour essayer de se distraire un peu et, pourquoi pas, pour faire des rencontres. De là-bas, il enverrait une lettre à la pauvre Laurence et s’en débarrasserait pour de bon. Ou bien il l’appellerait. À cette distance-là, il ne risquerait pas d’être tenté. Tous ces derniers temps, ils n’avaient fait que des câlins au lieu d’avoir une vraie discussion, c’était consternant. Oui, un coup de téléphone arrangerait les choses. C’était moins dramatique – et aussi moins compromettant – qu’un courrier. À force de ne rien vouloir entendre, de pratiquer la politique de l’autruche, Laurence avait élevé un mur infranchissable entre eux. Parce qu’elle l’attirait comme un pot de miel, il s’était mis dans les ennuis jusqu’au cou. Il fallait qu’il se comporte en adulte et qu’il rompe. D’autant plus que, il l’avait deviné, elle s’était mis en tête d’être la seconde madame Keller. Une idée vraiment désopilante. Ah, elle ne doutait de rien !
À cinq heures du soir, Mathieu s’installa avec une dizaine de ses confrères dans le train pour Paris. Deux compartiments de première classe leur avaient été réservés. Dès le lendemain, ils devaient assister aux discours et diverses manifestations de l’hôpital Charles-Nicolle de Tunis. L’homme qui avait donné son nom aux deux établissements était rouennais d’origine et avait dirigé pendant trente ans, au début du siècle, l’institut Pasteur de Tunis. Il avait obtenu le prix Nobel pour ses travaux de bactériologie et depuis quelque temps, dans les deux pays concernés, on célébrait sa mémoire en grande pompe, une année en France, l’autre en Tunisie. C’était l’occasion d’un échange intéressant sur le plan professionnel, durant cinq jours, mais aussi le prétexte à des festivités. C’était surtout, pour Mathieu, une possibilité d’évasion. Il décida d’oublier Laurence et d’envoyer des cadeaux à Valérie pour les enfants. Il n’avait pas eu le temps de les voir mais il se rattraperait à son retour. Avec un peu de chance, il trouverait des choses insolites ou originales à acheter. Si seulement sa femme pouvait sourire ou se laisser émouvoir en ouvrant les paquets, il marquerait un point. L’éloignement et le temps travaillaient pour lui, il en était certain.
— C’est moi qui commence, on était d’accord ! hurla Jérémie.
Il s’accrochait aux barreaux de la petite échelle conduisant au lit du dessus. Cramponnée au pyjama de son frère, Camille tirait de toutes ses forces.
— Vous allez vous faire mal ! protesta Valérie qui terminait l’installation d’une prise pour la lampe de chevet.
Après un dernier coup de tournevis, elle se redressa, en nage. Elle avait l’habitude du bricolage et n’était pas maladroite.
— Le propriétaire a tout fait repeindre, d’accord, mais les baguettes électriques sont hors d’âge, dit-elle à son père. Sans parler des fusibles… je ne sais même pas si c’est légal. Il doit bien y avoir des normes de sécurité…
Il finissait de ranger les livres de classe sur une étagère. La chambre des enfants était vraiment gaie et spacieuse.
— Maman ! hurla Camille qui venait de prendre un coup de pied en pleine figure.
— Jérémie ! Descends de là tout de suite ! Vous n’êtes pas de parole ni l’un ni l’autre ! Vous ne deviez pas vous chamailler pour ces lits.
Ils se mirent à crier ensemble et Valérie leur fit signe de se taire.
— On va tirer à la courte paille, d’accord ? Et, chaque lundi, on tournera.
Jérémie voulut sauter par terre et il atterrit sans douceur.
— Et le premier qui n’utilise pas l’échelle passe son tour, ajouta Valérie en regardant son fils. Venez avec moi, il y a des pailles dans la cuisine.
