Timias s’extirpa de l’antre de Macha, l’aine
consumée par une douleur aiguë. Derrière lui, dans les profondeurs,
les tambours commençaient à battre la mesure, bientôt accompagnés
par les chants de guerre.
— ARDAGH !
— AR-DAGH… AR-DAGH !
Même si les khouri…, les gremlins, n’étaient pas
parvenus à subtiliser tous les cristaux, Timias était persuadé que
la horde gobeline, si nombreuse et si décidée, parviendrait sans
mal à submerger les druides pris au dépourvu. Il assisterait à
l’occupation du cœur du pouvoir druidique par les hordes de Macha…
Si bien sûr il vivait assez longtemps pour voir ça. Ses entrailles
étaient en feu et semblaient vouloir s’écouler par chacun de ses
orifices, tandis qu’il arpentait les tunnels, la main serrée sur la
bourse contenant les cristaux. Je ne veux pas
être un gobelin, je refuse de faire partie de ce monde-là.
Cette certitude établie, il hésitait entre retourner directement
vers la Forêt-Mère pour s’assurer que les gremlins avaient bien
accompli leur mission et se rendre à la Maison dans les Arbres,
pour prendre des nouvelles de Loriana.
Il était certain que la tête qui ornait le trône
de Macha était celle d’Auberon, et juste à
côté se trouvait celle de Melisande. Je
l’aurais senti, s’il était arrivé quelque chose à Loriana.
Il se souvint de la façon qu’elle avait eue de le regarder
lorsqu’elle l’avait remercié de lui avoir sauvé la vie. Et
qu’avait-elle répondu lorsqu’il avait partagé avec elle cette
certitude que le roi aurait préféré ne jamais le revoir ?
— Vous êtes revenu à temps pour me sauver la vie,
avait-elle dit.
Ils étaient liés à présent, depuis le moment où
ensemble ils avaient fui les gobelins. Oui, il y avait bel et bien
un lien puissant qui les unissait désormais, elle ne pouvait pas
être morte, c’était tout simplement impossible. Il sut alors ce
qu’il devait faire. L'idée s’imposa comme une évidence, même s’il
lui restait à trouver comment la mettre en œuvre. Il allait faire
de Faërie ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Ce ne devait
plus être seulement un endroit plaisant et agréable, il fallait en
faire un endroit sûr.
— Il y a forcément un moyen, murmura-t-il pour
lui-même alors qu’il quittait les souterrains pour pénétrer dans la
forêt.
Loriana, qu’elle accepte ou non de l’avoir à ses
côtés en qualité de consort, méritait de vivre dans un monde aussi
magnifique qu’elle l’était elle. Après tout, ce monde ne s’appelait
pas Faërie pour rien ! Un endroit tel que celui-là ne devait pas
finir envahi et souillé par les gobelins. Oui, il y avait forcément
un moyen. Il soupesa la bourse avec un sourire satisfait, imaginant
son poids lorsqu’il y aurait ajouté les cristaux d’Ardagh. Elle
l’aimerait pour ce qu’il s’apprêtait à faire pour elle, cela ne
faisait aucun doute.
Son épiderme calleux de
gobelin se craquelait sous la chaleur du soleil de midi, le forçant
à progresser sous le couvert des arbres. Une odeur de fumée lui
vint aux narines, mêlée à des relents quasi métalliques.
Je ferais bien de reprendre mon apparence
sylphe, songea-t-il, mais il ne pouvait pas encore se
permettre de faire halte. Il progressa à vive allure sous les
frondaisons, jusqu’à ce que l’odeur et la fumée deviennent
insupportables. Il s’arrêta au seuil d’une clairière et reconnut
immédiatement l’endroit ; c’était ici que Loriana venait se
baigner. Le bassin n’était plus qu’un trou d’eau rempli d’une flot
noir et bouillonnant et des cadavres de créatures non identifiées
parsemaient la berge. Le sol sous ses pieds était brûlant.
Voilà les ravages que cause l’argent,
songea-t-il intérieurement, et l’image de la portion de route
infectée qu’ils avaient croisée lorsqu’il fuyait avec Loriana lui
revint à la mémoire. Cette infection
avait-elle pu s’étendre à ce point, ou la cause en était-elle que
quelqu’un avait fait entrer un peu plus d’argent en Faërie
?
Il recula avec précaution et constata que le ruban
de corruption semblait former une sorte de sentier qui menait
manifestement tout droit à la Maison dans les Arbres, d’où
s’élevait une fumée noire de mauvais augure.
Timias se fraya un chemin vers le cœur du pouvoir
de Faërie, suffoquant dans les épaisses vapeurs méphitiques. La
Maison dans les Arbres n’était plus que ruines, et les arbres
cyclopéens qui en formaient la maçonnerie étaient réduits à des
brandons fumants. Quelques sylphes erraient parmi les décombres,
hagards, avançant sans but, à la recherche de rescapés ou des
cadavres de leurs proches. L'un des guerriers, le visage couvert de
suie et creusé de profonds cernes, leva les
yeux du sol, fouilla le couvert des arbres du regard et soudain il
vit Timias.
— Un gobelin ! hurla-t-il en brandissant sa
lance.
Timias tourna les talons et se dissimula derrière
l’amoncellement de poutres calcinées qui constituait en théorie la
première ligne de défense de la Maison. Il s’enfonça dans l’amas de
chevrons, sans se soucier des échardes traîtresses qui faisaient
saillie sur son chemin. Ses pieds étaient aspirés par la boue
épaisse qui le brûlait comme de la lave. La base de la Maison était
d’un noir d’encre, et la terre dans laquelle elle s’enfonçait
semblait ne plus être qu’une infâme soupe noire bouillonnante.
L'argent, songea-t-il en reprenant pied
sur un sol moins incertain. L'argent pervertit
jusqu’aux racines profondes des arbres. Il se tourna vers
les arbres qui se trouvaient dans son voisinage immédiat et
constata que des veines noires couraient sur le sol, trahissant la
présence de l’argent dans le sous-sol et suivant sa
progression.
