20.
Une pleine lune orangée se détachait sur les tours d’Eaven Avellach. Morla laissa courir sa main sur le montant en pierre de la fenêtre, en laissant échapper un soupir.
— Je ne peux pas vous épouser, Fengus-Da, même pour un an et un jour.
Non, non, ça ne va pas ! « Même pour un an et un jour », ce n’est pas une formule assez percutante. Même « je ne peux pas », ce n’est pas assez fort.
Je refuse de vous épouser, Fengus-Da, répéta-t-elle à voix haute, je refuse !
Si Morla avait appris une chose durant son court séjour à Eaven Avellach, c’était que Fengus savait profiter du moindre signe de faiblesse chez ses adversaires, pour leur porter une estocade fatale, et elle était prête à parier qu’il n’accueillerait pas sa décision avec le sourire.
On avait commencé les préparatifs pour la cérémonie et il avait certainement déjà fait abattre tout un troupeau pour l’occasion. Qui pouvait l’en blâmer ? Après tout, il recevrait bientôt quelques vaches bien grasses de Mochmorna. Chaque jour des chevaliers affluaient d’un peu partout, répondant à son souhait d’organiser un tournoi à l’issue duquel le gagnant serait couronné roi de la saison. Fengus avait d’ailleurs émis, sans grande finesse, l’idée que Morla pourrait célébrer Lughnasa en officiant en tant que reine de la saison, suggestion à laquelle elle n’avait su que répondre.
Elle devait garder à l’esprit que c’était un mariage, le sien, pourtant elle le vivait davantage comme un deuil.
Le décès de Meeve lui avait fourni un prétexte pour décaler la date de la cérémonie, mais la mère de Fengus, Fearne, à l’œil acéré, semblait se douter que tout cela cachait autre chose.
Elle avait coutume de fixer Morla de ses petits yeux noirs qui lui rappelaient les vautours qui étaient venus se percher sur les arbres autour du havre druidique, lorsqu’ils avaient réuni les corps ramenés du champ de bataille. Elle avait le crâne glabre et son nez pointait vers son menton en galoche.
Chaque jour qui passait voyait Fengus arpenter le chemin de ronde dans l’attente de nouvelles de sa fille, et chaque jour la déception était au rendez-vous. Quant à Morla, c’était des nouvelles du Bosquet qu’elle attendait avec fébrilité, des nouvelles de Lochlan, ou des nouvelles de Bran.
Elle laissa son regard courir sur les sommets autour d’Eaven Avellach et ressentit avec plus d’acuité que jamais qu’ici plus qu’ailleurs encore elle n’était qu’une prisonnière. Mais elle avait donné sa parole. Un an et un jour. C'était un sacrifice qu'elle devait consentir, et puis un an et un jour ce n’était pas si long, après tout. Pourtant, rien que l’idée des mains de Fengus parcourant son corps lui levait le cœur. Elle l’imaginait pressant son entrejambe contre sa cuisse et son souffle s’accéléra. Je n’y arriverai jamais, songea-t-elle en contemplant la pleine lune. Comment puis-je me donner corps et âme à un homme pour qui je n’éprouve rien ? Même si c’est le destin du pays qui est en jeu. Elle avait déjà consenti ce sacrifice une fois, et même si la vie avec Fionn n’avait pas été si désagréable elle se languissait d’une véritable histoire d’amour, elle voulait retrouver cette passion, continuer de tisser ce lien puissant qu’ils avaient partagé, même de façon fugace, avec Lochlan. Elle souleva les épaules avec lassitude et leva de nouveau les yeux vers la lune.
— Je ne peux pas vous épouser, Fengus-Da, c’est tout bonnement impossible.
— Me ferez-vous au moins la grâce de descendre dîner en ma compagnie ?
Elle sentit ses jambes se dérober sous elle, saisie par la surprise. Elle se retourna pour faire face à Fengus qui venait de pénétrer dans le boudoir de Morla.
— Fengus, ce n’est pas… je ne voulais pas… je veux dire je voulais…, bredouilla-t-elle.
Il l’interrompit d’un geste de la main.
— Si vous n’êtes pas heureuse ici, Morla, vous êtes libre de partir. Si c’est ainsi que vous le vivez, il n’y a pas à discuter plus longtemps.
Ses paroles semblaient mesurées et raisonnables, mais il les prononça d’une bouche pincée et elle vit le sang battre à ses tempes. Morla déglutit avec difficulté.
Il pourrait facilement me pousser en arrière, par-dessus le parapet du balcon, songea-t-elle, et le temps d’un battement de cœur elle crut qu’il allait réellement le faire.