Suzanne avait dressé la table et préparé des sandwiches pour leur pique-nique improvisé. Augustin avait apporté deux bouteilles de pouilly pour fêter l’emménagement.
— Tu as dit que tu ferais du feu dans la cheminée, grand-père ! rappela Camille d’un ton autoritaire.
Il avait déjà vérifié le tirage et promis qu’après le dîner il arrangerait une belle flambée. La fin du mois de septembre était maussade, pluvieuse.
— Chose promise… répondit-il en souriant.
Valérie lui jeta un coup d’œil reconnaissant. Elle était consciente de tout le mal que se donnaient ses parents, de leur bonne humeur inaltérable, de leur dévouement et de leur tendresse. Il allait bien falloir qu’elle apprenne à vivre seule mais, pour le moment, elle était heureuse de leur présence.
— Alors c’est demain le grand jour ? dit Augustin.
Il ne parvenait pas à dissimuler sa fierté. Sa fille allait enfin enfiler une blouse blanche, mettre un stéthoscope autour du cou et exercer son métier de cardiologue.
— À toi, mon lapin…
Elle but en même temps que lui, cul sec, pour lui faire plaisir.
— Quand est-ce qu’on verra papa ? demanda Camille, la bouche pleine.
— Il est en voyage, ma chérie. Dès son retour, c’est promis. Il a eu beaucoup de travail, ces jours-ci…
— Et toi aussi tu vas travailler, maintenant ?
Une petite inquiétude avait percé dans la voix de Jérémie. Valérie s’assit, prit son fils sur ses genoux et l’embrassa dans le cou.
— T’es docteur, alors ? demanda-t-il.
— Oui, mon chéri.
Elle croisa le regard de sa mère, esquissa un sourire et embrassa de nouveau son fils. Une rafale de vent fit vibrer l’un des carreaux et ils tournèrent leurs têtes ensemble vers la fenêtre. Il faisait déjà presque nuit.
— Le temps se gâte, dit Suzanne.
Une fois de plus, Valérie éprouva une étrange sensation d’irréalité. Elle se demanda fugitivement ce qu’elle faisait là. Puis elle se reprit aussitôt, attrapa un sandwich et se mit à le dévorer. Toute la journée, elle n’avait pas cessé de monter des escaliers et elle mourait de faim.
« Pas question de se laisser aller, ma vieille ! » se dit-elle en mastiquant avec énergie.
Ses parents et ses enfants la regardaient et elle avala sa bouchée avant de redemander du pouilly, l’air conquérant.
Après une nuit abominable, passée à sangloter et à téléphoner en vain, Laurence avait pris sa décision. Elle avait bouclé sa valise et s’était précipitée à la gare. Il fallait qu’elle rejoigne Mathieu coûte que coûte. Elle était incapable de rester dans son studio à se morfondre, c’était intolérable. Elle avait rêvé de ce séjour depuis un mois et elle n’y renoncerait pas quoi qu’il arrive. Elle connaissait le nom de l’hôtel où la délégation française serait reçue. Et elle avait suffisamment d’argent sur son compte pour s’offrir le billet d’avion. Il ne pourrait pas la renvoyer à Paris. Une fois sur place, elle se faisait fort de le séduire, de l’amadouer.
Tout le temps du voyage en train, elle échafauda divers plans, prépara des phrases et des attitudes. Ce ne fut que lorsqu’elle fut assise dans l’avion à destination de la Tunisie qu’elle commença à avoir peur.
— Toi ? Mais qu’est-ce que tu fais là ?
Stupéfaite, Valérie regardait son ami Carlier. Il éclata de rire et s’installa sur la chaise, de l’autre côté du petit bureau.
— Tu ne t’attendais pas à m’avoir comme patient, hein ? Eh bien, je voulais être le premier, ma grande ! Il y a une heure que je poireaute dans la salle d’attente mais je ne t’aurais ratée pour rien au monde. C’est trop beau de te voir enfin rejoindre les rangs.
