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Bienfaits et risques des barrages

 


Toute intervention humaine sur la nature est aujourd’hui considérée comme sacrilège. Nous allons voir qu’elle peut être bénéfique. Sacrilège n’est pas un qualificatif inadapté : en effet, au printemps 2012, des tribus d’Indiens américains protestent contre la construction d’un parc solaire dans un désert du sud de la Californie car il vient, disent-ils, troubler l’esprit de leurs ancêtres ! Sacrilège, donc.

Les barrages prisés comme « ouvrage d’art » il y a à peine un demi-siècle sont aujourd’hui décrits comme des troubles majeurs d’une nature mythifiée. Pourtant, un barrage sur un cours d’eau permet la régulation de son débit, favorise l’irrigation des cultures avoisinantes, la prévention des crues et des inondations et, s’il est équipé d’écluses, le trafic fluvial. En amont de ce barrage se constitue un lac artificiel qui peut favoriser les activités touristiques. Enfin, sous certaines conditions, un barrage autorise la production de force motrice. Les moulins à eau s’en servaient autrefois, aujourd’hui, il s’agit surtout de production d’électricité, on les qualifie alors de « barrage hydroélectrique ».

 

Afin d’illustrer leurs intérêts, mais aussi rappeler les controverses, voire les passions, qu’ils soulèvent, nous prendrons, après quelques considérations générales, l’exemple des barrages établis sur le Rhône et ses affluents, puis nous voyagerons sur le Nil et évoquerons bien entendu le barrage d’Assouan. Dans un autre chapitre nous approfondirons les questions stratégiques en prenant, cette fois, le cas des barrages construits sur l’Euphrate et le Tigre, en Turquie, en Syrie et en Irak. Nous reviendrons également sur le Nil pour évoquer les conflits potentiels entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte.

UN PEU D’HISTOIRE

Les Romains déjà construisaient des barrages. Ainsi, en Espagne, dans la région de Mérida, le Cornalvo, d’une hauteur de 12 à 19 mètres, construit vers 25 av. J.-C., existe encore et fonctionne toujours. Toutefois, c’est au Moyen Age qu’ils se sont développés en Europe pour alimenter les moulins à eau. Les cartes anciennes reportent l’existence de très nombreux barrages sur les petites rivières ; réalisés par les paysans ou les moines locaux, ils conservaient l’eau, permettaient d’y élever du poisson et de rouir103 le lin ou le chanvre. Il semble d’ailleurs qu’ils aient pu s’appuyer sur les lieux choisis par les castors104.

QUELQUES PRÉCISIONS TECHNIQUES
SUR LES BARRAGES

La digue en est l’élément essentiel. Entre 1930 et 1960, elles étaient en béton ; on en trouve encore de nombreuses dans les Alpes françaises. Cette technique a été abandonnée à la suite d’accidents dus notamment au vieillissement de ce matériau.

Aujourd’hui, les barrages sont faits en terre, matériau peu coûteux, disponible partout et facile à mettre en œuvre105. La terre n’est pas un matériau étanche à 100 %, différentes techniques sont utilisées pour l’imperméabiliser : voile mince en béton, noyau en argile, etc. De légères pertes d’eau subsistent néanmoins. Elles sont mesurées et gérées par l’exploitant.

L’organe le plus important, outre la digue elle-même, est l’évacuateur de crues. Même lorsqu’un barrage peut encaisser plusieurs années d’écoulement moyen annuel (cas du barrage d’Assouan), tout barrage a besoin d’un trop-plein pour les crues exceptionnelles, c’est l’évacuateur. L’énergie de l’eau déversée en cas de crue est forte, il faut alors la dissiper au moyen d’ouvrages en matériaux résistants, généralement du béton armé.

La différence de cote entre l’évacuateur de crue et la digue s’appelle la « revanche », c’est-à-dire la hauteur de la lame d’eau déversante qui peut être acceptée. Rappelons une évidence, mais elle est d’importance : si le barrage déverse sur trois mètres de hauteur, c’est l’ensemble du plan d’eau qui s’élève de trois mètres. Il faudra donc du temps pour évacuer toute cette eau stockée. Même quand un barrage est plein, toute crue sera provisoirement partiellement retenue, ou « laminée », pour utiliser le langage des spécialistes.

