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Mais le ciel est capricieux
Les caprices du ciel
nourrissent
la prétention des hommes
Les pluies varient avec les saisons et les années. Ce n’est pas parce que l’on peut prévoir le temps qu’il fera dans dix jours que l’on maîtrise en quoi que ce soit le climat. Rien ne permet de penser que ces variations sont différentes aujourd’hui de celles d’hier, ou d’avant-hier quand il faisait plus chaud encore qu’aujourd’hui.
Dans les zones tempérées, le vent, la température et les pluies varient chaque jour. Il existe des variations saisonnières, mais personne ne sait encore le temps de l’été ou de l’hiver prochain. Toutes les tentatives pour utiliser les données météorologiques d’une saison pour prévoir le temps de la suivante ont été vaines. L’année 201121 en offre une convaincante démonstration. On ne peut qu’affirmer, donc, qu’il y a une chance sur deux que la pluviométrie de l’été prochain sera supérieure à la moyenne et une chance sur deux qu’elle sera inférieure ! Autrement dit : on n’en sait rien ! Mais tout le monde s’intéresse au climat et chacun cherche à donner un sens, sinon au hasard, du moins à notre méconnaissance de ces phénomènes.
Dans un même lieu, pour une saison donnée, la distribution des pluies sur longue période suit une distribution aléatoire familière de tous ceux qui ont été initiés à la statistique, même brièvement. Il s’agit de la loi de Gauss et de sa fameuse courbe en cloche. On peut donc décrire les variations des pluies, même si on ne sait pas encore les prédire. On peut aussi les expliquer... a posteriori.
Les pluies qui tombent annuellement sur la France varient. Si la moyenne nationale tourne autour de 889 millimètres (mm) d’eau, il pleut moins de 700 mm certains années sèches et plus d’un mètre (1 000 mm) les années humides. De même, les jours où il pleut, il peut tomber 30 mm « en moyenne », mais les grosses pluies dépassent les 100 mm en vingt-quatre heures. Dans ce cas, elles entraînent des crues, car la capacité d’absorption des sols, même les sols « naturels », varie peu, et l’eau soudainement abondante ruisselle pour remplir chemins, routes, champs, petits ruisseaux et grandes rivières. Il est même arrivé que des pluies exceptionnelles atteignent, en France, 300 mm en une seule22 journée !
DES « NORMALES
SAISONNIÈRES »
QUI N’ONT RIEN DE « NORMAL »,
CAR ELLES NE SONT QUE DES « MOYENNES »
« Normal », selon le dictionnaire Larousse, « se dit de ce qui est conforme à une moyenne, considérée comme une norme, de ce qui est standard, de ce qui n’a rien d’exceptionnel ». Exemple : « avoir une taille normale, une intelligence normale ». Les commentateurs météo des chaînes de télévision et de radio font donc référence aux « normales saisonnières » pour leurs prévisions, mais cette « normale » saisonnière n’est en réalité qu’une « moyenne » saisonnière. Les pluies étant une variable aléatoire, il est ainsi tout à fait normal de constater des écarts par rapport à la moyenne. Il n’y a donc qu’une faible probabilité que la pluviométrie ou la température d’un jour donné soient égales à celles de ce même jour les années antérieures. Les étés ensoleillés, comme les étés pourris, font partie de la distribution « normale », cette fois au sens des lois de la nature et de leur représentation statistique.
Certes, il est rare qu’un événement s’écarte de manière significative de cette moyenne, mais quand cela se produit, l’événement apparaît comme doublement « exceptionnel » : non seulement il est moins fréquent, mais il est lourd de conséquences parce qu’il fait « trop » sec ou « trop » humide. Il n’est pas nécessaire alors d’invoquer un hypothétique changement de climat, les effets de la bombe atomique ou la trajectoire des planètes. Les variations exceptionnelles demeurent « normales » au sens de la loi de Gauss. Toutefois, les humains raisonnent comme des pompiers, pas « mal », au sens où le laisse entendre le dicton, mais avec une mémoire biaisée qui n’enregistre que les événements exceptionnels et donc les jours où l’incendie a fait rage et où la grande échelle n’a pas suffi ; seules les exceptions marquent.
Un événement rare étonne : il en fut ainsi de la crue de la Seine à Paris en janvier 1910, ou de la sècheresse en France au cours de l’été 1976... Un événement rare surprend : ainsi, des chutes de neige précoces ont paralysé la France, et notamment les aéroports, en décembre 2010. Des milliers de passagers ont dû dormir à même le sol dans les aérogares. Certains voyageurs sont restés bloqués une semaine à l’étranger, sans pouvoir revenir. Puis, a contrario, à partir de janvier 2011, la neige a manqué dans les stations de sports d’hiver, alors qu’elle abonde une année plus tard...