— Je n’ai jamais souhaité vous retenir ici contre votre gré. Si vous souhaitez me quitter, vous pouvez partir dès demain matin, ajouta-t-il en serrant les poings.
Morla sentit ses épaules se contracter sous la tension presque palpable.
— Soyez assez aimable de m’attendre quelques instants, et je vous accompagnerai en bas.
— Je vous remercie.
Il tourna les talons et referma la porte derrière lui avec douceur. Une douceur exagérée.
Morla considéra son reflet dans le miroir, le cœur battant. Les paroles de sa mère lui revinrent à la mémoire. Tu pourrais aller loin si tu apprenais à te montrer plus agréable. Manifestement, elle n’avait pas retenu la leçon.
Elle doutait fort que Fengus soit réellement disposé à la laisser quitter son domaine à l’aube aussi facilement. Il avait fait cette promesse sans aucun témoin, elle n’avait donc aucune valeur. Si jamais elle disparaissait dans un regrettable accident, Fengus serait parfaitement en droit de se proclamer roi de l’ensemble des territoires de Mochmorna et de Dalraida. Son frère Cwynn ne s’était pas manifesté, Deirdre était morte et Bran était devenu druide. Si elle mourait, il invoquerait son droit de futur époux, regretterait publiquement cette perte tragique et serait en droit de réclamer une compensation pour apaiser son chagrin et, à part peut-être Cwynn, il n’y aurait personne de l’entourage proche de Meeve pour l’en empêcher. Toutes ses pensées convergeaient dans la même direction et la panique commença à la gagner. L'évidence était là : elle était seule, aussi désespérément seule que dans cet abominable camp.
Allons, tu es ridicule. Fengus est juste un peu contrarié. Il n’aura simplement pas aimé la façon dont il a découvert le pot aux roses, voilà tout. Il n’est pas assez fou pour me retenir prisonnière ou pour essayer de me « suicider », et puis tout le monde sait que je suis ici… même s’ils ignorent que je n’ai jamais envisagé de mettre fin à mes jours. Elle fit de son mieux pour arranger ce qui lui restait de cheveux, couvrit son crâne d’un voile et défroissa sa tunique. Les vêtements de voyage qu’elle avait portés jusqu’ici avaient disparu. D’après Fengus, les servantes de sa mère les avaient pris pour lui confectionner une garde-robe à sa taille, mais la seule garde-robe que Fearne avait consenti à lui faire porter était composée d’austères robes comme en portaient les vieilles femmes, et des longues tuniques que l’on portait d’ordinaire par-dessus.
On toussa dans l’antichambre et elle sortit de sa rêverie. Elle vérifia une dernière fois son apparence, se pinça les joues pour y faire monter un peu de couleur et alla rejoindre Fengus qui l’attendait près de l’âtre froid, occupé à vérifier l’état du conduit de la cheminée.
— On dirait qu’il y a un nid d’oiseau là-dedans. Il faudra s’occuper de ça avant le printemps.
Il se releva en époussetant la suie de ses mains qu’il essuya ensuite sur ses cuisses, avant de la laisser le précéder.
— Je vous en prie, madame.
— Fengus… je suis désolée. Je tiens à vous présenter mes excuses, je n’ai jamais voulu vous faire de…
— C'est inutile, madame.
— Je pense que c’est capital, au contraire. Ne croyez pas que je ne vous sois pas reconnaissante, c’est juste que…
— Vous êtes toujours amoureuse de ce chevalier, celui qui est décédé, termina-t-il à sa place en haussant les épaules dans un geste d’impuissance. Je comprends, vous savez. Je le savais, bien avant que nous ne quittions le Bosquet, mais j’imagine que j’espérais…
Fengus baissa le regard avec mélancolie.
— Je pensais que vous comprendriez que notre mariage était davantage un symbole qu’une simple union entre deux êtres. Mais soit, si cela ne doit pas se faire, qu’il en soit ainsi, soupira-t-il. Ne faisons pas attendre nos invités, voulez-vous, lui demanda-t-il, en lui faisant de nouveau signe de le précéder. Demain, avant votre départ, nous devrons trouver une explication officielle à ce changement de programme, mais pour l’heure…
Il lui adressa un sourire de façade et s’effaça pour la laisser franchir la porte, l’accompagnant en glissant galamment sa main dans son dos… sa main couverte de suie qui laissa une trace noire sur le tissu clair.
— Oh, mon Dieu, voyez-vous cela, quel maladroit je fais ! Je suis désolé, madame. Souhaitez-vous vous changer ?