D’autres cris s’élevèrent des ruines de la Maison,
toute la Cour n’avait donc pas été exterminée. Des voix appelèrent
le capitaine des gardes de la Reine. Les
gardes de la Reine ! Loriana avait donc survécu ? Oui, elle
ne pouvait qu’être en vie. Comment expliquer sinon qu’une garde ait
été formée pour veiller sur elle ? Il lui restait donc un petit
délai pour mettre sur pied un plan qui lui permette de sauver
Faërie et de la mettre une bonne fois pour toutes hors d’atteinte
des gobelins comme de la morsure de l’argent.
Il fallait mettre sur pied une sorte de frontière,
de barrière magique imperméable à l’argent, qui posséderait la
faculté de retenir les gremlins dans son enceinte, tout en
maintenant les gobelins sous contrôle. Restait à trouver comment créer un tel artefact, sans même parler de
le rendre stable. Même la magie des quatre races réunies n’y
suffirait probablement pas…
Un passage tiré des vieilles écorces friables que
les druides conservaient si précieusement lui revint à la mémoire.
Quatre globes pour la Sorcière, chacun d’un
élément l’emblème. Il existait même un symbole druidique qui
représentait l’équilibre : un cercle autour duquel étaient répartis
quatre demi-cercles plus petits. Ce symbole était censé représenter
le Chaudron de la Sorcière, posé sur les quatre globes, lui avait
expliqué la rougissante Sora, l’herboriste aux grands yeux bleus
pleins de candeur. Quatre éléments… quatre races… quatre globes.
Les druides partaient du principe que les gremlins et les
khouri-keen étaient des créatures élémentaires de terre. De la même
façon, ils considéraient que les sylphes étaient nés de l’air, les
mortels de l’eau et les gobelins du feu. Seulement il y avait une
faille à leur raisonnement. Les gremlins étaient nés de
l’éclatement d’un puissant artefact ; l’un des globes. N’y avait-il
réellement que quatre globes pour la Sorcière, comme le disait la
tradition, n’était-il pas envisageable qu’il n’y en ait que trois ?
Les druides, comme à leur habitude, étaient incapables de répondre
à cette question, aussi se lançaient-ils dans d’improbables
conjectures, basées sur des demi-vérités et des observations
partielles.
La surface et l’En dessous ;
deux reflets d’un même miroir, aimaient-ils à répéter
lorsqu’on les poussait dans leurs retranchements. Et aussi :
l’abondance est sœur du néant.
Seulement aucun d’eux n’avait jamais mis les pieds dans l’En
dessous. Une force était à l’œuvre, qui le maintenait sous forme
gobeline, et il suspectait les cristaux d’en être responsables — ce qui ne faisait que valider sa
théorie selon laquelle leur magie demeurait intacte en Faërie. S'il
restait sous cette apparence, il lui serait plus facile de pénétrer
l’En dessous dont il sentait la présence, tout autour de lui. Il
l’avait sentie alors même qu’il marchait à l’ombre de la
Forêt-Mère, il avait entendu son appel, séduisant comme une jeune
sylphe, troublant comme un mortel bouillonnant de vie. Il passa
avec délectation sa langue sur ses canines proéminentes et prit la
décision de céder à l’appel enivrant de ses sens.
C'est lui, c’est Termuid ! Il
est l’enfant qui ne peut être tué. Il est celui qui est à la fois
sylphe, mortel et gobelin. Celui qui est tout et qui n’est rien
! Catrione vacilla sous le choc de la révélation. Il portait
de nombreux noms, il avait plusieurs visages et il était en
possession des cristaux khouris. C'était plus que Catrione ne
pouvait en supporter. Elle haletait, à califourchon sur Cwynn dont
elle savait à présent avec certitude qui il était. Il était le fils
de Meeve, le frère de Deirdre et l’homme à qui son père voulait la
donner en mariage, et il était allongé entre ses jambes, son ventre
collé au sien par la fièvre de leurs ébats. Il avait le regard
perdu bien au-delà des poutres du plafond et ses boucles brunes
trempées de sueur étaient collées à ses tempes luisantes, tandis
que de son unique main il tenait encore les draps qu’il avait
froissés avec tant de passion. Elle bascula sur le côté et vint
s’asseoir sur le bord du lit en enroulant le drap autour de ses
épaules. Elle frissonnait, peinant à donner un sens aux visions qui
l’avaient assaillie.
Grâce à Cwynn, le monstre était mort et
Timias, Termuid, ou quel que soit son nom,
était probablement retourné à TirNa'lugh. Elle ne se souvenait pas
avoir jamais entendu aucun frère druide s’étonner de son
comportement, et Deirdre elle-même n’avait jamais laissé entendre
qu’il puisse être autre chose que ce qu’il avait toujours
prétendu.
— Ca… Catrione ?
Cwynn lui effleura timidement l’épaule et se
redressa, couvrant pudiquement son entrejambe sous un drap.
— C'est bien ton nom, n’est-ce pas ? Catrione
?
Elle dut faire un effort considérable pour se
concentrer sur lui et sur l’instant présent. Il avait l’air
désorienté, et c’était l’une des raisons pour lesquelles on ne
pratiquait d’ordinaire jamais seul le rituel de guérison druidique.
Elle imaginait sans peine la tête de Niona si elle venait à
l’apprendre. Elle chassa une mèche rebelle et sourit à Cwynn du
mieux qu’elle put.
— Oui, c’est mon nom. Alors tu te souviens ? Il
acquiesça. Très bien. De quoi d’autre te souviens-tu ? Tu te
rappelles du Tor ?
— J… J’ai l’impression… Je crois bien que je me
souviens de tout, murmura-t-il en laissant son regard courir sur
les murs blancs et sur la vaste fenêtre s’ouvrant sur la clarté
lunaire.
— C'est un Bosquet druidique ici, n’est-ce pas ?
Et ce que tu.. Ce qu’on vient juste de faire, c’est… C'est bien ce
que font d’ordinaire les druides, n’est-ce pas ?
Catrione ne prêta pas attention à ses questions,
son esprit fonctionnant à toute vitesse pour assembler les images
du puzzle. L'enfant qui ne pouvait être tué était entré en
possession du cristal et il avait toutes les raisons de haïr les druides. Que
peut-il avoir en tête ? s’interrogea-t-elle en rassemblant
ses vêtements.