Si plusieurs barrages ont été construits en cascade sur le même cours d’eau, l’onde de crue est de plus en plus amortie au fur et à mesure que l’on descend vers l’aval. La construction de barrages en cascades permet progressivement de récupérer toute l’eau de ces crues, le risque d’inondation s’amenuise et toute l’eau aura servi à fabriquer de l’électricité. Ce dispositif, appelé « aménagement intégré de bassin versant », est fréquent en France, notamment sur la Dordogne ou sur l’Ain.

L’autre intérêt majeur est de réguler le cours de la rivière en période sèche et donc de continuer à produire de l’électricité même quand il ne pleut pas. Soulignons encore que la production d’électricité ne consomme pas d’eau, elle récupère son énergie, et que la notion de « partage de l’eau » entre différents usagers potentiels n’a aucun sens dans le cas des barrages hydroélectriques.

 

Si les plans d’eau des barrages subissent des pertes par évaporation, elles sont négligeables en pays tempérés ou froids (barrages du complexe de Grand Rivière au Québec), mais peuvent atteindre deux mètres d’eau par an à Assouan. Toutefois, le montant de ces pertes peut être largement compensé par l’absorption des crues. En effet, avant la construction du barrage, toute l’eau s’écoulait vers la mer, elle pouvait être dévastatrice et son énergie perdue.

Les autres organes du barrage sont le ou les ouvrage(s) de prises, pour turbiner l’eau, ou pour l’irrigation, et la vidange de fond, permettant de chasser les alluvions qui s’accumulent. L’usine électrique, lorsqu’elle existe, est dimensionnée pour turbiner l’écoulement moyen annuel ou la crue de fréquence annuelle.

LA HOUILLE « BLANCHE »

Pour la seule production hydroélectrique, EDF gère en France 640 barrages et 447 centrales. En 2007, ces ouvrages ont produit 63 milliards de kilowattheures (kWh), soit 11,6 % du total de la production électrique nationale, pour une puissance installée de 25 000 mégawatts (MW). De leur côté, les centrales nucléaires produisaient 418 milliards de kWh (77 % du total) et les centrales thermiques 58 milliards de kWh (10,7 %). Les autres énergies renouvelables apportaient 0,7 milliard de kWh, soit 0,1 %. Grâce au nucléaire et à l’hydraulique, la France est donc la championne du monde pour sa production d’électricité sans émission de CO2.

Depuis 1973, la production hydroélectrique a augmenté puis cesse de croître en 1980 pour baisser en pourcentage, tous les sites potentiels ayant été équipés. Elle ne représente qu’un peu moins de 12 % du total aujourd’hui, mais elle pointait à 26 % en 1973. En revanche, l’électricité d’origine nucléaire passe de 8 % à 78 % durant la période.

LA MAÎTRISE DU RHÔNE 

Les premiers ouvrages sur ce fleuve remontent à la fin du XIXe siècle, notamment dans les Alpes. La « houille blanche », comme on l’appelait à l’époque, a permis l’industrialisation des vallées alpines. L’énergie était peu coûteuse et rendait compétitive la fabrication de matières premières, comme l’aluminium, à partir de procédés utilisant l’électrolyse.

Dans les années 1930, la construction du barrage de Génissiat et la mise en place de la Compagnie nationale du Rhône lançaient l’aménagement complet du fleuve. Aujourd’hui, le Rhône n’est qu’un grand escalier alignant vingt-deux ouvrages de Genève à la mer. Chancy-Pougny en Suisse, Génissiat, Seyssel, Motz, Lavours, Champagneux, Villebois, Villeurbanne-Cusset, Pierre-Bénite, Vaugris, Saint-Pierre-de-Bœuf, Arras, Bourg-lès-Valence, Charmes, Le Pouzin, Châteauneuf-du-Rhône, Bollène, Caderousse, Avignon, Sauveterre, Beaucaire.

En 2007, 15,5 milliards de kWh ont été produits par les 21 barrages français du Rhône. Outre la production d’énergie non polluante et indéfiniment renouvelable, ils ont permis de réguler les crues, de développer la navigation sur l’axe Rhône-Saône, mode de transport peu consommateur d’énergie, donc plus « écologique » que les autres, et de mieux alimenter en eau potable les grandes villes et les périmètres irrigués.

UN BILAN ÉCOLOGIQUE POSITIF

Le bilan écologique, l’impact sur la biodiversité ne semblent pas être négatifs. La faune piscicole est « normale », même si elle s’est enrichie de poissons exotiques comme le hotu. Les poissons, migrateurs ou non, utilisent les éclusées pour descendre ou remonter le fleuve, ce qui rend inutiles les « échelles à poissons ». Les cygnes se plaisent dans ce biotope, notamment dans le centre de Lyon. Les castors sont revenus, ainsi que la loutre d’eau douce. Une piste cyclable est en cours d’aménagement, qui reliera la Suisse à la Camargue en longeant les berges, souvent endiguées.