Elle ouvrit la bouche, mais resta interdite, la main sur le chambranle de la porte, se demandant dans quelle mesure sa maladresse n’était pas calculée, quand un jeune garçon à la voix haut perchée cria de la cour en contrebas.
— Fengus-Da, Fengus-Da ! Tully est de retour, Tully est revenu du Bosquet !
Fengus sembla littéralement voler jusqu’en bas des marches et Morla le suivit lentement.
C'est peut-être une chance inattendue qui se présente là sous les traits de Tully. Il va certainement accaparer l’attention de Fengus ce soir, suffisamment peut-être pour me permettre de quitter discrètement l’enceinte quand ils seront tous fin soûls.
Mais à sa grande surprise elle trouva Fengus au pied de l’escalier, les mains serrées autour de la gorge de Tully, ses chevaliers s’échinant à libérer le vieil homme de la poigne du maître des lieux.
— Comment ça, elle a disparu ! Comment peut-elle avoir disparu ? Comment avez-vous pu la laisser filer ?
— Nous ne l’avons pas laissée filer, chef, répondit Tully, hors d’haleine.
Morla eut pitié du pauvre homme qui avait dévoué son existence entière à Fengus et à sa fille. Elle se souvint l’avoir vu patrouiller aux abords de sa chambre, lui apporter des fleurs fraîches chaque jour pour égayer sa table de chevet.
— Vous ne pouvez pas comprendre ce qui s’est passé, pas plus que je ne saurais l’expliquer d’ailleurs, mais tous les gars pourront en témoigner, vous n’avez qu’à leur poser la question.
— Mais de quoi parlez-vous, bon sang ? s’exclama-t-il en se dégageant de la prise des quatre hommes qui le tenaient, ne me dites pas que vous êtes tombés dans une embuscade !
La salle commençait à se remplir de convives, attirés par les cris. Morla parvint à s’éloigner de l’escalier et profita de ce que deux servantes entraient dans les cuisines pour s’y glisser à leur suite.
— N... non, répondit Tully, sans dissimuler sa surprise.
Le vieil homme balaya la pièce bondée du regard.
— Vous tenez vraiment à ce qu’on en parle ici ?
— Réponds à ma question ! hurla Fengus, les veines battant à ses tempes et les joues écarlates, c’est ma fille que tu as perdue !
— J’en suis incapable, chef, je n’ai aucune réponse à vous fournir.
Fengus se rua sur Tully avec un hurlement de rage. Il le précipita au sol en le rouant de coups et six chevaliers se jetèrent sur lui pour tenter de le maîtriser.
Pendant le pugilat, une petite voix murmura quelques mots à l’oreille de Morla.
— Quel vieux fanfaron. Tu es bien sûre de vouloir l’épouser ?
Morla se retourna vivement, mais à l’exception des deux servantes qui venaient de sortir la pièce était vide. La foule qui avait convergé en direction des combattants était majoritairement composée d’hommes, qui avaient fait cercle autour de Tully et de Fengus.
Quelque chose ou quelqu’un la bouscula.
— A moins que ce ne soit une promesse faite à Meeve sur son lit de mort ?
Le voile qui lui couvrait la tête glissa au sol, comme si on le lui avait arraché, libérant ses courtes boucles brunes et soyeuses.
— J’aime tes cheveux, murmura la même voix.
Et pourtant elle était seule. Elle ramassa son voile et remonta l’escalier quatre à quatre, persuadée d’entendre des semelles battre les marches sur ses talons. Elle jeta des regards en arrière, par-dessus chacune de ses épaules, en pure perte.
Elle se précipita dans sa chambre et s’apprêtait à claquer la porte derrière elle quand une main puissante la saisit au vol et qu’une botte se glissa entre le battant et le chambranle, l’empêchant de se refermer. Elle étouffa un cri et saisit le couteau de cuisine qu’elle portait à la taille avant de se retourner prudemment vers la porte qui, contre toute attente, et en dépit de toute logique, s’ouvrit sur Lochlan.
Il claqua la porte derrière lui et fit coulisser le verrou. Ils se regardèrent un long moment et, dans un même élan, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Les bras de Lochlan se refermèrent autour d’elle et Morla enserra sa nuque dans ses mains, laissant sa tête se blottir contre son torse puissant si naturellement qu’il semblait avoir été sculpté pour elle. Elle sentit ses yeux s’emplir de larmes tandis qu’une joie irrationnelle la submergeait, et c’est vers un visage inondé de longues rigoles salées que Lochlan se pencha pour y déposer un baiser.