— Je t’en prie…, l’implora Cwynn en lui saisissant
le bras.
Catrione se rendit compte alors qu’il attendait
d’elle une réponse.
— Je ne sais pas ce qui se passe ici,
continua-t-il, mais mes enfants, ma famille, mon village…
— Je sais, le coupa-t-elle avec douceur en posant
sa main sur son épaule nue, douce et musclée. Je sais ce que tu
crois et je sais ce que tu crains, ajouta-t-elle en enfilant sa
tunique avant de se rasseoir. Je sais que les gens de Far Nearing
ont besoin des services d’un druide, Cwynn…, dit-elle enfin d’une
voix tremblante tandis que des images se télescopaient sous ses
yeux, lui révélant de nouvelles connexions entre des événements en
apparence disparates.
— Connla, l’Archidruidesse de Brynhiver, a
convoqué tous les druides à Ardagh, continua-t-elle.
Termuid… Timias… Tetzu…
Mortel, gobelin ou sylphe… Il était tout cela à la fois sans
appartenir à aucune espèce ; et il avait les cristaux en sa
possession. Soudain, elle eut l’impression de manquer d’air.
Il a les cristaux, il possède la source même
du pouvoir druidique et il nous hait.
Il avait été banni, il avait perdu Deirdre et il
tenait certainement les druides pour responsables de la difformité
de son enfant mort-né. La vision qu’elle avait eue de son visage
déformé par la haine lorsqu’il s’était jeté sur Cwynn se suffisait
à elle-même. Il fallait qu’elle prévienne les druides au plus vite,
qu’elle les mette tous en garde. Il pouvait frapper n’importe où, à
n’importe quel moment.
Elle se massait les tempes, essayant de passer en
revue toutes les possibilités, de synthétiser leur situation.
Que peut-il avoir en tête ? Où peut-il bien
être en ce moment ?
Quelqu’un frappa à la porte, la faisant
sursauter.
— Cailleach Catrione ?
Elle entrouvrit et aperçut Bride dans le couloir,
une chandelle à la main.
— Cailleach Catrione, vous êtes là ? Il faudrait
que vous veniez, on vous attend dans le… On a besoin de vous,
Cailleach.
Catrione jeta un œil à Cwynn par-dessus son
épaule.
— Ne me dites pas qu’il s’agit encore d’un message
de mon père ?
— Oh non, ma chère, toussota Bride, visiblement
gênée, avant de lui tendre une chandelle ainsi qu’un panier garni
de serviettes et d’un broc d’eau chaude. Prenez donc un moment pour
vous rafraîchir. Cette fois, votre père est là en personne.
— Fengus-Da ? s’étrangla Catrione. Il est ici
?
Père est en chemin,
avait dit cette voix dont le simple souvenir la fit
frissonner.
— Il était en chemin pour Ardagh et il a décidé de
faire un détour par ici.
— Je dois te laisser, Cwynn, lui annonça-t-elle en
se tournant brusquement vers lui. J’ai des choses à régler.
— C'est ton père, n’est-ce pas ? Le souverain
d’Allovale… Il est très puissant, à ce qu’on raconte, presque
autant que la Grande Meeve elle-même.
— Plus encore, à l’écouter,
répondit-elle alors qu’elle quittait la pièce en terminant
d’ajuster ses vêtements.
Dans la grande salle, des hommes en armes étaient
attablés et se restauraient dans l’ombre mouvante des
torches.
— Fengus-Da, c’est vraiment vous ?
Un guerrier au torse aussi massif qu’une armoire,
vêtu de cuir noir et de son habituelle cape, se tourna vers
Catrione lorsqu’elle pénétra dans le vaste réfectoire.
Il prit une profonde inspiration et planta ses
pouces dans sa ceinture de cuir épais. A son regard aussi amical
qu’une gifle en plein visage, elle comprit qu’il n’était rien moins
qu’heureux de la voir.
— Puis-je te demander ce que tu fais encore ici,
quand je t’ai envoyé une douzaine d’hommes pour t’escorter jusque
chez nous ?
Voilà pour les salutations
d’usage, songea-t-elle, amère.
Elle resta un moment interdite à tenter de
déchiffrer son expression, frappée par la rudesse de ses mots. Une
barbe épaisse couvrait son menton et, à ses vêtements comme à son
odeur, on pouvait supposer qu’il avait passé les dernières semaines
à chevaucher.
— Puis-je vous demander, à mon tour, ce que vous
faites ici au beau milieu de la nuit ?
— Je suis venu m’assurer que ma fille est saine et
sauve, rétorqua-t-il avec une lueur indéchiffrable au fond des
yeux.
Il empestait la sueur rance, le sang séché et
quelque chose d’autre, quelque chose d’indéfinissable et de plus
écœurant encore. En baissant le regard sur les bottes de son père,
elle constata qu’elles étaient maculées de squames de gobelin et qu’il en avait tapissé le dallage à
tel point que l’on pouvait remonter sa trace dans le
bâtiment.
— Dites plutôt que vous êtes venu établir une tête
de pont, grogna-t-elle en réprimant la nervosité qu’elle sentait
bouillonner au fond d’elle. Avez-vous seulement prêté attention aux
immondices qui maculent vos bottes ? Ce n’est pas très prudent de
chevaucher ainsi de nuit. Avez-vous la moindre idée de ce qui se
pass…
— Oui, j’ai vu, je te remercie. Mais toi qui
sembles si bien informée, savais-tu que Meeve avait été empoisonnée
?
Catrione reçut la nouvelle comme un coup de
massue. Une nouvelle pièce du puzzle venait de se mettre en place.
Elle regarda son père comme si elle le voyait pour la première
fois. De profonds cernes marquaient son visage et elle vit au fond
de ses yeux quelque chose qu’elle n’y avait encore jamais lu.
C'était quelque chose qu’elle avait déjà vu chez Niona, chez les
autres druides et chez tous ceux qui étaient venus se réfugier au
Bosquet. Son père, Fengus-Da, avait peur.
— Elle a été trahie, poursuivit-il. Par son propre
Maître Vacher, Briecru. Tu l’as déjà rencontré ? Ce bâtard a
assassiné mon taureau.