Les équipements artificiels sont aussi « écologiques ». Les associations de protection de la nature ont acquis une maîtrise de l’écologie scientifique ; elles connaissent les animaux, les plantes et leurs habitats. Elles apportent, par leur expertise, une plus-value aux aménageurs qui les consultent en amont des projets. Ainsi, le seul aménagement de zones de berges à pente faible, aux lieu et place de talus raides, permet la croissance des roseaux et la nidification des oiseaux aquatiques de la grande famille des Anatidés : canards, cygnes, oies, poules d’eau, etc. Une mesure simple, peu coûteuse, mais qui, sur le conseil des spécialistes de l’habitat et des biotopes, permet de maintenir ou d’enrichir la biodiversité.

De nombreuses expropriations ont été nécessaires, à l’époque, pour réaliser les canaux de dérivation, les ouvrages annexes, refaire certains ponts, aménager des ports et des zones industrielles grâce aux outils permettant la maîtrise du foncier en France : droit de préemption urbain en ville, droit de préemption des SAFER106 en zones rurales, achats amiables, qui règlent 90 % des cas s’il y a procédure d’expropriation pour cause d’utilité publique.

SERRE-PONÇON ET L’EAU VIVE : UN PROGRÈS ?

Un film, L’Eau vive, dont tous les plus de soixante ans se souviennent encore, racontait le drame des habitants d’Ubaye, chassés de leur village des Hautes-Alpes englouti par les eaux du barrage de Serre-Ponçon. Une chanson composée et chantée par Guy Béart était devenue un « tube ». Deux villages entiers furent détruits puis reconstruits : Ubaye et Savines, rebaptisé Savines-le-Lac, entraînant le déménagement forcé de plus de mille personnes. Comme l’illustre le film, l’argent n’a pas suffi, il ne suffira jamais, à effacer le traumatisme humain : dynamitage des églises, des maisons, déplacement du cimetière, anéantissement des souvenirs récents ou lointains.

Aujourd’hui, le plus grand plan d’eau artificiel de France reflète dans ses eaux bleues les montagnes de l’ancienne province du Dauphiné. Les loisirs nautiques se sont développés sur ce lac de 28 000 hectares. Il fait partie des paysages des Hautes-Alpes et a trouvé sa place dans l’imaginaire collectif du département et de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Enfin, pour un volume de 1,2 milliard de m3 et une puissance installée de 380 MW, le barrage produit 700 millions de kWh et assure 100 % des besoins du département des Hautes-Alpes. Il est vrai que ce département est peu peuplé : avec 130 000 habitants, il représente la moitié du seul 15e arrondissement de Paris.

Ce barrage prévient les inondations

« Parlement, mistral et Durance, sont les trois fléaux de Provence », disait-on aux siècles passés. Ce dicton rappelle les ravages de cette rivière à forte pente et fort débit. Les drames de 1843 et de 1856 se racontent encore. Si le mistral est toujours là, la Révolution a supprimé les parlements corrompus et inefficaces de l’Ancien Régime que leur justice rendait odieux et les crues de la Durance ont disparu. Elles sont absorbées, « encaissées », « laminées » par le lac réservoir de Serre-Ponçon.

Après l’usine principale, en pied de barrage, un long canal turbine 300 m3 par seconde, sur une quinzaine de chutes plus modestes, avant de se jeter dans l’étang de Berre. Au passage, il permet l’irrigation de 100 000 hectares et l’approvisionnement en eau des villes de Salon-de-Provence et de Marseille. Une autre branche du canal part vers Toulon et la côte varoise.

Tous ces aménagements n’ont pas modifié fondamentalement les volumes d’eau que la Durance apporte au Rhône ou à l’étang de Berre, mais les crues annuelles, piégées dans le barrage, permettent à la fois production énergétique et ressource en eau pour l’irrigation, différée dans le temps pour être utilisée en période sèche, après les crues de printemps liées à la fonte des neiges. De plus, les eaux de crues stockées vont être turbinées une première fois sur 100 mètres de hauteur de chute, au droit du barrage, puis sur un total de près de 700 mètres, grâce aux quinze centrales EDF établies sur le canal entre Serre-Ponçon et l’étang de Berre. D’où une utilisation maximale de l’énergie potentielle.