— Je te croyais mourant, lâcha-t-elle dans un sanglot.
Il chassa les larmes du visage de Morla d’un doux geste de la main.
— C'est la fille de Fengus, Catrione, la druidesse, qui m’a sauvé, murmura-t-il, les yeux brillants d’émotion, les autres étaient décidés à me laisser pourrir sur place. J’ignore pourquoi, mais je suppose que Fengus les a payés pour cela. Je ne pouvais pas te laisser épouser cet homme, ajouta-t-il, en se rapprochant un peu plus d’elle, pas si je pouvais m’y opposer.
Elle l’interrompit et plaqua avec fougue son visage contre le sien. Leur baiser sembla durer une éternité puis ils se séparèrent enfin.
— Est-ce que je dois en conclure que tu ne tiens pas à épouser Fengus, finalement ? plaisanta-t-il.
— Tu sais très bien que je ne veux pas l’épouser, mais tout à l’heure, je… non, j’ai été stupide.
Elle relata à Lochlan ce qui s’était passé avec Fengus et le chemin qu’avaient emprunté ses pensées.
— Comment a-t-il pris la nouvelle ? lui demanda Lochlan avec inquiétude.
— Mieux que je ne l’aurais cru.
— Hum. C'est mauvais signe.
— Comment ça ?
— Pourquoi crois-tu que Meeve a toujours refusé de l’épouser ?
Il se dirigea vers la porte, l’entrouvrit et jeta un œil furtif à l’extérieur avant de revenir vers elle.
— Ecoute, Morla, nous avons peut-être une occasion de nous glisser à l’extérieur à l’insu de tous. Est-ce que tu es prête à me suivre ?
— Mais co… comment ferons-nous ? Tu comptes simplement franchir la grande porte, comme ça ?
— C'est une option. Nous pourrions aussi utiliser cette cape, Catrione a eu la générosité de me la prêter.
— De quelle cape parles-tu ? Celle que tu as sur le dos ?
— Celle-là même. Quand on progresse parmi les ombres, elle acquiert certaines propriétés
— Vraiment ? Quel genre de propriétés ?
Elle fit quelques pas dans sa direction, saisie par le besoin impérieux de le toucher, de sentir sa peau sous ses doigts et de respirer son odeur.
En bas, les hurlements de Fengus atteignaient leur paroxysme et Lochlan se rapprocha d’elle.
— Cette cape est magique, je l’ai utilisée pour pénétrer ici sans être vu. C'est Deirdre qui l'a fabriquée et Catrione pense qu’elle te revient, au moins le temps de quitter Eaven Avellach, en tout cas.
— Tu penses que Fengus refusera de me laisser partir ?
— Ma douce Morla, nous allons devoir travailler sur cette capacité que tu as à ignorer la triste réalité. Au vu de la situation, je pense que Fengus n’hésiterait pas à te garder prisonnière. Toute la journée, pendant que j’étais caché, je n'ai entendu parler que du mariage. C'est son honneur qui est en jeu, Morla, ainsi que la perspective de s’emparer de la Haute Couronne, maintenant que Meeve n’est plus là. Votre mariage n’est qu’un élément d’un plan plus vaste.
Il caressa son menton du bout du doigt et plongea son regard dans le sien.
— Mais maintenant que Meeve n’est plus là, répéta-t-elle, je n’ai pas l’intention d’épouser qui que ce soit d’autre que toi.
Elle l’enlaça et le serra contre lui de toutes ses forces, comme pour s’assurer qu’il était bien réel.
— Mais cela implique que tu puisses réellement nous faire sortir d’ici.
Il pouffa légèrement et la tint serrée contre lui le temps d’un battement de cœur, puis il passa la cape autour de ses épaules et en enveloppa Morla dans le même mouvement.
— Le choix est entre vos mains, madame. Si nous arrivons à nous échapper, nous commencerons par nous marier, dit-il, en jetant un regard en direction du couloir, après quoi nous ferons de notre mieux pour empêcher la guerre.


Le jour commençait à décliner et la lumière dorée resplendissait de tous ses feux, avec une incandescence comparable à la majesté de Faërie. Les cheveux collés par le sel, Catrione sut aux cris des oiseaux de mer qu’elle avait enfin atteint Far Nearing.
— Je crois que nous y sommes, Catrione ! cria Bran pour couvrir les cris des oiseaux, tu sens l’odeur de la mer ?