Un choix implicite du risque accepté
Des crues exceptionnelles ravagent routes et habitations et font, presque chaque année, de nombreuses victimes. Jusqu’où faut-il se protéger contre ces fluctuations naturelles qualifiées d’« anormales » ? Il ne nous appartient pas de répondre à cette question dont la réponse est politique. Indiquons cependant que les ingénieurs ont le plus souvent suggéré aux élus de protéger la population contre les crues centennales (1 chance sur 100), estimant qu’il n’était pas d’un bon usage de l’argent des contribuables que de les protéger à grands frais contre des événements trop rares. En effet, plus un événement est dévastateur et spectaculaire, moins il est fréquent, donc le coût d’une éventuelle protection augmente alors que la fréquence baisse. On voit d’ailleurs que, même si on protégeait la population contre une crue qui n’arriverait qu’une fois tous les mille ans, on ne la protégerait pas contre les crues qui arriveraient tous les dix mille ans. Le principe de précaution touche là une de ses très nombreuses limites, car il ne dit pas quand on doit s’arrêter de prendre des précautions. Le risque infiniment petit appelle des précautions infiniment onéreuses. On peut décrire ce qui pourrait se produire, on ne sait ni où, ni quand cela se produira.
BIENFAITS ET LIMITES DES STATISTIQUES
En France, les pluies sont mesurées avec une précision satisfaisante depuis deux cents ans. Cela permet de définir la loi de probabilité des pluies, région par région, ville par ville, ainsi que la moyenne nationale. Chacun sait calculer une moyenne, mais la moyenne ne suffit pas. L’écart par rapport à cette moyenne, et plus précisément « l’écart type », est essentiel pour connaître la fréquence et l’ampleur des risques potentiels, inondations ou sécheresses dans notre cas. Pour le calculer, on mesure la différence entre chaque valeur de ces cent années et la moyenne précédemment calculée. On trouve ainsi cent écarts à la moyenne, des écarts en plus pour les années humides, des écarts en moins pour les années sèches. Puis, en faisant la moyenne de tous ces écarts, on obtient l’écart type23. Si l’écart type est petit, les variations sont faibles, s’il est important elles sont élevées.
Cette brève incursion mathématique est importante car « moyenne » et « écart type » suffisent pour situer les risques de n’importe quelle ville dans n’importe quel pays. La pluviométrie moyenne sur la capitale est de 650 mm par an, et son écart type est de 100 mm. Cela permet donc d’affirmer qu’il y a deux chances sur trois d’observer une pluviométrie comprise entre 550 mm et 750 mm sur la métropole pour une année donnée24. Il pleut plus à Nice (767 mm) qu’à Paris, et l’écart type de Nice est plus élevé. Ce qui ne veut pas dire que Nice n’est pas beaucoup plus ensoleillé que Paris (2 668 heures à Nice, 1 630 à Paris) mais que les dangers que courent certaines parties de cette agglomération sont plus importants.
Remarquons enfin – il pourrait en être autrement – que la probabilité d’une année sèche est la même que la probabilité d’une année humide. Les années décennales (1 chance sur 10) ou centennales sèches ont la même probabilité que les années décennales ou centennales humides. Les événements exceptionnels se distribuent à parts égales des deux côtés de la moyenne.
PRÉVOIR L’EXCEPTIONNEL
Il y a à peine deux siècles que l’on sait calculer ce que représente 1 chance sur 100 ou 1 chance sur 1 000. Or ce calcul est essentiel pour déterminer, notamment, le degré de protection collective contre des événements exceptionnels. Nos anciens, lorsqu’ils construisaient leurs villages, ont pris des risques. Les traces des drames en attestent et la sagesse qui leur est souvent prêtée vient du fait qu’ils ne sont plus là pour raconter. Aujourd’hui, implicitement ou pas, nous l’avons vu, on choisit la pluie centennale, qui entraînera le plus souvent une crue centennale25. Il vaut d’ailleurs mieux la définir comme la pluie qui est atteinte ou dépassée dix fois par millénaire. On la calcule simplement dès que l’on connaît de manière assez précise la moyenne et l’écart type, même sur une série statistique assez courte de trente ans de mesures26.
Si l’on passe maintenant de la pluviométrie aux crues, la crue de la Seine à Paris en 1910 a été centennale et c’est en y référant que l’on a construit des barrages en amont de Paris et de hautes berges dans la capitale. Nous n’avons pas mille ans de mesures des débits de la Seine, mais la loi de Gauss permet de calculer la crue millénale, atteinte ou dépassée dix fois tous les 10 000 ans. Nous ne serions pas protégés contre une telle crue.
Pour la Seine à Poissy, après le confluent avec l’Oise, les mesures réelles et les calculs donnent les chiffres suivants :
– débit moyen : 493 m3/s, atteint ou dépassé une année sur deux : c’est la moyenne,
– débit de la crue quinquennale : 1 900 m3/s, atteint ou dépassé tous les cinq ans en probabilité ou vingt fois par siècle,
– débit de la crue cinquantennale : 2 900 m3/s, atteint ou dépassé deux fois par siècle,
– débit de la crue centennale : 4 000 m3/s, atteint ou dépassé une fois par siècle, ou dix fois tous les mille ans.