A chacun aujourd’hui de pondérer bienfaits techniques et drames humains et de dire de quel côté penche la balance. Réflexion plus philosophique que pratique car, sans trop s’avancer, il est vraisemblable qu’un projet de cette importance ne verrait plus aujourd’hui le jour en France.

ASSOUAN : LÀ AUSSI UN BILAN POSITIF

Pour ceux, bien au fait des histoires d’eau, le barrage d’Assouan est celui qui a vraisemblablement fait couler le plus d’encre.

Sans le Nil, l’Egypte du temps des pharaons, la plus ancienne civilisation de notre histoire, ne serait jamais apparue. Mais, sans le barrage d’Assouan, l’Egypte d’aujourd’hui serait autre. Créé et voulu par Nasser et inauguré en 1973, l’ouvrage a une hauteur de 111 m. La retenue stocke 157 milliards de m3, la surface du lac est de 525 000 hectares. Tout est grand dans ce barrage, comme l’était en son temps la pyramide de Chéops, qui reste plus haute que lui. La puissance installée de 2 100 MW permet une production d’énergie annuelle de 10 milliards de kWh. Il irrigue 700 000 hectares auxquels s’ajoute un projet de 300 000 hectares supplémentaires dans le désert libyque. Il nécessitera un canal de 300 km mais le Nil après Assouan débite de quoi irriguer une telle surface.

Ce barrage stocke presque deux fois le volume moyen annuel apporté par le fleuve, estimé à 90 milliards de m3. Il encaisse les crues et reporte les excès des années humides vers les années sèches, les « vaches grasses et vaches maigres » de la Bible. Le débit du Nil est devenu constant, à l’aval d’Assouan, autour de 2 500 m3/s. On se souvient du cauchemar du pharaon à l’époque où les Hébreux étaient prisonniers d’Egypte et son rêve interprété par Joseph, fils de Jacob, conseiller du souverain. Il mit en place une politique de stockage des céréales pour que l’Egypte ne meure pas de faim les années de vaches maigres. Les peurs liées aux variations du climat et les précautions pour tenter d’y faire face ne datent pas d’aujourd’hui.

On reproche à Assouan de bloquer le « limon ». Mais le « précieux » limon d’hier est devenu une vase gênante. Les méthodes actuelles d’agronomie, économes en eau, que sont l’aspersion et le goutte- à-goutte, utilisent des orifices très fins, or le limon les encrasse ou les obture. Par ailleurs, il se dépose au fond des canaux, quand ils existent, et gêne le fonctionnement des vannes. Aujourd’hui, pour l’essentiel, cette vase – il s’agit de la même matière – se dépose au fond du lac Nasser qui, sans dragage, sera comblé, si rien n’est fait, dans cinq cents ans.

A l’époque des pharaons, l’irrigation était limitée. Il s’agissait principalement de culture de décrue. On attendait que le Nil monte jusqu’à son maximum, en septembre ou octobre, puis on semait sur les terrains libérés progressivement par sa décrue, là où s’était déposé le limon. Comme la fertilité d’un sol relève en effet aussi de sa texture, le limon apportait des éléments fins à des sols initialement sableux, il améliorait ces sols, mais les rendements en céréales ne dépassaient pas 500 kg par hectare, soit vingt fois moins que ne produisent aujourd’hui les terres irriguées de la vallée du Nil. La « révolution verte » (génétique, engrais, fongicides, herbicides) est passée par là.

La vallée du Nil passe de une à trois récoltes

Le premier bénéfice agronomique d’Assouan est d’irriguer en permanence, douze mois sur douze, ce qui permet jusqu’à trois récoltes par an107. L’apport d’engrais est bien entendu indispensable pour obtenir des rendements élevés qui contribuent à nourrir les 84 millions d’habitants du pays. Rappelons que ces engrais « chimiques » sont tout à fait « naturels » : phosphate et potasse sont des roches que l’on extrait de mines, quant au troisième élément essentiel, l’azote, il vient de l’urée, naturellement présente dans le fumier ou le compost. On peut aussi la fabriquer par synthèse, mais c’est la même molécule108. Elle ne diffère en rien, ni de l’urée « naturelle » produite par les animaux et récupérée dans le fumier, ni de l’urée « naturelle » des humains, qui rejoint les égouts avant son épuration. La frontière, si elle existe, entre « chimique » et « naturel » est souvent ténue ou nulle, et relève d’une appréciation subjective, surtout pour les molécules simples que sont les oxydes du phosphore, de la potasse ou d’azote.