— Oh ! dit-elle d’une voix émue, tu es tellement…
— Gentil ?
Il se remit à rire puis jeta un coup d’œil autour de lui.
— Pas terrible comme endroit. Mais c’est un début ! Tu verras, ils sont tous nuls, ici. Je t’avais trouvé un truc mieux que ça mais qui ne collait pas…
— Pourquoi ?
Un peu mal à l’aise, il se tortilla sur sa chaise.
— Eh bien, c’était dans la clinique où travaille ma petite copine… Elle est cadre de secteur à la maternité… Seulement, c’est aussi là que cette fille bosse, tu sais, celle dont on a parlé l’autre jour…
Il baissait les yeux mais il attendait sa réaction. Comme elle se taisait, il demanda :
— Tu vas bien, Valérie ? Tout le monde sait que tu as quitté Mathieu. J’ai un peu l’impression d’avoir précipité les choses.
— Ne t’inquiète pas, répondit Valérie d’un ton détaché. Le fait de la rencontrer ne m’a rien apporté et rien enlevé. J’avais pris ma décision avant. J’en avais marre d’être la risée de tout le monde, tu comprends ça ?
Elle avait prêché le faux pour savoir le vrai et Carlier tomba dans le panneau tête baissée.
— Bien sûr ! C’est ce que je me disais, te connaissant. Un jour ou l’autre, tu ne supporterais plus, c’était couru.
« Eh bien voilà, je suis fixée… J’étais ridicule mais je l’ignorais, c’est toujours comme ça… Quel salaud ! » pensa-t-elle avant de reprendre, à voix haute :
— Mathieu prétend que c’est fini entre eux mais je m’en moque. Après celle-là il y en aura une autre, et une autre ensuite…
Carlier fronça les sourcils, intrigué.
— Il en a fini avec elle ? C’est possible, mais je sais deux choses par ma copine. La première, c’est que cette fille passe son temps pendue au téléphone, à appeler Charles-Nicolle, et la seconde est qu’elle a demandé un congé pour la semaine. Juste au moment du congrès de Tunis !
Il soutint son regard. Il ne voulait pas lui faire de mal, bien au contraire. Elle s’était libérée de Mathieu, ce qui n’avait pas dû être une partie de plaisir, et il ne fallait pas qu’elle fasse marche arrière. Il y avait dix ans que Carlier la plaignait, de loin. Keller ne méritait pas une femme comme elle, c’était donner de la confiture à un cochon.
— Alors, d’après toi, ils sont partis ensemble ?
Le visage de Valérie s’était fermé. Mathieu lui avait menti jusqu’au bout, jusqu’à ses protestations d’amour éperdues, sa pseudo-rupture avec cette Laurence, sa solitude d’homme abandonné. Il avait décidément toutes les indécences, toutes les inconsciences.
— Tu as fait le bon choix, ma vieille, dit Carlier en se penchant au-dessus du bureau. Ce que je vais te dire est odieux mais il y a au moins une douzaine de nanas, à l’hôpital, qui se réjouissent parce que tu les as vengées. Tu connais le surnom de ton mari ? Le spécialiste des cœurs… brisés !
Plongeant son regard vert dans celui de Carlier, Valérie demanda :
— Est-ce que tu le détestes ?
— Tout le monde le déteste ! Ne me dis pas que ça t’étonne. Il ne s’est fait que des ennemis. Son meilleur atout dans la vie, c’était toi. Bien entendu, il n’en a pas la moindre idée. J’espère que tu vas réussir, Valérie. Dans le boulot, je veux dire. Quand on sait ce que tu valais, à l’époque de notre internat, et qu’il t’a délibérément empêchée d’exercer…
Sincère, il se contentait d’exprimer ce qu’il avait sur le cœur depuis très longtemps. Il se leva, à regret.