Catrione sourit en éperonnant doucement sa monture. Quand viendrait son heure dernière, Catrione se sentirait certainement coupable de ce que son père devait faire subir au pauvre Tully, mais elle avait fait une promesse à Cwynn, et il avait donné sa vie pour sauver la sienne. Elle comptait bien s’assurer que les biens de son grand-père étaient à l’abri, et que ses deux fils, ainsi que tous ceux qui se souvenaient de lui, étaient en sécurité et ne manquaient de rien. C'était bien le moins qu'elle pouvait faire. Ensuite…
Ensuite, sans doute devrait-elle retourner à Eaven Avellach et s’efforcer de consolider la paix entre son père et les autres chefs de clans. Fengus ne rêvait que de devenir Haut Roi et il estimait sans doute que ses hauts faits passés le désignaient naturellement comme le digne et légitime successeur de Meeve. Il n’en restait pas moins qu’il avait le sang chaud et que, lorsque Morla refuserait de l’épouser, il le prendrait comme un épouvantable affront, si tant est que Lochlan arrive à temps pour empêcher leur union… Tout le pays ne parlait que du grand tournoi qu’il avait organisé pour l’occasion.
Une centaine de combattants enragés y étaient attendus, galvanisés par la perspective du festin prévu et de l’or qui reviendrait aux vainqueurs. Il n’était pas difficile d’imaginer avec quelle facilité Fengus pouvait en un clin d’œil transformer cette troupe disparate en un formidable outil de destruction qui arpenterait le pays sous ses ordres, au moment des récoltes. Ce n’était pas pour rien que l’automne était surnommé la saison de la guerre.
Mais, pour l’heure, l’air doux de l’été caressait son visage et Bran exultait en chevauchant à travers la lande. La brise était chargée de sel et d’odeurs de poisson, et les mouettes poussaient leurs cris stridents au-dessus des vagues qui venaient inlassablement mourir sur le rivage. Sur les plages en contrebas, Catrione apercevait les taches claires des enfants jouant à creuser des sillons dans le sable, et les points plus sombres et aux couleurs fluctuantes des femmes du village. Elles étaient assises au milieu des entrelacs complexes formés par les filets de pêche dont elles réparaient les accrocs en se racontant des histoires.
Catrione sentit le regard de ces femmes se poser sur eux, tandis qu’ils passaient sur la route, certaines protégeant leurs enfants dans leur giron. Elle avait demandé après les enfants de Cwynn MaMeeve, mais n'avait récolté que des regards interrogatifs. Elle avait dû faire un effort de mémoire pour se souvenir du prénom de son père, mais là encore elle avait fait chou blanc. Les gens avaient froncé les sourcils, s’étaient gratté la tête, jusqu’à ce qu’enfin une vieille femme ne lui fasse un signe de la tête en crachant par terre.
— Ell’ veut parler du fils d’Cermmus, çui qui vit là-haut, avait-elle dit avant de se lever de sa chaise pour lui montrer le chemin.
— Vous continuez par là jusqu’aux portes et vous demandez après Argael, la sage-femme. Elle, elle pourra vous renseigner.
Catrione déposa une bénédiction druidique sur leurs fronts avant de se diriger vers les portes, consciente qu’ils ne la quittaient pas des yeux. Sa monture avançait dans l’air frais du matin et elle sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine. Comment vont-ils m’accueillir ? D’après ce que m’a dit Cwynn, et si j’en juge par sa façon de réagir et son ignorance du sujet, les gens d’ici n’ont pas dû souvent voir passer de druides dans la région. S'ils refusent mon aide, je pourrai toujours bénir le village. Ce ne sera pas aussi efficace que s’ils étaient tous consentants, mais, à tout prendre, cela maintiendra au moins les gobelins à distance.
Ils atteignirent les portes et une femme occupée à étendre son linge leva les yeux vers eux lorsque Catrione l’interrogea. Elle mit ses mains en visière pour mieux la voir, aveuglée par les rayons du soleil.
— Vous êtes druide.
Ce n’était pas un jugement, elle se contentait d’énoncer un fait.
— Est-ce que vous êtes aveugle ?
— J’y vois en tout cas suffisamment pour être parvenue jusqu’ici, répondit Catrione sur le même ton, pourriez-vous m’indiquer où je peux trouver les fils de Cwynn MaMeeve ?
— Par ici, on l'appelle Cwynn DaRuadan et ses fils sont mes petits-enfants. Ariene, leur mère, est ma fille.
Elle jeta l’eau de sa bassine dans une rigole et ramassa sa planche à linge.
— Je m’appelle Argael. Venez, je vais vous conduire. Vous ressemblez à Cwynn quand il était plus jeune, nota-t-elle en regardant Bran.