Le second grand apport agronomique de ce barrage est que les 700 000 hectares irrigués de l’Egypte contemporaine sont devenus d’excellents sols, qui n’ont plus besoin d’un apport supplémentaire de limon, bienvenu sous Ramsès II. L’irrigation améliore en effet la structure des sols en apportant de l’argile en suspension dans l’eau à l’état colloïdal109. Un bon sol, ou un sol « riche », c’est d’abord un support plat pour être facile à travailler, sans cailloux ou sans trop de cailloux. Il doit être profond, un mètre minimum afin que les racines descendent et trouvent l’eau et les éléments fertilisants dans une tranche suffisamment épaisse. Ce sol doit avoir une texture équilibrée se répartissant entre un tiers d’argile, un tiers de limon et un tiers de sable. L’humus lié aux résidus de récoltes, à l’enfouissement des chaumes et des racines vient compléter l’argile pour former un complexe argilo-humique qui est le « coffre-fort » permettant de stocker l’eau et les éléments fertilisants, et de les rendre aux plantes quand elles en ont besoin.

Le barrage a mis définitivement tout le pays à l’abri des crues. Qui pourrait aujourd’hui supporter la submersion pendant de longs mois et les dégâts occasionnés aux infrastructures comme les canaux, les chemins d’exploitation, les cultures pérennes, les fermes ou les maisons ? L’agriculteur moderne souhaite que son champ reste accessible douze mois sur douze, il maîtrise ainsi le calendrier des façons culturales pour deux, voire trois récoltes par an.

Soulignons enfin que le débit du Nil sous les ponts du Caire ne devrait guère changer : 2 500 m3/s. Les deux branches de Rosette et de Damiette se partagent chaque année 90 milliards de m3 qui se jettent dans la Méditerranée, cela après toutes les consommations liées à l’évaporation sur le lac Nasser (10 milliards de m3), l’irrigation et les usages domestiques des 84 millions d’habitants concentrés sur les bords du fleuve le plus long du monde. Le débit du Nil à son embouchure est de 50 % supérieur à celui du Rhône à son embouchure dans la même mer (56 milliards de m3)110.

LES PROCÈS CONTRE LES BARRAGES

Les écologistes reprochent aux barrages la destruction d’écosystèmes, le blocage du limon, les déplacements de population, la consommation d’espace, la pollution, l’impossible remontée des poissons migrateurs, etc. Tout cela n’est pas toujours sans fondement, nous l’avons vu, mais l’est le plus souvent, alors que leur opposition est systématique. Ce fut le cas du barrage des Trois Gorges en Chine, c’est le cas des projets sur le Mékong, sur l’Amazone ou sur d’autres fleuves d’Amérique du Sud. Les médias prennent le relais, feignent le plus souvent d’ignorer qu’après construction de l’ouvrage l’électricité d’origine hydraulique ne produit pas de dioxyde de carbone, permet de nourrir des milliards d’êtres humains, et que la navigation fluviale est moins polluante que d’autres moyens de transport.

On peut classer les arguments des écologistes en deux catégories : les arguments relatifs au milieu naturel, donc écologiques stricto sensu, et les arguments de type social, sanitaire ou historique, comme le déplacement des populations, les maladies liées à l’eau ou la disparition de vestiges archéologiques. Certains de ces arguments ne sont pas fondés, d’autres le sont et relèvent de la négociation et de l’arbitrage politique après analyse du coût et du bénéfice de l’ouvrage.

Les barrages accroissent la biodiversité

La biodiversité serait ruinée par certains barrages, dit-on. Il semble que cet argument ne tienne pas. En effet, c’est l’inverse qui est vrai, et cela pour tous les barrages de la planète, à l’exception ponctuelle de la remontée de poissons migrateurs en zones froides ou tempérées, notamment le saumon et l’anguille.

Les plans d’eau douce sont peu nombreux sur terre. Ils ne couvrent pas 1 % des terres émergées qui elles-mêmes ne couvrent que 29 % de la surface du globe. La biodiversité dans les milieux d’eau douce est très inférieure à celle du milieu marin. Le nombre d’espèces de poissons d’eau douce ne dépasse pas quelques milliers... On en compte seulement une petite centaine en France, contre 30 000 espèces dans les mers et océans. Outre les poissons, on peut citer aussi les crustacés, notamment les écrevisses et les crevettes d’eau douce, les bivalves, notamment les moules d’eau douce, les autres mollusques, etc. Les plantes aquatiques d’eau douce sont également peu nombreuses, roseaux, nymphéas, sans compter les algues, les mousses ou les fougères.