— Pourquoi, Grande Déesse ?
Je m’attendais à ce qu’il me
ramène des nouvelles inattendues, mais ça ! Encore que ce ne soit
pas si étonnant à bien y réfléchir… Son regard se porta sur
les petites lumières qui scintillaient au sommet du Tor. Oui, tout
cela avait un sens, quand on y songeait. La Reine avait été
empoisonnée et il ne faisait aucun doute que le pays lui-même était
malade.
— Il semble qu’il ait conclu une sorte de marché
avec ces étrangers dont Meeve s’est entichée.
Elle a voulu les mener en bateau, mais manifestement c’était eux
qui tenaient le gouvernail, soupira-t-il. Il avait mélangé le
poison à son parfum, sous forme d’huile. Elle se savait malade,
mais elle pensait que le mal qui la frappait était celui qui avait
emporté sa mère avant elle.
— Ça ne me dit pas ce que vous faites ici.
— Tu vas m’écouter très attentivement, à présent,
ma petite, car je n’ai pas l’intention de me répéter, commença-t-il
en l’épinglant du regard comme il le faisait lorsqu’elle était
petite fille. Un mal puissant est à l’œuvre, qui ronge le pays tout
entier, Catrione. Ces derniers mois, les Acquiléens n’ont cessé de
rôder le long de nos frontières et dans les montagnes, par petits
groupes, n’attendant qu’un signal pour se lancer à l’assaut au
moment où nous nous y attendrions le moins. Et aujourd’hui,
ajouta-t-il en baissant d’un ton, le regard perdu sur la lande,
aujourd’hui c’est l’un des siens qui trahit la reine. Je suis uni à
cette terre tout autant que Meeve peut l’être, sur le territoire
d’Allovale tout du moins, et je n’aime vraiment pas ce que je
ressens.
Et moi donc, songea
Catrione en fixant intensément son père, hésitant à tout lui
révéler, tâchant de jauger ce qu’il était en état d’entendre et
surtout de comprendre. La surface et l’En
dessous ; deux reflets d’un même miroir. L'abondance est sœur du néant. Le complot que
fomentait Termuid aurait des répercussions incalculables, comme une
pierre crevant la surface d’un lac.
— Le pays tout entier est touché, Fengus-Da, et
les gobelins sont en maraude.
— Catrione, je suis prêt à parier mon titre et mes
terres que ces attaques ne sont pas le fait des gobelins.
Mais ce qui m’importe pour le moment, c’est
de te savoir en sécurité et d’être assuré que Tully a les choses en
main ici. Je partirai demain dans la matinée. Je tiens moi aussi à
rencontrer Meeve, mais à ma façon, je ne veux pas me donner en
spectacle parmi les druides à Ardagh.
— Vous comptez l’intercepter en chemin ?
— En effet, mais pas pour lui déclarer la guerre.
Je veux faire la paix avec elle.
— Ne comptez pas m’unir à son fils pour faciliter
vos tractations politiques, Fengus-Da. Je ne serai l’enjeu d’aucun
traité.
— Ah, tu l’as donc appris…, grimaça-t-il avec un
air contrit qui rasséréna quelque peu Catrione.
— Je l’ai appris de l’un des hommes de Tully. Mais
qu’espériez-vous au juste ? Cela vous a-t-il seulement traversé
l’esprit que j’étais druidesse et que pour rien au monde je ne
serais prête à y renoncer ?
— Ce n’était pas mon idée
— Vraiment ?
— Non, bien sûr que non. L'idée vient de Meeve, il
semble qu’elle se soit redécouvert un fils inconnu de tous, qui vit
dans un endroit perdu au milieu de nulle part.
— Il vit à Far Nearing.
— Ah, tu as donc appris ça, également…
— Si vous avez le projet d’intercepter
l’Archidruidesse Connla sur le chemin d’Ardagh, auriez-vous
l’amabilité de… Je vous donnerai un message à son intention demain
matin avant votre départ, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Je
vous demanderai de le confier à l’Archidruidesse, ou à quelque
druide que vous serez amené à rencontrer en chemin. Il faut que
vous les préveniez qu…
— Catrione, l’interrompit-il en lui prenant la
joue dans sa vaste main comme il avait
coutume de le faire lorsqu’elle était enfant. Les temps changent,
es-tu bien certaine de vouloir…
— Bien sûr que je suis sûre de moi !
éclata-t-elle, outrée par son manque de confiance en elle. Oui, je
suis sûre de mon choix, Fengus-Da. Ma vie est ici, je n’en ai
jamais douté un seul instant.
Jamais est peut-être un bien
grand mot, se corrigea-t-elle intérieurement.
— Accepterais-tu de m’écouter, Catrione, si je te
disais que je connais la source de tout ce chaos ? Allons, je ne
suis pas venu jusqu’ici pour te sermonner et j’accepte de porter
ton message, bien entendu.
— Elle a quitté Mochmorna voilà près d’une semaine
d’après les corbeaux que nous avons reçus d’Ardagh, et elle n’a pas
encore atteint sa destination. Il est très probable que vous la
rencontriez… Quoi, qu’y a-t-il ?
— Tu dis qu’elle a quitté Mochmorna ? l’interrogea
Fengus, alarmé.
— En effet.
— Lorsque nous nous sommes mis à la recherche de
mon taureau à travers le pays, nous sommes tombés sur ce qui
restait d’un groupe de voyageurs. Ils s’étaient fait massacrer à la
façon des gobelins, mais à l’évidence il s’agissait d’une mise en
scène. Manifestement, ils arrivaient tout droit d’Eaven
Morna.
— Etes-vous en train de me dire que Connla est
morte ?
Un froid soudain la pénétra jusqu’aux os.
L'enfant qui ne peut être occis de la main de
l’homme ou de la femme répandra les germes du chaos à travers le
pays.
— Quelque chose est en train d’empoisonner le
pays, Catrione. Meeve n’est pas la seule à
être unie à la terre, et tu le sais. Je ne suis peut-être pas
druide comme toi, mais je ressens tout de même les choses.