Catrione mit pied à terre et fit signe à Bran de l’imiter.
— Son nom est Bran, c’est le fils de Meeve, et il est également druide.
— Ah, répliqua simplement la vieille femme en hochant la tête, on a raconté à un moment que son frère allait venir chercher Cwynn, mais on attend encore.
Catrione enroula les rênes autour de sa main et guida son cheval au-delà des portes, le long du chemin inégal qui montait vers les habitations. Aux yeux de Catrione, la forteresse n’était qu’une vaste alternance d’ombres et de lumières. Le soleil brillait avec intensité et se reflétait sur les pierres claires et sur le sable blanc, ainsi que sur les tas de coquillages entassés devant chaque maison.
— Ariene ! cria Argael tandis qu’ils approchaient d’une petite maison un peu à l’écart, fais donc venir les garçons, y’a ici un, non, deux druides qui ont fait le voyage pour les voir.
— Ils sont sur la plage avec Cwynn ! cria une voix de femme en retour, quelque part à l’intérieur, ils ne devraient pas tarder à rentrer, l’heure du souper approche. Tu veux que j’aille les chercher ?
La voix s’était faite plus forte et bientôt Catrione aperçut un scintillement dans l’embrasure de la porte et une image très nette se forma dans son esprit. C'était celle d’une jeune femme aux longs cheveux bruns, au front volontaire et aux lèvres rouges comme une fraise, dont les grands yeux embrassaient le monde. Le scintillement se voila immédiatement et se teinta de rouge, lorsque Catrione s’approcha pour la saluer.
— Vous avez bien dit Cwynn, n’est-ce pas ? interrogea-t-elle tandis qu’une autre partie de son esprit notait qu’Ariene lui répondait par la négative. Son cœur s’accéléra brutalement et son souffle ralentit. Est-il possible qu’il ait survécu au combat contre Termuid ? Est-il possible qu’il ait réussi à revenir jusqu’ici ?
— Oui, elle a bien dit Cwynn, confirma Bran.
— Oui, à cette heure-ci, en général, il est sur la plage à réparer les filets. Les garçons aiment bien qu… Cailleach, vous vous sentez bien ? s’enquit Argael en lui prenant le bras, vous êtes bien pâle, tout à coup.
— Nous ignorions que Cwynn était toujours en vie, expliqua Bran. Callie Catrione, asseyez-vous, je vous en prie.
Catrione recula en trébuchant et la sage-femme la saisit par le bras pour l’aider à s’asseoir.
— Là, asseyez-vous, Cailleach, laissez-moi vous ramener quelque chose à boire, l’eau de notre puits est très claire, rien à voir avec les trous saumâtres qu’on trouve un peu plus loin sur la route. Allez, reposez-vous un peu.
— Comment a-t-il fait pour revenir jusqu’ici ? murmura Catrione, plus pour elle-même qu’à l’intention de Bran, et pendant tout ce temps nous n’en savions rien…
Elle se releva brutalement, comme saisie d’une impulsion soudaine. Elle entendit Bran l’appeler, mais elle ignora ses cris et descendit vers la plage, sur le sentier cahoteux qui longeait les falaises. Elle marcha droit vers la haute silhouette d’un homme, assis sur un rocher, un épais monceau de mailles posé sur les genoux. Deux garçonnets aux cheveux bruns, âgés de deux ans à peine, jouaient dans le sable à ses pieds. Il leva les yeux vers elle et, en la voyant arriver, laissa son ouvrage tomber au sol.
— Catrione ! s’exclama-t-il avec un cri de surprise, Catrione, par la Grande Mère, c’est vraiment toi ?
Il courut à sa rencontre, soulevant des gerbes de sable à chaque pas. Les garçons interrompirent leurs jeux et restèrent bouche bée comme deux petits poissons en voyant leur père saisir les mains de Catrione dans les siennes.
— Je suis si heureux de te voir, tellement soulagé de voir que…
— Cwynn, qu’est-ce que c’est que ça ? lui demanda-t-elle avec étonnement en désignant sa main désormais valide, ta main, elle est entière. Qu’est-ce qui s’est passé, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu l’as tué ? Dis-moi si tu as tué Termuid ? Raconte-moi comment tu as fait pour revenir ici.
Cwynn se tourna vers ses deux fils.
— Allez, filez retrouver maman, et dites à grand-maman qu’il y aura un couvert de plus. Allez ! J’arrive dans une minute.