D’une manière assez générale, le débit de la crue centennale représente environ dix fois le débit moyen annuel, et cela pour toutes les rivières de France, hors climat méditerranéen. Même proportion entre la pluie annuelle et la pluie centennale. Le débit de la crue millénale est en général le double du débit de la crue centennale, soit 8 000 m3/s à Poissy !
POSSIBLE,
PROBABLE,
MAIS TOUJOURS INCERTAIN
En 2012, la crue centennale de 1910 à Paris ne s’était pas encore reproduite. Mais elle peut survenir en 2013, ou en 2050, ou pas du tout au cours du XXIe siècle. La loi de Gauss n’interdit pas non plus que la crue centennale puisse se reproduire deux années de suite, même si la probabilité d’une telle occurrence est extrêmement faible. Les événements aléatoires le resteront. L’homme est donc capable de prédire la valeur d’un événement exceptionnel, mais pas la date de sa survenue.
Quelles « précautions » ?
Au cours de la seule année 2010 se sont succédé, entre autres, la marée de tempête Xynthia en février en Charente-Maritime, la crue de Draguignan en juin, les crues catastrophiques de l’Indus au Pakistan en août, alors que dans le même temps la sécheresse sévissait en Russie, entraînant une chute de la production de blé et la hausse des cours mondiaux. A contrario, les mois d’avril et mai 2011 ont été secs en France, et suivis d’un mois de juillet 2011 pluvieux et froid, sans doute de fréquence décennale humide. Après un hiver exceptionnellement froid, le mois de mars 2012 a été splendide, les journaux parlaient de sécheresse, et le mois d’avril froid, venteux et humide, les dépressions ont suivi les dépressions et donné aux Français une humeur maussade, sinon dépressive. Dans le même temps, pluies diluviennes et vents violents frappaient le Middle-West américain. A chaque occasion, la météo et les « intempéries27 » alimentent chroniques continues et commentaires inquiétants. Chaque jour qui passe apporte son lot de sécheresses ou d’inondations, mais le village planétaire est aussi « inondé » d’informations relatives à des événements climatiques localement exceptionnels, mais planétairement quotidiens.
Les catastrophes offrent de « belles » images et permettent de déverser à bon compte une compassion en fauteuil : on a toujours suffisamment de courage pour supporter le malheur des autres, surtout lorsque l’on est bien au sec devant sa télévision. L’information montre l’émotion, la peur, le désarroi des victimes et, parfois, leur colère. L’explication « naturelle » n’est plus, comme il y a peu encore, la bombe atomique, mais le réchauffement global. Al Gore28, offrant sa légitimité de prix Nobel à un certain discours écologique, n’a-t-il pas montré ce que l’humanité devait craindre, la sécheresse, si elle ne luttait pas contre ce réchauffement ? L’homme, pour avoir voulu maîtriser la nature, est puni par elle. Elle se venge, laisse-t-il entendre.
Même si l’annonce d’inondations ici et de sècheresses là ne permet pas de discerner une tendance globale, l’amalgame justifie l’évidence de leur occurrence future, et des malheurs associés. Pourtant, on reste dans la moyenne, inondations ici et sécheresses là se compensent, mais cela ne fait pas la une des journaux. Les images biaisent la perception qui se rajoute au biais de la mémoire. Le hasard légitime toutes les croyances et toutes les prétentions. Le lecteur recherche dans la presse le reflet de ce qu’il sait déjà. La catastrophe devient « évidente ».
Comme le souligne Pascal Bruckner29, les obsédés de la catastrophe jouent sur la « séduction du désastre ». La situation serait gravissime, à tel point que les recommandations seraient dérisoires. « En gentils boy-scouts, on nous prodigue des leçons d’économie ménagère dignes de nos grands-mères. Quant aux Chinois, aux Indiens, aux Brésiliens, ils doivent retourner à leur misère illico, pas question qu’ils se développent sous peine de nous faire sombrer. » Pour Pascal Bruckner, « l’affolement et la paranoïa ont toujours été les outils des dictatures avides de déposséder les citoyens de toute réflexion et de tout moyen d’action. Le catastrophisme est le meilleur moyen de résignation politique et philosophique. Au lieu d’encourager la résistance, il propage le découragement et le désespoir ».
La connaissance des lois statistiques devrait permettre de relativiser l’importance donnée aux événements exceptionnels. Les climats de notre planète sont différents. Pour certains, les écarts types sont plus grands, ce qui accroît la fréquence des phénomènes climatiques extrêmes et donc des drames humains. Cela se passe souvent dans les pays du Sud qui n’ont pas construit de barrages de protection contre les crues ; quant à leurs villes, elles manquent de réseaux d’évacuation des eaux pluviales ou usées. Les habitants de ces pays subissent donc avec fatalisme les dérèglements de la nature, qu’ils connaissent trop bien tant ils sont, chez eux, « normaux ». Pour d’autres, privilégiés comme la majorité des Français, qui vivent dans un climat tempéré, non seulement il pleut peu et souvent, mais encore les accidents sont plus exceptionnels30. Si les leçons que donnent les uns et les autres sont nombreuses, seule dégouline une inutile et méprisable compassion.