— Faites sonner le rassemblement. Que vos hommes
se réunissent dans le réfectoire, dit-elle finalement, coupant
court à la discussion en lui prenant le bras.
Elle était trop fatiguée pour batailler avec son
père. S'il tient à arpenter le pays en tous
sens, c’est son affaire.
— Vous ne croyez peut-être pas que les gobelins y
sont pour quelque chose, mais moi si, termina-t-elle d’un ton sans
réplique.
Les gobelins et des choses
pires encore. Mais tu refuserais de me croire si je t’expliquais
même la moitié de ce que je sais.
— Je vais laisser quelques hommes en garnison afin
de veiller sur toi. Et il est inutile de discuter avec moi, ma
décision est prise. Ils camperont à l’extérieur de l’enceinte. Je
suis un vieil homme, Catrione, accorde-moi au moins s’il te plaît
l’assurance de savoir ma fille en sécurité, ajouta-t-il d’une voix
adoucie, en déposant maladroitement un baiser sur sa joue.
Elle le regarda rejoindre ses hommes. Il avait
vieilli et il boitait légèrement à présent. Sa rencontre avec Cwynn
et son voyage à TirNa'lugh avaient instillé en elle une vigueur
nouvelle et elle savait qu’elle aurait du mal à trouver le sommeil.
Inutile de tergiverser plus longtemps,
se dit-elle pour s’encourager. Tu connais à
présent la vraie nature de Timias et tu connais ses intentions.
Reste à trouver le moyen de mettre un terme aux agissements de
l’enfant qui ne peut être tué. Comment se débarrasser d’une telle
créature qui ne ressemble à rien de connu ?
Un petit vent se leva entre les arbres alors
qu’elle traversait la foule de la cour, naviguant entre les
groupes de réfugiés. Les
arbres… il doit y avoir quelque chose qui m’a échappé. Je devrais
peut-être tout reprendre depuis le début, à la lumière des
événements récents.
Plutôt que d’aller directement vers le dortoir,
elle se dirigea vers l’herboristerie, où les chandelles se
consumaient lentement sur des candélabres d’acier de part et
d’autre de la porte. Elle se glissa à l’intérieur et se dirigea
vers la petite pièce où étaient entreposées les Chroniques
Sylvestres.
Le feu, le mouvement et la douleur semblaient unis
dans une danse insupportable, chaque fois que le chariot
rebondissait sur l’un des chaos de la route. Morla serrait les
mâchoires à s’en briser les dents et ses doigts étaient blancs à
force de serrer la couverture de laine épaisse et rêche sur
laquelle elle était allongée. Il lui semblait que son calvaire
durait depuis des siècles.
— Tiens, bois, l’encouragea Lochlan d’une voix
aussi heurtée que le chemin de terre qu’ils empruntaient. Il avait
l’air si désespéré qu’elle sentit les larmes lui monter aux
yeux.
— Où sommes-nous ?
Lochlan passa doucement sa main derrière la tête
de la jeune femme pour l’aider à boire.
— Tiens, il faut que tu boives, tu te souviens de
ce que t’a dit l’herboriste ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— Elle m’a donné ça pour toi. Elle a dit que ça
pouvait t’aider.
Il parvint à lui faire avaler trois petites
gorgées avant qu’elle ne détourne la tête du breuvage qui la
révulsait, provoquant une nausée qui ne
faisait qu’attiser la douleur dans sa jambe.
— Je ne peux pas. Je n’ai pas soif, et cette
mixture me rend malade.
— Elle a dit qu’il était important que tu en
boives.
— Je ne peux pas !
— Essaye de te forcer, Morla, insista-t-il, en la
fixant avec intensité.
— J… Je vais essayer, mais donne-moi une minute,
d’accord ?
Une ombre passa sur le visage du chevalier, mais
il posa la gourde à côté d’elle avant de descendre du
chariot.
— J’ai pensé que nous pourrions faire halte ici
pour la nuit. C'est le dernier refuge druidique avant les hautes
terres.
— Mais où sont les druides ? lui demanda-t-elle en
se redressant sur un coude.
— J’imagine qu’ils sont tous partis pour Ardagh,
hasarda-t-il en hochant tristement la tête. Lorsque Connla a quitté
Eaven Morna, elle était passablement contrariée ; qui sait ce
qu’elle mijote ? En tout cas chacun des refuges que nous avons
croisés était vide.
— Tu penses que Connla pourrait les avoir tous
rappelés à Ardagh ? Tous jusqu’au dernier ?
— On dirait bien.
— As-tu aperçu d’autres signes de flétrissure, en
chemin ?
— Elle n’a pas dû s’étendre aussi loin. C'est
peut-être bon signe, pour ce que j’en sais. La terre est censée
être en meilleure santé à mesure que l’on se rapproche d’Ardagh,
non ? Les champs donnent plus, les vaches produisent plus de lait,
toutes ces choses, hein ?
— Je n’en sais rien,
répondit-elle simplement avant d’essayer d’avaler une nouvelle
gorgée de l’infâme mixture. Elle retomba sur son oreiller tandis
que le liquide se frayait un chemin dans ses entrailles.
— Je n’arrive pas à me souvenir de la dernière
fois que je suis allée à Ardagh.
— Voilà, c’est bien. Bois-en encore un petit peu,
je vais aller jeter un œil alentour, voir si je ne peux pas trouver
le refuge.
Il hésita un instant à poser sa main sur sa tête
dans un geste de réconfort, puis tourna les talons et
s’éloigna.
Une brise douce agitait les branches et elle prit
conscience que la douleur avait légèrement reflué. Le remède de
Nuala fonctionnait. Elle se redressa encore une fois et se força à
avaler deux nouvelles gorgées avant le retour de Lochlan.
— Il y a un bassin tout près, dit-il en lui
désignant l’endroit du pouce par-dessus son épaule. C'est un bassin
de guérison, on pourrait essayer de voir si ça peut te
soulager.
— D’accord.
Elle prit une profonde inspiration, avala une
longue gorgée du breuvage de Nuala et plaqua ses mains sur sa
bouche pour s’empêcher de tout vomir.
Lochlan libéra le montant arrière du chariot et
l’aida à descendre.