Les plans d’eau artificiels deviennent vite des lacs « naturels », si l’on entend par là le fait que la nature sauvage s’y installe. En zone tropicale d’Afrique, les poissons y pullulent rapidement, et leur pêche apporte un important complément alimentaire, riche en protéines, souvent supérieur à celui que pouvaient donner les anciennes terres immergées dans le lac du barrage. Les oiseaux migrateurs, notamment les Anatidés, y font escale ou y nichent, de même que les échassiers. L’eau attire le crocodile du Nil (Crocodilus niloticus), très abondant sur le continent, de même que les hippopotames sur les grands plans d’eau. Les autres mammifères sauvages, herbivores ou carnivores, peuvent s’y abreuver. On connaît la passion des éléphants pour l’eau, tant pour boire que pour se baigner, se rouler dans la boue et se débarrasser ainsi de leurs parasites. Indirectement, tous les plans d’eau douce favorisent la biodiversité dans l’eau et hors de l’eau.

Dans le cas de l’Afrique tropicale, les nouveaux milieux aquatiques sont beaucoup plus riches que les écosystèmes de forêt, de savane ou de sahel auxquels ils se substituent. De plus, la digue en terre n’étant jamais totalement étanche, il se crée toujours des milieux humides à l’aval des barrages, parfois sur de vastes surfaces, riches en espèces hydrophiles naturelles : palmiers raphias, ou palmiers rôniers (Borassus sp.) ou cultivés, dont le riz.

Les crues « naturelles » peuvent être destructrices pour certains écosystèmes, de même que les étiages sévères ou absolus des grandes années sèches. Alors, plusieurs dizaines d’années « normales » seront nécessaires pour reconstituer l’écosystème préexistant, détruit par une crue ou la sécheresse. En régulant les crues et en soutenant les étiages, les barrages contribuent donc au maintien de milieux humides fragiles.

Enfin, les barrages participent à la recharge des nappes phréatiques, et ils sont un fort moyen de lutte contre l’érosion, car l’énergie destructrice de l’eau est récupérée pour être transformée en électricité ou dissipée de manière maîtrisée. La vitesse moyenne de l’eau est abaissée dans le bassin versant, surtout si plusieurs barrages sont installés en cascade.

Toutefois, ils peuvent empêcher
la remontée du saumon et de l’anguille

Les plans d’eau douce, y compris naturels, seraient tous empoissonnés, y compris des lacs d’altitude dans les Alpes. Or aucun poisson ne peut remonter des cascades naturelles de plusieurs centaines de mètres. La façon dont les poissons d’eau douce parviennent à coloniser certains de ces milieux reste pour partie mystérieuse. On suppose le transport d’œufs ou de poissons encore vivants relâchés par des oiseaux de proie. L’installation d’échelles à poissons, notamment pour les saumons, peut être réalisée sur des ouvrages de basse chute, mais elle est impossible pour des barrages de 100 mètres de hauteur. Dans ce cas, l’empoissonnement artificiel est une bonne réponse. Le long des cours d’eau navigables, les poissons descendent ou remontent en utilisant les éclusées, notamment les anguilles.

Le saumon d’élevage remplace dans l’alimentation, un peu partout dans le monde, le saumon sauvage. Les anguilles, dont les deux tiers de la respiration se font par leurs peaux, parviennent à peupler les mares en serpentant dans l’herbe humide, pendant la nuit. Elles peuvent survivre plusieurs jours hors de l’eau. Les jeunes civelles111 parviennent à remonter des murs verticaux, s’ils sont couverts de mousse. La surpêche, notamment des civelles « remontantes », apparaît comme la vraie raison de la baisse du peuplement d’anguilles en France, beaucoup plus que les barrages de l’Hexagone. Il n’y a jamais eu d’anguilles dans les torrents des Alpes, cette espèce ne vit qu’à basse altitude.

 

La pollution

La construction de barrages serait source de pollution. On ne voit pas bien ni pourquoi ni comment ils le seraient particulièrement, c’est même le contraire que l’on observe. Si, par hypothèse, le cours d’eau est pollué en amont, il devrait l’être moins en aval, le barrage permettant l’oxygénation par sa surface, favorable à la destruction de la matière organique par les bactéries présentes dans le milieu naturel. Le turbinage, et surtout la dissipation de l’énergie à l’aval de l’ouvrage, oxygènent l’eau de manière efficace, comme le font les stations d’épuration communes. Les objets flottants sont bloqués par des grilles, en amont sur le plan d’eau. Le bois naturel, mais aussi certains plastiques flottants, sont dégrillés, puis dirigés vers un traitement de déchets approprié, par exemple l’incinération. Les barrages font le « ménage » des objets flottants indésirables, notamment à la suite des crues.