Il attendit de voir les deux petites silhouettes disparaître et fit de nouveau face à Catrione. Le vent frais qui venait de la mer faisait onduler les boucles soyeuses qui encadraient son visage. Il repoussa quelques mèches folles d’un geste doux.
— Non, je ne l’ai pas tué.
Il planta ses pouces dans sa ceinture et baissa le regard sur ses pieds nus qui s’enfonçaient dans le sable.
— Je ne me souviens plus vraiment de ce que j’ai fait. Il y a eu un combat, j’ai levé mon crochet d’argent pour le frapper et ensuite…
Il se tourna vers les vagues qui venaient mourir à ses pieds.
— Ensuite je me suis retrouvé allongé sur cette plage, ramené au bord par la marée, j’imagine. Ariene et sa mère m’ont trouvé ici, hurlant comme un damné, pris dans un sorte de délire…
— Ah, le contrecoup.
— Tu étais au courant de ça ?
— C'est ce qui se produit en général quand on reste trop longtemps là-bas, mais les effets finissent par disparaître au bout d’un moment.
— Argael m’a dit que j’étais à moitié mort. Je suis resté à délirer comme ça au moins une semaine.
— Ça arrive parfois, c’est vrai.
— Ça arrive parfois ! Tu aurais peut-être pu me prévenir, non ? Quoi qu’il en soit, j’ai fini par me réveiller et finalement me voilà, et aujourd’hui Ariene et moi nous… on fait de notre mieux pour que ça marche. On a pris cette décision avant tout pour les enfants, tu comprends.
— De votre mieux pour faire quoi ? De quelle décision parles-tu ?
— Pour que notre union de Beltane fonctionne. Nous nous sommes passé la corde au cou à la nouvelle lune, peu après la Mi-Eté. C'est la bonne période pour démarrer de nouveaux projets, non ? Les garçons ont besoin de leur père et pour tout te dire, maintenant que j’ai retrouvé ma main, l’envie de retourner pêcher me démange, mais tu peux être sûre que je serai plus prudent à l’avenir.
Catrione avait du mal à avaler toutes ces nouvelles. Le vent commençait à se lever et la mer montait rapidement, elle entendait les vagues se briser sur la jetée.
— Est-ce que tu es en train de me dire…, commença-t-elle en essayant de rassembler ses pensées, est-ce que tu es en train de me dire que tu refuses de devenir Haut Roi ?
— C'est exactement ce que je suis en train de te dire.
— Attends, tu ne comprends pas. Tu ne vois pas que tu ne peux pas tourner le dos à ton destin comme ça ? Si tu as été guéri et si tu as recouvré ton intégrité physique, ce n’est pas pour rien, voyons ! Et ce n’est certainement pas pour te permettre de rester ici à pêcher du poisson que ta main t’a été rendue… toi tu es de nouveau valide, mais Morla a été marquée au fer, tu l’ignorais, n’est-ce pas ? Elle ne peut plus prétendre au trône désormais, mais toi si. Toi tu peux encore devenir Haut Roi, et c’est pour cette raison que la Sorcière t’a rendu ta main. Tu dois bien le savoir, au fond de toi, n’est-ce pas ?
Une vague monta jusqu’à eux et, instinctivement, Catrione recula. Cwynn ne bougea pas d’un pouce et, lorsqu’il parla enfin, sa voix était si basse qu’elle dut tendre l’oreille pour l’entendre.
— La jeune fille sylphe, je crois bien que c’était la reine de Faërie, m’a dit exactement la même chose que toi. C'est pour ça que Termuid m'a laissé repartir. Quand l’enchantement, la magie, ou quel que soit le nom que tu lui donnes, a été lancé, ma main m’est revenue. Il était prêt à me tuer, mais elle l’en a empêché. Elle m’a dit que j’étais destiné à devenir Haut Roi. Alors non, je ne crois pas vouloir monter sur le trône, Catrione, et je ne veux plus jamais rien avoir à faire avec le royaume de Faërie. Et puis cet endroit est magnifique, j’aimerais que tu puisses voir ce paysage, Catrione. La mer est d’un bleu turquoise aujourd’hui et si tu voyais ce ciel… Le soleil le teinte de nuances orangées et les mouettes sont de petits points blancs qui se détachent sur les rochers noirs.
— Je vois tout ça, Cwynn ! l’interrompit-elle avec brusquerie. Un roi sera désigné à Samhain, comment peux-tu seulement envisager de ne pas être là ? Tu dois comprendre que c’est ta destinée, tu ne peux tout de même pas t’y soustraire ?
— Je ne suis pas aussi certain que toi que mon destin soit là-bas, soupira-t-il en passant une main dans ses cheveux.