— Passe ton bras autour de mon cou, l’enjoignit-il
en la chargeant à califourchon sur son épaule.
Une douleur blanche lui remonta le long de
l’échine au moment où il la soulevait du sol et elle se mordit la
lèvre au sang.
Mais la douleur était trop intense, et le
mouvement remuait le breuvage dans son estomac. C'était plus
qu’elle ne pouvait en supporter et elle ne put s’empêcher de vomir
un mélange de mucus et de bile d’un blanc verdâtre dans le dos du
chevalier. Elle eut un hoquet et fondit en larmes.
— C'est bon, Morla, ça va aller, on y est presque,
la rassura-t-il de nouveau.
Morla n’était plus qu’un poids mort. Elle sentait
sa tête dodeliner dans le dos de Lochlan au rythme de ses pas et
son champ de vision s’était rétréci aux quelques centimètres de
tissu qu’elle avait sous les yeux. Elle sentit qu’il la changeait
de position, l’amenant contre lui, dans le creux de ses bras,
contre la chaleur de sa poitrine. Le souvenir d’un soleil d’été
l’envahit alors, accompagné de l’odeur de thym des montagnes. Des
images et des sensations qu’elle croyait avoir oubliées depuis
longtemps revenaient tournoyer sous ses yeux en une farandole de
rubans colorés, flottant sur un ciel d’un pourpre profond.
La lune sera pleine pour
Beltane cette année et les naissances seront nombreuses, avaient
annoncé les vieilles femmes.
— Qui vas-tu choisir ? lui
demanda-t-il alors qu’ils s’asseyaient à l’ombre des saules, près
d’une rivière qui dévalait du haut des rochers.
Elle haussa les épaules et
lui lança un regard en coin. Elle avait toujours eu une affection
particulière pour lui et elle avait toujours hésité à le lui
avouer. Elle ne voulait pas rejoindre les rangs de ces filles qui
se jetaient au cou de tous les jeunes hommes dont Meeve finissait
par se lasser.
Elle
ne tenait pas particulièrement à ce qu’il sache à quel point elle
aimait ses épaules puissantes, la couleur de ses yeux ou la courbe
de son menton.
— Qu’est-ce que tu dirais de
Liam ? Tu le choisirais, lui ?
Liam, bien sûr, le garçon au
bec de lièvre… Elle éclata de rire.
— Et Dougal, qu’est-ce que tu
en dis ? Il est plutôt sympathique, non ?
Dougal, un garçonnet de dix
ans. Elle secouait la tête et levait les yeux au ciel à mesure
qu’il égrenait les noms de tous les prétendants possibles, chacun
plus fantaisiste que le précédent.
— Eh bien, je crains qu’il ne
reste que moi, conclut-il enfin.
— Toi ? s’exclama-t-elle,
prise au dépourvu.
— J’ai passé en revue tous
les célibataires des clans alentour ; désolé, il n’y a plus
personne d’autre.
— Tu as surtout passé en
revue tous les éclopés, les enfants et les vieillards ! Il en reste
tout de même un certain nombre. Qu’est-ce que tu dirais de Colm,
par exemple ? Ou Niall ? Ils sont célibataires, non ?
— Ma foi, Colm est un peu
épais, non ? Il n’arrivera jamais à suivre ton rythme.
— Moi je me suis laissé dire
que son épaisseur n’avait pas que des mauvais côtés !
minauda-t-elle en lui donnant un coup de coude dans les côtes. Tu
veux vraiment que je te choisisse, hein ?
— J’en serais honoré,
répondit-il en croisant son regard.
— Allons, tu ne me choisis
jamais d’habitude, même pour une partie de balle au
prisonnier.
— Je n’aurais jamais pensé
que tu puisses en être flattée. Tu t’arranges toujours pour que les
filles me cherchent des noises, ce n’est pas
évident d’engager la conversation avec des donzelles qui passent
leur temps à rire de moi grâce à l’une de tes indiscrétions, jeune
fille
Elle l’aspergea copieusement
et lui donna un petit coup de poing.
— C'est faux, espèce de
menteur, ce n’est pas pour ça et tu le sais. Je suis meilleure que
toi et tu ne supportes pas d’être dominé, voilà tout.
— Mais je me fais un plaisir
d’être dominé, au contraire ; c’est, disons, une question de
circonstances, répliqua-t-il avec malice.
L'instant suivant, elle était
allongée sur le dos et il l’embrassait.
Morla ouvrit les yeux, réveillée par le bruit de
l’eau et la touffeur de la vapeur. Elle était allongée sur un tapis
de roseaux, au bord d’un bassin naturel creusé dans une roche douce
au toucher.
— Lochlan ?
— Je suis ici, répondit-il en émergeant du bassin,
sa poitrine nue et ses cheveux ruisselant d’eau.
Il avait le torse couvert de tatouages aux teintes
pastel de vert, de bleu et de rouge. Les lignes dessinaient un
motif complexe qui, se mêlant aux cicatrices, formait une chronique
vivante de son existence de guerrier.
— Rejoins-moi, je pense que ça va te faire du
bien. Mes douleurs ont déjà disparu.
Elle eut un mouvement de recul instinctif
lorsqu’il s’approcha d’elle.
— Ne crains rien, ça ne fera pas mal, je vais
faire attention.
Il la fit lentement glisser dans l’eau sur le
matelas de roseaux et lui ôta sa couverture en douceur. Le
bassin était calme et la vapeur dispensait
une tiédeur réconfortante. Elle se laissa flotter, sa tête posée
sur l’épaule de Lochlan, avec cette conscience aiguë du corps
massif du chevalier déplaçant l’eau au-dessous d’elle.
— Tout va bien ? s’enquit-il à voix basse, son
souffle effleurant sa peau.
Malgré la douleur, elle sentait le désir croître
en elle. Elle bascula la tête sur le côté, se concentrant pour que
la douleur ne devienne qu’une simple information. La vapeur avait
un effet apaisant sur ses muscles, elle se frayait un chemin par
chacun de ses pores et atténuait la morsure du poison.
— Je vais verser un peu d’eau sur la blessure,
d’accord ? Juste quelques gouttes.