Les canaux de dérivation

Dans le cas du Rhône, la plupart des barrages hydroélectriques ont été construits sur des canaux de dérivation, parallèles à l’ancien lit. Ce dernier reçoit un « débit réservé » prévu par les textes en vigueur en France. Le milieu aquatique dans le « vieux Rhône » est donc préservé, même si le débit y est dix ou vingt fois inférieur à ce qu’il était. Cela n’a pas que des inconvénients pour la baignade, les sports nautiques, le camping, les paysages, ou certains animaux, notamment les cygnes, qui préfèrent les vitesses lentes ou nulles.

Les glissements de terrain

Au moment du remplissage de la cuvette, il est exact que le risque de glissement de terrain est accru. Mais il appartient aux ingénieurs du projet d’étudier ce risque et de prendre les mesures nécessaires : déblaiement de la zone, confortement, construction de terrasses pour ralentir l’érosion pluviale, etc. Les rives de la cuvette devront être surveillées tout au long de la vie de l’ouvrage, notamment dans les zones montagneuses où les pentes sont fortes. C’est un problème technique qui s’applique aussi aux glissements de terrain pouvant menacer une route, une autoroute ou une ville.

Les maladies liées à l’eau

Les lacs naturels n’accroissent pas la prévalence des maladies liées à l’eau. Il n’y a pas plus de paludisme, d’onchocercose, de bilharziose ou de maladies diarrhéiques au bord des lacs Victoria, Tanganyika, Malawi, Tchad et autres lacs tropicaux. Aucune étude n’a pu démontrer que les pêcheurs d’Afrique noire souffraient plus de ces maladies que le reste de la population. Les lacs artificiels de barrage ne sont pas un facteur aggravant de ces maladies, qui précédaient leur construction. Les poissons sont friands des larves de moustiques. Ces derniers se reproduisent dans des mares ou flaques provisoires, un vieux pneu, une calebasse, un vieux bidon, une zone urbaine mal drainée, et non dans les grands lacs ou cours d’eau. De même que le vibrion cholérique dont la prolifération est due à l’absence d’assainissement. La bilharziose est une maladie parasitaire qui nécessite de rester durablement dans l’eau ou dans la boue, afin que la peau se ramollisse, ce qui permet le passage du parasite. Elle n’est que très rarement mortelle, et la chimiothérapie est efficace. Elle frappe surtout les riziculteurs, hommes, femmes et enfants qui pataugent dans la boue pour préparer le sol et repiquer le riz. Mais la riziculture irriguée qui couvre des centaines de millions d’hectares n’implique pas nécessairement la construction de barrages. La prévalence de cette maladie est la même avec ou sans barrage. En zones tropicales, la prévalence des maladies liées à l’eau est indépendante de l’existence de lacs naturels et artificiels. Elle est due au manque d’eau potable, ce qui n’a rien à voir, et surtout à la pauvreté et son corollaire, l’ignorance, qui empêchent la construction d’un forage, le port de bottes dans les rizières, l’achat de moustiquaires imprégnées, un meilleur assainissement pluvial empêchant la prolifération des moustiques ou du choléra, une meilleure hygiène de vie.

 

Outre ces arguments écologiques stricto sensu, examinons rapidement les arguments sociaux avancés par les opposants aux barrages.

 

L’expropriation et le déplacement des populations

Il n’y a pas de barrage sans inondation définitive de terres qui n’étaient pas inondables. Il n’y a pas de barrage sans expropriation. Il n’y a pas de barrage sans drame humain.

En France, il existe de nombreux dispositifs permettant à la collectivité nationale ou aux collectivités locales de maîtriser le foncier bâti ou non bâti, faute de quoi, aucun équipement public et donc aucun urbanisme, aucune infrastructure ne serait possible, ni par voie de conséquence aucun développement économique et social.