— Et s’il existait un moyen de te garantir que jamais plus tu n’auras commerce avec Faërie ? Que plus jamais les sylphes ne menaceront de t’emmener dans leur royaume ?
— Quelle sorte de garantie ?
— Eh bien, je n’en sais trop rien pour le moment, mais si ce moyen existait que déciderais-tu ?
Cwynn ouvrit la bouche, mais un cri venant du haut du sentier l’interrompit avant qu’il n’ait le temps de lui répondre.
— A table ! cria Ariene.
Catrione distingua une silhouette pourpre flanquée de deux autres plus petites, de couleur rose. Derrière eux, Bran agitait joyeusement la main dans sa direction.
— Comment puis-je même songer à quitter cet endroit, dis-moi ? lui demanda-t-il en lui baisant les mains avant de s’exclamer : c’est bien Bran que je vois là-haut ? Pourquoi vous ne resteriez pas ici tous les deux ? Vous êtes les bienvenus, aussi longtemps qu’il vous plaira.
— Je ne peux pas, Cwynn. J’ai encore beaucoup de choses à faire et bientôt j’aurai un enfant à élever. Oui, c’est ton enfant. Sais-tu à quel point cet enfant est important ? As-tu idée de ce qu’il représente pour tout le royaume de Brynhiver ? Il est le lien entre les lignées d’Allovale et de Brynhiver.
— Alors peut-être devrais-tu rester ici et me laisser prendre soin de lui. Ariene saurait s’en occuper.
— C'est hors de question ! s'exclama-t-elle, abasourdie qu’il ait seulement pu envisager une telle éventualité.
Tout dans le comportement d’Ariene laissait entendre que, de son point de vue, plus tôt Catrione serait partie, mieux ce serait.
— Non, elle ne gardera pas cet enfant, et toi, Cwynn, tu ne peux pas rester ici. Tu es roi, bon sang ! Tu es l’héritier de Meeve. La Sorcière elle-même a fait en sorte de te rendre valide pour que tu accomplisses ton destin, tu ne comprends donc pas que tu lui es redevable ? Elle finira par revenir te voir, que tu le veuilles ou non, comment peux-tu espérer y échapper ?
— Tu sais, Catrione, j’ai pêché le poisson moi-même ce matin, répondit-il d’un air rêveur en levant le regard vers la petite maison.
— Tu ne peux pas fuir tes responsabilités. Tu ne vas pas cesser d’être roi d’un simple claquement de doigts. Tu es roi et tu as un héritier, fais-toi à cette idée.
Le vent rabattit brutalement ses cheveux sur son visage et, d’un geste doux, il la recoiffa en utilisant sa nouvelle main, repoussant les mèches folles derrière son oreille. Le geste était anodin, mais elle sentit sa gorge se serrer malgré elle.
— Tu te souviens de cette vieille femme, dans la forge ? lui demanda-t-il alors qu’elle reculait légèrement la tête.
— Comment pourrais-je l’oublier ?
— Quand elle m’a remercié, elle m’a aussi demandé quelque chose. Sur le moment, j’ai trouvé cela étrange. Elle m’a demandé si j’avais jamais rêvé de devenir roi.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Que pas une seule fois cela ne m’était venu à l’idée. Ça s’est passé quand elle m’a donné le disque.
Cwynn demeura un long moment silencieux, puis il poussa un profond soupir et la prit par les épaules. Elle ne pouvait pas le voir, bien sûr, mais elle n’eut aucun mal à distinguer les reflets bleu, vert et or dans ses yeux, qui se mêlaient en un ballet scintillant de couleurs changeantes.
— Tu as peut-être raison, murmura-t-il enfin, oui tu as peut-être raison. Peut-être que je ne peux pas me permettre de passer le restant de mes jours ici. Peut-être que je dois quelque chose à la Sorcière, après tout, et peut-être devrai-je monter sur le trône un jour. Mais pour le moment tout ce que je sais, c’est que c’est l’heure du souper et qu’il y a un bon gros poisson rôti à la broche au menu avec du pain et du beurre frais. Il y a aussi des baies que les garçons sont allés ramasser cet après-midi. Je suis affamé, pas toi ?
Catrione se tourna vers le soleil couchant. L'air commençait à fraîchir et elle entendait les vagues rouler sur les rochers au bout de la plage. Une bonne odeur de nourriture descendait jusqu’à eux et elle en eut l’eau à la bouche. Il serait toujours temps de discuter demain. Elle saisit son bâton et accepta le bras que Cwynn lui tendait.
— Si, moi aussi.