S'il lui avait enfoncé une aiguille dans l’œil, la
douleur n’aurait pas été pire. Elle eut un spasme qui déséquilibra
le matelas et elle bascula dans l’eau. La douleur irradiait en tous
sens, agitant ses membres malgré elle, comme une marionnette folle.
Elle essaya de reprendre son souffle, mais l’eau s’engouffra dans
sa gorge au moment où Lochlan la saisissait pour la maintenir à la
surface. Il la tira hors de l’eau, dégoulinante d’eau et de
vapeur.
— Par la Grande Mère, Morla, je suis désolé.
— N… Non, hoqueta-t-elle en toussant et en
recrachant l’eau qu’elle avait avalée. Ça… ça m’a fait du bien.
C'était douloureux, mais… mais ça m’a fait du bien.
Elle regarda autour d’elle tandis qu’il l’aidait à
s’asseoir, et elle constata soudain que le tissu trempé de sa
tunique collait à sa poitrine.
— Est-ce… est-ce qu’il y a un rebord, quelque part
? D’ordinaire, il y a des rebords dans ce genre d’endroits, et l’on
peut s’y asseoir.
Il la prit de nouveau dans ses bras, mais cette
fois elle parvint à ne pas flancher.
— C'est moins douloureux tant que je laisse ma
jambe dans l’eau.
Lochlan la déposa sur le tapis de roseaux et
traversa rapidement le bassin en la tirant derrière lui, prenant
soin, nota-t-elle, de lui tourner le dos.
— Je vais te laisser ici un moment. Je vais nous
trouver des vêtements secs et de la nourriture. Il s’éloigna et
elle remarqua la proéminence qui tendait ses pantalons. L'effet de
l’eau sur la tunique de Morla ne lui avait donc pas échappé non
plus.
L'eau apaisait la douleur de sa jambe, tant
qu’elle maintenait la blessure totalement immergée et qu’elle
restait immobile. C'était une solution temporaire, elle le savait.
La douleur était apaisée, mais le mal demeurait. Il lui faut un druide, avait insisté Nuala, et ce
que Morla avait de prime abord considéré comme de l’indifférence
traduisait sans doute en réalité la gravité de sa blessure. Elle
sombra de nouveau dans une sorte de coma léger. La chaleur du
bassin lui rappela la salle de réception ce soir de Beltane,
lorsque le soleil déclinait et que l’on allumait des feux dont les
flammes s’élevaient toujours plus haut. La bière et l’alcool
avaient coulé à flots et Meeve avait attiré Lochlan loin des
festivités.
Elle rouvrit les yeux et sursauta en voyant le
visage du chevalier penché sur elle.
— Il y a une grotte d’apaisement tout près d’ici.
On peut y faire du feu et y installer un lit et il y a déjà des
serviettes et de quoi confectionner des bandages. Je vais allumer
un foyer et voir ce que je peux trouver comme
nourriture, j’ai jeté un œil au garde-manger qui m’a l’air bien
dégarni. Ça va aller ?
Elle acquiesça mollement, ensommeillée par la
vapeur et soulagée de sentir la douleur refluer un peu.
— Est-ce que tu as froid, s’enquit-il en
parcourant son corps du regard.
— Non, répondit-elle en s’étonnant de sa question.
Non, pas du tout.
Et elle l’éclaboussa du bout des doigts.
— Continue comme ça et je te relance à l’eau,
plaisanta-t-il avant de tourner les talons.
Morla se rallongea sur la roche douce. Ses tétons
étaient durs et proéminents. Elle logea sa tête dans le creux de la
pierre aménagé à cet effet et laissa l’eau clapoter autour de ses
hanches. Dans la lumière pourpre, sa peau prenait une teinte ivoire
autour de sa vilaine blessure. Le tissu gorgé d’eau lui collait
désagréablement à la peau et elle hésita un moment à l’ôter, mais
elle n’avait rien pour se couvrir à portée de main, pas même une
serviette.
Elle se contenta de fermer les yeux, se
concentrant sur les allées et venues de Lochlan, sur le crépitement
du feu qu’il venait d’allumer, sur l’odeur de la viande qui cuisait
en craquant au-dessus des flammes. La vapeur s’épaissit autour
d’elle, la nimbant d’un nuage épais et réconfortant, et elle se
laissa de nouveau aller au souvenir des derniers jours de leur
amitié.
Il l’avait embrassée, au pied de cet arbre, et
l’avait étreinte avec l’appétit et la fougue de celui qui sait
profiter d’un festin qui ne lui est pas destiné. Il avait roulé sur
elle dans les branches de thym frais.
— Tu te souviendras de ce moment demain, au moment
de choisir, lui avait-il soufflé en pressant la raideur qui habitait ses pantalons contre la chaude tiédeur
qui naissait au creux des cuisses de la jeune femme.
Puis il s’était relevé précipitamment et était
parti en courant, sans un mot de plus.
C'était la dernière fois qu’elle l’avait vu, à
l’exception d’un combat auquel il avait participé, sur le champ de
foire, et qu’elle avait suivi de loin. Elle n’avait pas remarqué ce
jour-là combien Meeve les surveillait tous les deux, absorbée
qu’elle était par Lochlan et par lui seul. Elle était la fille
aînée de la reine et c’était donc son droit de choisir en second,
mais ni elle ni Lochlan ne se seraient doutés une seule seconde que
le choix de Meeve pourrait se porter sur ce dernier. Morla revit
l’interminable revue que Meeve avait faite de la longue file de
jeunes hommes alignés devant elle, souriants. Elle revécut comment
elle s’arrêtait parfois pour malaxer un entrejambe, tâter un
biceps, enrouler son doigt dans une boucle de cheveux ou tapoter
affectueusement une joue. Puis elle s’était arrêtée devant Lochlan
et elle avait laissé ses doigts courir sur la poitrine du jeune
homme, comme si elle hésitait à poursuivre son chemin. Bien des
années plus tard, Morla comprenait enfin ce qui s’était passé ce
jour-là. Lochlan avait eu les tétons durcis par les allées et
venues des ongles de Meeve qui l’avait cloué du regard avec un air
de satisfaction absolue, sous les yeux de Morla, ébahie. Elle avait
ensuite saisi la main de Lochlan et l’avait posée sur son sein, en
prononçant les anciennes paroles rituelles pour le convier dans sa
couche.