— Une dernière chose, ma vieille… Je ne suis pas venu ici ce matin pour essayer de te récupérer ou un truc de ce genre. Je n’ai jamais eu ma chance, avec toi, je ne suis pas assez idiot pour croire le contraire. Je joue franc jeu, je suis ton copain. Et je crois que tu n’en as plus beaucoup. Si tu as un coup de spleen, tu m’appelles et on t’emmènera dîner, je te présenterai ma petite amie.
Valérie resta interloquée une ou deux secondes puis elle quitta son bureau et marcha vers lui. Elle lui posa les mains sur les épaules, le secouant gentiment.
— Tu es un frère, dit-elle d’une voix un peu rauque.
Dans un élan spontané, elle l’embrassa sur les deux joues. Il lui adressa un clin d’œil avant de franchir la porte. Elle attendit quelques minutes puis elle sortit dans le couloir pour aller chercher son premier patient. Pendant trois heures, elle se concentra sur son travail. Elle était crispée, avait peur de ne plus se souvenir de rien. Elle cherchait ses mots, hésitait dans ses prescriptions, consultait le Vidal sans arrêt. Elle ne se détendit que lorsque la salle d’attente fut enfin vide. À ce moment-là, elle prit le temps de relire les fiches, d’ajouter quelques commentaires de son écriture en pattes de mouche. Une infirmière vint la voir vers midi pour lui proposer du café. La clinique était assez silencieuse et son atmosphère n’avait rien à voir avec celle d’un hôpital, mais c’était un début. L’infirmière s’appelait Caroline, n’était pas vraiment jolie et devait avoir une trentaine d’années. Comme elle était très chaleureuse, Valérie eut l’impression qu’elles allaient pouvoir sympathiser, toutes les deux.
Lorsqu’elle regagna son appartement, il était presque deux heures. Elle n’avait pas faim mais elle se força à ouvrir une boîte de sardines. Ensuite, elle fit le tour de son nouveau domaine, qu’elle examina attentivement à la lumière du jour. L’ensemble était assez gai mais un peu trop dépouillé. Les enfants se chargeraient de mettre du désordre. Ce cadre de vie ne pouvait être que provisoire cependant il était correct. Plus tard, elle s’interrogerait sur ses goûts, ce qu’elle n’avait pas pris la peine de faire depuis dix ans.
Plus tard… C’était étrange d’avoir à s’inventer tout un nouvel avenir. Bizarre, oui, mais excitant. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait rien décidé pour de bon !
Dans sa chambre, elle découvrit un bouquet de tulipes à l’étroit dans une carafe. Suzanne n’avait pas dû trouver de vase. Valérie regarda le téléphone qui était posé à même le sol avec un annuaire tout neuf. Elle s’assit à côté de l’appareil et le considéra pensivement un long moment. Puis elle composa le numéro de Mont-Saint-Aignan, écouta le répondeur qui précisait que le professeur Keller serait de retour le 2 octobre. Elle raccrocha, prit l’annuaire et chercha le numéro de Laurence. Là aussi, une bande enregistrée prévenait les correspondants que l’abonnée était absente jusqu’au 2.
Valérie reposa le combiné avec soin. Très bien. Carlier n’était pas méchant, c’était au contraire le plus chic type qu’elle connaisse. Et il avait raison, elle devait cesser de se vautrer dans le ridicule, d’être l’éternel dindon de la farce. Elle retourna l’annuaire et feuilleta les pages jaunes. Il y avait une liste impressionnante d’avocats à Rouen. Quelques noms lui étaient familiers et elle ne s’y arrêta pas. Elle allait devoir confier le choix de son défenseur au pur hasard. Elle opta pour un cabinet de groupe dont l’annonce publicitaire s’ornait d’un dessin amusant. Elle demanda un rendez-vous avec le premier des trois associés mais il était en vacances pour deux semaines. On lui proposa le second, qui portait un nom breton, et qui pouvait la recevoir le surlendemain.