Les communes ou leurs groupements ont le droit de préemption, qui leur permet d’acheter tous types d’immeubles, appartements, terrains en vue d’opération d’urbanisme, construction d’équipements publics, ouvertures de nouvelles voiries, à l’occasion de chaque mutation chez un notaire. L’action foncière est un élément stratégique pour toute agglomération. Acheter, revendre, gérer des stocks fonciers sont des opérations essentielles pour leur développement. Les élus locaux ne s’y trompent pas. En milieu rural, ce sont les SAFER (Sociétés d’aménagement foncier et rural) créées par le général de Gaulle qui assurent cette fonction. En dernier ressort, c’est l’expropriation pour cause d’utilité publique qui est utilisée, comme le permet l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789. « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque l’utilité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité. » Tout est dit.

Ces différents dispositifs ont permis d’établir les barrages de la haute vallée de la Seine qui protègent Paris des inondations, les barrages du Chambon, de Tignes, de Serre-Ponçon et autres barrages alpins. Mais ils ont permis aussi de faire le réseau d’autoroutes, les TGV, les aéroports, l’aménagement du littoral du Languedoc-Roussillon ou celui du quartier de la Défense. Naturellement, l’expropriation ne va jamais sans heurts pour des raisons bien compréhensibles.

Les Chinois et les Turcs ont rencontré les mêmes problèmes pour le barrage Atatürk ou le barrage des Trois Gorges, même s’il est vraisemblable que les indemnisations ont été modestes... Les projets du Brésil sur l’Amazone, ou ceux du Laos, concerneront des régions très sous-peuplées. Les Québécois ont su négocier avec les tribus indiennes locales des compensations pour le complexe de Grande Rivière. En Afrique tropicale, le foncier est souvent resté propriété de l’Etat, dans la foulée du droit colonial. L’indemnisation ne porte alors que sur les habitations et les plantations pérennes (manguiers, café, cacao, etc.). Pour la construction du barrage de Kossou, le régime ivoirien de l’époque (années 1960-1970) avait créé une structure spécifique pour gérer les « déguerpis », selon l’expression consacrée en français d’Afrique. Le Ghana en avait fait autant dans les années 1960 pour le barrage d’Akosombo, avec la nécessité de « libérer » 850 000 hectares.

Entre 1990 et 2000, la construction du barrage d’Alqueva au Portugal pour irriguer la plaine aride de l’Alentejo a nécessité la destruction intégrale du village de Luz (400 habitants). Ce dernier a été reconstruit à l’identique. Le « cas » de ce barrage européen récent a été analysé sous tous ses aspects juridiques, sociologiques, anthropologiques par Fabienne Wateau112. Une équipe d’accompagnement formée d’un sociologue, d’un ingénieur agricole, d’un historien et d’un architecte a été placée dans le village, pendant toute la durée du processus. En 1996, le relevé systématique de toutes les maisons a été réalisé. En 1999, le nouveau village, visitable à pied depuis l’ancien, devient une réalité, et les gens commencent à se faire à l’idée d’un déplacement. Jusqu’en 2002, année du grand déménagement du cimetière, puis de la population, les habitants sont suivis au jour le jour, écoutés et entendus, rassurés. En définitive, ces moyens d’accompagnement humains, largement financés par l’Union européenne, auront permis de réduire au minimum les traumatismes liés à ce type d’opération.

Dernière objection à la construction de barrages : la destruction d’éventuels vestiges archéologiques.

Le cas du barrage d’Assouan a montré que la communauté internationale pouvait mobiliser des moyens importants pour des vestiges d’intérêt exceptionnel comme les temples d’Abou Simbel. En France, le processus est routinier pour les barrages ou tout autre équipement public ou privé. Le ministère de la Culture exige que le maître d’ouvrage finance les fouilles. Les archéologues travaillent, récupèrent les objets, prennent des photos ou autres mesures, puis l’autorisation de démolir est donnée. Le coût des recherches archéologiques doit donc obligatoirement être intégré dans le devis final de l’ouvrage, quel qu’il soit. Il est vrai que ce processus est onéreux et que peu de pays l’ont encore rendu systématique.

EN QUELQUES MOTS

Si l’on considère que le manque d’eau pour les populations ou le bétail, le manque de nourriture et, notamment, de céréales, le manque d’énergie « propre », sans impact sur le taux de CO2, la lutte contre les crues, la lutte contre la sécheresse, le développement de la navigation fluviale sont des enjeux majeurs pour une humanité de plus en plus nombreuse et exigeante, les barrages contribuent à relever ces défis. Comme pour toute entreprise humaine d’envergure, il serait vain de prétendre qu’ils sont sans risques. A la fin de ce chapitre, nous souhaitons que le lecteur retienne aussi leur bénéfice en faveur de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui un « développement durable ».