Morla chassa le souvenir entêtant et tourna son
regard vers Lochlan qui était de retour.
— Je nous ai trouvé de quoi manger, même si ce
n’est pas grand-chose. Tu crois que tu es en état de te lever
?
— J’ai mis la main sur quelques robes, je ne suis
pas sûr qu’elles soient à ta taille, mais au moins elles sont
propres et sèches. Enfiles-en une et je m’occuperai de ta blessure
ensuite.
Morla devait reconnaître qu’au moins il pouvait
changer son bandage sans montrer le moindre trouble et elle
constata à cette occasion que l’herboriste avait dit vrai. L'eau
avait effectivement atténué le feu du poison, mais sa chair était
toujours infectée.
— Il y a une gourde pleine d’eau juste là, lui
fit-il remarquer en tournant doucement sa jambe. Elle est teintée
d’argent. Je pense que c’est ça que les druides utilisent, cette
eau magique qu’ils appellent l’eau de la vie.
— Tu penses que ça peut ralentir le poison ?
— Je pense même que ça peut te guérir.
— Alors amène-la-moi, il f…
— Morla, tu as vu comme tu as eu mal la première
fois que j’ai mis de l’eau sur ta blessure ? Cette fois, ça risque
d’être bien plus douloureux. D’après ce qu’on m’a dit, ça revient à
cautériser une plaie avec une lame chauffée à blanc. J’ai déjà vécu
ça et je te garantis que ça fait terriblement mal. Je ne suis pas
certain de vouloir te le faire subir.
— C'est bien pour pratiquer ce rituel que Nuala
nous a dit qu’il me fallait un druide, non ?
— C'est une certitude. Eux seuls savent distiller
ce truc.
— Alors qu’est-ce qu’on attend ?
— Ecoute, Morla, soupira Lochlan en baissant le
regard vers le lit bas sur lequel elle était allongée, tu
vois ces anneaux et ces sangles en cuir ? Ils
sont destinés à te maintenir immobile, et je t’assure que ce ne
sera pas une partie de plaisir.
— Tu dois le faire, insista-t-elle en lui donnant
un petit coup de poing. J’ai donné naissance à un enfant, tu sais.
Le travail a duré trois jours et il est resté coincé trois tours de
sablier durant, la tête à demi sortie de mon ventre. Alors
amène-moi cette eau, je n’en peux plus de cette douleur. Je t’en
prie, ça recommence à empirer et je ne pourrai pas passer la nuit
entière avec la jambe plongée dans le bassin.
— Et si ça fait empirer les choses ?
— Dans ce cas tu me laisseras ici et tu iras
trouver Deirdre, souffla-t-elle en grimaçant, de nouveau saisie par
la douleur. Décide-toi, soit tu le fais, soit tu me tranches la
gorge proprement. Tu ne laisserais pas ton cheval souffrir comme
ça.
L'argument sembla emporter ses réticences. Il se
leva et apporta la gourde. Il eut un moment d’hésitation et se mit
finalement à l’œuvre, l’attachant solidement au lit. Lorsqu’elle
fut totalement entravée, il lui plaça un morceau de racine entre
les dents.
— Tu vas mordre ça, lui dit-il simplement avant de
commencer à verser le contenu de la gourde sur la plaie
suppurante.
Morla eut à peine le temps de prendre une courte
inspiration et, presque instantanément, elle se cabra, décollant
son dos du lit tandis que les premières gouttes se frayaient un
chemin jusqu’à l’os, parmi les chairs meurtries. L'univers tout
entier devint rouge sang puis d’un blanc aveuglant, avant qu’elle
ne sombre dans un néant salvateur.
***
Bran prit conscience au bout de quelque temps que
le jour et la nuit n’avaient pas la même signification en Faërie.
L'aube et le crépuscule ne rythmaient pas réellement le passage du
temps, ils n’étaient que deux accords parmi d’autres, dans la
mélodie infinie d’une éternité bien ordonnée. Il avait les yeux
fixés sur le ciel qui s’assombrissait, contemplant le lent ballet
des couleurs changeantes et des ombres qui s’allongeaient. Il
tourna la tête et plongea son regard dans l’océan émeraude des yeux
de Loriana. Elle le regardait avec une telle intensité qu’il en eut
presque le souffle coupé. La sagesse populaire voulait que
TirNa'lugh soit un endroit dangereux, où même les druides les plus
aguerris et les plus vénérables ne s’aventuraient jamais seuls. Il
eut une pensée pour Morla et Lochlan, qui devaient se faire un sang
d’encre pour lui à cette heure, et il se souvint dans quel état il
était revenu de son premier séjour en ces lieux ; malade, affaibli
et désorienté… Et puis il se souvint des paroles de Lochlan, de ce
qu’il lui avait dit au sujet des sylphes.
— Je devrais peut-être rentrer, chuchota-t-il à
Loriana, tu sais, retourner dans mon monde d’origine. Je pourrais
revenir une autre fois, qu’en dis-tu ?
Loriana pour toute réponse se redressa et scruta
les environs avec inquiétude. Des profondeurs de la forêt s’éleva
comme le froissement de centaines d’ailes, et soudainement le
sommet des arbres s’agita comme si une violente tempête secouait
leurs branches ; mais Bran, envahi d’une immense tristesse, ne
sentait pas la moindre brise.
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il à
Loriana, soucieux.
La jeune femme pressa son
doigt contre sa bouche pour le forcer au silence, et ses yeux
s’agrandirent. Elle écoutait, cherchant à percevoir quelque chose,
quelque chose qui pour lui n’était qu’une vibration
imperceptible.
— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il, tandis
qu’au-dessus d’eux les arbres se mettaient à leur tour à s’agiter.
Un vol d’oiseaux noirs s’arracha à la forêt avec des cris inquiets
et monta se perdre loin à l’est, en un épais nuage sombre.
— Ce sont les arbres, lui répondit-elle enfin,
c’est la Maison dans les Arbres, la demeure de mon père, l’endroit
où je vis… son visage se décomposa. La Maison dans les Arbres est
en flammes !